LE LEVITE D EPHRAÏM
occuper. J'épuise en quelque façon mon malheur d'avance ; plus j'ai souffert à le prévoir, plus j'ai de facilité à l'oublier — Dès le lendemain de mon départ, j'oubliai si parfaitement tout ce qui venait de se passer, et le Parlement et M^^ de Pompadour, et M. de Choiseul, et Grimm, et d'Alembert, et leurs complots et leurs complices, que je n'y aurais pas même repensé de tout mon voyage sans les précautions dont j'étais obligé d'user. Un souvenir qui me vint au lieu de tout cela, fut celui de ma dernière lecture la veille de mon départ. Je me rappelai aussi les Idylles de Gessner. ... ces deux idées me revinrent si bien et se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit, que je voulus essayer de les réunir, en traitant, à la manière de Gessner, le Lévite d'Éphraïm.... Je fis en trois jours les trois premiers chants de ce petit poëme, que j'achevai dans la suite à Motiers, et je suis sûr de n'avoir rien fait en ma vie où règne une douceur de moeurs plus attendrissante, un coloris plus frais, des peintures plus naïves, un costume plus exact, une plus antique simplicité en toute chose et tout cela malgré l'horreur du sujet. »
Tout en composant cet ouvrage, Rousseau réfléchit et s'informe. Il apprend, ce qu'il aurait dû savoir, que Lyon n'est pas du tout sur le chemin de la Suisse, se détourne vers Besançon, puis, de peur d'y être arrêté, prend par Salins vers Yverdon. On sait le dernier incident singulier de ce voyage.
« En entrant sur le territoire de Berne je fis arrêter, je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre