LETTRE AU ROI DE PRUSSE
Cette lettre est du 30 octobre 1762. J'aime mieux celle que Rousseau lui adresse immédiatement après son arrivée à Motiers. Plus simple, elle n'a pas moins de fierté, et sous son apparente rudesse couvre beaucoup de finesse et d'habileté. Je la copie pour ceux qui l'ont un peu oubliée :
« J'ai dit beaucoup de mal de vous, j'en dirai peut-être encore; cependant, chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher un asile dans vos Etats. Ma faute est peut-être' de n'avoir pas commencé par là : cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce et je n'en demande pas, mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir et que j'y voulais être; elle peut disposer de moi comme il lui plaira. »
Allons ! Rousseau n'était pas si maladroit qu'il voulait le faire accroire. Nous aurons plus d'une fois la surprise de découvrir toute l'adresse d'un courtisan dans ce paysan du Danube et sous ce misanthrope le plus aimable et le plus séduisant des hommes.
Il n'avait pas manqué non plus d'écrire à lord Keith, gouverneur du pays, une épître charmante, en tête de laquelle était placée en vedette sa devise : Vitam impend ère vero.
Mylord le reçut bien et devint son protecteur et son ami, un ami fidèle jusqu'à la fin, bien que Jean-Jacques l'ait soupçonné aussi de tiédeur et d'oubli. Georges Keith, grand seigneur écossais, avait couru le monde et servi bien des causes. Brave à la guerre, habile en diplomatie, il connaissait les hommes et les affaires. Esprit cultivé, aimable, bienveillant, très-allégé de croyances et de préjugés, demi-philosophe, sage à la façon d'Épicure, il était en un mot le parfait gentilhomme du xviii^ siècle. Déjà vieux quand il vint chez nous en février 1762, le roi de Prusse l'envoyait à Neuchâtel comme en un Heu de repos, afin qu'il y passât tranquillement le reste de sa vie, dit Jean-Jacques, à rendre ce petit peuple heureux.
U n'y réussit pas.
« Les Neuchâtelois, ajoute Rousseau, qui n'aiment que la pretintaille et le clinquant, qui ne se connaissent point en véritable étoffe et mettent l'esprit dans les longues phrases, prirent sa simplicité pour de la hauteur, sa franchise pour de la rusticité, son laconisme pour de la bêtise, se cabrèrent contre ses soins bienfaisants, parce que voulant être utile et non cajoleur il ne savait point flatter les gens qu'il n'estimait pas. »
Ce jugement sévère est trop général pour être
juste. Partout il y a des sots et des gens d'esprit, et il n'est pas besoin d'accabler tout un pays d'une accusation de sottise pour expliquer une chose en soi fort naturelle.
De simples montagnards qui n'avaient jamais quitté leurs forêts et qui vivaient sous l'empire d'idées reçues, d'habitudes anciennes, traditionnelles, sans avoir sondé et débattu les redoutables problèmes de ce monde et de l'autre, ne pouvaient, sans doute, agir et penser commç un grand seigneur rompu à toutes les intrigues des cours, ou comme un libre-penseur décidé à ne se régler que sur les lumières de son intelligence et sur les conclusions de sa raison.
Par humeur et par goût, lord Keith eût été volontiers pour les Neuchâtelqis le soliveau de la fable. Mais les hommes, aussi bien que les grenouilles, veulent être conduits, menés, et même un peu croqués. Le pays avait besoin, lorsque ce nouveau gouverneur arriva, d'une main ferme et sympathique ; il était profondément divisé sur une question qui ne troublerait personne aujourd'hui, celle de la non-éternité des peines prêchée par le ministre Ferdinand-Olivier Petitpierre. On ne saurait croire l'importance que prit cette que-
relie théologique. Elle dura plus de deux années, et la liste des ouvrages publiés à ce sujet remplit sept pages de catalogue !
Lord Keith était à coup sûr fort indifférent à ces disputes théologiques, et les membres du Conseil d'État ne paraissent point y avoir pris plus d'intérêt. Mais l'ancien et perpétuel antagonisme de l'autorité ecclésiastique et de l'autorité civile — que nous allons retrouver aux prises à propos de Rousseau — ne manqua pas cette occasion de se montrer avec toute sa ténacité et toute son aigreur. La ville, prenant parti pour la compagnie des pasteurs, avait destitué de leur bourgeoisie les conseillers Chaillet et Osterwald et fait brûler un livre de celui-ci intitulé : Considérations aux peuples de VÊtat. Le gouverneur, dépité de tout ce bruit et mal écouté, voulait retourner immédiatement à Berlin. Enfin tout s'apaisa. Petitpierre quitta le pays, et le mot, vrai ou faux, du Grand Frédéric résuma le débat : « Si les Neuchâtelois veulent être damnés éternellement, qu'à moi ne tienne ! »
L'administration de lord Keith ne fut pas longue. Venu pour chercher le calme, il ne rencontra que de l'agitation et repartit au bout de