LE DINER DE CRESSIER. I7I
parlait que par monosyllabes. On fit un tour de promenade après le café ; il ne fut plus question de la maison ni à louer, ni à offrir. Ces messieurs partirent en voiture, et je restai seul avec Rousseau toujours sombre et de mauvaise humeur, — mais je puis aussi bien attester que pendant quinze ans qu'ont duré mes relations avec lui, plus ou moins intimes, c'est le seul reproche dans ce genre que je puisse lui faire.
» Nous reprîmes le chemin du Bied ; nous avions quatre lieues à faire ; la première ne fut pas agréable, car il me tournait le dos dans le chemin et me boudait comme un enfant. Il m'avait parlé ci-devant à Motiers de l'inquiétude que lui donnaient tous ses papiers et un grand nombre de manuscrits, il avait eu l'intention de me les confier; j'alternais beaucoup alors entre la Suisse et Paris, et il sentit que je ne pourrais répondre d'un pareil dépôt. Ce fut en lui rappelant nos conversations à ce sujet que je commençai à me faire écouter. Je lui dis, ce qui était vrai, qu'en lui proposant la maison de Cressier, je le rapprochais d'un homme de mérite qui pouvait lui être fort utile; que M. Dupeyrou, fixé à Neuchâtel, était précisément l'homme qu'il lui fallait pour devenir dépositaire de ses papiers; qu'il était mon ami intime, d'une probité à toute épreuve, et que j'en répondais. Après m'avoir grondé, il fut sur le point de me remercier; sa bonne humeur revint et nous allâmes faire au Bied un souper plus gai que n'avait été le dîner.
» Telle a été l'origine des liaisons de M. Dupeyrou avec Rousseau. De retour à Motiers, j'écrivis à mon ami que son vœu et le mien étaient remplis, que nous irions le voir dans quelques jours. Rousseau n'accepta point la maison de Cressier, mais il s'accommoda de celle de M. Dupeyrou à Neuchâtel. C'est depuis ce temps qu'ex-