LA FAMILLE DE LUZE
justement d'Escherny à Toccasion de nos horlogers, qui pour produire ont besoin d'une vie solitaire, calme, égale et tranquille. Il en est d'autres qui s'affaissent à la vue des mêmes objets et qui, pour se remonter, ont besoin de mouvement et de changer de place. Rousseau était dans ce cas. Six semaines environ après la course aux montagnes, il va chez d'Escherny, lui dit que l'air trop vif du vallon nuit à sa santé et le prie de l'aider à trouver une installation près du lac, dans un climat plus doux. Ils partent. Leur première étape est au Bied, chez M. de Luze. M. de Luze, banneret ^ de Neuchâtel, personnage important, se trouvait en voyage. M""^ de Luze, grande dame de ton, de manières distinguées, obligée de s'absenter aussi, chargea ses filles ^, de faire les honneurs de la maison. Il y avait grand monde au Bied. Instruit du projet de Rousseau, Dupeyrou, par l'intermédiaire du colonel de Pury, arrange avec d'Escherny un petit complot qui faillit tourner au tragique. Voici l'histoire, tout au long, telle que nous l'offre d'Escherny :
ï Magistrat de la ville.
2 L'une de ces demoiselles devint M""" de Montmollin, l'autre épousa M. Pourtalès, le riche négociant de Neuchâtel.
lyO LE DINER DP CRESSIER.
« Dupeyrou, qui avait une grande envie de se lier avec Rousseau, — il ne l'avait vu qu'une seule fois en passant au Val de Travers, — me fit prier de diriger nos courses vers une maison de campagne qu'il possédait à Cressier, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne et dans une situation assez agréable. Il fut convenu qu'après avoir visité quelques maisons le long du lac, je le conduirais insensiblement à celle de Cressier et lui conseillerais de la choisir ; qu'on nous y préparerait à dîner et qu'on nous y attendrait. Nous arrivâmes en effet sur les deux heures; je lui fis voir les avantages et les commodités de cette nouvelle demeure; elle paraissait assez lui plaire. Nous entrons dans la salle à manger; nous nous y promenons; il examinait tout avec un air de complaisance , lorsqu'un objet vint frapper sa vue et obscurcit tout à coup son visage, auparavant riant ; c'était dans un coin du buffet un grand pot d'argent et la jatte. — « Qu'est-ce, me dit-il, que cette argenterie -là? à qui appartient- elle ? — Je l'ignore. — Quoi ! dans une maison à louer, dans une maison vacante, des pièces de vaisselle abandonnées ! — On nous a laissés entrer sur notre bonne mine et nous ne ressemblons pas trop à des voleurs. — Il y a du mystère ici et je n'aime pas les mystères. A qui est cette maison que vous me proposez?... » Les questions se succédaient et je commençais à m'embarrasser dans mes réponses. Alors, à un signal convenu au Bied avec M. de Pury, lui et M. Dupeyrou, qui étaient dans une pièce voisine, entrèrent, avouèrent la petite supercherie, en demandèrent pardon et cherchèrent à m'excuser. Mais Rousseau, pour le moment inexorable, se retourna vers moi et me dit avec humeur : — « Monsieur, je n'aime pas qu'on me trompe, même pour mon bien. » On se mit à table; le d4nerne fut pas gai, la conversation languissait; Rousseau était soucieux et ne