LA PERVENCHE
tant retenu un détail, un trait, une impression, que d'Escherny passe sous silence. On ne se souvient que de ce qui touche le cœur. Trente ans auparavant, en allant aux Charmettes, M"''= de Warens fit remarquer à Rousseau de la pervenche en fleurs; il n'en avait jamais vu et ne se baissa même pas pour examiner ou cueillir cette plante. Tout à coup à Cressier, en regardant parmi les buissons, il pousse un cri de joie : « Ah, voilà de la pervenche ! » Et dès lors cette humble fleur des bois et des haies sera la fleur favorite de Rousseau, et elle lui rappellera en même temps M"''^ de Warens et Dupeyrou, les Charmettes et Cressier ^
I Confissions , liv. vi. Un bibliophile, M. Tenant de Latour, raconte qu'il acheta sur le quai du Louvre, en 1839, une petite édition latine de V Imitation (Paris, Lemercier, 175 1), portant au frontispice le nom de J.-J. Rousseau, écrit de sa main, ainsi que deux notes dans l'intérieur du livre. L'état de ce précieux bouquin attestait qu'il avait été beaucoup lu et feuilleté. Un grand nombre de lignes étaient soulignées , et quelques fleurs sèches restaient entre les pages , une pervenche entre autres , celle précisément qui fut cueillie à Cressier, conclut M. de Latour sans hésiter. Rousseau ne fait mention nulle part de V Imitation; on sait seulement qu'il la demanda au libraire Duchesne en janvier 1763, en même temps que les Pensp.es de Pascal et que les Œuvres de Labruyère, dont je ne me souviens pas non plus qu'il ait parlé. Néanmoins, Vlmitation devint dès lors son vade mecum ; il l'avait dans sa poche à Cressier, l'heureux possesseur de cette relique n'en doute pas, et c'est dans ce livre, croit-il avec la même assurance, que le philosophe a placé la pâle étoile bleue subite-
174 BOTANiaUE.
Il est vrai qu'il place cette rencontre inopinée, cette reconnaissance, en 1764, tandis que d'Escherny fixe la visite à Cressier à l'automne de 1763. Nous savons aussi, et par Rousseau lui-même, que plus tard, en 1765, d'Escherny s'occupa pour lui de la location d'une maison de Cornaux, village très-voisin de Cressier. Mais rien de tout cela n'infirme, pour le fond, ces souvenirs mêlés, entre-croisés. Chacun des narrateurs, écrivant longtemps après, n'a rapporté
ment apparue à ses yeux et qui dès lors aura pour lui tant de charmes. Dieu me garde de troubler la joie d'un bibliophile, et de rien objecter à des arguments si péremptoires. Après tout c'est possible. Chose plus certaine encore ; Rousseau rapporta des boutures de cette chère plante et en peupla un petit bois de sapins, situé tout près de sa maison au pied du château de Motiers. Les jeunes filles de la vallée allaient jadis au printemps — et peutêtre vont encore — y chercher la pervenche de Rousseau.
Voici les annotations de Rousseau citées par M. de la Tour.
Au livre P% cliap. x, la traduction d'une phrase :
Puisqu'il nous est si rare de nous taire avant d'avoir hlessé notre conscience....
Au bas d'une page, livre II, ch. ix, les quatre derniers mots de cette phrase : Nec caro adbuc mortiia est, effacés au crayon, sont remplacés par Rousseau comme suit : '
Nec hoviincs mali viortui sunt.
Et M. Tenant de la Tour de s'écrier :
« Là se révélait le misanthrope tout entier ; c'était assurément » une grande preuve morale de plus, c'était un nouveau sujet » d'enchantemen'.... »
{Mémoires d'un Bibliophile, par M. Tenant de Latour, ancien bibliothécaire du roi au palais de Compiègne. Paris, Dentu, 1861.)
BOTANiaUE. 175
que les choses pour lui intéressantes. Rousseau a été à Cressier avec Dupeyrou, il y a été d'abord avec d'Escherny, celui-ci lui a cherché ensuite une autre maison à Cornaux; tout cela peut être également vrai; ce sont les mêmes faits vus de loin sous des angles et par des yeux différents.
S'il fallait une preuve de plus en faveur de d'Escherny, je la trouverais dans les résultats de cette entrevue de Cressier et qui furent pour lui un mécompte. A dater de ce moment, il passa en seconde ligne, bien après Dupeyrou, dans l'amitié de Jean-Jacques. S'il avait pu exagérer, par amour-propre, son intimité avec cet homme célèbre, le même sentiment lui aurait interdit l'aveu modeste et naïf qu'il fait en ces termes :
« Je n'eus pas lieu d'abord de m'applaudir de mon succès, car aussitôt que la connaissance fut faite, il ne fut plus question que de botanique, Rousseau pour suivre son goût, M. Dupeyrou pour s'y conformer et lui complaire. Pour moi, qui n'avais aucune vocation pour cette science, j'avoue que pendant tout le reste de l'été ces messieurs m'ennuyèrent et m'impatientèrent fort. L'hiver suivant, Rousseau me convertit un peu. Las, surtout, d'être en tiers personnage muet, réduit à écouter ce que je n'entendais pas, je me résignai à ouvrir un herbier et à le parcourir. Je ne fus pas entraîné par ce cri que la nature arrachait au Corrége :
176 BOTANiaUE.
AncJy iosonpittore, car, en vérité, je me fis botaniste presque malgré moi. »
Et quel botaniste ! on va le voir.
Ce goût de la botanique ^, qui occupa tant Rousseau vers la fin de sa vie, sa dernière étude et son dernier plaisir, devint le prétexte de beaucoup d'excursions, et le motif de deux séjours dans ces stations de plantes rares, si connues et si renommées aujourd'hui, le Chasseron et le Creux du Van. D'Escherny en était, non sans maudire mille fois cette nomenclature latine qu'il ne pouvait se fourrer dans la tête, et sans bâiller tout le long du jour aux savantes dissertations de ses amis. Et pourtant lui seul a gardé le souvenir de ces expéditions scientifiques, si originales, si animées, si pittoresques et qui jettent une si vive lumière sur tout le côté aimable, bon homme, bon compagnon, du grave Rousseau.
ï II était sans doute inné chez Rousseau comme celui de la nature, mais il n'est pas superflu de rappeler que le D' d'Ivernois de Neuchâtel fut le premier qui lui révéla l'intérêt de la science végétale, et de ce goût fit une passion. (V. Rêveries. Cinquième promenade.)