‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 70 sur 132 · LES COMPAGNONS DE ROUSSEAU. I · texte numérisé non relu

LES COMPAGNONS DE ROUSSEAU. I

On ne le connaît pas si on ne l'a pas vu ainsi prendre ses ébats sur les sommets, léger de corps, léger d'âme, comme s'il avait laissé au bas de la montagne sa gloire, son génie, ses ambitions et ses chagrins. Cette petite troupe herborisante se composait de six personnes dont notre auteur fait ainsi le portrait :

« Rousseau, d'abord, qui en était le capitaine, chargé de la discipline du corps, et d'y maintenir l'ordre et la discipline.

)) Le colonel de Pury, loyal et ancien militaire ; de l'esprit, des principes sévères, de l'imagination, l'humeur chagrine, des moeurs austères, un peu caustique, de la bonhomie avec toutes les apparences de la hauteur, en sorte que son ton tranchant et protecteur ne repoussait que ceux qui ne le connaissaient pas.

» Dupeyrou, homme réfléchi, tête froide à calcul et à combinaisons; fort instruit, du commerce le plus sûr et le plus aimable; ami chaud, philosophe, épicurien, et le plus honnête homme que j'aie jamais connu ; sa bourse était ouverte aux malheureux émigrés^ et il est mort à table en 1794, en versant à boire à des prêtres persécutés et fugitifs.

)) Gagnebin, à nos gages à douze livres par jour, un grand botaniste, de la Perrière, le plus intrépide nomenclateur de plantes qui ait peut-être jamais existé. Il avait dans la tête et présents à la mémoire douze à quinze mille noms de végétaux,... Son extrême modestie, une certaine simplicité de caractère donnaient un nouveau prix à son immense érudition. Il dominait le règne végétal; je dirais

lyS GAGNEBIN.

presque, il régnait sur ce règne, mais il s'ignorait lui-même, et pendant que tant de pygmées se croient des géants, lui se rapetissait au point d'être extrêmement flatte que des hommes célèbres eussent seulement, en passant, articulé son nom. C'est en baissant les yeux et rougissant qu'il nous disait avec une naïveté piquante : « On trouve mon nom dans tels livres de Haller, de Réaumur, » il craignait d'en paraître trop glorieux \

» On admettait aussi dans les courses un justicier du Val de Travers, nommé Leclerc ^, chirurgien qui faisait fort bien sa petite médecine de campagne ; un peu botaniste par état, un peu hâbleur aussi et d'un tour d'esprit assez original. »

Enfin lui^ d'Escherny, qui par un héroïque effort, et pour ne pas être trop déplacé en si docte compagnie^ apprit en une semaine à reconnaître et à retenir les noms de plus de trois cents plantes avec leurs synonymes. Rousseau en deux endroits de ses ouvrages fait mention de ce tour de force. C'est d'Escherny qui l'assure; je n'ai pas vérifié.

Lorsque la troupe se mettait en campagne,

' Cet éloge n'est point exagéré. Gagnebin fut un vrai savant, et la science lui doit beaucoup, non-seulemtnt en botanique, mais en géologie et en météorologie. Voir la Biographie neuchâteloise.

2 Probablement Qerc, nom de famille ancien à Motiers et qui y est encore très-commun. Rousseau parle d'un justicier Clerc; c'est sans doute le même personnage. Justicier, membre du tribunal.

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Dupeyrou prenait soin des herbiers; le colonel Pury gardait la boussole et marchait en éclaireur^, d'Escherny était fourrier, avec la garde du café et l'emploi de le faire, comme le plus adroit à allumer le feu et à donner au café sa juste cuisson. Leclerc avait la charge de pourvoyeur, et il s'en acquittait bien, comme on le verra. Une mule portait les provisions : couvertures pour la nuit, pâtés, volailles, gibier rôti, cantine bien fournie.

Des courses, nombreuses paraît-il, qu'ils firent ainsi, toutes fort agréables mais uniformes, d'Escherny ne raconte que celles de Brot et de Chasseron, les plus importantes. Nous le suivrons dans l'une et dans l'autre^ et d'aussi près que possible, ce qui n'est pas toujours commode ni facile. Son récit est un fourré épais où tout se mêle et s'entrelace ; sans cesse il s'égare en disgressions, en parenthèses, en réflexions de toutes sortes. Il le reconnaît et s'en excuse sur son âge; les vieillards sont bavards. N'ayant pris note de rien, il ne se souvient que des masses, des faits principaux et de ceux qui ont un rapport direct avec Rousseau. C'est l'essentiel pour nous, surtout avec l'assurance que ceux qui aiment la

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vérité toute nue, sans ornement, la trouveront dans son récit.

La course est longue de Motiers au Chasseron, le chemin parfois escarpé et rude. Rousseau et d'Escherny les premiers atteignirent le sommet, et pour narguer leurs compagnons , encore au bas de la dernière pente, se mirent à cabrioler et sauter comme de jeunes chevreaux. Dupeyrou excédé,- rendu, n'en pouvant plus, de dépit et de découragement s'étendit sur le sol en déclarant qu'il n'irait pas plus loin.

« Et c'est dans ce temps-là même que Rousseau entretenait l'Europe de ses souffrances et de ses infirmités. Je ne l'ai jamais vu incommodé ; il jouissait de la meilleure santé, il cheminait, gambadait comme on vient de le voir, et mangeait de fort bon appétit. Voltaire à Ferney voulait toujours être mourant. Se dire malade est la maladie des grands hommes ; c'est la coquetterie du génie et des jolies femmes.

» Sur ces lieux élevés la nature paraît expirante;

des buissons maigres et clair-semés, des arbustes chétifs, des sapins de petite venue, rabougris et usés par le temps ; nous nous amusions à les secouer, à les ébranler, les renverser, et lorsque nous les avions étendus à nos pieds, nous, comme des enfants et des sauvages, nous formions des rondes, nous dansions autour d'eux en signe de victoire.

» La montagne se termine dans son point le plus élevé par un rocher large et plat, et qui paraît comme lancé dans les airs ; ce rocher appelé Bec de Chasseron est le lieu

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que nous avions choisi pour nous reposer et prendre nos repas. Bientôt on soulage la mule d'un fardeau que nous brûlions de nous partager. Le jeune conducteur étale à nos yeux des richesses plus précieuses pour nous que tout l'or du Pérou : pâtés, jambons, volailles; nous tressaillons à cette vue, car nous mourions de faim

» Jamais dîner ne fut plus gai, plus bruyant, plus animé et plus sensuel en même temps.

)) Le Bec de Chasseron est, comme nous l'avons dit, une espèce de jetée ou de môle qui se prolonge dans les airs. Au-dessous sont des abîmes dont l'œil à peine peut sonder la profondeur. La montagne, à une grande distance de droite et de gauche, est coupée à pic et présente à vol d'oiseau les mêmes profondeurs. Dans le gros de l'été, on laisse les vaches paître sur ces hauteurs, et il arrive quelquefois qu'attirées par les herbes savoureuses qui croissent sur les bords de l'abîme (comme la coquelourde, dont elles sont très friandes), le pied leur glisse, elles tombent, et dans le fond du précipice nous en découvrions deux ou trois tombées récemment qui ne nùus paraissaient que de la grosseur d'un levreau; on peut juger de son énorme profondeur. Ces vaches, qu'il est impossible d'en retirer, sont perdues pour le propriétaire; elles deviennent la proie des vers, du temps qui les consume et des oiseaux de proie. Les vachers des environs prétendent qu'aucun mortel n'est descendu dans ces abîmes et ne les a sondés. »

Et voilà comme on écrit l'histoire ! L'imagination du narrateur ici l'emporte ou sa mémoire l'égaré. Qu'il ait été au Chasseron, cela ne se peut contester; la description est exacte. Je sais

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aussi que des vaches imprudentes et même des hommes — un jeune botaniste de Grandson entre autres tout récemment — sont tombés de la paroi perpendiculaire des rochers et se sont tués, mais les vaches grosses comme des levreaux que d'Escherny a vues étaient, je le parierais, vivantes et non mortes, paisiblement couchées ou paissant dans de gras pâturages. Cet abîme insondable est une gorge profonde sans doute, mais très-accessible, où cinq ou six vacheries ou fruiteries sont installées pendant cinq mois de l'année. Continuez maintenant, M. d'Escherny :

« Nous arpentions avec délices ces hauteurs d'où nous découvrions de tous côtés une vaste étendue de pays ; nous ne laissions pas de rencontrer çà et là quelques plantes qui ne croissent que sur le sommet des plus hautes montagnes ; nous respirions un air très pur, très vif, présage heureux de l'appétit du lendemain. Rousseau était de la meilleure humeur du monde, excepté quand il voyait que nous avancions de trop près du précipice ; il nous priait en grâce de nous retirer. Je l'ai vu nous donner une preuve de son excessive sensibilité; comme le plus jeune de la troupe, j'étais aussi le plus étourdi et je poussais l'imprudence jusqu'à pirouetter sur cette lisière scabreuse. Je l'ai vu se jeter à genoux et me supplier de ne pas récidiver, que je lui faisais un mal affreux..,.

)) .... Nous descendîmes près d'une heure, tout en nous

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promenant, jasant, herborisant ; le jour baissait. En ma qualité de fourrier, je fus envoyé à la recherche d'un gîte pour y passer la nuit. Suivi de la mule, j'arrivai à un chalet d'assez bonne apparence. Il appartenait à des vachers de Fribourg qui fabriquent les fromages de Gruyère. Je leur demandai l'hospitahté, qui me fut aussitôt accordée. Je n'ai jamais vu de meilleures gens sous un extérieur plus sombre et plus farouche, ce qui dérange un peu les inductions tirées de la physionomie. C'étaient des hommes silencieux, taille gigantesque, longs cheveux plats, barbe noire, costume hétéroclite et enfumé, l'œil hagard sous des feutres énormes '. Je détachai le jeune berger qui conduisait la mule et l'envoyai à nos botanistes pour leur servir de guide; ils arrivèrent. La mule fut conduite à l'étable, les vivres au cellier. Nous avions dîné tard, nous étions harassés, chacun prit sa couverture et nous escaladâmes, au moyen d'une échelle, d'énormes tas de foin rassemblés dans la grange. Là, côte à côte, chacun s'endormit comme il put. La chose n'était pas aisée, car ce foin nouvellement fauché et très chaud fermentait au-dessous de nous ; nous étions presque sur un volcan.

» Le lendemain matin, comme on se demandait suivant l'usage : « Avez-vous bien dormi? — Pour moi, dit » Rousseau, je ne dors jamais. » Le colonel de Pury l'arrête et d'un ton leste et militaire : « Par Dieu, monsieur Rousseau, vous m' étonnez, je vous ai entendu ronfler toute la nuit; c'est moi qui n'ai pas fermé l'œil. Ce diable de foin qui ressue ! « — Ainsi Rousseau, par une faiblesse humaine, bien innocente, prétendait à une insomnie per-

•^ Encore de l'exagération ; diminuez les proportions , adoucissez les couleurs, et le portrait sera ressemblant.

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manente, comme à un état habituel d'infirmité et de souffrance.

» On se leva; la toilette fut bientôt faite, on ne s'était point déshabillé. J'allai préparer le café et pourvoir au déjeuner. Réunis dans la pièce contiguë à la grange où mangeaient ces bonnes gens, l'un d'eux nous apporta de la crème dans un baquet de bois très propre. Mais quelle crème ! Nous convînmes tous que nous n'en avions jamais mangé de si délicieuse ; elle était fraîche, de la veille, et si épaisse que la cuiller s'y tenait. Nous étions tous amateurs du café à la crème, mais surtout Rousseau qui ne pouvait se lasser d'exalter et de savourer cette crème. Je lui fis remarquer qu'il mettait la moitié plus de sucre que moi. — « C'est vrai, dit-il, je n'ai jamais pu me su- » crer également; chaque jour j'ajoute à la dose de la » veille, mais aussi quand je suis parvenu à une certaine » hauteur, tout à coup, je me retranche des trois quarts; » puis j'augmente insensiblement ; c'est le flux et le reflux. » Vous verrez que dans quelques jours je commencerai » par un très petit morceau de sucre : il n'y a que le pre- » mier jour qui me coûte; le lendemain je trouve déjà » mon café très bon, parce qu'il est plus sucré que le jour » précédent. »

» Il était cinq heures du matin lorsque, délassés et refaits par un bon déjeuner, nous sortîmes du chalet pour nous répandre dans les belles prairies et les bois qui couvrent les flancs et une partie des sommets de ces montagnes. Nous fîmes une assez ample moisson de plantes et de fleurs tout en nous promenant, allant et revenant, mais toujours nous élevant pour nous trouver à deux heures sur le plateau de Chasseron où la mule et le dîner nous attendaient.

» .... Après le dîner on se promena, on causa, on her-

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borisa, on s'enfonça dans le bois et j'y cherchais toujours une place propice et abondante en feuilles sèches pour faire le café. Le briquet, l'allumette et quelques branches mortes nous donnaient tout de suite le plus beau feu du monde; rangés autour de ce feu et couchés mollement, nous humions, nous respirions, nous avalions à petits traits et avec déUce du café de Moka aussi bien fait que bien choisi et bien grillé; j'en avais tout l'honneur; on m'en faisait compliment et je m'en pavanais.

» .... Comme je ne me souviens ensuite de rien d'intéressant et que je ne veux rien inventer, je passe tout de suite à notre retour au chalet, à son rustique réfectoire et au souper que nous y fîmes. Il me semble que je m'y vois encore, tous assis sur des bancs autour d'une table et audevant de chacun de nous une écuelle de bois remplie de la crème du matin, nous, y trempant de fort bon appétit du pain bis à la lueur d'une lampe suspendue au plancher; lampe qui réveillait plutôt l'idée d'obscurité que celle de lumière.

» Mais que ne donnerais-je point pour me souvenir de la conversation qui s'engagea entre Rousseau et moi sur le chapitre de la gloire et qui dura plus de deux heures? Elle était d*un grand intérêt ; j'aurais dû l'écrire le lendemain; mais, je l'ai dit, je ne prenais note de rien. Le dialogue est sorti de ma mémoire, mais le tableau est encore sous mes yeux. Je me rappelle seulement que l'idée de gloire me transportait, et que je soutenais contre Rousseau, qu'il n'y avait rien dans le monde au-dessus du bonheur de porter un nom célèbre. Il me serait d'autant plus difficile de me souvenir de mon plaidoyer, que je pense aujourd'hui et sens, sur ce sujet, précisément le contraire de ce que je sentais et pensais alors.

» .... J'ai une idée confuse que tous les moyens de

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Rousseau, dans ses déclamations contre la gloire et la célébrité, roulaient sur les tourments qu'éprouve celui qui aspire à se faire un nom, surtout dans la carrière des lettres, sur les amertumes dont on l'abreuve, sur les obstacles qu'on lui suscite et qu'il rencontre à chaque pas dans l'amour-propre et l'ambition de ses rivaux ; sur l'envie qui s'attache à l'homme de génie, qui le poursuit, le persécute ! Point de passion, disait-il, plus opposée à la tranquillité et au bonheur de la vie ^ »

Combien de jours ces aimables et joyeux compagnons demeurèrent-ils au Chasseron?

M. d'Escherny ne le dit pas ; il laisse entendre seulement que leur séjour fut de quelque durée et qu'un temps très-beau et très-doux les favorisa constamment. Ils eurent même le spectacle assez rare et magnifique d'un orage terrible au-dessous d'eux, tandis qu'ils jouissaient d'un beau soleil et d'un ciel pur. Rousseau était en extase. Jamais

* On pourrait rapprocher de cette discussion curieuse, le passage suivant de la Bibliothèque de Ncuchâtel, intitulé Mon portrait :

« Jamais Homère ni Virgile ne furent appelés de grands hommes, quoi qu'ils soient de très-grands poètes. Quelques auteurs se tuent d'appeler le poëte Rousseau, le grand Rousseau durant ma vie. Quand je serai mort, le poëte Rousseau sera un grand poëte, mais il ne sera plus le grand Rousseau. Il n'est pas impossible qu'un auteur soit un grand homme. Ce n'est pas en faisant des livres, ni en vers ni en prose, qu'il deviendra tel. »

« Je ne me soucie point d'être remarqué, mais quand on me remarque, je ne suis pas fâché que ce soit d'une manière un peu distinguée, et j'aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que d'être regardé comme un homme ordinaire. »

ses amis ne l'avaient entendu parier avec tant de véhémence; il parlait alors comme il a écrit, mais avec un accent, s'il est possible, plus pathétique et plus solennel, tant cette scène l'inspirait!

Le plaisir que Rousseau et ses amis éprouvaient au Chasseron, peut-être la beauté, la délicatesse des fleurs des Alpes qu'ils y cueillirent, et le désir de compléter leur collection, firent naître la pensée d'une excursion botanique dans l'Oberland. Des circonstances imprévues renversèrent ce projet; d'Escherny y alla seul, mais à son retour, toute la société s'installa à Brot, village voisin des gorges de l'Areuse et du Creux du Van, fertiles en plantes rares. Ce fut la plus longue de ces réunions champêtres. Laissons encore la parole à notre auteur. Il nous fera retrouver le Rousseau des bons jours et des épanchements familiers :

« Là, nous étions logés dans l'auberge d'un méchant petit village, tenue par un nommé Sandoz, laboureur et boucher. Lui et sa femme, assez bonne cuisinière, et les plus braves gens du monde, firent tous leurs efforts pour nous bien traiter. Là, nous avions des lits au lieu de foin,

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table, nappe, serviettes, sièges commodes, usage nouveau pour nous, presqu'un luxe, et après avoir vécu à Chasseron et dans nos autres caravanes comme des Spartiates, au brouet près, nous menions ici une vie de Sybarites. Nous étions au mois de septembre. Après le déjeuner, nous nous répandions dans la campagne à une ou deux lieues de distance et nous rentrions à Brot sur les cinq heures. Nos herbiers grossissaient. Plus commodément logés, ils étaient mieux tenus : les plantes ont alors une autre physionomie que dans le mois de juin. Nous avions souvent occasion de rire des naïvetés et des simplicités de notre botaniste, qyi n'en était pas moins un prodige de science... Nous dînions entre cinq et six heures, c'était notre seul repas, et nous restions près de deux heures à table. Avant et après le dîner, comme on ne peut pas toujours causer, nous nous occupions de divers petits jeux, des jeux d'enfants ; ils délassent, et ne sont pas ceux qui intéressent le moins ; ils portent avec eux un caractère de candeur et d'innocence. Celui auquel nous revenions le plus souvent, qui le croirait? c'était le jeu de l'oie!

» Nos lectures étaient assorties à nos jeux : nous nous amusions à lire les amours de Pierre Leîong et de Blanche Ba:(ti. Rousseau aimait ce petit roman , qui a bien son mérite. Dans son vieux langage, il a quelque chose de doux, de naïf, de tendre, de dévot et en même temps de pathétique. Nos jeux et nos lectures étaient entremêlés de gaieté, de rires et de plaisanteries. Nos entretiens roulaient quelquefois sur les gens et les philosophes de Paris. Rousseau rendait justice à tous, ne les présentait que sous le côté le plus avantageux, jusqu'à Voltaire, dont il oubliait les injures, pour ne se souvenir que de ses talents et de son génie ; il ne prononçait son nom qu'avec respect.

« Quoique brouillé avec Diderot depuis longtemps, il en

faisait le plus grand éloge. Ce qu'il admirait surtout, c'était la profondeur de ses vues et la clarté avec laquelle il traitait les matières les plus abstraites ; il appuyait beaucoup sur l'heureux choix de ses expressions et sur le don qu'il lui reconnaissait du mot propre.

» De Grimm, dit Rousseau, nous n'en parlerons pas, tout ce que j'en dirais serait suspect, parce que c'est le seul homme que j'aie pu haïr. »

« Qui le croirait, cet homme, ce Jean-Jacques, si

connu par sa misanthropie, ses brusques incartades, ses paradoxes, ses sophismes, ses explosions d'amour-propre, quand il se croyait blessé, où il ne parlait plus que de statues et d'autels qu'il s'élevait à lui-même, était avec nous, à Brot, et dans toutes nos courses, le plus simple, le plus doux et le plus modeste des hommes. Il est vrai qu'il était dans son élément, dans des contrées un peu sauvages, mais extrêmement variées, pittoresques et romantiques; que nous étions tous de bonnes gens, qu'il se plaisait avec nous, qu'il y était libre et à son aise, que nous respirions un air pur, vif, que nous jouissions tous de la meilleure santé, que nous avions grand appétit, et qu'il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien , quoique je lui aie entendu dire assez souvent : chaque printemps je suis obHgé de recommencer, parce que tout s'échappe de ma mémoire pendant l'hiver.

» .... J'ai déjà dit que nous étions longtemps à table; nous vidions volontiers quelques bouteilles des plus excellents vins de Cortaillod % mais la plus légère pointe était les colonnes d'Hercule de notre ivresse ; nous n'allions pas au delà. La conversation roulait sur toute sorte de sujets. Rousseau ne soutenait jamais ses opinions avec aigreur ou

'■ Très-bon vin rouge du canton de Neuchdtel.

ténacité, son ton n'était jamais tranchant, et je me souviens que sur l'histoire de France, deux ou trois fois le colonel Pury le releva avec dureté, et que Rousseau baissa la tête et ne répondit rien. On peut juger par là combien il était bon convive. «

Ces épisodes heureux, semblables en quelque sorte aux intermèdes de musique ou de danse que l'on plaçait autrefois entre les actes d'une tragédie, Rousseau, je l'ai dit, ne les a point rappelés dans les Confessions. La mémoire ne lui en est revenue que plus tard^ en parcourant les Alpes du Dauphiné ou dans ses rêveries de la rue de la Plâtrière.

Dans une lettre qu'il écrivait à Dupeyrou , de Monquin, le 16 septembre 1769, on lit ces lignes, qui confirment bien, dans son caractère essentiel, le récit de d'Escherny :

« Vous aviez grande raison, mon cher hôte, d'attendre la relation de mon herborisation de Pila, car parmi les plaisirs de la faire, je comptais pour beaucoup celui de vous la décrire; mais les premiers ayant manqué, me laissent peu de quoi fournir à l'autre. Je partis à pied avec trois messieurs, dont un médecin, qui faisaient semblant d'aimer la botanique, et qui, désirant me cajoler, je ne sais pourquoi, s'imaginèrent qu'il n'y avait rien de mieux pour cela que de me faire bien des façons : jugez comme cela s'assortit, non-seulement avec mon humeur, mais avec l'aisance et la gaieté des voyages pédestres. Ils m'ont trouvé très

maussade ; je le crois bien : ils ne disent pas que c'est eux qui m'ont rendu tel. Il me semble que, malgré la pluie, nous n'étions point maussades à Brot, ni les uns ni les autres.... »

II ajoute plus loin :

« La montagne est fort triste, inculte, déserte et n'a rien de l'admirable variété des montagnes de la Suisse. Si vous n'étiez pas redevenu un profane, je vous ferais ici l'énumération de notre maigre collection : je vous parlerais de meum, de V oreille d'ours, du doronic, de la historié, du napel , du thymelcea, etc. Mais j'espère que quand M. d'Escherny, qui a appris la botanique en trois jours, sera près de vous, il vous expliquera tout cela

» .... Je vous ennuie avec mon pédant étalage, mais si votre Henriette prenait du goût pour les plantes, comme mon foin se transformerait bien vite en fleurs ! Il faudrait bien alors, malgré vous et vos dents, que vous devinssiez botaniste. »

Ne croit-on pas, dans ces réminiscences aimables, pleines de bonne humeur et de malice, voir et entendre le bon Rousseau de Brot et du Chasseron que nous peint d'Escherny ? On le retrouve encore au plus fort de sa mélancolie et dans les tristes années de son dernier séjour à Paris. Dans sa septième promenade, revenant toujours à la botanique et aux jouissances qu'elle lui procure, le souvenir d'une excursion qu'il a faite seul, autrefois, dans le Val de Travers, re-

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monte à son esprit; il revoit les lieux, les choses, et ressent, avec une vivacité étonnante, les impressions qu'il en avait éprouvées, jusque-là endormies en un coin obscur de son âme. Quoique ce passage soit un peu plus long et que chacun puisse le rechercher dans les Rêveries, je ne résiste pas au plaisir de le transcrire ici, afin d'achever et compléter par Rousseau luimême et sa plume magistrale, le tableau de ses pérégrinations dans nos montagnes,

« Je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du côté de la Rohaila, montagne du justicier Clerc. J'étais seul, je m'enfonçai dans l^s anfractuosités de la montagne, et, de bois en bois, de roche en rochç, je parvins à un endroit si caché que je n'ai vu dç ma vie un aspect plus sauvage. De noirs sapins entremêlés de hêtres prodigieux, dont plusieurs, tombés de vieillesse et entrelacés les uns dans les autres, fermaient ce réduit de barrières impénétrables; quelques intervalles que laissait cette sombre enceinte n'offraient au delà que des roches coupées à pic et d'horribles précipices, que je n'osais regarder qu'en me couchant sur le ventre. Le duc, la chevêche et l'orfraie faisaient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne; quelques petits oiseaux rares, mais familiers, tempéraient cependant l'horreur de cette solitude ; là je trouvais la dentaire heptaphyllos , le cyclamen, le nidus avis, le grand laserpitium et quelques autres plantes qui me charmèrent et m'amusèrent longtemps; mais insensiblement dominé^par la forte impression des objets, j'oubliai la

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botanique et les plantes, je m'assis sur des oreillers de îycopodhim et de mousses, et je me mis à rêver plus à mon aise en pensant que j'étais là dans un refuge ignoré de tout l'univers, où les persécuteurs ne me déterreraient pas. Un mouvement d'orgueil se mêla bientôt à cette rêverie. Je nie comparais à ces grands voyageurs qui découvrent une île déserte, et je me disais avec complaisance : Sans doute, je suis le premier mortel qui ait pénétré jusqu'ici. Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée, j'entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j'écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d'où venait le bruit, et dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j'aperçois une manufacture de bas. » Je ne saurais exprimer l'agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cœur à cette découverte. Mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains où je m'étais cru totalement seul, mais ce mouvement, plus rapide que l'éclair, fit bientôt place à un sentiment douloureux plus durable, comme ne pouvant dans les antres mêmes des Alpes * échapper aux cruelles mains des hommes acharnés à me tourmenter. Car j'étais bien sûr qu'il n'y avait peut-être pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initiés dans le complot dont le prédicant Montmollin s'était fait le chef et qui tirait de plus loin ses premiers mobiles. Je me hâtai d'écarter cette triste idée, et je finis par rire en moi-même et de ma vanité puérile et de la manière comique dont j'en avais été puni.

' Du Jura !

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