‹ J.J. Rousseau au Val de TraversChapitre 83 sur 132 · LES CAUSES DE L ORAGE · texte numérisé non relu

LES CAUSES DE L ORAGE

dérable à faire le triage de ses papiers et à transcrire dans un recueil les lettres qui pouvaient lui être utiles pour l'accomplissement de ce projet. Ce fut sans doute l'emploi des mauvais jours, où la neige et la tempête le retenaient auprès du poêle. Il y pensait d'ailleurs constamment et en parlait à tout le monde, « très imprudemment, )) dit-il, et il ajoute :

« Cette entreprise connue fut, autant que j'en puis juger, la véritable cause de l'orage qu'on excita pour m' expulser de la Suisse et me livrer entre des mains qui m'empêchassent de l'exécuter. »

Rien n'est moins prouvé. Personne à Neuchâtel et au Val de Travers ne pouvait se croire assez mêlé et d'une manière assez importante à la vie du grand penseur exilé pour craindre de lui en voir raconter l'histoire. Personne non plus n'ignorait qu'il avait auprès du grand Frédéric et chez lord Keith un refuge tout prêt où ne lui manquerait pas la liberté d'écrire.

La persécution de Rousseau et son départ de Motiers eurent des causes plus directes et plus prochaines. La plus évidente et la plus avouée fut la publication des Lettres écrites de la montagne. Mais d'autres, d'un ordre inférieur, per-

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sonnelles, locales, difficiles à préciser, vinrent se joindre à celle-là. Dans le nombre les amis et les défenseurs du philosophe n'ont pas hésité à placer comme point de départ et premier foyer le mécontentement de ceux qui n'avaient pu être admis dans la société formée pour la publication de ses œuvres.

La première lettre, dite de Goa, et sur laquelle nous reviendrons, débute ainsi :

« Il faut d'abord vous rappeler que dans les derniers mois de l'année précédente, quelques particuliers de ce pays, ayant proposé à M. Rousseau, sous des conditions acceptées par lui, d'entreprendre une édition générale de ses ouvrages, tant manuscrits que déjà publiés, en avaient, sur leur première requête, obtenu la permission du gouvernement. Cette entreprise très lucrative tenta la cupidité et fit des mécontents de ceux qui ne purent y avoir part. C'est dans ces circonstances que parurent les Lettres écrites de la montagne, ouvrage qui a servi de fondement ou de prétexte à la tracasserie dont je dois vous rendre compte. Vous savez que ces lettres, dévorées avec avidité, reçues avec fureur, furent proscrites ou brûlées dans quelques États. Pour nous, nous demeurâmes tranquilles spectateurs de ces feux de joie jusqu'à la fin de février, que le zèle de notre clergé si longtemps assoupi, eut reçu tous les aliments nécessaires pour produire un embrasement. Alors la vénérable Classe (c'est le corps des pasteurs de ce pays) dénonça au gouvernement et au magistrat municipal les Lettres écrites de la montagne comme un ouvrage impie,

abominable, etc., etc., en sollicita la proscription, ainsi que la suppression du consentement accordé pour l'édition projetée. »

On sent bien aussi dans les rapports que le Conseil d'État adresse à Berlin sur cette affaire, et malgré le soin qu'il prend de signaler le poison caché dans les Lettres de la montagne, qu'il y a autre chose, un dessous, qu'on ne dit pas et qui perce néanmoins.

Lorsque le libraire Fauche sollicite la permission de réimprimer un recueil des ouvrages de Rousseau, les prudentissimes conseillers n'osent répondre ni oui, ni non; ils n'autorisent pas, ils tolèrent, quitte à retirer cette concession dès qu'il leur plaira de le faire.

Sur ces entrefaites, les Le-ttres paraissent, le clergé s'émeut, le Conseil d'État prend peur; il oublie son opposition ordinaire à l'autorité ecclésiastique et dans une lettre datée du 4 mars 1765, il communique au roi, en les appuyant, les représentations de la Classe.

Cette pièce jette un jour trop curieux sur la situation et tient trop à notre sujet pour n'être pas reproduite ici :

« Sire, le sieur J.-J, Rousseau, connu par divers ouvrages répandus dans le public, forma il y a quelques années le dessein de venir s'établir dans cette souveraineté, et obtint à cet effet des lettres de naturalité de milord maréchal d'Ecosse qui les lui accorda avec la protection de Votre Majesté.

» Le sieur Rousseau, dès lors à l'abri de cette protection, s'est retiré dans le Val de Travers, où la commune de Couvet l'a admis au nombre de ses communiers, en sorte qu'il est aujourd'hui sujet et habitant de cette souveraineté et qu'il en a fait sa nouvelle patrie. Il y a vécu tranquillement d'une manière simple et sans reproche, ce qui lui a mérité tout l'accueil et tout l'agrément qu'un homme à talent peut attendre d'un peuple civilisé, et tout concourait â lui en assurer la continuation, lorsqu'en reprenant la pente de son génie, il s'est occupé à mettre au jour un nouvel ouvrage sous le nom de Lettres écrites de la montagne, ouvrage qui a été interdit à Berne et à Genève.

)) Avant la production de ce dernier ouvrage, un libraire de cette ville, nommé Fauche, nous vint demander la permission de réimprimer un recueil des ouvrages du sieur Rousseau, sous les yeux et la correction de l'auteur luimême, à l'effet de quoi il y avait une entreprise de plusieurs souscrivants pour établir une imprimerie au Val de Travers. Cette demande nous parut dans le cas de celles qu'on ne peut refuser absolument ni refuser pleinement, ce qui nous détermina à faire dire au libraire Fauche que le Conseil d'État ne pouvait pas lui accorder la permission qu'il demandait, mais cependant qu'il n'apportait aucune opposition formelle à son dessein, le Conseil se restreignant à une simple tolérance. Cette tolérance ne pouvait

naturellement avoir en vue que les ouvrages du sieur Rousseau qui avaient paru jusqu'alors.

Cependant la Compagnie des Pasteurs, craignant que le libraire Fauche n'y donnât plus d'extension et ne s'en prévalût pour enrichir sa réimpression en y ajoutant les Lettres écrites de la montagne qui ont paru depuis peu, a pris l'alarme et insiste particulièrement sur la suppression de cette pièce, qui est caractérisée, ainsi que Votre Majesté pourra le voir dans la représentation ci-jointe à la Compagnie des Pasteurs, comme ce qu'il peut y avoir de plus pernicieux contre les principes fondamentaux de la foi chrétienne.

» Nous ne doutons pas que cet écrit n'ait déjà fait du bruit à Berlin et qu'il n'y ait été répandu comme il l'a été en Hollande et dans les états de notre voisinage, où il a été condamné et proscrit; ainsi sans nous attacher à en extraire et à en relever les maximes, nous ne parlerons que relativement à ce qui peut être de quelque influence dans notre pays,

« Nous craignons, sire, que la publicité de ces écrits dans lesquels n'est pas observée la modération nécessaire sur les dogmes de la foi, ne produise des effets dangereux parmi nous, où le laboureur qui semble n'être né que pour les ouvrages grossiers de la campagne, est naturellement spéculatif et occupe son loisir à la lecture de toutes sortes de livres, .comme nous l'avons éprouvé, il n'y a pas longtemps, à l'occasion du dogme àt la non éternité des peines. En sorte que le conseil n'a pu se dispenser de suspendre l'effet de la tolérance accordée au libraire Fauche, en attendant que les lumières supérieures de Sa Majesté aient démêlé les divers intérêts que présente la remontrance de la compagnie des pasteurs relativement

à la tranquillité intérieure de l'état, aux ménagements que l'on doit garder avec ses voisins, et à l'honneur de la religion ^ »

Ainsi, pour le Conseil d'État, les Lettres et VÊdition sont encore les éléments inséparables de ce qu'on appellerait aujourd'hui « la question Rousseau. » Au fond cependant ce n'est pas là ce qui l'inquiète et le tourmente.

L'orthodoxie du Grand Frédéric ne devait pas être très-alarmée des Lettres de la montagne, et à vrai dire, celle de la plupart des conseillers d'État n'avait pas de raisons de s'en formaliser non plus, mais le maître et les serviteurs, à peine échappés aux ennuis soulevés par les doctrines de Ferdinand -OUvier Petitpierre ^, éprouvent une terreur égale d'y retomber. Le souvenir encore aigu et tout frémissant de ce long accès de fièvre théologique ne leur laisse pas la sage impartialité qui eût été de leur goût, et le mo-

* M. IftD'^ Guillaume, à l'occasion de l'anniversaire séculaire delà fuite de Motiers, a publié dans le Musée Neuchâtelois , numéro de septembre 1865, le récit de cet événement et les documents officiels qui s'y rapportent. C'est là que j'ai repris la pièce cidessus et j'y puiserai encore.

^ Voir pages 48 et 49.

narque libre penseur entrant dans les vues du Conseil d'État veut bien

« Lui permettre de prendre par rapport à la réimpression des susdites Lettres de la montagne et de leur débit les arrangements qu'il croira devoir au bien public, après un examen réfléchi de ce que la prudence et une sage attention à éloigner tout ce qui pourrait devenir une nouvelle source de désordre ou de division doivent lui faire observer. »

Mais il ajoute :

« Notre intention n'est cependant pas qu'on sévisse contre l'ouvrage en question par aucune de ces flétrissures publiques qui, indépendamment qu'elles sont opposées à l'esprit de modération qui doit toujours être celui des défenseurs de la vérité, donnent d'ordinaire aux écrits qu'elles proscrivent plus de publicité qu'ils n'en auraient eue sans une condamnation aussi éclatante, et font ainsi manquer le but de cette suppression. Nous ne doutons pas au reste que, comme vous êtes les premiers à rendre justice à la conduite réglée et aux bonnes mœurs du sieur Rousseau, vous ne soyiez de vous-mêmes portés à le laisser jouir paisiblement de la protection des lois, dans l'asile qu'il s'est choisi, et où notre volonté est qu'il ne soit en rien inquiété. »

De son côté, Rousseau attribue l'animosité que M. de Montmollin déploya contre lui, et par contre-coup le zèle subit que mit la Classe à empêcher la publication des Lettres et YÉdiiion générale, au dépit qu'éprouva le pasteur de Mo-

tiers de n'avoir pu obtenir un intérêt dans cette affaire ^. Cette assertion est peut-être injuste; elle n'est pas absolument invraisemblable. Une foule de petites raisons inavouables et quelque fois inconscientes se mêlent souvent aux résolutions en apparence les plus désintéressées, et l'on ne peut douter avec Dupeyrou que l'influence des mécontents, des refusés, n'ait été pour quelque chose dans l'échec d'une entreprise excellente en soi et que tout semblait favoriser. Un petit fait raconté plus tard par d'Escherny montre l'impression profonde que Jean-Jacques conserva de ce mécompte. Pendant son dernier séjour à Paris, beaucoup de personnes réclamaient les bons ofiices de d'Escherny pour parvenir jusqu'au soHtaire, et ses protégés trouvaient toujours un bon accueil. Mais ayant voulu rendre ce service à M. Osterwald de Neuchâtel, Rousseau les reçut fort mal et dès ce moment sa porte fut fermée même à l'introducteur, qui n'y comprenait rien. Dupeyrou lui expliqua l'énigme en lui rappelant que ce M. Oster\\^ald, chef de la société typographique de Neuchâtel, et qui désirait maintenant deve-

' Lettre à Dupeyrou, 8 avril 1765.

nir l'imprimeur des œuvres de Rousseau, avait quelques années auparavant fait par son crédit manquer cette entreprise parce qu'on avait refusé de l'y associer. D'Escherny n'y pensait plus ; Rousseau s'en souvenait tant cette histoire lui était restée sur le cœur.

On le comprend. Jean-Jacques avait fondé sur cette édition de Motiers la paix de ses dernières années et l'honneur de son nom; elle l'occupa longtemps. Il voulait en faire un chef-d'œuvre de typographie et s'assurer pas ce dernier effort le modeste revenu qui lui était nécessaire ^ C'est le 29 novembre 1764 qu'il en parle pour la première fois à Dupeyrou :

« Vous savez que je médite depuis longtemps de prendre le dernier congé du public par une édition générale de mes écrits pour passer dans la retraite et le repos le reste des jours qu'il plaira à la Providence de me départir. Cette entreprise doit m'assurer du pain sans lequel il n'y a ni repos, ni liberté parmi les hommes : le recueil sera d'ailleurs le monument sur lequel je compte obtenir

* Les ouvrages de Rousseau donnaient lieu à beaucoup de spéculations dont il ne profitait pas. Je n'ai vu nulle part dans la Correspondance et dans les Confessions Vmàïcation d'un volume que j'ai sous les yeux et qui est intitulé : Esprit, maximes et principes de M. Jean-Jacques Rousseau, de Genève, à Neuchâtel, et en Europe, chez les Libraires Associés, MDCCLXIV. L'auteur de cette compilation se flatte qu'elle sera agréable à M. Rousseau.

2l6 ÉDITION GÉNèRALE.

de la postérité le redressement des jugements iniques de mes contemporains.

» L' édition que je propose de faire étant destinée aux grandes bibliothèques, doit être un chef-d'œuvre de typographie, et je n'épargnerai point ma peine pour que c'en soit un de correction ^

« Le libraire Fauche, aidé d'un associé, jugeant que cette affaire lui peut être avantageuse, désire de s'en charger; et pressentant l'obstacle que la pédanterie de vos ministraux ^ peut mettre à son exécution à Neuchâtel, il projette, en supposant l'agrément du Conseil d'État, dont pourtant je doute, d'établir son imprimerie à Motiers, ce qui me serait très commode. »

Un libraire ou imprimeur de Lyon, nommé Reguillat, ayant eu vent de l'affaire, accourut et réussit à s'y fourrer à titre de directeur. Rousseau en estimait le produit net à cent mille francs, mais allant tout de suite au rabais il réduisait d'abord cette somme de moitié, puis ses préten-

ï Rousseau aimait les estampes dans les livres ; il s'est beaucoup occupé de toutes celles qu'on a faites pour ses ouvrages. Il écrivait à Dupeyrou le i"^ janvier 1766 : « M. Watelet a ranimé ici mon goût pour les estampes, parcelles dont il m'a fait cadeau. Je veux vous faire faire connaissance avec lui. Lorsque vous ferez imprimer mes écrits, il se chargera volontiers de la direction des planches et c'est un grand point que cet article soit bien exécuté. » En général et pour toutes choses Rousseau était minutieux, exact, attentif aux moindres détails ; il voulait que tout fût fait avec art, avec goût. On sait le soin qu'il mettait à recopier ses manuscrits et à l'arrangement de son herbier.

* Magistrats communaux, souvent en hostilité avec le Conseil d'État.

tions d'auteur au quart de cette moitié, appuyant sa demande, encore bien haute à. ses yeux, du travail qu''allait lui coûter cette impression : « Travail assidu de trois ou quatre ans, qui sans doute achèvera de m'épuiser et me coûtera plus de peine à préparer et revoir mes feuilles que je n'en eus à les composer. » Et encore, dans la crainte qu'une telle somme en argent comptant ne gênât les entrepreneurs, il se contentait d'en recevoir la rente viagère.

Dupeyrou, chargé des pleins pouvoirs de Rousseau, s'occupa de cette négociation avec beaucoup de zèle et d'activité. Il obtint plus que Jean-Jacques ne demandait. Les droits d'auteur turent fixés à une pension viagère de seize cents livres de France et un présent de mille écus une fois payés.

Le traité était conclu mais non encore signé, lorsque les Lettres de la montagne venant s'ajouter à toutes les autres difficultés, la compagnie, n'osant plus même compter sur la tolérance du gouvernement ^ fut obligée de se dissoudre et l'entreprise s'évanouit.

1 Le procureur-général S. Meuron écrivait encore à Rousseau le 14 avril : « Mylord ni'apprend que le roi veut accorder la réim-

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Cet échec mettait le pauvre écrivain dans un cruel embarras. Dupeyrou toujours dévoué l'en sortit. Il prit la place de la société. C'est à cette occasion que Rousseau lui remit les matériaux de l'édition générale (de quoi fournir six volumes in-quarto)'et la promesse des mémoires de sa vie. Cette rente de 1600 liv. s'augmentait d'une pension de 600 francs que Jean-Jacques accepta de lord Maréchal, dont le capital fut déposé entre les mains de Dupeyrou, et de deux autres petites rentes dues, l'une par le libraire Duchesne de Paris et l'autre par Rey, d'Amsterdam. Rousseau avait ainsi de quoi vivre honnêtement; il était tranquille aussi sur l'avenir de Thérèse Levasstur, à qui une pension de sept cents livres devait revenir après lui.

L'agitation toujours croissante qui troubla les dernières années du malheureux philosophe ne permit pas que cet arrangement fût complètement exécuté. Malgré les avantages qu'il y trouvait, Rousseau le résilia en 1768. La correspondance n'expHque pas clairement les causes de

pression de vos ouvrages quelles que soient les remontrances de notre conseil et des ministres. » Mais les rois ne sont pas toujours obéis.

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cette résolution. Dupeyroufait ce qu'il peut pour la combattre, Jean-Jacques persiste avec une fermeté assez raide. Ni l'un ni l'autre ne disent le mot de la situation. On en est réduit à le chercher dans cette disposition noire et soupçonneuse , naturelle à Rousseau, si fort augmentée pendant le séjour d'Angleterre et sur le compte de laquelle on a jeté pêle-mêle, sans y regarder de plus près, tous les chagrins du pauvre philosophe et tous les torts de ses ennemis. Il avait pourtant raison cette fois, et sa susceptibilité n'est que trop justifiée.

C'est ici que se place l'histoire singulière découverte par M. Bonhôte, cette grande et sérieuse querelle, la seule qui assombrit un instant les longues relations de Rousseau avec Dupeyrou et menaça de les rompre.

C'était pendant l'été de 1767. Rousseau revenait d'Angleterre, triste^ malade, découragé, et toujours sous l'empire de cette persécution réelle ou imaginaire dont il se croyait poursuivi. Dupeyrou voyageait en Hollande. Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis la séparation deNeuchâtel, et tous deux éprouvaient le désir de se revoir. Chez le pauvre fugitif surtout ce désir avait l'in-

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tensité passionnée que son imagination surexcitée donnait à tous ses sentiments. Du i^"" août au 17 octobre il écrit dix lettres à son ami toutçs pleines d'amitié, d'impatience affectueuse et des plus pressantes instances d'accourir près de lui et d'y rester longtemps. Un amant n'a pas plus de tendresse, un père plus de sollicitude ; il prévoit tout, il pense atout, au bien-être, au régime, aux plaisirs de « son cher hôte ».

Dupeyrou sujet à la goutte en avait beaucoup souffert pendant son odyssée néerlandaise. De retour à Paris, il en est repris, et enfin, vers les derniers jours d'octobre ou les premiers de novembre, il arrive à Trye, fatigué, affaibli de ces attaques successives et en assez mauvais état.

Pour comble de malheur^ à peine installé, le mal revient plus aigu, plus violent que jamais. La fièvre s'empare du malade; il a des accès de délire. Rousseau éperdu le soigne, le veille, comme une mère son enfant ; il ne le quitte ni de jour ni de nuit; il le presse de suivre ses avis très-judicieux, et chose étrange, le malheureux goutteux ne cède qu'avee une répugnance marquée; il se défie des conseils et des soins de son ami, une pensée horrible « commence àl'inquié-

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ter extrêmement et d'une façon extraordinaire. » Il parlait sans cesse des mauvais levains qu'il avait dans l'estomac. Ses regards, son air, ses mots entrecoupés avaient quelque chose de si étrange que Rousseau, s'en alarmant enfin tout de bon, résolut d'en pénétrer le mystère : « Que )) devins-je, dit-il, quand, à force de l'examiner, )) de le presser, de le conjurer d'expliquer son » silence obstiné, je parvins à comprendre qu'il )) se croyait empoisonné, et par qui, mon » Dieu! »

Persuadé qu'une semblable idée, aussi absurde qu'atroce, ne pouvait surgir dans la tête d'un honnête homme, fût-il devenu fou, Rousseau soupçonna le domestique de Dupeyrou d'en être l'instigateur; il observa, interrogea ce garçon « dont le patelinage lui avait toujours déplu, » et n'en put rien tirer; il tenta également sans succès de faire revenir Dupeyrou de ses noires et folles idées :

« Je ne vis que ses dangers ; j'oubliai toute la fierté de l'amour-propre si justement indigné. Je fis parler le sentiment, la vérité, la vertu dans leur ton le plus énergique. Je le conjurai dans les plus tendres effusions de mon âme d'épancher la sienne avec moi. Tout fut inutile. Sourd à la plus touchante voix du sentiment et de l'amitié, il ne

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me fit que des réponses obscures, équivoques, trompeuses, faussement négatives et que démentaient ses regards et son air. Dupeyrou est froid et concentré; je le savais et ne l'en estimais pas moins; je le croyais au fond très sensible. Je me trompais; puisqu'il ne fut point ému de mes angoisses, il ne le sera jamais de rien. »

Rousseau fait appeler un médecin ; celui-ci ordonne une potion cordiale et antispasmodique :

« J'étais alors seul avec le malade, ayant envoyé coucher son domestique, qui avait passé la nuit auprès de lui. La potion devait être distribuée en plusieurs prises, je voulus moi-même les lui donner. La couleur en était grise, un peu noirâtre, et le blanc de la tasse faisant paraître la liqueur encore plus noire, cette couleur le frappa extrêmement. Il me dit en me fixant et prenant la tasse : « Je la prends avec bien de la confiance. » Je vis à son air combien il mentait. Ce regard me déchira : mon âme à la fois navrée, indignée et élevée était prête à s'enflammer. Je me contins ; mais sentant l'horreur de mon sort et la noblesse de mon rôle, je me vis à la place du médecin Philippe, et je lui dis d'un ton qui seul l'eût désabusé, s'il avait su lire : « Oui, mon excellent ami, ayez la confiance d'Alexandre » et je vous promets que vous en aurez le succès. « Il but; malheureusement il se trouva de la poudre précipitée au fond de la tasse; l'aspect de cette poudre acheva de l'effaroucher. Je le pressai de tout boire, il le fit, se laissa tomber sur son chevet et s'endormit à l'instant.

)) Daignez, monseigneur, vous mettre un moment à ma place et juger mon état. Assis à son chevet, plus mourant que lui, je n'otais pas les yeux de dessus son visage.

(lUHRELLE AVEC DUPEYROU. 223

Je comptais les battements de son pouls, les reprises de sa respiration, les secondes que durait son sommeil. Il dormit ou parut dormir longtemps et c'était la première fois depuis son insomnie. Je ne savais si je devais me féliciter ou m'efïrayer de ce long somme. Je saisis des moments de réveil pour lui faire prendre les autres prises à leur heure; il les prenait et s'assoupissait de nouveau.... Le médecin vint le soir et le trouva beaucoup mieux; j'en jugeais de même. Il s'obstina à se trouver beaucoup plus mal, et son domestique parlait comme lui. Enfin l'air de désespoir que je vis autour de moi, les mots cruels et entrecoupés du maître, les accablantes exclamations du valet me troublèrent et l'emportèrent sur la certitude que me donnaient son visage et son pouls de son meilleur état. L'effroi, le frémissement, la douleur de perdre en lui tout ce qui m'attachait encore à la vie, les terribles circonstances de cette perte, tout cela me tourna la tête et me mit toutà-fait hors de moi. Je me précipitai sur mon ami, collant mon visage sur le sien, l'inondant de mes pleurs et poussant des cris à demi étouffés. Je ne sais ce que je lui dis dans mon transport, mais je sais très certainement que le plus ardent de mes vœux était de pouvoir expirer à l'instant même. Quel effet, monseigneur, croiriez-vous que fit tout cela sur son esprit rampant et préoccupé? Le barbare m'osa reprocher que je choisissais l'instant de sa plus grande faiblesse pour lui donner une commotion qui l'achevât. Cette indignité fit enfin l'effet que tout le reste n'avait pu faire. En ce moment je sentis toute mon estime, tout mon attachement, toute ma tendresse pour lui s'éteindre jusqu'à la dernière étincelle....

» J'ai fait depuis tout par devoir, par humanité, par vertu, rien par amitié et sans me relâcher en rien; j'ai vu cet homme injuste et dur, insensible à mes infatigables

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soins, à ceux de ma sœur % aux alarmes, aux angoisses, aux ernbarras de toute espèce dont deux personnes seules sont surchargées par le maître et par le valet, s'exempter de toute sensibilité, de toute attention, de toute reconnaissance par une opinion non moins extravagante qu'horrible, qui ne saurait même être sincère, et que l'ingratitude seule a pu nourrir' en lui, pour se dispenser de sentir qu'il me doit la vie.

Des scènes pareilles auraient suffi pour troubler une âme plus calme que celle de Jean-Jacques, si facile à émouvoir. Après avoir échoué par les effiisions de sa tendresse^ il essaya de la plus simple raison pour ramener son ami à un jugement plus équitable, et lui fit voir qu'il avait tout à perdre par sa mort, rien à gagner. Ce moyen ne réussit pas mieux. La guérison même, qui s'avançait à grands pas, ne pouvait détromper le malade. A mesure qu'un symptôme fâcheux disparaissait, il reportait à un autre la certitude de sa mort inévitable et prochaine. Cette page serait une excellente scène de comédie, si le fond n'en était pas si triste. A la fin, Rousseau se demande « ce que fera désormais Dupeyrou, se sentant totalement guéri, cherchant du poison partout et n'en trouvant nulle part ».

' Rousseau avait pris le nom de Renou, et appelait Thérèse, M"' Renou, sa sœur.

QUERELLE AVEC DUPEYROU. 225

Après tout cela, Rousseau ne pouvait rester l'obligé de son hôte. Pendant la crise même il lui rendit le papier que Dupeyrou lui avait envoyé en Angleterre pour sûreté de leurs engagements, papier encore cacheté et sur le dos duquel il se borna à signer une renonciation absolue, à quel titre que ce fût, dans les biens de Dupeyrou, se déclarant le dernier des infâmes, s'il en acceptait jamais rien. Il tint parole, nous l'avons vu, malgré les instances de son ami, revenu à de meilleurs sentiments. Deux lettres, non moins curieuses que le mémoire adressé au prince de Conti, complètent et terminent cet épisode singulier. Le jeudi 26 novembre 1767, Dupeyrou étant encore à Trye, chez Jean-Jacques, lui écrit. Il reconnaît la folie des soupçons extravagants qu'il avait conçus, mais loin de s'en excuser, il se plaint amèrement de la sévérité de Rousseau, et lui reproche sa conduite en cette circonstance, et surtout la remise de son engagement.

Rousseau, le lendemain, lui répond sur le

même ton. Qu'on en juge par ce début :

« Je vois, monsieur, par ce qui s'est passé ici depuis votre arrivée, et par ce que vous venez de m'écrire, que vous donnez une fort grande attention aux mots, et une fort petite aux choses.

226 QUERELLE AVEC DUPEYROU.

» Je vous avoue que la chose à laquelle je me serais le moins attendu de votre part, dans ces circonstances, eût été des reproches et des plaintes, et je croyais avoir assez bien mérité de vous pour que vous fussiez plus sensible à mes soins qu'à mes torts. J'ai pu, dans l'indignation d'une âme fière, user avec vous de quelques mots durs et peu mesurés. En cela j'ai fort mal fait. Mais tout ce que vous m'avez dit et fait, tandis que je vous sauvais la vie, n'était pas dur, il était atroce et n'a ni ralenti mes soins, ni changé ma conduite envers vous. Vous étiez, dites-vous, dans le délire de la fièvre; il est vrai. Mais si vous m'eussiez poignardé dans ce délire, n'en auriez-vous eu nul regret après cela? Vous avez fait pis que de me poignarder, etc. »

Cependant la lettre finit par ces paroles conciliantes :

« Croyez-moi, Dupeyrou, passons-nous nos défauts et soyons amis. Ne cherchons ni dans l'amitié, ni dans l'humanité une perfection que nous n'y pouvons pas mettre, et croyons qu'en triant parmi les autres hommes, il serait difficile à chacun des deux de mieux choisir. »

Ce bon conseil, chose rare, fut suivi, Rousseau et Dupeyrou demeurèrent amis, et cette querelle, en changeant leurs rapports d'intérêts à l'honneur de Rousseau, ce me semble, ne refroidit point leurs relations d'amitié.

Tout le détail de cette aventure si curieuse et si peu connue, tracé de la main de Jean-Jacques, de sa plus belle écriture, se trouve à la biblio-

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thèque de Ncuchâtel. Dupeyrou le connaissait donc; il aurait pu le détruire; il se contenta de le passer sous silence. Mais on ne comprend pas qu'avant M. Bonhôte, personne n'ait eu l'idée de publier une pièce aussi intéressante ^. Rousseau n'a rien écrit de plus vif, de plus touchant, de plus ému. On assiste à ce drame fantastique, on en suit avec anxiété toutes les scènes. Sous le coup des soupçons inexplicables de son ami, frémissant d'indignation, tourmenté du parti que ses ennemis pourront tirer de cette accusation pour le perdre, il s'adresse au prince de Conti, son protecteur, son hôte de Trye, et lui expose la situation affreuse dans laquelle il est tombé. La lettre est datée du 19 novembre ; elle n'a pas été envoyée et Jean-Jacques, avec sa bonté de cœur habituelle, l'eut bientôt oubliée.

Sa première lettre à Dupeyrou, après le séjour de Trye, ne laisse pas même entrevoir qu'il y ait eu entre eux le moindre nuage. Qu'on en juge par le début :

ï Nous la donnons tout entière à la fin de ce volume, ainsi que les lettres qui en sont le complément indispensable. Désormais ces pièces ne peuvent plus être omises dans l'œuvre de Rousseau. Appendice n" 5,

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« Ce 6 janvier 1768.

» J'étais, mon cher hôte, dans un tel souci de votre voyage que... j'envoyai trois fois de suite à Gisors : enfin je la reçois cette lettre si impatiemment attendue, et après l'avoir déchirée pour l'ouvrir plus vite, au heu du détail que j'y cherchais, j'y vois pour début celui du départ de mes lettres. Mon Dieu, qu'en le lisant vous me paraissiez haïssable ! Ma foi, si c'est là de la politesse, je la donne au diable de bon cœur.

» Enfin vous voilà heureusement arrivé, malgré ce premier accident dont l'histoire m'eût fait trembler si votre lettre n'eût été datée de Paris. Convenez qu'en ce momentlà vous dûtes sentir qu'il n'est pas inutile à un convalescent d'avoir avec soi un ami en route et qu'au fond du cœur vous m'avez su gré de ma tricherie. \oilà les seules que je sais faire, mais je ne m'en corrigerai pas ^ »

Or cet ami, ce compagnon dont Rousseau avait eu soin de pourvoir son malade n'était rien moins que le colonel Pury, venu sur ses instances tout exprès de Neuchâtel ^.

* On lit dans le discours préliminaire que Dupeyrou mit en tète du sixième livre des Confessions, dans l'édition de 1793, faite sous sa direction :

« J'aimai Rousseau et le plaignis quand il m'a méconnu, je n'ai vu dans son erreur qu'une raison de plus de le plaindre, et mon cœur n'a point justifié, en changeant pour lui, sa triste défiance si injuste à mon égard, mais que ses longs chagrins rendaient bien excusable. »

2 II lui avait écrit pour cela le 13 décembre. Je reproduirai dans le même Appendice cette lettre si honorable pour Jean- Jacques , surtout après ce qui venait de se passer , ainsi qu^

aUERELLE AVEC DUPEYROU. 229

Je reviens à mon sujet. L'épisode que je viens de raconter ne fut pas sans influence probablement sur le parti que prit Jean-Jacques, à la même époque à peu près, de refuser aussi la pension de lord Maréchal. Dupeyrou en était l'intermédiaire. Rousseau traite ce sujet dans ses lettres du 24 mars et du lo juin 1768. Je ne sais s'ils parvinrent à s'entendre et comment ces questions furent réglées définitivement. Quoi qu'il en soit, Rousseau ne laissa pas moins « à son cher hôte » ses papiers et ses manuscrits — parmi lesquels il y avait le commencement des mémoires — avec l'autorisation « d'en tirer parti après sa mort ou de les livrer aux flammes. » Ce témoignage de confiance eflace tout.

Dix ans plus tard, à Ermenonville, quelques mois avant la mort de Rousseau, Moultou étant allé visiter son vieux maître, reçut de ses mains les Confessions, et tous les écrits qu'il possédait" encore.

d'autres qui n'ont encore été imprimées que dans un recueil peu connu : le S^tisce historique de Neucbâtel et Valangin, de M. G.-A. Matile.

Quoique pauvre^ ou peut-être à cause de cela, Rousseau était généreux. Le témoignage qu'il se rend à cet égard dans les Confessions est confirmé par tous ceux qui l'ont connu :

« Je devais, j'ose le dire, être aimé du peuple dans ce pays-là comme je l'ai été dans tous ceux où j'ai vécu, versant les aumônes à pleines mains, ne laissant sans assistance aucun indigent autour de moi, ne refusant à personne aucun service que je pusse rendre et qui fût dans la justice, me familiarisant trop peut-être avec tout le monde et me dérobant de tout mon pouvoir à toute distinction qui pût exciter la jalousie. »

Dupeyrou ne manque pas de relever ce trait de caractère dans sa défense de Rousseau, et il cite à l'appui le passage suivant d'une lettre écrite de Paris « par un artiste neuchâtelois distingué par ses talents, ses connaissances et son mérite personnel, M. F. B. » (probablement le célèbre horloger Ferdinand Berthoud, dont les descendants sont encore établis à Argenteuil non loin de Montmorency) :

« Je vais souvent visiter l'ancienne demeure de M. Rousseau, appelée l'Hermitage ; c'est à deux pas d'une campagne

GENEROSITE DE ROUSSEAU. 23 I

à moi. La mémoire de notre estimable philosophe y est dans la plus grande vénération. Je suis toujours dans l'enchantement lorsque je puis en parler avec les habitants de ce canton, qui le regardaient comme leur père et l'arbitre de leurs différents. C'était Rousseau qui aidait à les soulager et qui rétablissait la paix dans les familles. C'est pourtant là l'homme que l'on a persécuté '. »

Un homme distingué qui a connu Jean-Jacques plus tard et qui ne l'a point flatté, M. de Saint- Germain, écrit de lui :

« Je l'ai vu malade du mal d'autrui et se privant du nécessaire pour soulager les malheureux. »

Au plus fort de leur querelle^ M. de MontmoUin lui rend le même témoignage ; on lit dans sa réfutation :

« .... M. Rousseau s'est fait aimer et estimer dans ces cantons par sa douceur, son affabilité, sa modération, son silence et ses aumônes qu'il fait sans ostentation, car quoiqu'il ne soit pas riche, ni près de là à ce que je crois, il

' Il y a quelques années, étant à Montmorency, je demandai à un jardinier la maison de Rousseau? — Ma foi I me répondit-il, je n'en sais rien, et je crois qu'elle n'existe plus, car tout est bien changé par ici ; il paraît que c'était un brave homme, ce Rousseau ! chacun veut voir sa maison, mais qu'est-ce qu'il a donc fait pour qu'on en parle tant? Est-ce qu'il était riche? — Non, il était pauvre, et il a fait des livres. — Ah I — Sans rien ajouter à cette exclamation, l'honnête ouvrier s'éloigna tout pensif. Pendant les misères du triste hiver de 1766-67, Rousseau envoya de Londres à ses compatriotes la somme de 3<50 fr., plus du quart de son revenu !

se rend recommandable par ce dernier endroit et s'élargit beaucoup, sans éclat, le jour qu'il communia. »

De tous les souvenirs conservés de Jean- Jacques au Val de Travers, les plus précis, les plus répandus sont ceux de sa bienfaisance, de sa bonhomie et de ses promenades. On a fort oublié le reste et pour cause. Chacun sait encore, sans pouvoir dire ni d'où ni comment, qu'il donnait beaucoup, se montrait familier en toute rencontre et courait sans cesse.

Dans son opuscule intitulé Rousseau et les Genevois, M. Gaberel raconte qu'une vieille femme, originaire de Motiers, lui a mainte fois parlé du philosophe :

« Ah ! nous étions, disait cette femme, de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi cei)on monsieur Rousseau ; on le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et pour lui faire peur les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient : « Prenez garde, monsieur Rousseau, demain ils viendront » vous prendre », et c'était d'autant plus mal à nous que ce bon monsieur Rousseau se dépouillait de tout pour les pauvres ; il partageait son dîner avec les plus misérables, et bien souvent ayant faim à la maison, c'est lui qui nous a nourris. Quant à l'affaire des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur la galerie dans nos tabliers ; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et

nous avons bien ri quand nous avons vu le lendemain M. le châtelain qui mesurait les gros cailloux posés dans la galerie croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres, comme si des pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix ^ Et puis M. Rousseau avait l'air si épouvanté qu'on s'étouffait de rire.... Mais quand il est parti quelques jours après et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on a eu pour longtemps à se repentir de nos sottises. »

On verra le peu de valeur de ces déclarations pour ce qui regarde la fameuse histoire des pierres. En ce qui concerne la bienfaisance, leur exactitude ne peut être contestée, et la tradition, je le répète, les confirme absolument. Elles s'accordent aussi avec les Confessions sur l'habitude bourgeoise, familière que Rousseau avait d'aborder tout le monde, d'entrer dans les maisons, de causer avec le premier venu^ et plus volontiers avec les humbles et les petits. On indique encore de modestes demeures isolées où il aimait à s'arrêter, et plusieurs familles de paysans et d'ouvriers mettent à rappeler la bienveillance du célèbre écrivain pour leurs grands-pères un orgueil semblable à celui des

^ La galerie étant extérieure et ouverte, les pierres qu'on y jetait du dehors ne pouvaient casser aucune vitre, à moins de pénétrer dans l'appartement.

gentilshommes qui exaltent les hauts faits de leurs aïeux. Et, de fait, cette préférence de Jean-Jacques vaut bien un blason; elle prouve tout au moins de l'intelligence et de l'honnêteté.

Rousseau s'intéressait à tous et à tout. De temps immémorial, chacun des villages du Val de Travers possède une société de tir; société bien modeste, — les prix se comptent par centimes, — mais dont le jour de réunion est encore aujourd'hui une fête de famille pleine d'entrain et de gaîté. Rousseau y fut invité sans doute, et s'y associa, car on conserve à Motiers comme une relique curieuse deux grands et beaux plats d'étain, de plus d'un pied de diamètre, sur le rebord desquels est gravée l'inscription suivante :

« Donné par J.-J. Rousseau au prix des mousquetaires de Motiers, l'année 1764. »

Au mois d'avril 1763, neuf mois environ après que le fugitif d'Yverdon se fut mis sous la protection du grand Frédéric, dans sa souveraineté de Neuchâtel et Valangin, le maréchal Keith accorda à son ami le philosophe la naturalité de l'État, mais Jean-Jacques ne devint

point pour cela bourgeois, ou, comme on dit en Suisse, communier ^ de Motiers.

C'est Couvet, village voisin, qui a eu la généreuse pensée d'offrir au grand exilé le titre et les droits de membre de la commune. L'acte est du I" janvier 1765 2. J'en donne le texte à la fin

' Le mot est vieux, mais de bonne souche française. Voltaire l'a employé dans ce sens.

Au temps de Rousseau la naturalisation devait précéder l'entrée dans une commune. On pouvait être Neuchâtelois sans posséder aucun droit de bourgeoisie. Aujourd'hui la nationalité suisse a pour base la commune. Elle n'existe ou ne s'accorde qu'à la condition d'avoir ou d'acquérir une commune. Les communes s'achètent et leur prix est en proportion de leur fortune. On peut en avoir plusieurs — c'est le cas de la plupart des anciennes familles — non-seulement dans un canton, mais dans deux, ou trois, ou plus. Cela n'ajoute rien aux droits civils et politiques du citoyen suisse; mais, suivant les lieux et les circonstances, il en peut résulter certains avantages particuliers. Quelques communes riches accordent à leurs membres domiciliés la jouissance des terres et des pâturages communs, des répartitions de bois, parfois d'argent. Toutes ont l'obligation de secourir et d'entretenir leurs ressortissants pauvres, selon leurs ressources tovitefois, sans égard au lieu qu'ils habitent. Si Rousseau avait eu des enfants reconnus, leurs descendants dans l'indigence, pourraient s'adresser à la commune de Couvet. Une nouvelle loi, en organisant les municipalités dans le canton de Neuchâtel, a réduit les communes à ce rôle hospitalier. Elles administrent leurs biens, sous le contrôle de l'État, et tout ce qui, de leurs revenus, n'est pas absorbé par la Chambre de charité, rentre dans la caisse municipale.

2 MM. Mouchon et Beauchâteau n'étaient donc pas à Motiers, comme le dit M. Gaberel, quand Rousseau en reçut l'avis; leur visite est du mois de septembre 1762. Rousseau écrivait à M. d'Ivernois le 7 janvier 1765 : « J'oubliais de vous dire que

de ce volume, ainsi que celui de la lettre de naturalisation. Ces pièces, essentielles dans l'histoire du séjour de Rousseau au Val de Travers, peignent au vif les idées et les mœurs, les gens et les coutumes du pays à cette époque ^.

Rousseau fut très-sensible à ce témoignage d'estime et de respect.

De son côté, le gouverneur chargea le châtelain du Val de Travers de se rendre à Couvet et d'exprimer à cette communauté « le plaisir et la

le premier de ce mois, messieurs de Couvet me firent prier, par une députation, de vouloir bien agréer la bourgeoisie de leur communauté; ce que je fis avec reconnaissance; et le lendemain, un des gouverneurs avec le secrétaire m'apportèrent des lettres conçues en termes très obligeants et très honorables, et dans le cartouche desquelles, dessiné en miniature, ils avaient eu l'attention de mettre ma devise. Je leur dis, car je ne veux rien vous taire, que je me tenais plus libre, sujet d'un roi juste, et plus honoré d'être membre d'une communauté, où régnaient l'égalité et la concorde, que citoyen d'une république où les lois n'étaient qu'un mot et la liberté qu'un leurre. Il est dit dans les lettres que la délibération a été unanime aux suffrages de cent vingt -cinq voix.

» Hier l'abbaye de l'arquebuse de Couvet me fit ofî'rir le même honneur et je l'acceptai de même. Vous savez que je suis déjà de celle de Motiers. Je vous avoue que je suis plus flatté de ces marques de bienveillance, après un assez long séjour dans le pays pour que ma conduite et mes mœurs y fussent connues, que si elles m'eussent été prodiguées d'abord en arrivant. »

Les abbayes étaient aussi et sont encore des sociétés de tir. Voilà donc Rousseau mousquetaire et arquebusier !

'■ Appendice n° 4.

» satisfaction qu'il avait reçue de la réception » de monsieur Rousseau à communier de ce )) lieu.... »

Le secrétaire communal ajoute à cette mention (le 20 février 1765) :

a Cette démarche sensible à la Communauté, autant qu'elle peut l'être, elle m'a ordonné d'en faire note sur ce registre pour servdr de monument, et elle a supplié mon dit sieur le capitaine et châtelain d'en rendre nos très-humbles actions de grâces à milord et de nous recommander à sa haute protection. »

On s'étonne que les gens de Motiers n'aient pas tenu à honneur aussi d'inscrire le nom glorieux de leur hôte parmi ceux de leurs concitoyens, surtout en se souvenant des bonnes relations qu'ils soutenaient avec lui à ce moment-là. Peut-être y a-t-il eu un peu de rivalité de voisinage; peut-être, blessés d'avoir été prévenus, n'ont -ils pas voulu du rôle d'imitateurs qui ôtait à une offre de ce genre son principal mérite ^ ?

ï Dupeyrou écrivait à Rousseau le 20 janvier : « On dit que ceux de Motiers enragent de n'avoir pas eu les gants de cette idée et ils ont raison d'enrager, »

La réception officielle eut lieu à Couvet en grande cérémonie, et l'on peut croire que musique, drapeaux, discours et banquet n'y manquèrent pas. On avait envoyé au nouveau communier le plus beau char-à-banc de l'endroit, conduit parle fils de Tun des notables. Ce jeune garçon fut toute sa vie très-fier de cette mission; cependant il racontait avec un certain dépit que Jean-Jacques ne lui adressa pas une fois la parole, tout absorbé qu'il était à lire et relire à demi-voix, comme un écolier qui apprend sa leçon, un petit papier tout griffonné. C'était un compliment de remercîments. Malgré cela, dès qu'il fut en présence de l'auguste assemblée des communiers de Couvet, l'orateur troublé ne put prononcer que quelques mots à peine intelligibles, de sorte qu'au retour, maussade et préoccupé, il n'en marmotta que mieux un monologue aussi ennuyeux, et aussi peu flatteur pour son jeune automédon, que celui du matin.

Lorsque, l'année suivante, le séjour de Motiers sembla impossible à Jean-Jacques, messieurs de Couvet le pressèrent vivement « de venir occuper au milieu d'eux, un logement tout meublé qu'on

lui tenait prêt et où ils sauraient bien le défendre contre quiconque oserait attenter à sa sûreté, lui offrant en même temps les voitures pour transporter ses effets et tous les soins nécessaires pour qu'il pût déménager au moment même ^. » Ses amis de Neuchâtel l'avaient déjà précédemment engagé à prendre ce parti. Le colonel Pury lui écrivait le 3 avril :

« Il nous tarde que vous sortiez d'un lieu où l'air que vous respirez doit vous paraître empoisonné. S'il n'y a pas de raisons supérieures qui s'y opposent, je serais à l'aise de vous savoir à Couvet, chez vous, en compagnie d'un vrai pasteur, point théologien, point ministre, avec un consistoire qui vous respecte, et au milieu d'un peuple qui vous tend les bras. Dupeyrou m'a dit qu'il vous avait écrit là-dessus, en vous proposant notre secours corporel pour le déménagement. Nous sommes à vos ordres et au moindre signe nous volerons à vous. »

Le pasteur de Couvet que vantait M. de Pury s'appelait Simon Petitpierre; il était d'une famille sacerdotale qui comptait à cette époque quatre frères ministres, également distingués par le talent et par le caractère. Henri-David, l'aîné, fut en correspondance avec Rousseau et l'on voit par plusieurs de ses lettres combien il

' Lettre de Dupeyrou à lord Keitli.

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