LE CONSISTOIRE DE MOTIERS
anciens, très-embarrassés de résoudre le cas de conscience que leur soumettait M . de Montmollin , Le Conseil d'État déclare de plus « que lesdits quatre anciens ^ seront fondés à refuser d'en connaître et juger, même en étant requis par le pasteur, ne devant se prêter en aucune manière aux entreprises contraires aux constitutions de l'État dans lesquelles on pourrait chercher à les faire entrer. »
La passion du ministre était si forte qu'il essaya pour emporter une condamnation de s'attribuer deux voix, une comme pasteur et une comme président, et de faire voter avec lui le diacre du Val de Travers, qui n'avait pas le droit de présence dans le consistoire.
Rousseau n'eut pas même la pensée de décliner la compétence de cette inquisition, si contraire aux principes du protestantisme. Il résolut de comparaître et de se défendre. Laissons-le nous raconter lui-même cet épisode.
« Quelle circonstance heureuse et quel triomphe pour moi si j'avais su parler et que j'eusse eu pour ainsi dire ma plume dans ma bouche ! Avec quelle supériorité, avec
* Ancien, titre des membres du Conseil de l'Église appelé Consistoire.
quelle facilité j'aurais terrassé ce pauvre ministre au milieu de ses six paysans ! . . . Je n'avais qu'à commenter mes six premières Lettres de la montagne. Mon texte était tout fait; je n'avais qu'à l'étendre et mon homme était confondu. Je n'aurais pas été assez sot pour me tenir sur la défensive ; il m'était aisé de devenir agresseur, sans même
qu'il s'en aperçût ou qu'il pût s'en garantir Mais quoi!
il fallait parler et parler sur-le-champ, trouver les idées, les tours, les mots au moment du besoin, avoir toujours l'esprit présent, être toujours de sang-froid, ne jamais me troubler un moment. Que pouvais-je espérer de moi, qui sentais si bien mon inaptitude à m'exprimer impromptu?... J'imaginai un autre expédient. Je méditai un discours.... je l'écrivis et me mis à l'étudier avec une ardeur sans égale.... La veille du jour marqué, je savais mon discours par cœur; je le récitai sans faute. Je le remémorai toute la nuit dans ma tête; le matin je ne le savais plus; j'hésite à chaque mot, je me crois déjà devant l'illustre assemblée; je me trouble, je balbutie, ma tête se perd; enfin, presque au moment d'aller, le courage me manque totalement ; je reste chez moi et je prends le parti d'écrire au consistoire, en disant mes raisons à la hâte et prétextant mes incommodités qui véritablement dans l'état où j'étais alors m'auraient difficilement laissé soutenir la séance entière. »
Cette lettre n'a pas le ton écrasant que Rousseau prête à son discours; elle se borne à récuser avec beaucoup de déférence les droits du consistoire en matière de foi et confirme d'ailleurs^ en la reproduisant, la déclaration de
principes sur laquelle il avait été admis à la communion en 1762.
On ne possède pas, que je sache, le texte de la philippique si bien méditée, écrite et apprise pour « terrasser le-pauvre ministre au milieu de ses six paysans. » Un livre de notes ^ sur lequel Jean-Jacques copiait quelques-unes des lettres qu'il recevait, et griffonnait les brouillons de ses réponses ou seulement des pensées et des phrases qu'il voulait y mettre, contient plusieurs fragments très-raturés, presque illisibles, où se trahit l'irritation de son esprit. La plupart sont des invectives amères contre ses ennemis, contre le clergé surtout, et même contre le Conseil d'État, ce qui ferait croire que cet allié si chaud eut des instants de faiblesse et d'hésitation. Il ne faut pas sans doute y attacher beaucoup d'importance : le condamné a huit jours pour maudire ses juges. Toutefois, ces premiers cris du blessé sont si caractéristiques de la situation et de l'état d'esprit, à ce moment, du paroissien de M. de Montmollin, qu'il n'est pas permis de passer sans les recueillir.
« Que vos idiots de prêtres viennent seulement avec
1 Voir k l'Appendice des morceaux tirés de ce livre.
DÉFENSK DE ROUSSEAU. 267
leur excommunication, je vous promets de la leur fourrer si bien dans la gorge qu'elle rabattra pour longtemps leur caquet. Ils devraient trembler qu'on apprenne ^... qu'ils existent, car quelle prise ne donnent-ils pas de tous les côtés pour les.... et pour la.... A trois ou quatre près que j'excepte et que j'honore, y a-t-il, dans le monde.... un clergé plus scandaleux et plus ignorant. Je ne suis pas un homme bien redoutable, mais je les ai vus assez pour les connaître.... si je les touche, ils sont morts; quant au Conseil d'État, c'est une autre affaire ; tant qu'on vit sous un gouvernement on doit le respecter. Quand on n'y vit plus on ne lui doit que la vérité comme aux autres (hommes?). Je n'en dirai rien de plus. Mais vous m'avouerez que j'emporterai de ce pays de beaux mémoires; reste à savoir si je saurai m'en servir. »
A qui s'adressait cette apostrophe ? à personne peut-être; la machine trop chauffée jetait sa vapeur au vent. En tous cas, l'exagération se réfute d'elle-même.
Voici deux pensées qui paraissent se rattacher à la harangue :
« Cela me rappelle un mot de Tibère à des ambassadeurs de Troie, qui deux ans après la mort d'Auguste venaient lui en faire leur condoléance. Agréez la mienne aussi, leur dit-il, sur la mort d'Hector.
» Sur un livre déjà jugé, déjà oublié, sur une vieille affaire..., personne ne parle déjà plus. Les voilà, eux, qui
'^ Je remplace par des points des mots biffés, surchargés, raturés d'une manière indéchiffrable.
s'animent et qui commencent et qui se mettent comme des singes.... d'une mascarade déjà passée. »
Après cela Rousseau se calme et sur la page suivante il trace en termes simples et modérés le principal argument de sa défense qui fait le fond de sa lettre au consistoire.
M. de MontmoUin eut beau faire. En dépit de son influence pastorale, de ses remontrances particulières et publiques, — car son zèle alla jusqu'à prêcher assez ouvertement contre Rousseau et contre ceux qui le soutenaient, — en dépit même des « arguments tirés de sa cave, » il ne parvint pas à obtenir l'excommunication de Rousseau. Quatre anciens tinrent bon jusqu'au bout contre lui. Ils étaient, il est vrai, fortement encouragés par le Conseil d'État et par le châtelain, qui eux-mêmes ne faisaient que répondre aux volontés du roi. En outre, le colonel de Pury ne s'épargna pas.
« Ce fut lui, Rousseau le reconnaît, qui trouva moyen de faire bouquer MontmoUin dans son consistoire; en retenant les anciens dans leur devoir. »
La bataille fut chaude. On en a le détail au vif et par le menu dans un Recueil publié la même année et devenu assez rare. Cette collection se
compose d'une lettre de Dupeyrou, de la réponse de M. de Montmollin, d'une réplique appuyée d'une lettre de Jean-Jacques, de Remarques non signées, et de pièces justificatives, rescripts du roi, arrêts du gouvernement, etc.
Le premier morceau, anonyme d'abord, plus tard avoué par Dupeyrou, s'appelle la Lettre de Goa à cause de la mention qu'elle porte : « Imprimée à Goa aux dépens du Saint-Office. » L'auteur n'y ménage pas la Classe et moins encore M. le professeur et pasteur de Montmollin. Celui-ci, indigné, s'empressa de rédiger une Réfutation du libelle, en dix petites lettres adressées à un personnage, peut-rêtre imaginaire, peut-être un collègue, un ami de Neuchâtel ou de Genève, peut-être seulement le public dont il réclamait hautement l'approbation. Par malheur pour M. le ministre, il n'est pas maître de lui, il s'emporte. S'il est vrai de dire : Tu te fâches, donc tu as tort, sa réponse le condamne. La Classe refusa d'en prendre la responsabilité et de paraître dans sa puWication. En somme, M. de Montmollin plaide, ou plutôt proclame sa charité, sa modération, sa justice, ses vertus; il présente les faits à ce point de vue d'apo-
théose, mais les faits et les documents sont contre lui; ils ne permettent pas cette interprétation, et Dupeyrou n'a pas de peine à l'établir. Sa réplique, adressée à mylord, comte de Wemyss, baron d'Elcho, pair d'Ecosse ^, etc., etc., etc., reprend tous les incidents, met les points sur les i et ne réserve pas même dans ses attaques impitoyables les intentions pastorales et le caractère apostolique de son adversaire. L'auteur des Remarques, probablement le colonel de Pury, vient à la rescousse et coupe la retraite de tous les côtés; il sait tout, il a tout vu, tout entendu ; il dit l'heure, le temps, les circonstances, les témoins; il raille, il se moque, il blesse, il frappe. Et ce n'est pas tout. Hercule entre en lice à son tour; Jean-Jacques prend la plume et arrange à sa façon le malheureux M. de Montmollin. Sa lettre du 8 avril à Dupeyrou fait le pendant de celle à l'archevêque de Paris; c'est un coup de massue.
« Non, monsieur, jamais quoi que l'on dise, je ne me repentirai d'avoir loué M. de Montmollin. J'ai loué de lui ce que j'en connaissais, sa conduite vraiment pastorale envers moi; je n'ai point loué sa véracité, sa droiture.
' Ce comte de Wemvss habitait alors le canton de NeuchAtel.
J'avouerai même que son extérieur, qui ne lui est pas favorable, son ton, son air, son regard sinistre me repoussaient malgré moi. J'étais étonné de voir tant de douceur, d'humanité, de vertus se cacher sous une aussi sombre physionomie. Mais j'étouffais ce penchant injuste.... Aujourd'hui, M. de Montmollin lève le masque, et se montre vraiment tel qu'il est.... Il est clair que la prétendue tolérance qui le quitte au moment qu'elle eût été Iç plus juste, vient de la même source que ce cruel zèle qui l'a pris subitement.... Vous voulez savoir au vrai ce. qui s'est passé entre nous dans cette affaire. M. de Montmollin a fait au public sa relation en homme d'église, et trempant sa plume dans ce miel empoisonné qui tue, il s'est ménagé tous les avantages de son état. Pour moi, monsieur, je vous ferai la mienne du ton simple dont les gens d'honneur se parlent entr'eux, etc. »
Dans cette guerre sans merci, Dupeyrou représentait l'avant-garde, Rousseau le corps d'armée, et le colonel de Pury la cavalerie légère. Pauvre ministre !
due vouHez-vous qu'il fît contre trois?
Ce n'était pas un Horace; il ne pouvait tenir tête à si forte partie, n'ayant d'ailleurs pour lui pas plus la loi civile que les juges, pas plus la lettre que l'esprit de l'Évangile. Soyons justes toutefois. La modération ne manque pas seulement à M. de Montmollin: ses contradicteurs l'imitent; ils ne se privent d'aucun argument et
ne reculent devant aucune expression, fût-elle rude, et violente. Les Remarques commencent ainsi :
« Mon ami Dupeyrou, faiseur de libelles, lui trompette de calomnies, de faits faux et controuvés, un menteur, un téméraire qui a la lâcheté, l'âme assez noire pour outrager et persécuter injustement et calomnieusement un homme de bien, attaché à Dieu, à la religion !... De grâce, qu'avezvous fait? de quoi s'agit-il? Le libelle est la lettre de Goa, et l'accusateur "est M. le pasteur de Motiers : Ah ! je respire, le mal n'est pas si grand que je l'avais craint. »
Il y aurait, dans cette polémique, beaucoup de traits à relever : traits de satire, traits de mœurs, traits de caractères. On est surpris de la liberté de croyance et de parole qui régnait dans la bonne société et parmi les plus honnêtes gens, à côté d'une dose équivalente d'intolérance et de fanatisme dans certains esprits. Nous avons fait ce progrès de mettre au moins plus de formes et de courtoisie dans nos discussions religieuses; c'est toujours cela, en attendant le reste. Je renvoie au Recueil les curieux et les chercheurs ; il vaut la peine d'être lu dans son entier.
Rousseau avait d'autres alliés. La protection déclarée du roi et de lord Maréchal lui assurait naturellement celle des magistrats et de leurs