LE CHRISTIANISME DE ROUSSEAU
nement et réellement pour Jean-Jacques la source d'une émotion douce et d'une profonde joie : une force et une consolation. Le soupçonner d'en avoir fait un jeu et une moquerie, c'est méconnaître toute sa vie : aucun homme n'a été moins capable que lui d'une si odieuse comédie. Qui l'y forçait? Et qu'avait-il à y gagner? Des ennuis, comme il advint, c'est tout ce qu'il pouvait en attendre. Rien, ni personne n'est ici-bas rigoureusement et absolument conséquent. Nous sommes si bien dans le domaine de l'attente, du provisoire et de l'incomplet, que l'âme et le cœur font sans cesse opposition au raisonnement, que l'instinct résiste à l'intelligence, que l'être qui sent domine l'être qui réfléchit, et que les principes les plus justes mènent à l'absurde, s'ils dépassent la zone trèsétroite de notre brumeuse atmosphère. Tout est problème. L'intolérance subite de M. de Montmollin et ses scrupules tardifs ne sont pas moins étranges que la prétention de Rousseau à passer pour orthodoxe. En outre, M. le ministre avait le tort de blesser à la fois par sa conduite l'esprit de l'Evangile, le Ubre examen, base du protestantisme et les lois de son pays.
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Le Conseil d'Etat reçut avec beaucoup de froideur les remontrances de la Classe au sujet des Lettres de la fnontagne, tandis que les magistrats municipaux, toujours heureux de faire acte d'indépendance vis-à-vis du gouvernement^ se hâtèrent de mettre à l'index cet ouvrage par une publication publique. Mais le héraut chargé de cette fonction fit tourner à mal leur charitable intention; il annonça que « ces Lettres étaient prohibées, parce qu'elles attaquaient tout ce qu'il y a de plus répréhensihle dans notre sainte religion. » — « La méprise, dit Dupeyrou ne pouvait être plus heureusement bête. »
En arrivant à Motiers, et lors de sa première communion, Rousseau avait ouvertement exprimé sa résolution de ne plus écrire. Dès qu'il connut les dispositions de la Compagnie des Pasteurs, il renouvela cette déclaration dans l'espoir d'étouffer à sa naissance l'orage qui le menaçait, et il offrit de prendre « par un écrit signé de sa main, l'engagement de ne jamais publier aucun nouvel ouvrage sur aucune matière de reli-
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gion, même de n'en jamais traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage qu'il pourrait publier, et de plus de continuer à témoigner par ses sentiments et par sa conduite tout le prix qu'il mettait au bonheur d'être uni à l'Église. » La Classe ne tint pas compte de cette proposition. Sous l'empire du premier mouvement, qui n'est pas toujours le bon, elle ne parlait de rien moins que d'une sentence solennelle d'excommunication. Mieux avisée, grâce à une lettre anonyme et aux conseils de quelques-uns de ses membres, qui « méritèrent l'honneur d'être suspects à leur corps, » elle se contenta de donner ses instructions à M. de Montmollin. Celui-ci, de retour à Motiers, s'empressa d'assembler son consistoire et de citer Rousseau à comparaître devant ce tribunal afin d'y rendre compte de sa foi. En cela le pasteur de Motiers outrepassait et ses droits et les attributions du consistoire, dont la compétence se bornait aux « désunions, mauvaises mœurs et scandales de la paroisse, sans aucune autorité pour se fliire rendre compte de la croyance et de la foi d'une personne, moins encore pour sévir en pareille cause. » Ainsi s'exprime le Conseil d'État en réponse à quatre