UN PORTRAIT DE LORD KEITH
aucun prix, pas même à celui du repos de leur protégé, avoir l'air d'être battus et de céder. Il y allait de leur honneur et des droits du gouvernement. Le bon Rousseau se croyait l'unique objet de tant de sollicitude, et ne se douta jamais du rôle que joua dans cette iffaire le vieil antagonisme du temporel et du spirituel, du Conseil d'État et de la Compagnie des Pasteurs.
Je relève dans une lettre du colonel de Pury un passage assez clair à cet égard et qui ajoute en même temps un coup de pinceau très-vif au portrait de lord Keith :
« Vous avez reçu, monsieur, une lettre de Milord, consonnante à celle qu'il a écrite à M. Chaillet et dans laquelle il souhaite votre retraite hors de ce pays-ci pour l'amour de votre repos. Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, ne pensez à rien de semblable. Nous vous en conjurons tous avec attendrissement. Milord marque que le roi s'est irrité en apprenant les tracasseries auxquelles vous êtes si indécemment, si injustement exposé. Votre retraite les révolterait (?) et vous savez qu'on ne cherche précisément que cela. Dans le moment que Milord a pensé et écrit cela il ne songeait qu'à votre tranquillité; il oubliait en faveur de cet intéressant objet présent, la matière d'une de ses précédentes lettres dont l'important sujet le remuait vivement il y a huit jours. Tel est le caractère connu de Milord que son aversion pour les chamailleries, les tracasseries, lui fait toujours jeter le manche après la cognée.
sans penser dans l'instant de son impatience, sans jeter le plus léger coup d'œil sur le présent et sur l'avenir.... Vous le savez, monsieur, ne serait-ce pas faire le jeu de certaines gens, permettez le terme à ma détresse, ne serait-ce pas tramer notre perte avec eux? Non; jamais le bon, le tendre ami des hommes ne s'exposera à de pareils reproches de la part de ses amis. Le maître' est indisposé, il l'est très fort de ce qu'on vous inquiète. Qiie dira-t-il, que fera-t-il, lorsqu'il apprendra qu'au mépris de sa protection, et de votre qualité de citoyen et de citoyen précieux, vous êtes obligé d'émigrer? Ce gain de cause fera triompher nos gens d'éghse ; encouragés par ce trait, vous contribuerez à leur insolence, dont les progrès enhardis et assurés désormais, saperont notre liberté et notre bonheur. »
Le procureur-général Meuron, un grave magistrat, rassis et froid, ne s'exprime pas avec moins de netteté sur ce point que le brusque et partial colonel. Le 28 février, au moment où l'agitation commence, il s'empresse d'écrire à Rousseau pour l'assurer que :
« Sa manière de penser sympathise parfaitement avec les ordres autant agréables que respectables qui l'obligent de lui procurer toute la sûreté et les agréments qui peuvent dépendre de ses fonctions. Je hais, ajoute-t-il, de tout mon cœur l'intolérance et la persécution; et je n'estime pas les intolérants et les persécuteurs, surtout ceux qui devraient par état être les imitateurs de la charité et du support de leur divin maître.... Race dangereuse, surtout dans ce pays, où on leur a donné une certaine autorité,