LE COLONEL CHAILLET
sous le prétexte de laquelle ils ont joué un rôle, dans nos dernières misères, peu assorti à leur caractère.
Toutes les lettres de M. Meuron témoignent des mêmes dispositions et d'une infatigable activité; il correspond avec le cabinet de Berlin, avec lord Maréchal ; il écrit lettre sur lettre au châtelain du Val de Travers et à Rousseau, pressant, excitant, encourageant. On voit bien qu'en remplissant le devoir de sa charge, il suit l'impulsion de son cœur. Ce fut l'Agamemnon de cette Iliade, et le colonel Chaillet, — un conseiller d'État, — en était le bouillant Achille. Tous les autres semblent tièdes près de lui; il gourmande même Rousseau et le pousse en avant avec une ardeur égale à celle qu'il déploie contre ses ennemis.
« Défendez-vous vigoureusement, bourrez votre ministre, la Classe, en homme libre qui sent, et sent vivement, tout l'odieux de cette trame.... Je suis au désespoir de la folie de mes concitoyens, qui ne se repentiront que trop par après, de ne vous avoir pas laissé tranquille. Il me semble qu'ils avaient déjà assez fait de sottises, sans les accumuler encore en s'en prenant à vous.... Laissez-les, je vous en conjure, fouetter leur excommunication, qui ne doit que glisser sur une âme comme la vôtre. (Lettre du 21 mars.) »
Tant d'efforts ne pouvaient rester vains.
M. de Montmollin fut vaincu, légalement, et la Classe obligée de battre en retraite : dans le courant du mois d'avril, la Compagnie des Pasteurs, après délibération, reconnut : « Qu'il n'y avait pas lieu de se montrer contre les arrêts du Conseil d'État rendus en faveur de Rousseau. » C'est ainsi que s'exprime le procureur-général, le 14 avril, et le 28 il écrit au philosophe :
« Faisant consister mon bonheur, monsieur, à contribuer à celui des autres et au vôtre en particulier, je souhaite et j'espère n'avoir désormais que des choses agréables et flatteuses à vous annoncer. »
Sa vigilance ne se relâcha pas pour cela; on lit dans sa lettre du 26 mai :
« Bien que je sois persuadé que les sacrogorgons soient épuisés et terrassés, cependant la prudence veut qu'on surveille auK actions de gens qui sont toujours en fièvre par état et par accoutumance. »
Le colonel Chaillet ne se réjouit pas moins bruyamment de la très-heureuse tournure que prenait l'affaire. Sa lettre du 2 avril est un chant de triomphe :
« Qu'il m'est doux de vous voir au port; cette infernale trame assommée et retombée à plein sur la Classe, et cet indigne et infâme professeur, qui en voulant vous perdre, s'est noyé lui-même. Sa conduite a révolté ses
propres parents, qui firent chorus hier, en Conseil d'État, avec tous les autres. Voilà le Conseil lié de sa propre main, de façon que je ne vois pas aujourd'hui ce qui pourrait troubler votre repos et votre tranquillité, encore moins ce qui pourrait vous engager à quitter ce pays et à vous éloigner de vos amis qui vous honorent, qui vous chérissent et qui vous ont servi avec un zèle tout particulier.,.. Qu'il ne soit plus question, je vous en conjure, monsieur, de vous éloigner de nous. Ce pays sera pour vous une terre de paix ; vous y serez honoré et chéri pendant votre vie et vénéré après votre mort. C'est moi qui vous le dis.
« Je comptais, mon cher monsieur, aller là-haut
pour vous embrasser, mais je suis après à soutirer mon vin et je pars vendredi avec mon épouse pour Berne. Je renvoie ce plaisir à mon retour. Mais si vous agréez mon idée % mandez-moi deux mots à Berne afin que je les tranquillise absolument. Ils redoutent plus ce que vous dites sur les gouvernements que ce qui touche aux miracles, dont je crois qu'ils s'embarrassent peu.... »
On remarquera ce dernier passage, ainsi que le conseil qui le précède. Le colonel, pour s'excuser de cet avis, ajoute : « Je connais bien le terrain et vous ne le connaissez pas. »
Le colonel de Pury ne demeure pas en arrière
* Celle de renouveler la promesse de ne plus écrire rien qui touche à la religion et au gouvernement. Rousseau suivit ce conseil, et adressa le 9 avril au procureur-général une lettre dans laquelle, allant au-ielà de ce qu'on lui demandait, il dit : « Je ferai plus, je rentre avec plaisir dans l'obscurité où j'aurais dû toujours vivre, et j'espère, sur aucun sujet, ne plus occuper le public de moi. »
en cette occasion, on le pense bien. Il écrivit, un lundi, le billet suivant :
« Ma joie, monsieur, est bien par delà l'expression. Votre repos et notre bonheur sont les deux intéressants objets que le gouvernement vient d'assurer dans sa sagesse. Votre tranquillité spirituelle et temporelle va être désormais à l'abri de tout accident ; ce courrier de la Seigneurie vous en porte les préliminaires, en attendant que les membres nommés pour travailler à cette affaire, et qui ont demandé deux jours pour cela, aient présenté le projet d'ordonnance. Une circonstance a fait épanouir mon cœur ; la délibération a été unanime ce matin : c'était à qui vous arracherait le plus tôt et le mieux à la noire violence, à la criante injustice, à la tyrannie usurpée. La requête des anciens a fait merveille; votre affaire personnelle s'est amalgamée, on ne peut mieux, à la cause de ces estimables anciens ; cette requête était bien faite ; la conduite de ces bonnes gens est généralement approuvée, et vos opposants les plus opiniâtres se déclarent hautement aujourd'hui contre la scandaleuse entreprise de vendredi passé. Le Pâtre est traîné ici dans la boue. »
Malgré toutes ces affirmations et tous ces dévouements, ce ne sont pas les amis de Rousseau ni même le Conseil d'État, ni lord Maréchal, ni le roi, qui l'emportèrent à la fin. Dans les pays d'essence, d'habitude, de mœurs républi-
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caines, comme était le pays de Neuchâtel, même avec le titre de principauté, et sous la protection de ses anciens comtes ou des rois de Prusse, il y a un pouvoir qui domine le pouvoir, et un tribunal d'appel pour toutes les causes. Ce juge n'est pas toujours impartial, ni calme, ni bienveillant ; il a ses caprices, ses heures d'indulgence coupable et d'excessive sévérité; les arrêts qu'il rend, il les exécute lui-même; rien, ni personne ne peut se soustraire à sa juridiction : ce redoutable justicier se nomme l'opinion publique. M. de Montmollin évoqua la cause devant lui, et ne négligea ni démarches, ni discours, ni prédications pour l'émouvoir. Dupeyrou et le colonel de Pury l'en accusent nettement et lui reprochent de l'avoir fait, « après la promesse, ainsi que messieurs ses parents en firent rapport au Conseil, qu'il se contiendrait dans la suite, et que, ni en public, ni en particulier, il ne dirait plus rien qui pût animer le peuple ^ » .
* Outre le volume des Lettres de Goa et des Remarques, trèsexplicite à cet égard, voici une lettre curieuse et nouvelle où Dupeyrou donne carrière à son indignation et ne ménage pas les termes ; elle est du 50 avril :
« Je rentre chez moi pour vous dire un mot, mon cher citoyen. Hier^ il fut question au Conseil d'État du loup de Motiers, et tous vos amis regrettent qu'il n'y fût en personne pour entendre