J.-J. Rousseau
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Vers 1550, arrivait à Genève un Parisien du nom de Didier-Rousseau. Fuyant la persécution catholique, ce Français de Paris venait demander asile et sécurité à la petite ville que, dès 1535, le Dauphinois Farel et le Vaudois Viret avaient convertie au protestantisme et où, deux ans plus tard, Jean Calvin inaugurait sa domination intellectuelle.
Quelle était la profession de Didier-Rousseau ?
Dans quelques-uns des documents publiés sur la parenté et les ancêtres de Jean-Jacques, par l'archiviste genevois Dufour-Vernes, Didier-Rousseau est désigné comme libraire ; mais dans la plupart des actes officiels où son nom figure il est qualifié de « vendeur de vins. » Il paraît avoir été colporteur de livres défendus, et c'est probablement pour ce motif qu'il dut quitter Paris et la France. Ce qui est certain c'est que, à Genève, il s'établit comme aubergiste. H tenait une auberge à l'enseigne de
ÏÉpée couronnée, dans une des rues montantes où la vieille cité est bâtie. Il fut aussi « publicain », prenant à ferme les dîmes de vin et de blé que levait la seigneurie de Genève dans les villages des environs. Ce double métier Fenrichit; il acheta des maisons à la ville et des pièces de terre à la campagne. L'agent d'affaires Didier- Rousseau fut reçu bourgeois de Genève en avril I006.
La ville où allaient vivre les ascendants de J.J.- Rousseau était une cité théocratique, gouvernée par quelques bourgeois riches et dominée par des « prédicants. » A partir de mai 1535 elle apparaît comme une organisation intolérante, tracassière et persécutrice. En donnant son adhésion à la révolution religieuse dont Farel avait été le fougueux apôtre, Genève affirme, par lorgane de ses magistrats, sa volonté de ne laisser vivre au milieu d'elle que des adhérents au culte nouveau. Il serait exact de dire, si l'expression n'était un anachronisme, que la Réforme genevoise débute par une sorte de révocation de l'Édit de Nantes contre les catholiques. Elle s'empare des églises qui, jusque-là, avaient appartenu au clergé a papiste » et les donne aux « nouveaux prêcheurs » ; elle met la main sur les écoles, déclare obligatoire la présence aux sermons des réformateurs, édicté des pénalités d'emprisonnement, de confiscation, d'exil et de mort contre les réfractaires et les opposants « à la foi en Dieu ». Le peuple genevois, assemblé en Conseil général, « promet et jure à Dieu, par l'élévation des mains en l'air, de délaisser toutes messes et autres cérémonies et abusions papales, images et idoles... »
En conséquence, quiconque manifeste quelque attachement à la doctrine et au culte réprouvés tombe sous le coup des justes et saintes lois. Le sieur Girardin de La Rive, ancien syndic, convaincu d'avoir fait baptiser son
enfant par un prêtre, à Ternier, est condamné au bannissement, le 17 juin 1536. Le 24 juillet, sur la dénonciation du prêcheur Farel, « le conseiller Balard et d'autres habitants sont menacés d'expulsion au cas où ils refuseraient de « venir écouter la parole de Dieu ». Les « serviteurs et les chambrières reçoivent Tordre de se rendre, sous peine de bannissement, tous les dimanches, à cinq heures du matin, à Téglise-cathédrale Saint-Pierre, affectée au culte nouveau, pour « y être instruits dans la foi ». C'est par de tels procédés, dont les historiens protestants Gautier et Gaberel vantent la « douceur » et la « large tolérance », que les disciples de la vérité selon l'Évangile, les premiers apôtres du libre examen, travaillèrent d'abord à la conquête des consciences.
Après les avoir conquises, ils les courbèrent sous la plus tyrannique des inquisitions. Us firent revivre, en l'aggravant, le régime disciplinaire que l'ancienne autorité épiscopale avait établi, mais qu'elle avait laissé tomber en désuétude. Ils retinrent du passé ce qu'il avait d'arbitraire, d'inquisitorial, et y ajoutèrent de nouvelles tracasseries, un arbitraire plus excessif et une intolérance plus lourde et plus cruelle. Tous les actes de la vie privée furent soumis à la censure théologique. Afin de discerner « les ignorants et les endurais d'avec les fidèles », des visites pastorales fréquentes, des interrogations officielles furent établies. Les châtiments par lesquels on réprimait les « écarts » de conduite et de langage comprenaient l'amende, la prison, les punitions corporelles en public, l'exil et la mort. Selon Calvin, devenu tout-puissant à Genève, l'inquisition n'était jamais assez rigoureuse et la répression assez dure.
Malheur à qui déplaisait au réformateur picard, à qui heurtait ses opinions ! «^c Quel homme, a écrit Jean-
mi
Jacques Rousseau, fut jamais plus tranchant, plus impérieux, plus décisif, plus divinement infaillible, à son gré, que Calvin, pour qui la moindre opposition, la moindre objection qu'on osait lui faire, était toujours une œuvre de Satan, un crime digne du feu. Ce n'est pas au seul Servet qu'il en a coûté la vie pour avoir osé penser autrement que lui ! » Elle est longue, en effet, la liste des victimes des législateurs de « la foi évangélique » à Genève! Bolsec, Gribaldo, Silvestre Téliot, Robert Letourneur, furent bannis comme hérétiques ; Antoine Narbert eut la langue percée d'un fer rouge pour avoir proféré des injures contre Calvin et les ministres.
Des condamnations à mort furent prononcées contre Gruet pour blasphème, contre Monnet pour profanations bibliques, contre Antoine d'Argilières pour avoir prétendu qu'on ne devait pas brûler les hérétiques.
Le nombre des persécutés, dans une localité comptant à peine treize mille habitants, dépasse plusieurs centaines. Calvin, ennemi de la joie et du rire, avait fait adopter des lois somptuaires qui n'eussent pas été désavouées par Lycurgue : proscription des ornements d'or ou d'argent et des pierreries; interdiction des habits de soie ou de velours aux gens de basse condition ; réglementation de la forme des vêtements et des chapeaux ; défense aux hommes de porter des cheveux longs, aux femmes de faire friser leurs cheveux, fixation du nombre des plats et des desserts à chaque repas. On devait être sobre par décret- La danse, les chants, les spectacles étaient proscrits.
Une bourgade, enserrée de murailles, hostile à l'étranger, condamnée à la dévotion, ennemie de l'agrément et du luxe, soupçonneuse, sans liberté, réservant prison et bûcher à qui penserait autrement qu'il n'était
ordonné : telle était la cité de Calvin. Il est curieux de voir comment Jean-Jacques Rousseau apprécie, dans le Contrat social, l'État théocratique créé, en grande partie, par le réformateur picard : « Ceux, dit-il, qui ne considèrent Calvin que comme théologien, connaissent mal l'étendue de son génie. La rédaction de nos sages édits, à laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d'honneur que son Institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l'amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d'être en vénération. »
Ce mot de liberté sonne étrangement quand on le prononce à propos de l'État social calviniste. 11 est vrai que Rousseau, dans le même Contrat social, approuve libéralement la proscription des catholiques et la mise à mort de quiconque persiste dans la négation du dogme de l'existence de Dieu et du dogme de l'immortalité de l'âme. Il continue ainsi la tradition calviniste.
L'ancêtre de Jean-Jacques, l'agent d'affaires Didier- Rousseau, se classa, en arrivant à Genève, parmi les calvinistes les plus intolérants. Le théologien picard était, en 1550, aux prises avec le parti national, composé de vieux Genevois dont les pères avaient fondé au prix de leur sang la liberté de Genève. Protestants sincères, gagnés à la Réforme, deux ans avant l'arrivée de Calvin à Genève, par les prédications de Froment, de Viret et de Farel, ces patriotes détestaient dans le « picard » le chef arrogant des Français qui, en grand nombre, se réfugiaient dans la petite ville. Ces expatriés, parmi lesquels se rencontraient surtout des prédicanls, se conduisaient comme en pays conquis dans la cité du refuge. Était-ce donc pour instaurer une tyran-
nie étrangère que les vieux Genevois avaient secoué le joug des évêques et des seigneurs savoisiens et soutenu de rudes combats? A bien des reprises il y eut contre les « étrangers » des sursauts d'indignation et des révoltes de colère. Ces accès de fierté ne duraient pas, et malgré d'infimes et partiels échecs, Calvin et ses amis gardaient le pouvoir. Afin de fortifier leur autorité ils faisaient admettre à la « bourgeoisie » ceux des Français qui manifestaient le plus d'anticatholicisme et de docilité huguenote. En 1356, « trois ans après cet affreux supplice de Servet, qui avait révolté un certain nombre de consciences parmi les vieux Genevois (1) », Calvin fit obtenir la bourgeoisie à une soixantaine de réfugiés français choisis parmi ses partisans les plus notoires. Didier-Rousseau est au nombre de ces élus.
Didier-Rousseau, dont les affaires avaient périclité, mourut pauvre en 1581. Des cinq enfants qu'il avait eus de son mariage avec Mie Miege, un seul survécut; il se nommait Jean Rousseau.
Jusqu'au moment où paraîtra le père de Jean-Jacques, les Rousseau avant Rousseau n'ont pas d'iiistoire. Ce sont de simples artisans : Jean Rousseau est tanneur ; ses fils, ses petits-fils, ses arrière-petits-fils exercent le métier d'horloger. Ils ne jouent aucun rôle dans l'existence politique de leur pays. Ils marchent avec le troupeau sous la houlette du pasteur.
Du côté de 1 ascendance maternelle de Jean-Jacques, on n'a à signaler que le pasteur Bernard, théologien calviniste, « homme de goût, d'esprit et de savoir », nous apprennent les Confessions.
(1) Eugène Ritter.