LE PROTESTANTISME
Le protestantisme, dont Tinfluence sur Rousseau a été très grande, à quelques-uns des moments de sa vie, est, historiquement, d'origine presque récente. Il compte à peine quatre siècles d'existence.
Il se présente tout d'abord comme une révolte de la conscience religieuse et du sentiment moral contre les abus de la vieille église romaine. Sa popularité, sa grandeur et sa force lui vinrent de son austère sincérité. La papauté avait accaparé à son profit la légende du Christ et fait sortir de cette légende une organisation mondiale où le prêtre était, devait être le souverain.
Luther aurait pu donner pour devise à sa révolte, ces mots : « Qu'est-ce que le prêtre ? le dominateur universel. Que doit-il être? l'humble serviteur de l'Evangile et des multitudes chrétiennes. »
Gomment le clergé avait-il acquis et conservé la puissance dont les abus révoltaient la piété de Luther? 11 était arrivé à ce résultat en persuadant au peuple que pour s'affranchir de la condamnation divine, échapper aux tourments du Purgatoire et aux supplices sans fin
de l'enfer, il était nécessaire d'accomplir « les œuvres pies » ordonnées par l'Église : confessions, macérations, pèlerinages, messes pour l'âme des morts, étaient des moyens de salut. L'Église en détenait le monopole. Hors d'elle, il n'y avait que damnation. Le prêtre pouvait, à son gré, ouvrir ou fermer les portes du ciel.
Cette doctrine mettait l'humanité sous la dépendance de l'Église, non seulement en ce qui regardait l'existence terrestre, mais aussi pour la vie éternelle. Par la soumission spirituelle, par l'accomplissement des « œuvres », il était possible d'obtenir, grâce au prêtre, l'absolution des péchés. L'Église, clémente aux « fidèles », décida qu'on se « libérerait du mal » en achetant, à prix d'argent, les pardons, les indulgences divines dont elle avait le dépôt. Le jour oii Luther vint dire à l'immense peuple des croyants : « Dieu vous sauve gratis ; ayez foi en lui, en son divin Fils, en ses enseignements que vous pouvez connaître sans payer quoi que ce soit, sans l'assistance des prêtres, en les lisant vous-mêmes, dans les livres saints, dans la Bible » ; ce jour-là, par raison économique et par influence morale, le monde fut affranchi de la terreur de l'Église, et l'autorité religieuse passa du prêtre au livre sacré.
La Réforme apparaît au début des prédications de Luther comme l'ardente dénonciatrice de la vénalité cléricale. Elle est un anti-cléricalisme et non un anticatholicisme. C'est seulement lorsqu'elle aura triomphé, et, par son influence, assagi, purifié partiellement la vieille Église que, devenue Église nouvelle, elle lui fera concurrence et finira par être un culte rival.
Luther arrivait à l'heure propice aux insurgés contre la domination du pape et du clergé romains. Les « successeurs de saint Pierre » dépensaient sans compter des
millions en fêles et en constructions de palais. Dès que l'argent faisait défaut, on lançait sur les populations des moines chargés de les effrayer en leur prêchant la peur de l'enfer : « Donnez-nous de l'argent, disaient ces missionnaires de Dieu, et nous mettrons le diable à la raison. »
La vente des indulgences papales se faisait avec un appareil charlatanesque : on dressait des tréteaux sur les places publiques, et la comédie commençait. Un compère jouait le rôle de Satan. Le moine, après avoir montré du doigt ce suppôt de l'Enfer et décrit les supplices de l'autre monde, s'écriait : « Achetez les indulgences, et vous tromperez les espérances du Diable. C'est lui qui sera berné;, quand l'argent tombera dans la caisse du Saint Père, Satan fera la grimace et les anges entreront en danse. »
En intervenant pour troubler ce commerce, Luther estimait faire acte religieux et chrétien. Il se croyait antipapiste par amour de l'Église chrétienne et dévotion à Jésus. Ce n'est nullement un paradoxe de soutenir que la rénovation luthérienne a relardé de quelques siècles la complète décrépitude du christianisme et l'effondrement du catholicisme. Discrédité par le scepticisme de ses adhérents officiels, attaqué par les lettrés et les savants de la Renaissance, objet de raillerie parmi le peuple, le catholicisme risquait de disparaître rapidement dans le dédain général. En séparant la cause du christianisme de celle du catholicisme, Luther redonna vie et influence à la légende du Christ et aux dogmes chrétiens, que le scepticisme ecclésiastique était en train d'anéantir. Il retarda de plusieurs siècles l'avènement d'un d'Holbach et d'un Voltaire. Les encyclopédistes, on l'a remarqué, ne procèdent nullement du protestantisme.
Ils sont d'esprit anti-huguenot. La philosophie du dixhuitième a ses antécédents directs dans l'Italie païenne de la fin du quinzième siècle. Or, le luthérianisme et le calvinisme sont une réaction crédule contre l'incrédulité italienne de cette époque.
En obligeant la papauté et ses milices à s'arrêter sur la pente des négations spirituelles et des malfaisances morales, la Réforme contribua à épurer le catholicisme, à le rendre plus respectable et plus fort. La rivalité dune Église nouvelle surgissant devant l'Église vieille de quatorze cents ans, fut pour l'Église catholique — même désemparée et démembrée, — bien plus une auxiliarité qu'une faiblesse. A partir de la Réforme le christianisme allait vivre surtout de la concurrence des dogmatisants ennemis. Désormais, la libre-pensée rencontrerait devant elle deux barrières au lieu d'une. On no peut avoir la croyance qui exalte et l'inditTérence qui tolère. Ce qui porta le seizième siècle à briser l'unité catholique fut, en même temps, ce qui lui interdit de reconnaître la complète indépendance individuelle de l'esprit.
La protestation de Luther contre la papauté et ses émissaires eut un retentissement prodigieux. Une immense acclamation des consciences lui fit accueil. Les traficants de choses saintes furent obligés de relever le défi lancé par le moine insurgé. Il y eut discussion publique et l'avantage resta à l'agresseur, car Luther n'était pas seulement, en cette occasion, un théologien instruit et de haute dignité morale, c'était aussi un orateur superbe. On comparait ses discours à une immense forêt de mots : ingens verborum sylva.
Jusqu'ici la cause des révoltés est excellente. Ils sont les champions de la dignité humaine et de la morale.
Bientôt ils vont amoindrir leur cause et la corrompre, en se faisant, à leur lour, les courtisans des princes, en créant une institution ecclésiastique plus oppressive et plus incohérente que le despotisme de la vieille Eglise.
Le joug papal pesait à certains chefs d'Etat, ils attendaient l'occasion de le secouer. Celle que leur offrait Luther était favorable : ils la saisirent. Les réformateurs firent alors ce qu'ils reprochaient à leurs adversaires Ils inclinèrent l'autorité évangélique, dont ils se disaient les apôtres, devant les exigences des princes qu'ils appelaient à leur secours. Ce furent aussi des trafiquants. Luther permit au roi d'Angleterre et au landgrave de Hesse les douceurs de la bigamie. Il découvrit, pour justifier sa condescendance, des arguments dans la Bible, qu'il venait de traduire en allemand afin qu'elle fût accessible au peuple. Il invita tout le monde à lire cet énorme recueil qui contient la littérature du peuple juif et les légendes du premier siècle chrétien. Cet assemblage d'écrits disparates ne serait plus la propriété d'une Église et le monopole de quelques prêtres chargés de les expliquer. Chacun y puiserait selon ses besoins, ses connaissances et sa foi. Le fonds du protestantisme c'est la Bible, sa forme la liberté d'examen. Jusqu'à Luther, le droit d'interpréter l'Ancien et le Nouveau Testament avait été réservé au chef de l'Eglise, à ses conciles, à ses théologiens. La lecture de la Bible n'était permise, sauf autorisation spéciale, qu'aux seuls prêtres. Désormais chacun aurait le droit d'entrer en intimité avec le livre divin. Tout protestant pourrait être pape une Bible à la main. Oui, sans doute, en stricte logique, mais-en réalité il n'en fut pas ainsi. On créa une puissance protestante chargée d'interpréter les livres sacrés. Le protestantisme, devenu gouvernement offii-
ciel, ne fit que déplacer Tautorité. N'était-ce pas, d'ailleurs, la plus extravagante des tentatives que celle qui consistait, au seizième siècle, à soumettre au jugement de tous ce qu'il y a de moins universel au monde : la science théologique qui suppose et la connaissance des textes, et l'érudition minutieuse, sans lesquelles les vieux écrits sont une énigme ou une mystification.
Le protestantisme n'est donc pas, comme on l'a si souvent répété, l'émancipation de l'esprit humain et le triomphe de la libre pensée. C'est une entreprise toute différente et même contraire, c'est la mise en vulgarité de la Bible jusqu'alors réservée aux docteurs et aux prêtres. C'est l'obligation de se soumettre à un livre qui, a priori, est proclamé divin et dont on fait le régulateur des destinées humaines. Il n'y a jamais eu dans l'histoire des idées de paradoxe plus étrange, et, sous prétexte de liberté, de conclusion plus illibérale et plus folle.
Car où sont-elles les limites qu'il est défendu de franchir? Et de quel christianisme s'agit-il ? Dialectiquement la Réforme aurait dû conclure à l'individualisme absolu : celui-là serait chrétien qui se reconnaîtrait chrétien. Cette logique s'appliquant à une religion dont le code était un livre composé d'écrits bigarrés, sans unité morale ou religieuse, obscurs souvent, inintelligibles parfois, ne pouvait aboutir qu'à la confusion, au chaos, à la démence, à l'établissement précaire et transitoire d'une multitude de sectes dissidentes et ennemies. Ou bien, par l'examen sincère des origines de la religion chrétienne, elle devait produire l'évaporation de la légende du Christ. On oscillerait de l'incohérence au néant.
Le catholicisme avait échappé à ce péril en donnant pour base à l'institution ecclésiastique, au lieu du prin-
cipe d'examen, le principe d'autorité et le devoir d'obéissance. II avait créé une tradition, divine et infaillible à l'origine, disait-il, infaillible et divine également pendant toute la durée de ses évolutions. Il faisait décréter la croyance par des docteurs dont l'autorité était sous la dépendance d'un chef suprême qui, lui-même, tenait son autorité de saint Pierre, qui l'avait reçue de Jésus, c'està-dire de Dieu. Le dogme proclamé par les conciles demeurait au-dessus de toute discussion. On ne discute pas son Dieu, ni ce qui procède directement de la divinité. Le dogme promulgué par les papes et les conciles représentait une puissance céleste, une compétence collective, une autorité séculaire devant lesquelles l'isolé, le simple adhérent pouvait s'incliner sans humiliation, et contre lesquelles on ne pouvait prolester sans un orgueil satanique, digne de tous les châtiments. Le catholicisme devenait ainsi la religion des humbles, des foules ignorantes, de tous ceux qui n'ont ni le loisir, ni la volonté de discuter, d'approfondir, qui sont gagnés d'avance au culte qui les troublera le moins et leur promettra le plus, qui prendra à forfait « leur salut ». Les débilités, les souffrants, tous ceux qui veulent une religion semblable à une tente dressée pour le sommeil et le rêve, devaient aller au catholicisme de Rome, à ce catholicisme papal qui avait fait sienne la parole attribuée au Christ : « Venez à moi vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai. » Tel est le secret de la puissance du catholicisme, de sa durée présente et lointaine.
Ce système Ihéologique avait cohésion et attirance. Il possède la plus grande des forces, puisqu'il établit son pouvoir sur la faiblesse, l'espérance, l'ignorance humaines.
Luther put facilement opposer au catholicisme régnant,
à l'Église contaminée par des erreurs, des ignominies et des crimes, les droits de l'esprit individuel, les revendications de la conscience personnelle eu insurrection contre des immoralités flagrantes. Une institution existante depuis quatorze siècles, ayant compté parmi ses chefs des prévaricateurs, des ambitieux sans scrupules, des hypocrites et des scélérats offrait large prise aux attaques de l'adversaire. C'était merveille, et, dans tous les cas, grandeur que l'Eglise eut, pendant de longues années, conservé sa toute-puissance. Mais comme toutes les choses humaines elle portait en elle un principe de dissolution et de mort. En se donnant pour infaillible, elle avait fait preuve d'un excès d'audace, elle s'était obligée à avoir toujours raison, à marcher sans cesse dans la voie du succès. Cette gageure était intenable ; elle procédait d'une téméraire infatuation. Luther poussa hardiment, héroïquement l'attaque contre Rome, et fut souvent vainqueur dans celte polémique. Là était la partie aisée de son entreprise. Mais si on ne détruit que ce qu'on remplace, comment remplacer le catholicisme? Lutlier, il faut s'en souvenir, ne se donna pas pour un simple destructeur. 11 ne disait pas : j'ai renversé ce qui était caduc et mauvais; j'ai desséché le marais et créé de la santé ; mon œuvre est faite. 11 en arriva à se prétendre fondateur d'une Église nouvelle qui serait appuyée sur « la vérité scripturaire». Qui la découvrirait dans la Bible, cette vérité ? Qui la formulerait avec autorité? Si chacun avait un droit égal et pouvait s'arroger la compétence, c'était le morcellement à l'infini, la poussière des sectes, le chaos. Le droit à l'examen n'impliquait-il pas, d'ailleurs, le droit à la critique et à la destruction par la critique? La Réforme doterait-elle seulement le monde d'une puissance de négation?
LE l'ROTESTANTlSME ET SON INFLUENCE 15
Luther eut-il le pressentiment de la destinée qui menaçait son œuvre? On pourrait le croire en écoutant les plaintes qu'il faisait entendre dans ses derniers moments.
« Chacun tire la liberté chrétienne dans le sens de sa malice charnelle. Si je pouvais en prendre la responsabilité devant ma conscience, je conseillerais et j'aiderais plutôt pour que le pape avec toutes ses abominations redevînt notre Maitre, car c'est ainsi que le monde veut être conduit : par de sévères lois et la superstition. »
Dès le début de la Réforme, en effet, des divergences de doctrines, des polémiques brutales et enfiellées se produisirent. Bossuet a raconté malicieusement, dans une page étincelante de verve, une de ces luttes entre frères ennemis :
« Les disputes entre Luther et Carlostad, raconte-t-il, avaient excité de grands mouvements à Orlamonde. Luther y fut envoyé par le prince pour apaiser le peuple ému. Dans le chemin il prêcha à Jene en présence de Carlostad, et ne manqua pas de le traiter en séditieux. C'est par là que commença la rupture. J'en veux raconter ici la mémorable histoire comme elle se trouve parmi les œuvres de Luther, comme elle est avouée par les luthériens, et comme les historiens prolestants l'ont rapportée. Au sortir du sermon de Luther, Carlostad vint le trouver à 1' « Ourse noire » où il logeait ; lieu remarquable dans cette histoire pour avoir donné le commencement à la guerre sacramentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé du mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Lutlier, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'en-
treprenait. Il tire le florin de sa poche, Carlostad le met dans la sienne. Ils touchèrent dans la main l'un de l'autre en se promettant mutuellement de se faire bonrne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlostad fit raison et avala le verre plein ; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays le 22 d'août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable : « Puissai-je te voir sur la roue, dit Carlostad à Luther. Puisses-tu te rompre le cou avant de sortir de la ville ! » L'entrée n'avait pas' été moins agréable. Par les soins de Carlostad, Luther, en entrant dans Orlemonde fut reçu à grands coups de pierres et presque accablé de boue. »
A quels résultats conduisaient ces disputes ? La Réforme devenait, par elles, une invasion tumultueuse de l'esprit théologique. Les séculiers, que le catholicisme avait jusque-là tenus à l'écart, se faisaient théologiens. Une fureur de querelles métaphysiques, une épidémie de controverses à propos de tel ou tel verset delà Bible dont le sens était douteux ou énigmatique, sévit sur le monde. On fit dépendre le « salut », dans cette vie et dans l'autre, de l'interprétation d'un mot, du déplacement d'une virgule. Calvin fit brûler, à Genève, Michel Servet parce que au lieu de dire, comme le voulait le picard : « Jésus fils éternel de Dieu», Servet s'obstinait à dire : « Jésus fils du Dieu éternel. » Chacun se crut capable de prononcer souverainement sur les problèmes d'exégèse les plus ardus, sur les dogmes les plus ténébreux. Un vent d'orgueil agita les esprits. Le doux scepticisme et la cordialité rayonnante des humanistes de la Renaissance furent remplacés par Fàpre colère et la haineuse suffisance des sectaires en furie.
Il fallut sortir de la cohue et du chaos. Après avoir
longuement parlé d'examen et de liberté, on comprit qu'il devenait indispensable de parler d'autorité, de discipline, de soumission. Par un chemin détourné on revint au catholicisme, mais à un catholicisme sans tradition séculaire, sans unité, sans prestige, sans logique. On fit consister le progrès à revenir en arrière, aux idées mal connues, mal définies du premier siècle de l'Eglise. Rousseau, un jour, se souviendra de ce progrès par le recul. On institua un cléricalisme bâtard, obligé à des concessions immorales et les masquant d'hypoqrisie. Pour avoir l'auxiliarité des princes, dont l'influence était nécessaire au culte nouveau, on commit des lâchetés, on amnistia des scélératesses. L'obligation de recourir à la tyrannie royale, tout en parlant de liberté populaire, de créer une Église de « multitude », tout en exigeant de chacun de ses membres l'esprit critique et le savoir, devait aboutir à des mœurs où l'hypocrisie se mêlerait à la morgue, où la mentalité s'embrumerait d'équivoque. Plusieurs de ces tares se retrouveront dans la vie et les écrits de Jean-Jacques Rousseau.
En face des nations de joie, de l'Italie sceptique, voluptueuse ; de la France élégante, légère, railleuse et chevaleresque surgissent les peuples de proie, avides, implacables, se croyant « uns avec Dieu » et s'autorisant de cette croyance pour prétendre à la domination universelle et au devoir de morigéner tout le monde.
Les paroles les plus atroces contre le peuple révolté se font entendre ; les sentiments les plus sanguinaires s'affirment, les excitations à la répression implacable retentissent lorsque la Réforme triomphe. Les novateurs avaient fait appel aux classes opprimées; ils avaient revendiqué pour « tous les rachetés du Christ, la liberté des enfants de Dieu. » Ceux-ci prirent au sérieux ces propos
de rébellion; ils conclurent de l'égalité « devant le Père céleste » à l'égalité devant les puissances humaines ; ils formulèrent leurs revendications et marchèrent au combat pour les faire accepter. Luther écrivit alors qu'on devait les traiter comme « des chiens enragés. » Tuezles tous, disait-il, ils ont dix fois mérité la mort. On les tua par milliers. La révolte contre lautorité civile, déclarait l'insurgé contre l'autorité papale, est pis qu'un assassinat ; elle est l'incendie qui dévaste tout. Ceux qui la propagent doivent ètre« aubande Dieu etde l'Empire. » Devant la rébellion publique chacun de nous peut s'instituer juge et bourreau. Abattez les révoltés, étranglez-les, transpercez-les ; Sus aux paysans, attaquez-les avec toutes les armes, la hache, la fourche, le bâton! S'il y a parmi eux des innocents, Dieu saura bien les reconnaître et les protéger; s'il n'intervient pas en leur faveur c'est qu'ils sont criminels ; laissez l'arquebuse en faire justice, sinon ils redeviendront redoutables.
Calvin ne montre ni moins de servilité pour les princes, ni moins de haine et de cruauté pour les peuples. 11 écrivait au régent d'Angleterre, durant la minorité d'Edouard Vi, pour lui prêcher le massacre et l'extermination des « mutins » et des « superstitieux de Rome ». « A ce que j'entends, monseigneur, vous avez deux espèces de mutins qui se sont élevés contre le roi et l'Etat duroyaume:lesunssont gens fantastiquesqui, sous couleur de l'Evangile, voudraient mettre tout en confusion ; les autres sont gens obstinés aux superstitions de l'Antéchrist de Rome. Tous ensemble méritent bien d'être réprimés par le glaive qui vous est commis, vu qu'ils s'attaquent non seulement au roi, mais à Dieu qui l'a assis au siège royal, et vous a commis la protection tant de sa personne comme de sa majesté »
Commentant et illustrant par des exemples empruntés à la Bible ces exhortations à user du glaive, Calvin propose à son royal correspondant d'imiter le saint roi Josias que Dieu loua « pour avoir aboli et i-aclé tout ce qui ne sert qu'a nourrir superstition », et l'exhorte à ne pas ressembler aux rois qui, « ayant abattu les idolâtres, n'ont pas raclé tout entièrement », et « ont laissé debout chapelles et lieux de folles dévotions. »
Calvin, de même que Luther, place ces conseils de massacre sous l'autorité de la Bible. Racontant, dans une lettre à Farel, l'exécution à Genève de quelques-uns des opposants à la domination calviniste, et insistant sur ce détail que les exécutés, par suite de la maladresse de l'exécuteur, avaient enduré de longues souffrances, il conclut son récit par ces mots : « Je suis persuadé que ce n'est pas sans une volonté spéciale de Dieu que les condamnés ont subi, en dehors du verdict des juges, un long tourment sous la main du bourreau. »
Le culte religieux et la hiérarchie ecclésiastique furent simplifiés par le protestantisme, mais non pas la théologie. Au contraire. Tout le monde se crut inspiré de Dieu. Et pourquoi pas? En France, en Suisse, dans les Pays-Bas, en Allemagne surgirent les frères du Franc- Esprit, les prophètes qui opposèrent à la révélation écrite dans la Bible leurs révélations personnelles :
u Si Dieu, affirmait Thomas Mtintzer, un de leurs chefs, avait voulu instruire les hommes au moyen d'un livre, il aurait fait tomber la Bible du ciel. » Cette objection n'était ni sans intelligence, ni sans fondement; elle mettait les droits de l'individu, les élans de la parole intérieure, ainsi que s'exprimait Schwenkfeld, au-dessus de toutes les puissances ecclésiastiques, ou, plutôt, elle niait les autorités extérieures, bible, église, prêtre. Sur
quelles bases solides auraient-elles pu appuyer leurs prétentions? Sur « FEcriture-Sainte?... » mais il fallait en établir non seulement la sainteté intrinsèque, mais encore démontrer la sainteté des interprétations qu'on lui donnait.
Grâce à la théorie de la présence permanente de Dieu au milieu d'elle l'Église catholique avait triomphé des ambitions de l'individualisme. Elle était parvenue, malgré les hérésies toujours menaçantes, mais toujours vaincues jusqu'au seizième siècle, à une sorte d'unité. La misère de cette théorie était de n'être qu'un roman bien ordonné. Tant qu'on ne l'étudiait pas il avait apparence de vérité. Dès qu'on l'examinait tout s'effondrait.
La Réforme ayant fait table rase de l'auloiité extérieure se sentit débordée et se vit impuissante dès ses commencements. Son appel à la Bible était illusoire s'il s'agissait de créer une autorité s'imposant à tous.
Pour éviter le désordre intellectuel et la zizanie des dogmes, on se demanda s'il ne serait pas possible d'extraire du « livre sacré » quelques propositions essentielles qu'on réunirait en corps de doctrines et auxquelles il faudrait croire et se soumettre pour rester membre de l'Église, On transporterait aux « synodes «-, qui établiraient la profession de foi, l'autorité que s'étaient attribuée les papes et les conciles. Au service de cette récente autorité dogmatique on mettrait le pouvoir civil et les pénalités inscrites dans les vieilles lois contre les criminels d'idées et les coupables d'hétérodoxie. On condamna à la prison, à l'exil, au bûcher les audacieux qui se permettaient de nier, ou simplement de mettre en doute les affirmations de quelques théologiens nouveaux venus qui, eux-mêmes, pour leurs négations ou leurs doutes, auraient été emprisonnés, exilés ou mis
à mort s'ils étaient tombés au pouvoir des catholiques. Au lieu d'un fléau de persécution on eut à en subir plusieurs.
Cette intolérance n'était pas, comme on l'a trop dit, une nécessité de combat, le crime d'un moment, « l'erreur d'un siècle. » Elle fut de principe et de durée. Calvin, à Genève, dénonçait et flétrissait comme « animés de l'esprit de Satan » et « dégorgeant les pires blasphèmes » Castellion et ses amis qui défendaient la liberté d'examen et de conscience : « Ils ont conspiré une chose, écrivait-il, qu'on ne doit point punir les hérétiques! Et c'est afin d'avoir licence de dégorger tout ce que bon leur semblera. Car telles gens seraient contents qu'il n'y eût ni loi, ni bride au monde. Voilà pourquoi ils ont bâti ce beau livre : « De non comburendis hœreticis... » C'est bien le moins, cependant, que les Seigneurs auxquels Dieu a donné glaive et autorité ne permettent jj oint qu on blasphème en leur ville contre la foi en laquelle ils sont enseignés. »
Et Théodore de Bèze, qui posa comme un axiome que « la liberté de conscience est un dogme diabolique, libertas conscienliœ diabolicum dogma », Théodore de Bè7e écrivait :
« Le magistrat est le vicaire institué par Dieu lui-même pour donner à tous l'exemple du respect dû aux commandements divins, pour assurer la prédication du pur évangile et défendre l'Église contre ceux qui ne révent que ses bouleversements et sa ruine. Ce n'est pas en vain qu'il est armé du glaive. Il doit en user non seulement contre les perturbateurs de la paix publique, mais contre les novateurs téméraires qui corrompent la vraie religion et mettent en péril le salut des âmes. » Saint Paul n'a-t-il pas déclaré que le magistrat est le ministre de Dieu
chargé de châtier ceux qui font mal. De ces citations de saint Paul, Théodore de Bèze et Calvin, vingt ans avant la Saint-Barthélémy, tiraient cette conclusion : il faut anéantir les hérétiques. Et les hérétiques c'étaient les croyants latitudinaires, les catholiques, les philosophes qui s'écartaient des doctrines théologiques de Calvin et de Théodore de Bèze.
« Je sais, remarque Rousseau dans les Lettres écrites de la 7no7itagtie, que l'histoire de Genève, et celle en général de la Réforme, est pleine de faits qui montrent une inquisition très sévère, et que, de persécutés, les réformateurs devinrent bientôt persécuteurs. » Rousseau attribue « cette inconséquence » à « l'empire des passions sur la raison. » Ce n'esi pas tout à fait exact. L'esprit théologique entraîne fatalement après lui l'esprit de persécution. La vieille Église romaine aurait voulu monopoliser le droit à l'intolérance ; la Réforme le démocratisa ; Rousseau fera pire : il l'individualisera.
Didier-Rousseau le premier, parmi les ascendants de Jean-Jacques établis à Genève, avait lu dans les livres huguenots et entendu dans « les prêches» les affirmations d'intolérance de Calvin et de Théodore de Bèze ; il avait été témoin à Genève du brùlementde Michel Servet. Le fils de Didier-Rousseau, Jean Rousseau, maître tanneur de son métier, put voir de ses yeux, au dixseptième siècle, à Genève, les flammes d'un autre bûcher dressé contre un nouvel hérétique. De siècle en siècle des bourreaux barbouillés de théologie se transmettaient la torche homicide.
En 1G32, soixante-dix neuf ans après le supplice de Servet, Nicolas Antoine, ancien régent au collège de Genève, puis pasteur à Divonne, fut brûlé pour avoir émis des opinions hétérodoxes, « judaïques », regardées
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comme blasphématoires, par la « vénérable compagnie » des ministres genevois.
L'histoire de ce martyr est peu connue ; elle révèle des mœurs théologiques atroces et une effroyable mentalité. Ici il ne saurait être permis, même aux sectaires les plus décidés à nier l'évidence, d'alléguer l'excuse si souvent et si hypocritement présentée des « mœurs et de l'esprit du temps. » Nous sommes au dix-septième siècle, en 1632, dans une ville oîi le calvinisme règne, et règne seul depuis cent ans. On peut donc constater quelle action morale il a exercée sur les cœurs et les consciences. Presque tous les historiens ont passé sous silence la vie et la mort du supplicié Nicolas Antoine. Ne cherchez pas ce nom dans les encyclopédies à la mode. Vous ne le trouveriez pas. Nicolas-Antoine a été tué et brûlé, ses cendres ont été jetées au vent : qu'importe le reste?
Mais, si dispersée que soit la poussière des morts, il arrive un jour que les martyrs se dressent devant la postérité. On peut proscrire leurs statues, on ne met pas à néant leur souvenir (1).
Après avoir fait quelques études d'érudition et de théologie, Nicolas-Antoine entra, en qualité de régent, au collège de Genève, — dans ce collège que Castellion, persécuté lui aussi, avait illustré de son loyal esprit et de son encyclopédique savoir. Devenu pasteur, installé à Divonne, Nicolas Antoine s'attira des tracasseries par sa trop vive et trop indépendante intelligence. On l'accusa d'être arien, c'est à-dire de nier la Trinité et de ne pas croire « à la consubstantialité du "Verbe avec le Père! »
(1) Pour complaire aux calvinistes de Genève, le Conseil administratif de cette ville a refusé en 1908 un emplacement à la statue de Michel Servet. Cette proscrite a trouvé asile en France, à la frontière, à Annemasse (Haute-Savoie).
On lui reprochait aussi d'incliner vers le judaïsme et de préférer au trinitarisme de Calvin le monothéisme de Moïse et des prophètes juifs. Michel Servet avait été brûlé en 1553 pour avoir professé des opinions à peu près semblables ; mais on pouvait croire que le temps avait marché et, qu'à Genève, on ne brûlerait plus d'hérétiques.
En 1632, le protestantisme avait passé de l'état de religion persécutée en France à l'état de religion tolérée et protégée. Ledit de Nantes, publié par le gouvernement de Henri IV, en 1596, accordait aux réformés la liberté de conscience, l'exercice de leur culte et leur donnait, pour garantir les libertés octroyées, la possession de certaines places fortes. Aucun péril ne menaçait la Rome protestante. C'est en pleine sécurité, en pleine puissance qu'on allait rééditer la tragédie de Champel.
Nicolas-Antoine avait voyagé en Italie; il comptait parmi ses relations des rabbins et des disciples de Servet et de Socin. A Genève, où il s'était rendu, n'imaginant pas qu'on lui demanderait compte de ses amitiés, il fut arrêté, emprisonné, accusé de judaïser et de renier les doctrines chrétiennes. Pendant qu'on instruisait son procès, accumulant contre le malheureux les imprécations, les menaces, les procédés outrageants, Antoine fut en proie à des crises d'exaltation et de délire. On déclara qu'il était fou, et on reconnut dans sa folie « le doigt de Dieu », le châtiment divin.
Il semble, à parler humainement, qn'après une constatation pareille, il n'y avait qu'à libérer le misérable fou, sauf à le faire soigner dans une maison de santé.
Les théologiens calvinistes, les pasteurs de la « Vénérable Compagnie » de Genève pensèrent autrement. Ils déclarèrent que Nicolas Antoine s'étant rendu coupable
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de mauvaise et blasphématoire théologie, devait être retenu en prison quoique fou, jugé comme responsable de ses idées, quoique fou, et, l'ayant déclaré fou, ils le condamnèrent à être brûlé !
Le raisonnement que firent les ministres « du saint Evangile » qui votaient la condamnation à mort d'un prisonnier qu'ils déclaraient atteint d'aliénation mentale, procède de cette dialectique perverse et cruelle que Calvin avait si souvent mise en pratique et qui, depuis lui, était familière à la mentalité genevoise. Nous en retrouverons la trace dans les écrits de Rousseau :
« Il est évident, disaient les juges ecclésiastiques de Nicolas Antoine, que la folie de cet homme est une punition de Dieu; elle a commencé le 6 février dernier, mais depuis plusieurs années, lorsqu'il étudiait chez nous et voyageait en Italie, il était dans son bon sens et admettait son hérésie.
« Maintenant, si vous lui faites grâce, parce qu'il est fou, vous devez absoudre les adultères qui cèdent à la force de leur penchant, laisser en liberté les meurtriers qui sont emportés par la colère, épargner les voleurs pour qui le bien d'autrui a d'irrésistibles attraits.
« Pour ces raisons et vu les blasphèmes du dit Antoine qui sont mille fois pires que ceux d'Arien et de Servet, il faut le mettre à mort, et nous sommes sûrs d'être approuvés de toute la chrétienté, à l'exception des anabaptistes et des libertins (1). »
Nicolas Antoine, reconnu fou et condamné à mort « pour avoir été hérétique lorsqu'il était dans son bon sens », fut livré au bourreau...
On devine ce que dut être le spectacle de cet assassi-
(1) Histoire de VEr/lise de Genève, par M. le pasteur Gaberle, tome II, page 297.
26 • JEAN-JACOUES ROUSSEAU
nat! Dans cette tragédie le bourreau représenta l'humanité : il étrangla Nicolas Antoine avant de le jeter au fea\
Ainsi mourut, à Genève, citadelle du protestantisme, en 1632. Tannée même où Descartes écrivait le Traité du Monde et préparait le Discours de la méthode, où Corneille faisait représenter sa première tragédie, où le souverain huguenot Gustave-Adolphe, allié du cardinal de Richelieu, tombait sur un champ de bataille; ainsi mourut, en pleine eftlorescence de civilisation, de grandeurs littéraires, d'indépendance philosophique, un pauvre être coupable de croire à Funité de Dieu ! Après l'avoir, par la souffrance et la terreur, poussé à la folie, on le conduisit au bûcher 1 II avait fallu un siècle de "dogmatisme, de souveraineté calvinistes pour un tel résultat !
A Genève, avant d'être immatriculés, les écoliers devaient déclarer « qu'ils détestaient les erreurs renouvelées par Servet et ses complices (1). » Dans ce collège national, d'où l'enseignement réellement scientifique était proscrit, l'exécration théologique était obligatoire. Elle se transmettait dans les écoles, de génération en génération.
En pays protestant, personne n'était à l'abri de l'esprit d'intolérance. Cinq ans après le supplice de Nicolas-Antoine, le philosophe Descartes, alors en séjour en Hollande, était dénoncé comme athée par un professeur de théologie calviniste de l'université d'Utrecht. Ce professeur, nommé Gisbert Voët, eut assez d'influence sur les magistrats hollandais pour les amener « à citer Descartes, à son de cloche, afin qu'il eût à se justifier d'avoir nié l'existence de Dieu. » On raconta que le calvi-
(1) Histoire du Collège de Genève, publiée sous les auspices du déparlement de rinstruclion publique, page 52. Genève, 189C.
niste Gisbert Yoët, se croyant sûr du succès de sa délation, avait fait un marché avec le bourreau pour que celui-ci n'épargnât pas le bois dans le bûcher, ce qui permettrait de voir au loin la t]amme. L'ambassadeur de France intervint et ni Descartes, ni ses livres n'eurent le sort de Michel Servet et de Nicolas Antoine.
De la mort du tanneur Jean Rousseau à l'avènement de Jean-Jacques, trois générations de Rousseau se succèdent. Elles vécurent obscurément, avec des vicissitudes de gain et de perte, sans jamais descendre jusqu'à l'extrême misère, sans jamais monter jusqu'à la fortune. Les ascendants du « citoyen de Genève » étaient de petits bourgeois dans une petite ville, très orgueilleuse de s'entendre appeler « la Rome protestante. » Ils assistaient régulièrement aux « prêches » des ministres. Ils ne pouvaient se soustraire, sans encourir réprimandes ou pénalités, à cette obligation religieuse. Les prédicateurs s'appliquaient à exalter la vanité des citadins. Ils répétaient à leurs auditeurs qu'ils étaient « le sel de la terre et la lumière du monde ». Ils leur rappelaient qu'ils devaient ne jamais oublier qu'ils étaient, selon la parole de l'apôtre, « la nation sainte, le peuple élu, un peuple de prêtres et de rois », et se considérer comme investis du plus glorieux des privilèges.
Si l'ardeur sectaire s'avivait à ces prédications, l'humilité n'y gagnait guère et le culte « en esprit et en vérité » courait le risque de dégénérer en culte de vanité et de morgue.
Dans la ploutocratie théocratique qui s'intitulait république de Genève, la liberté sociale n'existait à aucun degré, ainsi que l'apprirent le grand-père maternel, le père et la mère de Jean-Jacques. Pour quelques peccadilles de galanteries, Jacques Bernard, grand-père mater-
nel de Tauleur du Conlrat social, futpoursuivi, contraint de payer amende et mis en prison, k quatre reprises il dut se mettre à genoux devant le Consistoire et, « devant le Conseil, confesser ses fautes et demander pardon. » La mère de Jean-Jacques, née Suzanne-Bernard, s'étant, alors qu'elle était jeune fille, déguisée en paysanne, pour assister à un spectacle forain, fut appelée devant le Consistoire afin de « recevoir remontrance. » Comme elle n'obéit pas immédiatement, on lui envoya un huissier : elle comparut devant les syndics qui la renvoyèrent aux pasteurs, qui la censurèrent âprement. Ces mêmes pasteurs admonestèrent un sieur Sarasin, coupable, étant marié, d'avoir rendu visite à la non encore mariée Suzanne Bernard, et admonestèrent également celle-ci pour avoir reçu cette visite!
De pareilles ingérences ecclésiastiques dans la vie privée des citoyens les obligeaient à la servilité dans la soumission ou à la ruse et à l'hypocrisie. Le vice s'abritait sous un masque d'austérité. On rencontre à ce sujet de curieuses révélations dans les Mémoii'es de Casanova. Quiconque n'échappait point par les faux semblants à l'inquisition protestante devait se résigner à d'humiliantes pénitences ou s'exiler. La mère de Rousseau se courba sous la tyrannie pastorale; le père de Rousseau y échappa en prenant la fuite et en abandonnant ses deux fils.
La cité « républicaine », gouvernée par une ploutocratie orthodoxe et bourgeoise, avait, au commencement du dix-huitième siècle, e.«sayé de s'affranchir du sectarisme étroit de Calvin. Sous l'influence du ministre protestant, Alphonse Turre.tin, qui, ayant beaucoup voyagé, ayant connu à Londres Saint-Evremond, Bayle en Hollande, Ninon de Lenclosà Paris, avait pu rapportera
Genève des idées semi-libérales, le calvinisme s'était légèrement détendu. Turrelin avait demandé que, sans renoncer aux dogmes, on insistât particulièrement sur la morale, et que, le moins possible, « on portât en chaire les questions qui sont controversées parmi les protestants; d'un côté parce qu'elles surpassent la portée du peuple, et de l'autre parce qu'elles ne contribuent en rien à avancer la sanctification des âmes. » Rousseau reprendra cette thèse, qu'il avait entendue soutenir, pendant sa jeunesse, par quelques prédicateurs turretinistes.
L'esprit exclusiviste des Genevois s'adoucit, mais si peu!... En 1738, on regarda comme un progrès important l'autorisation accordée aux luthériens d'élever, dans Genève, une église luthérienne! Luther admis à côté de Calvin! Quelle concession! Quel effort!...
Rousseau commence ainsi ses Confessions :
« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et qui n'aura point d'imitateur. Je veux montrera mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi.
« Moi seul. Je sens mon cœur, et je connois les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
« Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le Souverain Juge.
« Jejne suis montré tel que je fus; méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toimême, Être éternel. Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes con-
fessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. »
Ce début a paru emphatique et charlatanesque. Il est certain qu'il manque d'humilité et de goût. Rousseau ne brille point par ces qualités-là. On a prétendu qu'il se rattachait littérairement aux grands écrivains du siècle de Louis XIV. Auxquels? Ce n'est ni à Fénelon, si mesuré et d'une si parfaite distinction, ni à La Bruyère dont la phrase est courte, vive et scintillante, ni à Bossuet qui sait proportionner son style aux sujets qu'il traite et rester simple jusque dans la majesté de l'éloquence. « Rousseau, disait Buffon à Hérault de Séchelles qui le questionnait sur le style de Jean-Jacques, « a tous les défauts de la mauvaise éducation; il a l'interjection, l'exclamation en avant, l'apostrophe continuelle. » Il a aussi les travers de sa petite ville, les pesanteurs de la tradition huguenote à laquelle il appartient. Les Genevois (cette remarque est à la fois de Stendhal et d'Eugène Ritter) jouissent par l'orgueil. Vivant dans une localité étroite qui, aux siècles derniers surtout, était semblable à une prison, persuadés, depuis Calvin, que leur ville est la cité sainte, et qu'ils sont « les élus de Dieu et la lumière du monde », comment auraient-ils pu échapper à l'esprit d'infatuation? L'orgueil sectaire produit l'esprit pharisaïque et fait dire à ceux qui en sont pénétrés : « Je te remercie, ù Dieu, de n'être pas semblable aux autres hommes. »
L'apostrophe « au Souverain Juge, » au « Père éternel », à la « trompette du jugement dernier », était, d'ailleurs, un procédé de rhétorique familier aux prédicateurs protestants dont Jean-Jacques, jusqu'à Tàge de
seize ans, avait été l'auditeur obligé. Dans leur chaire les pasteurs se plaisaient à interpeller Dieu, aie mettre en cause. On a gardé souvenir du sermon oîi le célèbre prédicant Saurin fait comparaître !'« Eternel » devant son peuple qui l'accuse : — « Mon peuple, que t"ai-je fait?... » demande humblement Dieu aux huguenots persécutés. Ceux-ci lui répondent : « Que de choses tu nous as faites! Chemins de Sion, couverts de deuil, portes de Jérusalem désolées, sacrificateurs sanglotants, vierges dolentes, sanctuaires abaltus, déserts peuplés de fugitifs, membres de Jésus-Christ errants sur la face de l'univers, enfants arrachés à leurs pères, prisons remplies de confesseurs, galères regorgeantes de martyrs, sang de nos compatriotes répandu comme de l'eau, cadavres vénérables, puisque vous servîtes de témoins à la religion, mais jetés à la voirie et donnés aux hôtes des champs et aux oiseaux des cieux pour pâture; masures de nos temples, poudre, cendre, tristes restes des maisons consacrées à notre Dieu, feux, roues, gibets, supplices inouïs jusqu'à noire siècle, répondez et déposez contre l'Éternel. »
Rousseau n'a eu qu'a se souvenir de la rhétorique huguenote pour donner à ses écrits polémiques le ton passionné et oratoire qui fit leur succès. En France, oîi les sermonnaires protestants étaient inconnus, cette véhémence hautaine qui poussait la hardiesse jusqu'à défier Dieu et à l'accuser, parut une nouveauté et fut une puissance.
Mais il est trop évident que ce qui était emphase éloquente chez un prédicateur parlant au nom d'un peuple de proscrits, devenait arrogance burlesque de la part d'un individu, abusant du moi haïssable et avertissant, en prose bizarre, c* l'Être éternel » qu'il allait « dévoiler
son intérieur, d Qa'était-il cet iotérieui? En quoi « méprisable et vil », en quoi « bon, généreux et sublime? » Lorsqu'on se propose de montrer, « après que la trompette du jugement dernier » aura sonné, et « devant le Souverain Juge » qu'on fut « vil ou sublime », et que pas un « seul homme » n'a le droit de se reconnaître « meilleur qu'on ne l'a été », il faut un bien grand effort d'humilité pour dire le mal avec exactitude et le bien sans exagération.
Rousseau raconte, dans les premiers livres des Coh' fessions, les événements de son enfance avec plus de préoccupation de l'harmonie du style que du souci de la vérité, ou même de la vraisemblance.
Dans ce roman biographique, il se donne le rôle d'un enfant prodige, héros par l'imagination, cherchant à ressembler aux grands hommes de Plutarque ; ayant sans doute des défauts, « mais c'étaient les défauts de son âge », tandis que, dans ses qualités, il y avait de « l'unique » et de « l'extraordinaire ». Je crois, ajoutet-il, en racontant son séjour chez le pasteur Lambercier, « que jamais individu de notre espèce n'eut naturellement moins de vanité que moi. » Ce qui est incontestable c'est que pendant les années qu'il vécut chez ce ministre, son éducation fut essentiellement religieuse. Au commencement et à la fin de chaque repas il entendait prononcer des prières d'action de grâces, et, le soir, selon l'usage huguenot, il assistait au culte de famille.
A treize ans, il entre, comme petit clerc, chez un greffier. Celui-ci le juge « stupide », l'appelle un « âne », et le renvoie. Jean-Jacques est tout heureux d'être congédié : « L'espoir, dit-il, de gagner force écus par une voie ignoble, flattait peu mon humeur hautaine ». On le met en apprentissage chez un graveur. Le métier ne
31 JliAN-JACiJUES HOrSSEAF
lui déplaît point, mais le maître qui le lui enseigne est un méchant homme ; il rudoie et « roue de coups » son apprenti : « La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise et le vol. » 11 vole, en effet, pour le compte « d'un compagnon » des primeurs, des asperges qu'il va vendre ensuite au marché. Il apprend de bonne heure qu'il n'est pas si terrible de voler qu'il l'avait cru, et il « tire bientôt si bon parti de sa science du vol que rien de ce qu'il convoite n'était, à sa portée, en sûreté ». Son maître, témoin d'une de ces tentatives de vol, « l'étrille » d'importance, ce qui amène Uousseau à passer « de la sublimité de rhéro'isme à la bassesse d'un vaurien. » Ses dispositions à la misanthropie et à la rêverie s'accentuent; elles sont le produit « d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre qui, faute d'en trouver d'exi-tants qui lui ressemblent (?), est forcé de s'alimenter de fictions ».
Il a seize ans : il s'ennuie de l'habitation d'une ville où il a reçu plus de coups que de caresses, où sa mère est morte en le mettant au monde, d'où son père a été banni et où il a perdu toutes les délicatesses de la conscience et toutes les fiertés de l'esprit, et.il prend le parti de fuir la cité que, déjà, avait dû quitter son père.
A ce moment commence pour lui une vie de vagabondage et de mendicité. Pendant les premiers jours de sa fuite, il subsiste du paiiï que lui donnent les paysans de la Savoie, dont il vante la bonté. « Ils m'accueillaient, me logeaient, me nourrissaient trop bonnement pour en avoir le mérite (?) Cela ne pouvait pas s'appeler faire l'aumône; ils n'y meltaient [)as assez l'air de supériorité ».
.IEA.\ JACQUES ROUSSEAU ET LA SAVOIE 3o
Il arrive à Gouffignon, en Savoie et se rend, chez le curé de ce village, M. de Pontverre, un descendant des gentilshommes célèbres par l'inimitié qu'ils avaient pour Genève. Le vagabond n'ignorait pas ce détail : il le note lui-même. Genevois, issu d'une famille de réfugiés huguenots, neveu d'un pasteur, accueilli, élevé chez un autre pasteur, il n'hésite pas à quémander des secours chez un ennemi de son pays et de son culte et à lui demander des directions. Cette entrée dans la vie errante débute par un double reniement.
Le souvenir de ses premiers rapports avec le clergé savoisien lui inspire, lorsqu'il arrange ses Confessions, des réflexions badines et cyniques : « J'étais curieux, écrit-il, de voir comment étaient faits les descendants des gentilshommes de la Cuiller (ainsi nommés parce qu'ils portaient sur eux une cuiller avec laquelle ils se vantaient de manger un jour les Genevois); j'allai donc voir M. de Ponlverre. Il me reçut bien, me parla de l'hérésie de Genève, de l'autorité de la Sainte Église et me donna à dîner. Je trouvai peu de choses [à répondre à des arguments qui finissaient ainsi, et je jugeai que des curés chez qui l'on dînait si bien valaient tout au moins nos minisires. J étais certainement plus savant que M. de Pontverre, tout gentilhomme qu'il était; mais j'étais trop bon convive pour être si bon théologien ; et son vin de Frangi, qui me parut excellent, argumentait si victorieusement pour lui, que j'aurais rougi de fermer la bouche à un si bon hôte. Je cédai donc, ou, du moins, je ne résistai pas en face ».
Rousseau écrivait ces lignes, qu'il jugeait vraisemblablement spirituelles, alors qu'il était aux approches de la vieillesse. Il leur donnait pour conclusion (suivant sa constante méthode de transformer ses vilenies en
36 lEAN-JACQUES ROUSSEAU
actions louables), sa propre apologie : « A voir les ménagements dont j'usais, on m'aurait cru faux. On se fût trompé. Je n'étais qu'honnête. Cela est certain ».
L'honnête Rousseau accepta donc la proposition que lui fit M. de Pontverre de se rendre à Annecy auprès d'une dame de Warens, nouvelle convertie qui recevait du roi de Sardaigne une pension de deux mille francs sur laquelle elle devait prélever quelque argent « pour la canaille qui venait vendre sa foi. » Ces derniers mots sont de Jean-Jacques Rousseau lui-même.
La première rencontre de Rousseau et de Mme de Warens fut « un événement. » Cette époque de ma vie « a décidé de mon caractère : je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J'étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille ; j'avais un joli pied, une jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé >^.
Afin d'ajouter au charme de sa personne, Rousseau, qui tient à plaire à la convertisseuse, avait « fait une belle lettre en style d'orateur oîi, dit-il, cousant des phrases de livre avec des locutions d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter la bienveillance de Mme de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point Mme de Warens; on me dit qu'elle venait de sortir pour aller à l'église. C'était le jour des Rameaux de l'année 1728. Je cours pour la suivre, je la vois, je l'atteins, je lui parle... ».
Rousseau ému suspend son récit. Avant de le reprendre il s'abandonne à cet accès de lyrisme ; « Je dois me sou-
venir du lieu ; je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers. Que nepuis-je entourer d'une balustre d'or cette heureuse place! que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux I »
Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Que se cache-t-il sous l'oripeau de ces phrases? De quel salut s'agit-il? Un jeune huguenot qui aspire à devenir un des salariés de l'apostasie se présente avec la recommandation d'un curé, anti-genevois, chez une renégate chargée de distribuer un peu d'argent « à la canaille venue pour vendre sa foi », et le « lieu » où se fait cette rencontre, — qui est la préface d'un honteux marché, — doit devenir, puisqu'il s'agit de Rousseau reniant son pays, sa famille et sa religion, pour quelques deniers, une « place » sacrée dont les hommes ne « devraient s'approcher qu'à genoux ! »
Ayant reçu de Mme de Warens, qui le tenait de l'évèque, « un petit viatique », le Genevois part pour Turin où il entre « à l'hospice des catéchumènes alin d'être instruit dans la religion pour laquelle on lui vendait sa subsistance. Il y séjourne deux mois, a ce qu'il assure, discutant, disputant avec ses convertisseurs.
La compagnie qui l'entoure est misérable ; c'est bien « la canaille qui vient vendre sa foi. »
« Dans cette salle d'assemblée étoient quatre ou cinq afTreux bandits, mes camarades d'instruction, et qui sembloient plutôt des archers du diable que des aspirants à se faire enfants de Dieu. Deux de ces coquins étoient des esclavons, qui se disoient juifs et Maures, et qui, comme ils me l'avouèrent, passaient leur vie à courir l'Espagne et l'Italie, embrassant le christianisme
et se faisant baptiser partout oiî le produit en valoit la peine. On ouvrit une autre porte de fer qui partageait en deux un grand balcon régnant sur la cour. Par cette porte entrèrent nos sœurs les catéchumènes, qui comme moi s'alloient régénérer, non par le baptême, mais par une solennelle abjuration. C'étaient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur.
« La petite communauté fut assemblée en l'honneur du nouveau venu. On nous fît une courte exhortation; à moi, pour m'engager à répondre à la grâce que Dieu me faisoit; aux autres, pour les inviter à m'accorder leurs prières et à m'édifier par leurs exemples. Après quoi, nos vierges étant rentrées dans leur clôture, j'eus le temps de m'étonner tout à mon aise de celle où je me trouvois.
« Le lendemain matin on nous assembla de nouveau pour l'instruction ; et ce fut alors que je commençai à réfléchir pour la première fois sur le pas que j'allois faire et sur les démarches qui m'y avaient entraîné.
« Le bon dîner de M. de Pontverre avoit produit un grand effet. Ainsi je m'étois aisément étourdi sur tout cela. N'envisageant le papisme que par ses liaisons avec les amusements et la gourmandise, je m'étois apprivoisé sans peine avec l'idée d'y vivre ; mais celle d'y entrer solennellement ne s'étoit présentée à moi qu'en fuyant et dans un avenir éloigné. Dans ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change : je vis avec l'horreur la plus vive l'espèce d'engagement que j'avois pris et sa suite inévitable. Les futurs néophytes que j'avois autour de moi n'étoient pas propres à soutenir mon courage par leur exemple, et je ne pus me dissimuler que la sainte œuvre que j'allois faire n'étoit au fond que l'action d'un bandit. »
JEAN Jacques iîousseau et la savoie 39
Rousseau a écrit là non l'histoire mais le roman de sa conversion. L'acte de son abjuration est, en effet, ainsi rédigé : « Jean Jacques Rousseau, calviniste, entré à riiospice à Tàge de seize ans, le 12 avril 1728, abjura les ■ erreurs de la secte le 21, et, le 23 du même mois, lui fut administré le baptême, ayant pour parrain le sieur André Ferrero et pour marraine Christine Rovea. » Rousseau n'est donc pas resté deux mois à controverser dans la maison des catéchumènes. Pourquoi celte erreur ou ce mensonge? A-t- il menti par vanité pour ne point donner sa conversion comme trop rapide? (1)
Cette conversion lui rapporta vingt francs, en petite monnaie, produits d'une quête. Il les prit, on le mit à la porte « et tout disparut. »
Lesté des vingt francs de son apostasie, Rousseau se promèoe, « sans remords et sans inquiétude », dans les rues de Turin. Il estime que, tout bieu considéré, il a fait une bonne affaire. « Loin de me livrer au découragement, je ne fis que changer d'espérance et 1 amourpropre n'y perdit rien. » Oîi l'amour propre va t-il se nicher? « Jamais, je ne me sentis tant de confiance et de sérénité. Je croyais déjà ma fortune fnite et je trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'à moi-même. »
Singulière logique : tout à l'heure il qualifie d'action de bandit son apostasie payée ; à présent qu'il en tient le prix, il est confiant, serein et fier ! Il ne doit qu à luimême sa fortune !
Cette conversion, d'ailleurs, ne fut pas l'erreur d'un moment, une de ces erreurs qu'on rétracte quelques jours après les avoir commises. Rousseau converti au catholicisme en 1728 est resté catliolique officiellement
(1, Gabeukl, lious-'<eaii et les Genevois, u7.
jusqu'en 175:2, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans. Et durant ces nombreuses années il est demeuré catholique pratiquant, allant à la messe, fréquentant, les curés, se plaisant dans leur compagnie, passant deux mois au grand séminaire d'Annecy en l'intention de devenir prêtre; insérant, à l'heure d'une maladie qu'il croyait grave, des formules de piété catholique dans son testament, faisant des legs à des capucins et des moines, attestant par écrit l'authenticité d'un miracle accompli par l'évêque de Bernex, adressant « un mémoire à son excellence Mgr le gouverneur de Savoie » pour demander une pension en qualité de transfuge du protestantisme et de converti au culte romain.
A Turin le fuyard genevois commence une nouvelle carrière : — une carrière de laquais. Il est admis en cette qualité chez la comtesse de Vercellis, et s'y conduit de telle sorte que la comtesse qui, à sa mort, avait légué un an de leurs gages à chacun de ses domestiques, exclut Rousseau de cette aubaine. Il allègue, pour expliquer ce mécompte, que ses compagnons de domesticité, préoccupés de s'insinuer dans les bonnes grâces de madame de Vercellis, avaient conquis sa bienveillance, tandis que lui se tenait à l'écart. Au nombre de ces domestiques se trouvait « une fille aimable, honnête, estimable », une jeune Mauriennoise, nommée Marion, dont la comtesse avait fait sa cuisinière. Rousseau, naturellement, l'aima, et c'est parce qu'il l'aima qu'il la calomnia d'une manière atroce, l'accusant d'un vol dont il était lui-même coupable ! Rien ne fait mieux connaître l'astuce de la rhétorique de Rousseau que la façon dont il raconte ce méfait. Après avoir dit que tout ce qui appartenait à la succession de madame de Vercellis avait été honnêtement rapporté, il ajoute : « La seule demoiselle Pontal
perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée, ce ruban seul me tenta; je le volai, et comme je ne le cachai guère, on me le trouva bient'H. On voulut savoir oîi je l'avais pris. Je me troublai, je balbutiai, et, enfin, je dis, en rougissant, que c'est Marion qui me Ta donné. »
Cette dénonciation émeut singulièrement toute la succession Vercellis. On juge qu'il importe de vérifier lequel était le fripon de Marion ou de Rousseau. On fait venir Marion. Ici il faut citer le récit de Jean-Jacques :
« L'assemblée était nombreuse ; le comte de La Roque (neveu et héritier de madame dé Vercellis) y était. Marion arrive. On lui montre le ruban ; je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi-même, à ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : Ah! Rousseau, je vous croyois un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse ; mais je ne voudrois pas être à votre place. Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que de fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne sembloit pas naturel de supposer d'un côté une audace aussi diabolique, et de l'autre une aussi angélique douceur. On ne parut pas se décider absolument; mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas oîi Ton était.
-i^ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
on ne se donna pas la peine d'approfondir la chose ; et le comle de La Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de prédire que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent. Sa prédiction n'a pas été vaine ; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir. »
L'aveu du crime est formel et le repentir mis en relief. Mais on ne connaîtrait pas la psychologie de Rousseau si on s'imaginait qu'il ne va pas chercher par des artifices de langage et des hypocrisies de dialectique à tourner en éloge sa mauvaise action. 11 écrit : « ... L'on ne trouvera sûrement pas que j'aie pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirois pas le but de ce livre, si je n'exposois en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment; et lorsque je chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle étoit présente à ma pensée ; je m'excusai sur le premier objet qui s'oflfrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulois faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention étoit de le lui donner. »
Et, cela étant écrit, Rousseau s'apitoie sur lui-même et fait l'apologie de sa vie de droiture et d'honneur :
« Si c'est un crime qui puisse être expié, comme jose le croire, il doit l'être par tant de malheurs dont la fin de ma vie est accablée, par quarante ans de droiture et d'honneur dans des occasions difficiles ; et la pauvre Marion trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande qu'ait été mon offense envers elle, je crains peu d'en emporter la coulpe avec moi. »
Sur le fond du récit et la vraisemblance des détails de nombreuses objections ont été produites. La biographie
Michaud fail ressortir qu'il est peu admissible que, pour le détournement d'un « petit ruban, déjà vieux », on ait convoqué une assemblée solennelle. Il aurait été question d'argent volé.
Rousseau assure que le désir de se soulager par l'aveu de ce larcin a beaucoup contribué à la résolution qu'il a a prise décrire ses Confessions ; et, dans un premier manuscrit des Confessions, il va jusqu'à dire qu'il considère « la calomnie de David Hume sur son compte, trente ans après, comme le châtiment direct du mensonge qu'il tlt lui-même contre la pauvre Marion. »
Pourquoi alors écrire, comme le fait Rousseau, a qu'il craint peu de porter la coulpe » de cette action vilaine? Quant à l'accusation contre Hume elle est du domaine de la démence.
Ce dernier mot revient sans cesse à la pensée lorsqu'on examine ce livre des Confessions que l'auteur se proposait de présenter « au souverain juge ». L'Être éternel aurait pu y lire ce récit des exploits accomplis par Jean-Jacques au lendemain de la mort de madame de Vercellis et de la navrante aventure de I^larion :
« Mon agitation crût au point que, ne pouvant contenter mes désirs, je les attisais par les plus extravagantes manœuvres, y allais chercher des allées sombres, des réduits cachés oîi je pusse m'exposer de loin aux personnes du sexe dans l'état où j'aurais voulu être auprès d'elles. Ce qu'elles voyaient n'était pas l'objet obscène, je n'y songeais même pas ; c'était l'objet ridicule (?) Le sot plaisir que j'avais de l'étaler à leurs yeux ne se peut décrire. 11 n'y avait de là plus qu'un pas à faire pour sentir le traitement désiré, et je ne doute pas que quelque résolue ne m'en eût, en passant, donné l'amusement, si j'eusse eu l'audace d'attendre.
« Cette folie eut une catastrophe à peu près aussi comique, mais moins plaisante pour moi.
« Un jour, j'allai m'établir au fond d'une cour, dans laquelle étoit un puits où les filles de la maison venoient souvent chercher de l'eau. Dans ce fond il y avoit une petite descente qui menoit à des caves par plusieurs communications. Je sondai dans l'obscurité ces allées souterraines, et, les trouvant longues et obscures, je jugeai qu'elles ne finissoient point, et que, si j'étois vu et surpris, j'y trouverois un refuge assuré. Dans cette confiance, j'ofFrois aux filles qui venoient au puits un spectacle plus risible que séducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir ; d'autres se mirent à rire ; d'autres se crurent insultées et firent du bruit. Je me sauvai dans ma retraite : j'y fus suivi. En un moment, je fus atteint et saisi par un grand homme portant une grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escorté de quatre ou cinq vieilles femmes armées chacune d'un manche à balai.
« L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda rudement ce que je faisois là. On conçoit que ma réponse n'étoit pas prête. Je me remis cependant ; et, m'évertuant dans ce moment critique, je tirai de ma tête un expédient romanesque qui me réussit. Je lui dis, d'un ton suppliant, d'avoir pitié de mon âge et de mon état ; que j'étois un jeune étranger de grande naissance, dont le cerveau s'étoit dérangé; que je m'étais échappé de la maison paternelle parce qu'on vouloit m'enfermer ; que j'étois perdu s'il me faisoit connaître ; mais que, s'il vouloit bien me laisser aller, je pourrois peut-être un jour reconnoître cette grâce. Contre toute attente, mon discours et mon air firent effet : l'homme terrible en fut touché ; et, après une réprimande assez courte, il me
laissa doucement aller sans me questionner davantage. »
Grâce aux bons offices du comte de La Roque, Jean- Jacques entra, en qualité de laquais, chez la marquise de Breil. Il s'éprit de la fille de la marquise, et, tout « en restant à sa place », tout en « bornant son ambition au plaisir de la servir à table », il « cherchait dans ses yeux ce qu'elle allait demander, il épiait le moment de changer son assiette. » Il eut, une fois, le bonheur d'attirer sur lui l'attention de la jeune fille.
« On donnoit ce jour-là un grand diner. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar : Tel fiert qui ne tue pas. Comme les Piémontois ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la langue françoise, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne falloit point de t.
« Le vieux comte de Gouvon alloit répondre ; mais ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriois sans oser rien dire : il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fût de trop; que fiert étoit un vieux mot françois qui ne venoit pas du mot férus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse ; qu'ainsi la devise ne me paroissoit pas dire, tel menace, mais tel frappe qui ne tue pas.
« Tout le monde me regardoit et se regardoit sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de Mlle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valoit tout au moins le premier; puis tournant les yeux vers son grand-papa, elle sembloit attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devoit, et qu'il me donna, en effet, si pleine et entière, et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce
moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune. »
Qua voulu dire Rousseau en parlant de « mérite avili?... » Il n'était alors qu'un transfuge de Genève, un apprenti échappé aux coups d'un brutal et venu en Savoie se convertir à prix d'argent Sans métier, sans autre savoir que quelques bribes de latin, des souvenirs de sermons et des réminiscences de lectures incohérentes, à quoi pouvait-il prétendre? Etre laquais, servir à table était à peu près tout ce qui était à sa portée, afin de gagner le pain quotidien, et cet emploi, honnêtement rempli, n'avait rien d'avilissant. Jusqu'alors la fortune ne Tavait pas outragé et il n'avait droit à aucune « vengeance. »
A étudier avec exactitude l'existence de Rousseau après sa fuite de Genève, on est amené à conclure que, — les circonstances étant données, — la destinée lui a été plutôt favorable. 'Vagabond en pays étranger, échappé de la maison des nouveaux convertis, il trouve partout les portes ouvertes, et des moyens d'existence qui sont au niveau de ses capacités présentes. Appelé comme domestique auprès de l'abbé de Gouvon, fils du comte de Gouvon, il est traité avec « grande douceur », prend part aux leçons de latin et d'italien qu'on donne au jeune abbé, complète ainsi son instruction à peine ébauchée à Genève. « Tout allait à merveille, reconnait-il lui-même. J'avais obtenu, presque arraché l'estime de tout le monde : les épreuves étaient finies et l'on me regardait dans la maison comme un jeune homme de la plus haute espérance, qui n'était pas à sa place et qu'on s'attendait d'y voir arriver. » Seulement, il s'ingénie à tromper cette
JE.Cv-JACQLES liOUSSliAU ET LA SAVOIE 1/
espérance, fausse compagnie à sa bonne étoile, et quitte l'abbé de Gouvon, pour aller avec un drôle nommé Bâche, exercer sur les grands chemins, et dans les cabarets, le métier de montreur d'instruments de physique amusante. La profession de bateleur n'ayant pas produit les résultats qu'il en attendait, il songe, en arrivant à Annecy, à exploiter la bonté de Mme de Warens : et le voilà écornifleur. Il le sera pendant presque toute sa vie, acceptant chez les grands seigneurs, chez les grands financiers, et tout en affichant des sentiments d'indépendance plébéienne, tantôt le gîte et le couvert, tantôt le gîte seulement. En pleine force de jeunesse, il ira vivre chez la pensionnée d un clergé convertisseur, et toujours il célébrera sa fierté, et, sans cesse, rendra témoignage à sa « vertu ».
« Me voilà donc, écrit-il, installé chez Mme de Warens. » Il y vécut dix ans, presque toujours aux crochets de la dame, logé, nourri, et quand il eut vingt et deux ans, acceptant, sur invitation de son hôtesse, d'entrer dans le lit oîi déjà elle recevait un jardinier du nom de Caude Anet. Dans ses transports erotiques, il appelait « maman » son hébergeuse. Mme de Warens partageait ses faveurs avec une infidélité égale et un calme souriant, entre Claude, « homme respectable ». et le huguenot d"avant-hier, à qui qui elle avait ouvert les portes de la Sainte Église. « Combien de fois, nous révèle Jean-Jac ques, elle attendrit nos cœurs (les cœurs de ses deux compagnons de lit) et nous fit embrasser avec larmes, en nous disant que nous étions nécessaires tous deux au bonheur de sa vie. » Il appartenait à Rousseau, que certains de ses apologistes ont présenté comme le rénovateur de la morale et du sentiment religieux au dix-huitième siècle, d'introduire la note comique dans la vilenie
et l'inceste. Ainsi, continue-t-il, « s'établit entre nous trois une société sans autre exemple, peut-être, sur la terre. Tous nos vœux, nos soins, nos cœurs étaient en commun ; rien n'en passait au-delà de ce petit cercle. L'habi tude de vivre ensemble, et d'y vivre exclusivement, devint si grande que si, dans nos repas, un des trois manquait, ou qu'il vint un quatrième, tout était dérangé, et, malgré nos liaisons particulières (?), les tête-à-tête nous étaient moins doux que la réunion. »
En ce qui regarde la promiscuité dans l'amour et la possession, Rousseau professait des idées qu'on peut appeler singulières et qu'il nommait, lui, vertueuses. « Nous vivions, dit-il, en parlant du ménage à « trois », dans une union qui nous rendait tous heureux. Une des preuves de l'excellence du caractère de cette aimable femme (Mme de Warens) est que tous ceux qui l'aimaient s'aimaient entre eux. Que ceux qui me lisent suspendent un moment leur lecture à cet éloge, et s'ils trouvent, en y pensant, quelque autre femme dont ils puissent dire la même chose, qu'ils s'attachent à elle pour le repos de leur vie, fût-elle, au reste, la dernière des catins. »
Le concubinage, en partie double ou triple, charmait Rousseau. Il en savourait, par le souvenir, les jouissances, l'originale douceur et la bienfaisante quiétude. Il s'est fait un devoir d'en détailler les délices, sans s'inquiéler de la réputation qu'il allait faire à sa bienfaitrice.
Rousseau aurait voulu que cette existence chez une « dame » à qui le roi et les plus grands seigneurs de la cour » témoignaient la plus parfaite déférence, qui était « aimable par mille endroits et respectable par mille vertus, joint à ce qu'elle n'était ni d'un rang, ni d'un passé à mépriser », n'eut jamais de terme. Il ne daignait
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pas se souvenir que Mme de Warens tirait toutes ses ressources de la caisse des conversions instituée par le clergé catholique, qu'elle était déjà couverte de dettes et que l'entretien d'un homme était, pour l'entreteneuse, une lourde cliarge. Dans une lettre ignorée delà plupart des biographes de Rousseau, ou passée par eux volontairement sous silence, Jean-Jacques écrit à son père et le supplie d'intervenir auprès de sa protectrice, afin que celle-ci lui permette de « passer le reste de ses jours auprès d'elle » :
« Vous n'ignorez pas, mon cher père., les obligations infinies que j'ai à Mme de Varens : c'est sa charité qui m'a tiré plusieurs fois de la misère, et qui s'est constamment attachée depuis huit ans à pourvoir à tous mes besoins, et même bien au-delà du nécessaire. La bonté qu'elle a eue de me retirer dans sa maison, de me fournir des livres, de me payer des maîtres, et par- dessus tout des excellentes instructions et son exemple édifiant (I) m'ont procuré les moyens d'une heureuse éducation, et de tourner au bien mes mœurs encore indécises...
« J'ai donc dessein de supplier Mme de Varens de vouloir bien agréer que je passe le reste de mes jours auprès d'elle, et que je lui rende jusqu'à la fin de ma vie tous les services qui seront en mon pouvoir...
« J'ai lieu d'espérer, mon cher père, que vous approuverez ma résolution, et que vous la seconderez de tout votre pouvoir : parla toutes difficultés sont levées; l'établissement est tout fait ; et assurément le plus solide et le plus heureux qui puisse être au monde puisqu'outre les avantages qui en résultent en ma faveur, il est fondé, de part et d'autre , sur la bonté du cœur et sur la vertu (! ) .
« Voilà, mon cher père, l'exposition de mes vues : je vous supplie très humblement d'y donner votre appro-
balion, d'écrire à Mme de Varens, et de vous employer auprès d'elle pour le faire réussir. J'ai lieu d'espérer que vos démarches ne seront pas infructueuses et qu'elles tourneront à notre commune satisfaction. »
Jean-Jacques, dans ses Con/essions, accuse à plusieurs reprises son père d'avoir « par négligence » laissé se perdre deux enfants, un fils aîné et lui-même. En ce qui le concerne l'accusation ne semble pas justifiée. Volontairement Jean-Jacques a fui Genève ; volontairement et connaissant les démarches et les «Jarmes » de son père, il a refusé de venir auprès de lui. Les motifs auxquels il attribue « l'attiédissement » de l'affection paternelle '> sont d'une nature assez basse : « Mon père vieillissait et n'avait aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devait appartenir à mon père durant notre éloignement. Cette idée ne s'offrait pas à lui directement; mais elle agissait sourdement sans qu'il s'en aperçût luimême et ralentissait quelque fois son zèle qu'il eut poussé plus loin sans cela. Voilà, je crois, pourquoi venu d'abord à Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas jusqu'à Chambéry, oîi il était moralement sûr de m'atteittdre. »
Après une fugue à Annecy, à Fribourg, à Lausanne, où, sous le nom de Voussore, il se mêle d'enseigner la musique sans la savoir, et donne un concert qui lui attire des huées; après avoir connu à Neuchàtel quelques semaines de détresse et quêté à Berne et à Soleure, en compagnie d'un archimandrite, pour le rétablissement du Saint-Sépulcre, après une courte apparition à Paris, Rousseau revient chez Mme de Varens et va habiter les Cliarmettes. Il se déclare au comble de ses vœux :
•A Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici vien-
ncntles paisibles mais rapides moments qui m'ont donné le droit de dire que j'ai vécu. Moments précieux et si regrettés! ah! recommencez pour moi votre aimable cours, coulez plus lentement dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement dans votre fugitive succession Je me levois avec le soleil, et j'étois heureux , je voyois maman, et j'étois heureux ; je la quittois, et j'étois heureux ; je parcourois les bois, les coteaux, j'errois dans les vallons, je lisois, j'étais oisif; je travaillois au jardin, je cueillois les fruits, j'aidois au ménage, et le bonheur me suivoit partout : il n'étoit dans aucune chose assignable, il étoit en moi-même, il ne pouvoit me quitter un seul instant. »
11 apparaît cependant, lorsqu'on ne se laisse pas suggestionner par la rhétorique des Confessions, que ce qu'on a appelé le délicieux roman des Charmettes, que cet épisode « incomparablede bonheur et de tendresse », est, en somme, assez malpropre et répugnant. Les amours de cette aventurière d'origine vaudoise qui fait commerce de conversions et sollicite, à trente-quatre ans, les caresses de ce Genevois en rupture de patrie et de culte, ont un fâcheux relent de prostitution et d'inceste. Rousseau a beau s'écrier, avec son ordinaire emphase : « J'étais transporté le premier jour que nous couchâmes aux Charmettes. 0 maman, dis-je à cel^e chère amie, en 1 embrassant et l'inondant de larmes d'attendrissement et de joie, ce séjour est celui du bonheur et de l'innocence 4) ; ce mot « innocence >>, si malencontreusement prononcé, fait naître chez le lecteur des réflexions plutôt fâcheuses.
Lorsqu'un homme a exercé sur ses contemporains une influence considérable, il se crée autour de lui une atmosphère de légendes et de mensonges qui déforme la vérité.
Personne autant que Rousseau n'a bénéficié de cette habituelle déformation à laquelle il a volontairement contribué en composant, sous prétexte de confessions, le plus tendancieux, le plus malsain, le plus trompeur des livres.
Rousseau s'est plu dans ses Mémoires, à raconter ses souvenirs d'amoureux. Il en est deux qui sont souvent cités : la déclaration par gestes à Mme Basile; la rencontre avec les demoiselles Galley et Grafïenried, le dîner qui s'ensuivit et la cueillette des cerises :
« Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table et leur liùte entre elles deux sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner 1 Quel souvenir plein de charmes !
« Après le dîner nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nousrestoitdu déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crème et des gâteaux qu'elles avoient apportés; et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetois des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une fois Mlle Galley, avançant son tablier et reculant la tête, se présentoit si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein : et de rire. Je me disais en moi-même : Que mes lèvres ne sont-elles des cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur! »
De telles pages sont rares dans les Confessions, où l'auteur s'attarde à d'inutiles et honteux détails, comme s'il prenaitplaisir à des impudences d'érotomane, comme s'il se faisait gloire de certains avilissements.
On aime mieux dire du mal de soi que n'en rien dire,
.lEAN-JACQCES ROUSSEAU ET LA SAVOIE Od
a écrit La Rochefoucauld. Cette maxime du plus pénétrant des moralistes français s'appliq-ue à Jean-Jacques. Sous prétexte de sincérité il étale son personnage qu'il aime jusque dans ses vices ; mais il fait pis : ayant vécu, pendant des années, sous le toit de Mme de Warens, recevant d'elle tous les services, toutes les faveurs qu'une femme peut accorder à un homme, il la déshonore devant la postérité en révélant, en détaillant les égarements de sa vie. Le récit de ses ignominies privées ne lui suffit pas; il a besoin de faire connaître celles de la charitable créature à qu'il doit tout. Quelle impudeur dans la façon dont il parle d'elle et de lui : « Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien, et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n'était pas pour en changer la nature, mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m'enivrer du charme d'avoir une maman jeune et jolie qu'il m'était délicieux de caresser. » Avec le même cynisme il nous détaille les amusements auxquels il se plaisait avant de devenir tout à fait l'amant de sa bienfaitrice : « J'appris ce dangereux supplément qui trompe la nature et sauve aux jeunes gens de mon humeur beaucoup de désordres aux dépens de leur santé, de leur vigueur et, quelquefois, de leur vie. Ce vice que la honte et la timidité trouvent commode a, de plus, un grand attrait pour les imaginations vives, c'est de disposer, pour ainsi dire, à leur gré, de tout le sexe et de faire servir à leurs plaisirs la beauté qui les tente sans avoir besoin d'un aveu. » Il se découvre onaniste par attrait d'imagination et supériorité d'artiste! Et, pour exprimer ces vilenies, il travaille et tourmente son style. Comment qualifier les pages où Jean-Jacques prétend que Mme de Waren^ se livra sur lui à une sorte de viol,
à un abus d'autorité pour l'obliger à venir dans ses bras? « Maman vit que pour m'arracher au péril de ma jeunesse, il était temps de me traiter en homme, et c'est ce qu'elle fit de la façon la plus singulière dont jamais femme se soit avisée en pareille occasion. Je lui trouvais Tair plus grave et le propos plus moral qu'à son ordinaire. » Rousseau surpris demande à « maman «l'explication de ce changement d'attitude et de ce ton plus moral qu'à l'ordinaire : « Elle me proposa une promenade au petit jardin pour le lendemain : nous y fûmes dès le matin. Elle avait pris ses mesures pour qu'on nous laissât seuls toute la journée : elle l'employa à me préparer aux bontés qu'elle voulait avoir pour moi... » Enfin elle s'explique nettement, mais en faisant ses conditions ! « Sitôt que j'en vis le prix, je ne les écoutai pas même et je consentis à tout. » Elle lui donne huit jours pour refléchir. « Je l'assurai faussement » affirme, Jean- Jacques, que ces huit jours n'étaient pas nécessaires, « car je fus très aise de les avoir tant la nouveauté de ces idées m'avait frappé et tant je sentais un bouleversement dans les miennes qui me demandait du temps pour les arranger. On croira que ces huit jours me durèrent huit siècles : tout au contraire, j'aurais voulu qu'ils les eussent dures... Â force de l'appeler maman, à force d'user avec elle de la familiarité d'un fils, je m'étais habitué à me regarder comme tel. »
Le jour redouté arrive : « Fus-je heureux? Non, je goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. J'étais comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la pressant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes larmes. Pour elle, elle n'était ni triste, ni vive; elle était caressante et tranquille. »
Les nouvelles convictions religieuses de Rousseau et l'influence de sa « maman » ne rendirent pas sa conscience plus délicate, son cœur plus altruiste et plus secourable aux malheureux. Il nous fait savoir, en effet, que, pendant un voyage à Lyon, en compagnie d'un musicien de ses amis, celui-ci ayant été subitement en proie à une attaque d'épilepsie, il n'hésita pas à l'abandonner dans la rue : « Je pris l'instant où personne ne songeait à moi, je tournai le coin de la rue et je disparus. »
Pendant son séjour aux Charmettes, Rousseau s'occupait, en compagnie de sa protectrice, de littérature, de philosophie, de science et même de morale. 11 nous fait sur ce dernier sujet ces révélations : a Mme de Warens, dit-il, eût couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience et même sans avoir plus de scrupule que de désirs. Je sais que force dévotes ne sont pas sur ce point fort scrupuleuses; mais la différence est qu'elles sont séduites par leurs passions et qu'elle ne l'était que par des sophismes. Dans les conversations les plus touchantes, et, j'ose dire, les plus édifiantes, elle fu^ tombée sur ce point sans changer ni d'air, ni de ton, sans se croire en contradiction avec elle-même. Elle l'eût même interrompu au besoin pour le fait, et puis l'eût repris avec la même sérénité qu'auparavant : tant elle était intimement persuadée que tout cela n'était qu'une maxime de police sociale, dont toute personne sensée pouvait faire l'interprétation, l'application, l'exception, selon l'esprit de la chose, sans le moindre risque d'offenser Dieu. Quoique sur ce point je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je n'osais point le combattre, honteux du rôle peu galant qu'il m'eût fallu faire pour cela. »
Rousseau nous avertit qu'il préludait à ces conversations « édifiantes » en allant, « les matins avant le soleil », faire, tout en se promenant, « sa prière, qui ne consistait pas en un vain balbutiement des lèvres, mais dans une sincère élévation de cœur à l'auteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous ses j^eux » ; puis « il allait embrasser dans son lit » sa maman, souvent encore endormie, et « cet embrassement aussi pur que tendre tirait de son innocence même un charme qui n'est jamais joint à la volupté des sens. » Dans l'après-midi il retrouvait ses livres de théologie, et, comme « la terreur de l'enfer troublait peu à peu sa sécurité », il allait demander « à son confesseur, le P. Hémet, jésuite, qui était aussi le confesseur de Mme de Warens », une morale « douce ». Il note que « le souvenir de cet heureux temps se lie avec celui des jésuites au point de lui faire aimer l'un par l'autre; et, quoique leur doctrine lui ait paru toujours dangereuse, jamais il n'a pu trouver en lui le pouvoir de les haïr sincèrement. »
Aux méditations théologiques et philosophiques venaient s'ajouter les études et les travaux littéraires. Jean- Jacques a beaucoup lu, sans choix ni méthode, pendant qu'il vivait aux Gliarmettes, « entassant, dit-il, dans son cerveau, idées vraies et fausses. » Il a aussi beaucoup écrit en vers et en prose. Les vers de Rousseau ne valent rien : c'est le mieux qu'on en puisse dire. Voici^ par exemple, comment il célèbre, dans la langue des dieux, le verger des Charmettes :
0 jours délicieux, coulés sous vos ombrages! De Philomèle en pleurs les languissants ramages, D'un ruisseau fugitif le murmure flatteur E.\citent dans mon âme un charme séducteur. J'apprends sur votre émail à jouir de la vie...
0 VOUS, sage Warens, élève de Minerve, Pardonnez ces transports d'une indiscrète verve. Quoique j'eusse promis de ne rimer jamais. J'ose chanter ici les fruits de vos bienfaits. Oui, si mon cœur jouit du sort le plus tranquille, Si je suis la vertu dans un chemin facile, Si je goûte en ces lieux un repos innocent, Je ne dois qu'à vous seule un si rare présent.
Genève, jadis sage, ô ma chère patrie.
Quel démon dans ton sein produit la frénésie?
Souviens-toi qu'autrefois tu donnas des héros
Dont le sang t'acheta les douceurs du repos !
Transportés aujourd'hui d'une soudaine rage,
Aveugles citoyens cherchez vous l'esclavage?
Trop tôt, peut-être, hélas! pourrez-vous le trouver?
Mais s'il est temps encor, c'est à vous d'y songer.
Jouissez des bienfaits que Louis vous accorde,
Rappelez dans vos murs cette antique concorde :
heureux si reprenant la foi de vos aïeux,
Vous n'oubliez jamais d'être libres comme eux !
Lorsque Rousseau compose ces vers ridicules, et invite les Genevois à redevenir catholiques, il est dans sa vingthuitième année.
Aux Charmettes. il commet une tragédie en vers sur « la découverte du nouveau monde. » Ce très beau sujet ne lui inspire que la plus plate des rapsodies :