DÉPÔT REMIS A LA PROVIDENCE
« Protecteur des opprimés, Dieu de justice et de vérité, reçois ce dépôt que remet sur ton autel et confie à la Providence, un étranger infortuné, seul, sans appui, sans défenseur sur la terre, outragé, moqué, diffamé, trahi de toute une génération ; chargé depuis quinze ans à l'envi de traitements pires que la mort, et d'indignités inouïes jusqu'ici parmi les humains sans avoir pu jamais en apprendre la cause. Toute explication m'est refusée, toute communication m'est ôtée; je n'attends plus des hommes, aigris par leur propre injustice, qu'affronts, mensonges et trahisons. Providence éternelle, mon seul espoir est en toi; daigne prendre mon dépôt sous ta garde et le faire tomber en des mains jeunes et fidèles qui le transmettent, exempt de fraude, à une meilleure génération ; qu'elle apprenne, en déplorant mon sort, comment fut traité par celle-ci un homme sans fiel^ sans fard, ennemi de l'injustice et patient à l'endurer, et qui jamais, n'a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne... ))
Ces lignes écrites, Rousseau se rend, le samedi 24 février 1776, sur les deux heures, à Notre-Dame, dans l'intention de présenter lui-même son offrande à la Providence et de la déposer sur le maître-autel de l'église. Il trouve fermées les portes de la grille « qui séparaient de la nef la partie des bas-côtés entourant le chœur. » Ce contretemps le bouleverse. Il est saisi de vertige, « comme un homme qui tombe en apoplexie. » La Providence est contre lui! « Je crus, dit-il, dans mon premier transport, voir concourir le ciel même à l'œuvre d'iniquité des hommes. » Et le voilà proférant des blasphèmes tels « qu'ils ne peuvent être excusés que par Celui qui sait lire au fond des cœurs. »
11 renonce alors à l'auxiliarité cléricale de la Providence et tente de s'adresser directement à la nation au moyen d'une espèce de billet-circulaire dont il fait de nombreuses copies qu'il essaie de distribuer, aux promenades, dans les rues, aux. passants dont la physionomie lui plaît. La suscription du billet-circulaire était : A totil français aimant encore la justice et la vérité. Les passants regardent avec surprise le distriljuteur Jean- Jacques, le prennent pour un fou et refusent son papier- Il se console en s' apostrophant lui-même : « Ils auront beau faire un Jean-Jacques à leur mode; Rousseau restera toujours le même en dépit d'eux. » Dans le naufrage de sa raison la vanité surnage.
Puisque les Parisiens refusaient le billet- circulaire, Rousseau résolut de quitter Paris. Il entra en relations avec le comte Duprat qui lui offrit l'hospitalité dans sa propriété, aux environs de Lyon. Jean-Jacques accepta : « J'accepte, écrivit-il au comte, avec empressement et reconnaissance, l'asile paisible et solitaire que vous avez la l)onté de m'offrir. « La lettre qui contient cette accep-
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talion est du 31 décembre 1777. Le 3 févfler 1778, Rousseau renouvelle au comte Duprat ses remerciements, Il est entendu que Thérèse et lui s'installeront chez le comte sous un nom^ supposé, et afln d'éviter les commérages, iront le dimanche à la messe : « Je n'ai nulle repu gnance, écrit Rousseau à son nouveau bletifalteur, à aller à la messe; au contraire. Dans quelque religion que ce soit, je me croirai toujours avec mes frères, parmi ceux qui s'assemblent pour servir Dieu. Mais ce n'est pas non plus un devoir que je veuille m'imposer, encore moins de laisser croire que je suis catholique. » Le 15 mars, Rousseau fait connaître au comte que sa femme est malade et que cette maladie va relarder soû départ. Thérèse, d'ailleurs, « aime mieux mourir à Paris » que de s'exposer à des fatigues et, peut-être, « à des indignités. » Les choses ne s'arrangent pas. C'est alors que le marquis de Girardin demande à Rousseau de veniihahiter chez lui, à Ermenonville, non pas au château, mais dans une maisonnette située un peu à l'écart de la propriété principale et que M. et Mme de Gifardinont fait aménager de façon à la rendre le plus agréable possible. Jean-Jacques et Thérèse, tout heureux de celte ofï're, arrivent au château vers le milieu de mai. L'existence qui leur est faite est paisible et douce. Les hôtes sont aimablement discrets, les sites solitaires, les environs pittoresques. Rousseau fait de longues promenades et se livre à sa passion pour la botanique. H jouissait de celte retraite seigneuriale depuis quarante-deux jours, lorque tout à coup, on apprit qu'il était mortsubilement. Les uns disaient qu'il avait succombé à une apoplexie séreuse; les autres qu'il s'était suicidé en se tirant une balle dans la tête; d'autres qu'il s'était empoisonné; enfin, et tout récemment, on a soutenu qu'il avait été
assassiné par Thérèse et Tamant qu'elle s'était donné.
L'hypothèse de la mort par apoplexie, bien qu'affirmée par un docteur, ne semble pas acceptable. On peut la lire dans la notice que le médecin Le Bègue de Presle, qui assista à l'ouverture du corps de Rousseau, publia quelques semaines après l'événement : « Le jeudi 2 juillet, Jean- Jacques se leva de bonne heure, se promena dehors suivant son usage, jusqu'à l'heure de son déjeuner, qu'il fit, selon sa coutume, avec du café au lait préparé par sa femme, et dont elle prit une tasse, ainsi que sa servante. Aussitôt après le déjeuner, il demanda à sa femme de l'aider à s'habiller, parce que, la veille, il avait promis d'aller au château dans la matinée II se préparait à sortir, lorsqu'il commença à se sentir dans un état de malaise, de faiblesse et de souffrance générale. Il se plaignit successivement de picotements très incommodes à la plante des pieds; d'une sensation de froid le long de l'épine du dos, comme s'il y coulait un fluide glacé; de quelques douleurs de poitrine, et surtout, pendant la dernière heure de sa vie, de douleurs de tète d'une violence extrême qui se faisaient sentir par accès; il les exprimait en portant les deux mains à sa tête, et en disant qu'il semblait qu'on lui déchirait le crâne. Ge fut dans un de ces accès que sa vie se termina, et qu'il tomba de son siège par terre. On le releva à l'instant; il était mort. »
Ces renseignements avaient été donnés à Le Bègue de Presle par Thérèse Le Vasseurqui, seule, assista aux derniers moments de Rousseau. M. de Girardin y ajouta ce détail que le malade, à sa dernière heure, se serait plaint de « douleurs de coliques. »
Le lendemain de la mort, le lieutenant du bailliage et vicomte d'Ermononville, le procureur fiscal du bailliage, le sergent de celte juridiction et deux chlf urgiens vinrent
constater légalement le décès. On ouvrit le corps, conformément à la volonté depuis longtemps exprimée par Rousseau. Le Bègue de Presle, présent à l'opération, dressa un rapport où se lisent ces mots ; « Nous avons constaté que le corps de Rousseau ne porte aucune trace de blessure, si ce n'est une légère déchirure au front, occasionnée par la chute du défunt sur le carreau de sa chambre au moment où il fut frappé de mort. » Le rapport déclare que la mort a dû être occasionnée par un épanchement de sérosité au cerveau. Mais des médecins éminents consultés depuis (Broca, Verneau entre autres) ont affirmé que la cause à laquelle le procès verbal attribue la mort de Jean-Jacques ne peut se concilier soit avec les symptômes indiqués par le procès-verbal lui-même, soit avec les circonstances que l'on raconte des derniers moments de Rousseau.
Se serait-il empoisonné? Oui, si on s'en réfère à la correspondance de Grimm, qui, en juillet 1778, écrit : « L'opinion généralement établie sur la nature de la mort de Jean-Jacques n'a pas été détruite par le récit de M. Le Bègue de Presle, son ami. On persiste à croire que notre philosophe sest empoisonné lui-même. »
Mme de Staël, qui n'est point suspecte de malveillance pour Rousseau, partageait l'opinion générale alléguée par Grimm. Mais une opinion, même générale, n'est pas une preuve. Mme de Staël remplace les preuves qu'elle n'a pas par ces raisonnements :
« On sera, peut-être, étonné de ce que je regarde comme certain que Rousseau s'est donné la mort. Mais le Genevois Coindet (qui s'était chargé de tous les intérêts matériels de Rousseau) reçut de lui une lettre, quelque temps avant sa mort, qui semblait annoncer ce dessein. Depuis, s'étant informé avec un soin extrême de ses der-
niers moments, il a su que le malin du jour où Rousseau mourut, il se leva en parfaite santé, mais dit, cependant, qu'il allait voir le soleil pour la dernière fois (à qui dit-il cela? Mme de Slaël ne nous l'apprend pas), et prit, avant de sortir, du café quit fit lui-même. Il rentra quelques heures après, et commençant alors à souffrir horriblement, il défendit constamment qu'on appelât du secours et qu'on avertît personne. »
Il y a à remarquer, à propos de ce récit de Mme de Staël, que jamais n'a été produite la lettre à Coindet qui, d'ailleurs, ne prouverait qu'une chose déjà bien connue, à savoir que, souvent, Jean-Jacques avait pensé" à se suicider, mais non qu'il se soit suicidé.
Mme de Staël, poursuivant le cours de ses hypothèses, dit que Rousseau s'était aperçu « des viles inclinations de sa femme pour un homme de l'état le plus bas », et que, accablé de cette découverte, il resta huit heures de suite sur le bord de l'eau dans une méditation profonde. »
Mais la famille de M. Girardin, bien placée pour connaître ce qui se passait au château, a affirmé, de son côté, à plusieurs reprises que c'est plus d'un an après la mort de lîousscau que Thérèse fit la connaissance de cet homme (ce qui ne parait pas exact) et que c'est seulement bien des mois après le décès de son mari que Thérèse se rendit coupable d'imprudences scandaleuses et de torts graves (1). Ces considérations n'établissent pas que Rousseau ne s'est point empoisonné, mais elles ne prouvent pas le contraire.
S'cst-il tué d'un coup de pistolet? On l'affirma à Erme-
(l) Sur Thérèse Le Vasseur, voir le curieux volume de Lenotre ; Vieilles maisons et vieux papiers, 4« série.
nonville même, le jour de la mort de Rousseau. Le maître de poste Payen, rencontrant sur la route Corancez qui allait aux nouvelles, lui dit : « Qui aurait cru que M. Rousseau se serait ainsi détruit lui-même? — Mais comment? — D'un coup de pistolet. » Mon cœur saigna, ajouta Corancez ; mais je ne fus pas étonné.
Ce n'est là qu'un racontar. Il s'appuie, cependant, sur un fait : la blessure au front. Seulement cette blessure pouvait être, ainsi que l'affirme le procès-verbal, le résultat d'une chute. La présence de cette blessure fut constatée par le sculpteur Houdon, que M. de Girardin avait chargé de mouler la tête de Rousseau. Ce moulage a été conservé : on n'y trouve point de trou de balle, mais l'indice d'une double contusion avec simple déchirure de la peau. Une balle de pistolet tirée à bout portant fait d'autres ravages.
Reste, à présent, l'hypothèse mise en circulation par M. Xavier Raspail, dans l'avertissement au Manuel annuaire de la santé pour l'année 1898. M. Raspail dit nettement : « Il n'y eut pas plus suicide qu'apoplexie séreuse. Jean-Jacques Rousseau portait au front une large et profonde blessure qui ne pouvait avoir été faite qu'avec un instrument contondant, sous le choc duquel l'os avait cédé. » Il ajoute : « Ce trou au front que la chute d'un homme tombant de sa hauteur, la face contre le sol, ne saurait produire en aucun cas, surtout lorsque cette chute a lieu sous le coup de l'apoplexie, ce trou que le procès-verbal d'autopsie ramène à une simple déchirure de la peau, est attesté par Corencez, arrivant pour assister aux obsèques de sou ami, par le sculpteur Houdon qui avait moulé la tête de Rousseau. « Ce trou était si « profond, écrit Corancez, dans la relation de la mort de « Jean-Jacques Rousseau publiée en 1798 (c'est-à-dire
« vingt ans après révénement), que M. Houdon m'a dit à « moi avoir été embarrassé pour en remplir le vide avec « du coton. » M. Raspail omet ce détail que Houdon a protesté contre le propos de Gorancez. Peut-on en appeler contre Houdon ou contre Gorancez au moulage luimême? François Raspail était devenu, en 1867, propriétaire de ce moulage : « On y voit nettement, dit M. Xavier Raspail, les deux principales rides horizontales Interrompues un peu plus loin que le niveau de l'axe vertical par les contours de la blessure qui, malgré qu'elle ait été retouchée avec soin, a laissé prendre au plâtre les sinuosités et les éraillures des bords. » Et M. Raspail conclut que, grâce à ce plâtre, on a « des éléments suffisants pour permettre de soulever le voile qui a jusqu'ici recouvert la mort de Jean-Jacques, et en dégager la vérité. » « Grâce à ces éléments, F. V, Raspail a été le premier, en 1871, avoir dans cette mort le résultat non pas d'un suicide, mais d'un de ces crimes si communs qu'on pourrait les qualifier de domestiques. »
Rousseau aurait donc été assommé. Par qui? M. Raspail nous le révèle : « Thérèse, certaine de l'impunité par les soins que M. de Girardin aurait misa cacher le secret qu'il avait surpris (?), se retira au Plessis-Belleville, où elle épousa son complice. Ils étaient tous deux rivés l'un à l'autre, en dépit de la monstrueuse disproportion de leur âge, par l'énormité du forfait. »
Il ne manque à ce drame, pour être admissible, que des témoins qui en attestent la réalité. Dans l'hypothèse émise par Raspail, et reproduite par M. A, Gastellant dans son /.-/. Rousseau, hoininaya national, M. de Girardin apparaît comme une sorte de complice de l'assassinat qu'auraient commis Thérèse, alors âgée de cinquante-sept ans, et son amant Jean-Henry Bally, âgé de
trente-quatre ans et domestique au château d'Ermenonville? C'est invraisemblable. Ajoutons à l'appui de cette invraisemblance que le 18 décembre 1897, une commission officielle, présidée par Berthelot, s'étant réunie dans le caveau du Panthéon, et ayant ouvert le sarcophage de Rousseau, constata que « le crâne était intact, sans aucune trace de perforation ni fracture. » Il en est de toutes les légendes amassées autour de la mort de Jean- Jacques, dit très bien Edouard Rod, comme de toutes les légendes créées autour de l'envoi des cinq enfants à l'hôpital. On fabrique des énigmes pour avoir le plaisir d'en chercher la solution. »
Le probable c'est que Rousseau est mort d'une maladie mal décrite et inexactement dénommée.
Rousseau, contrairement à la réputation de pauvreté qu'on lui avait faite, laissait à sa veuve une petite fortune : 14.600 livres en or ou en écus. Quelques semaines après la mort de son mari, Thérèse recevait 6.000 livres de la part du roi d'Angleterre; elle possédait une rente perpétuelle de 300 livres, servie par le libraire Rey, une autre de 200 livres provenant de milord Maréchal ; elle était, enfin, par traité avec les éditeurs, usufruitière d'une somme de 21.000 livres. Tout cet argent que Rousseau avait péniblement gagné, fut gaspillé par sa veuve et le domestique dont elle avait accepté, sans l'épouser, la honteuse ettyrannique exploitation.
M. de Girardin fit élever un monument, dans une petite île plantée de peupliers, à l'extrémité de l'étang qui s'enfonce dans le bois, vers le sud du château, à l'écrivain illustre à qui il avait ofîert si généreusement l'hospitalité, et qui était venu mourir chez lui. Le 4 juillet, à minuit, à la lueur des flambeaux, on y porta, dans une barque, le corps du Genevois embaumé et
placé dans une double caisse de plomb. L'endroit où reposait Rousseau devint un lieu de pèlerinage. La reine Marie-Antoinette et Gustave III le visitèrent. Un jeune inconnu s'y rendit pour s'y suicider : il se tua d'une balle de pistolet à quelques pas de la tombe de Rousseau. On raconta, mais sans aucune preuve, qu'il était l'un des cinq enfants dont le Genevois s'était débarrassé en les envoyant à l'hôpital.
Les événements qui modifient la vie d'un peuple et bouleversent le monde ont des causes profondes et lointaines. Ils ne sont ni l'œuvre d'un homme, ni le résultat d'un livre. Rousseau aurait pu ne pas exister, la Révolution de 1789 aurait été, sauf en quelques détails, qui, d'ailleurs, sont abominables, mais qui n'ont rien d'essentiel, — ce qu'elle a été.
Les grands faits révolutionnaires : la convocation des États généraux, l'abolition de la royauté, la mise en vente des biens nationaux, la séparation, dans l'État, du temporel et du spirituel, sont étrangers à l'influence de Rousseau ou, même, se sont produits malgré et contre cette influence. Dans ses écrits, dans sa correspondance, Jean-Jacques ne cesse de recommander l'obéissance aux lois, la soumission aux gouvernements établis. 11 ne fait pas appel à l'insurrection; il ne provoque pas à l'anéantissement d'un État politique ou social. A l'heure même où un de ses coreligionnaires, le pasteur Rochette, est arrêté, emprisonné, condamné à mort par sentence du parlement (18 février 1762), pour avoir prêché l'Évan-
gile, Rousseau refuse d'intervenir en faveur des protestants et leur reproche, « puisqu'ils sont tranquilles, de vouloir être mieux que bien. » Il met les gouvernements, même despotiques, sous la sauvegarde de l'autorité divine, et parle comme aurait pu le faire Calvin écrivant au Régent d'Angleterre, ou Bossuet célébrant la monarchie de Louis XIV : « A ne considérer que l'institution humaine, le peuple devrait avoir le droit de renoncer à la dépendance. Mais les dissensions affreuses, les désordres infinis qu'entraînerait ce dangereux pouvoir, montrent combien les gouvernements avaient besoin d'une base plus solide que la seule raison, et combien il était nécessaire au repos public que la volonté divine intervînt pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable qui ôtàt aux sujets le funeste droit d'en disposer. Quand la religion n'aurait fait que ce bien aux hommes c'en serait assez pour qu'ils dussent tous la chérir et l'adopter même avec ses abus. » [Discours sur Vinégalité.)
Lorsque se produit l'attentat de Damiens, personne ne parle de ce « crime » avec plus d'indignation et d'horreur que Rousseau. Dans le Contrat social (m, xviii), il condamne les révoltes, il insiste sur le devoir d'observer avec soin « toutes les formalités requises pour distinguer un acte régulier et légitime d'un tumulte séditieux, et la volonté de tout un peuple des clameurs d'une faction. » Dans ses Lettres et ses Confessions, dans les Dialogues composés pendant ses dernières années, Jean-Jacques insiste sur ce fait que « nul homme au monde n'a porté un plus vrai respect aux lois et aux institutions nationales et n'a eu, plus que lui, d'aversion pour les révolutions; qu'il a toujours insisté sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne
ferait qu'ôter le palliatif, en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption. »
Rousseau a porté ce désir de respecter la tradition, en la continuant, jusqu'à admettre et prôner l'hypocrisie; le 6 janvier 1764 il écrivait à l'abbé de *** : Vos « scrupules sont assurément respectables comme fondés sur la vertu; mais l'obligation d'avoir de la vertu, sur quoi la fondez-vous? 11 serait bon de savoir si vous êtes bien décidé sur ce point : si vous l'êtes je me rassure... Mais si vous ne Têtes point, vos inquiétudes me semblent peu raisonnées... Votre délicatesse sur l'état ecclésiastique est sublime ou puérile selon le degré de vertu que vous avez atteint. Cette délicatesse est sans doute un devoir pour celui qui remplit tous les autres; et qui n'est ni faux, ni menteur en rien de ce monde ne doit pas l'être même en cela. Mais je ne connais que Socrate et vous à qui la raison pût passer un tel scrupule; car à nous autres, hommes vulgaires, il serait impertinent et vain d'en oser avoir un pareil. Il n'y a pas un de nous qui ne s'écarte de la vérité cent fois le jour dans le commerce des hommes en choses claires, importantes et souvent préjudiciables; et, dans un point de pure spéculation dans lequel nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni à Dieu ni aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux préjugés de nos frères el de dire : oui, où nul n'est en droit de dire : non'. Je vous avoue qu'un homme qui, d'ailleurs, n'étant pas un saint, s'aviserait tout de bon d'un scrupule que l'abbé de Saint- Pierre et Fénelon n'ont pas eu, me deviendrait par cela seul très suspect. Quoi! dirais-je en moi-même, cet homme refuse d'embrasser le noble état d'officier de morale, un état dans lequel il peut être le guide et le bienfaiteur des hommes, dans lequel il peut les instruire,
les soulager, les consoler, les protéger, leur servir (l'exemple, et cela pour quelques énigmes auxquelles ni lui ni nous, nous n'entendons rien, et qu'il n'avait qu'à prendre et donner pour^e qu'elles valent, en ramenant, sans bruit, le christianisme à son véritable objeti Non, conclurais-je, cet homme ment, il nous trompe; sa fausse vertu n'estpoint active; elle n!est qu'ostentation; il faut être un hypocrite soi-même pour oser taxer d'iiypocrisio détestable ce qui n'est au fond qu'un formulaire indifférent en lui-même, mais consacré par les lois. » Il est difficile d'être moins révolutionnaire ! Rousseau par esprit de conservation veut conserver le prêtre dans l'hypocrisie et taxe d'hypocrite^ ceux qui s'affranchissent de r hypocrisie!
De même qu'il réprouve les hommes de sincérité, qui s'émancipent des mensonges religieux consacrés par les lois, — il est vrai que, fidèle à sa rhétorique sophistique, il appelle ces hommes des trompeurs — de niême il regarde le cosmopolitisme comme une opinion décevante et pleine d'hypocrisie : « Nous concevons la société générale d'après nos sociétés particulières, dit-il; l'établissementdes petites républiques nous faitsonger à la grande, et nous ne commençons à devenir hommes qu'après avoir été citoyens. Par oîi l'on voit ce qu'il faut penser de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur amour pour la patrie, par leur amour pour le genre humain, se vantent- d'aimer tout le monde pour avoir le droit de n'aimer personne. » [Texte primitif du Contrat social, manuscrit de la bibliothèque de Genève.)
Rousseau n'est pas non plus favorable au système représentatif que devait inaugurer en France la Révolution. Il déclare [Contrat social, iir. xv) : « A l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est plus
libre. » Veut-il donc l'égalité politique, le gouvernement direct du peuple, — de tout le peuple, — par tout le peuple? Nullement. Genevois, ayant pour idéal son aristocratique petite ville, où seuls les « citoyens et les bourgeois », à l'exclusion des « natifs et des sujets », jouissent des droits civils et politiques, et sont à peine au nombre de quinze cents, il souhaite un État social où quelques centaines de citoyens deviennent et demeurent, par privilège de naissance, les représentants du peuple. Cet égalitaire ne croit qu'à l'aristocratie et veut que le gouvernement s'appuie sur elle et sur elle seule. Il dira {Contrat social^ m, xv) : « Quoi! la liberté ne se maintient qu'avec l'appui de la servitude? Peut-être... 11 y a telle position malheureuse où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position à Sparte. Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter votre préférence : j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » Rousseau ajoute, il est vrai, après s'être exprimé comme on vient de le voir, qu'il n'entend point qu'on doive avoir des esclaves; mais, comme le remarque M. Edme Champion {Jean-Jacques Rousseau et la Bévolution française, 71, 72), dire à un peuple qu'il est lâche de ne pas être libre et que, pour l'être, il suffit d'avoir des esclaves, cela ressemble singulièrement à une apologie de l'esclavage.
De telles affirmations expliquent qu'en 1790, un anonyme ait pu faire paraître une brochure avec ce titre : /.-./. Rousseau aristocrate ; que, en 1878, un jurisconsulte suisse, M. Hornung, ait reproduit cette qualification; que Gambetta l'ait rééditée, et que M. le professeur de philosophie à la faculté des lettres de Lyon, Alexis Bertrand,
n'ait pas hésité à écrire, dans la Revue La Révolution française que j'ai fondée en 1881 : « Rousseau est un aristocrate autoritaire »... « Rousseau est un Calvin... » Les grands événements qui sont les étapes de la Révolution française n'ont pas une origine livresque. Ils ont été déterminés par des influences générales dominant et dirigeant toutes les volontés particulières ; par les fautes de la monarchie, par les conspirations des royalistes, par l'invasion étrangère, par l'intervention des masses populaires, la révolte des travailleurs des villes et des paysans cherchant à obtenir des adoucissements à leur sort, à réaliser des progrès économiques. Les émeutes de la faim qui se succédèrent presque sans discontinuer de 1774 à 1789 avaient fait surgir l'actiou révolutionnaire. La convocation des Etats généraux, motivée par la pénurie d'argent et de ressources oii était tombée la royauté, accentua le mouvement de révolte. Puisque la monarchie mourante avait besoin de l'argent du peuple, le peuple pouvait lui imposer des conditions, en attendant de l'anéantir par sa volonté et sa force. A partir de la réunion des Etats généraux, l'histoire de la Révolution n'est plus guère que l'histoire des insurrections populaires et des aquiescements ou des abdications auxquels les révoltés obligent les parlementaires. Au 14 juillet, la Bastille capitule et ouvre ses portes à la colère de la foule ; la torche incendiaire des paysans brûlant les châteaux illumine la nuit du 4 août; les journées des o et 6 octobre 1789, si humiliantes et si fatales pour la royauté, sont l'œuvre du peuple affamé ; le 10 août 1792, les sections de Paris marchent sur les Tuileries, contraignent Louis XVI à chercher refuge à l'Assemblée, décapitent moralement la monarchie et obligent la Convention à proclamer la République ; les 10 et 11 juin 1793, sous la
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pression des clubs, est votée la grande loi sur les terres communales qui démocratise la propriété et rend aux communes tout ce qui leur avait été enlevé par l'autorilé royale. Révolution immense, non pas abstraite, mais tangible, révolution réparatrice, par les actes, des séculaires injustices, créatrice d'un monde nouveau de possédants; événements prodigieux qui ne devaient rien aux logogriphes du Contrai social, et qui, sans aucun doute, auraient, pour la plupart, efïrayé le très peu combatif Jean-Jacques, ce prédicant ordinaire du respect des lois et de la soumission aux pouvoirs établis.
Mais si la Révolution française a été beaucoup moins livresque qu'on ne Ta cru, et infiniment plus populaire et soumise aux faits qu'on ne r<i dit, il ne s'ensuit pas que les écrivains du dix-huitième siècle et des siècles antérieurs n'aient exercé aucune action sur les acteurs et les figurants de la Révolution. Cette action a été diverse et contradictoire, selon qu'elle s'exerçait dans le sens des idéeset des traditions françaises ou dans lesensdes idées etdes traditions importées du dehors et préconisées par des étrangers. Il y a plus de libéralisme et de démocratie cliez Rabelais, Montaigne et La Boétie, chez les prédicateurs delà Ligue el même dans Pascal que dan» les écrits des calvinistes antifrançais. Aucun livre du dix-huitième siècle ne dépasse en audace et en fierté républicaine le Discours de ta servitude volontaire, composé par La Boétie « en l'honneur de la liberté et contre les tyrans. » Comparez, pour l'accent, la rude franchise et la véhémence, la célèbre lettre de Fénelon à Louis XIV, avec la réponse si plate, si courtisanesque de Rousseau au roi de Pologne, et dites de quel côté est l'énergie de la conscience et la fierté intellectuelle :« Dieu s'apaiserait-il, écrit l'archevêque au roi, en vous voyant humilié sans
humiliation, confondu par vos propres fautes sans vouloir les avouer et prêt àlesrecommencersi vous pouviez respirer deux ans?... Non seulement il s'agit de finir la guerre, mais il s'agit de rendre ou de donner du pain aux peuples moribonds... et de tempérer le despotisme cause de tous nos maux. C'est la nation qui doit se sauver ellemême. » Et dans ces autres paroles de Fénelon n'y a-t-il P9S un accent égalitaire plus profond et plus vibrant que celui du Discours sur Vinégalité des conditions : « Le riches ne sont que les dépositaires des possessions qui appartiennent à tout le genre humain. Les hx)mni,es naissent tous citoyens de l'univers; enfants d'une mêmV famille, ils ont tous un droit inhérent et naturel à tout ce dont ils ont besoin pour leur subsistance. Les riches se sont emparée de tout, rien ne me reste. Je rentre dans / mon droit naturel si je veux me saisir de tout ce qui m'appartient par nature. Le droit héréditaire des terres est une chimère. Nos ancêtres ne pouvaient pas transférer aux autres, sans mon consentement, un droit qui anéantit mon droit inhérent et naturel. »
Pour parler le langage de l'indépendance démocratique et des hautaines revendications, la France n'avait pas attendu la venue du protégé du maréchal de Luxembourg ; elle avait eu les grandes voix, les voix populaires des Etats généraux de 1616, elle avait eu les voix de Vauban, de l'abbé de Saint-Pierre, du marquis d'Argenson, de Mably qui, avant Rousseau et plus énergiquement que Rousseau, avaitaffîrmé, dansles Entretiens de Phocion, les droits du peuple ; elle avait eu Morelley qui, dans la Basiliade^ donnait pour conclusion aune diatribe contre l'insolenle et opprimante royauté, cet éloquent appel à l'humanité :
« Et loi, humanité, sois maintenant libre et paisible;
ne forme plus qu'un grand corps organisé ; sois la mère commune d'une famille heureuse ; que rien n'appartienne qu'à toi ; qu'une multitude de bras rassemble dans tes trésors les fruits de l'abondance et les ouvrages de l'industrie, qu'ils y reversent sans cesse plus que n'y peuvent puiser les besoins de la nature... Tous les hommes doivent réciproquement se préserver, non seulement de toute indigence, mais de toute crainte, de toute inquiétude et de tout souci temporel. » Quelle page de Rousseau égale en douleur poignante la page célèbre de La Bruyère sur les paysans? Ne s'affîrme-t-il pas, dans ces lignes de Montesquieu, si précises et si nettes : « L'Etat doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé (1) », plus d'audace sociale, plus de hardiesse révolutionnaire que dans les dissertations déclamatoires de Rousseau et dans les formules algébriques et métaphysiques du Contrat social? Est-ce que chez Voltaire lui-même, si mensongèrement accusé de n'avoir jamais pris souci des misères du peuple, il ne se rencontre pas de nombreuses pages d'apitoiement sur ces misères? (^) On a trop répété, soit pour l'apologier soit pour le dénigrer, que le citoyen de Genève avait la responsabilité de la Révolution française. Elle se serait faite sans lui, mais ce qui est certain c'est qu'il doit porter devant l'histoire la responsabilité de quelques actes et de quelques lois directement inspirés par ses
[i) Esprit (/es lois, livre XXIIl, ch. xxix.
(2) Enparliculier dans ces lignes : « Pourquoi abandonne-t-on au mépi-is, à l'avilissement, à la rapine le grand nombre des hommes laborieux qui calLivent la terre tous les jours de l'année pour nous en faire manger tous les fruits, tandis qu'on respecte, on ménage l'homme inutile, ([ui ne vit (pie de leur travail et n'est riche que de leur misère. »
écrits et ordonnés par ses disciples, par ses dévots. Si Auguste Comte a pu dire : « De Diderot jaillit Danton », on peut affirmer que de Rousseau est sorti Robespierre.
Robespierre avait connu Jean-Jacques en 1778 : « Je lai vu dans ses derniers jours, disait Robespierre, dans une dédicace aux mânes de Rousseau, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse ; j'ai contemplé ses traits augustes ; j'y ai vu l'empreinte des noirs chagrins, auxquels l'avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui doivent ses contemporains. »
Robespierre, picard comme Calvin, nature sèche, vaniteuse et atrabilaire, intelligence étroite, égoïste et sectaire, avait fait de Rousseau son modèle et son maître. Il le lisait sans cesse, s'efforçait d'imiter son style, consultait le Contrat social comme un code ou une bible, avait toujours sur sa table un volume de VÉmilc ou de la Nouvelle Hélo'ise. Ce dernier ouvrage plaisait particulièrement à ses goûts de rhéteur : on y trouve, en effet, le pour et le contre sur un grand nombre de questions : c'est un manuel de dialectique captieuse, Robespierre avait l'esprit-prêtre ; comme Rousseau il se trouvait à l'aise avec les ecclésiastiques, surtout avec les ecclésiastiques catholiques. A tous les moments de sa carrière publique, il est dévot à Jean-Jacques : c'est pour lui riiomme vertueux, l'idole dont on ne s'approche qu'avec d'infinis respects, l'oracle dont on invoquera la parole
infaillible à l'heure des grandes résolutions et du péril.
Jean-Jacques avait eu l'ambition de fonder une « religion civile », un culte placé sous l'égide des lois de proscription et sous la garde du bourreau. Robespierre entreprendra de réaliser le rêve de son maître. 11 établira, en France, au dix-huitième siècle, dans le pays de Voltaire, la religion du Genevois Rousseau. Et cette religion fera des martyrs, elle fera couler le sang. Robespierre, devenu une puissance, lui sacrifiera Anacharsis Clootz, Euloge Schneider, Danton, Camille Desmoulins, Hébert, Momoro, Vincent, Ronsin, Fabre d'Eglantine, Hérault de Séchelles, Lacroix, Philippeaux, Ghaumetle, les Dantonistes, les Hébertisles, les hommes de la Commune qui, répudiant le théisme chrétien de Rousseau, et s'inspirant Diderot et de Voltaire, attaquaient directement le christianisme et voulaient le remplacer par ce culte de la raison oii le chef du positivisme Auguste Comte a vu une ébauche de la religion de l'humanité.
La tentative théologique de Robespierre, disciple de Rousseau, n'était pas seulement criminellement rétrograde, elle était un attentat meurtrier contre la pliilosophie du dix-huitième siècle et l'esprit laïque de la Révolution. Elle réintégrait dans l'État social la domination métaphysique; elle préparait et rendait po.ssible l'œuvre cléricale de Napoléon.
Robespierre ne se contente pas d'emprunter à Rousseau ses idées, son style, sa théologie; il lui prend ses attitudes. Jean-Jacques avait voulu qu'on le regardât comme le vertueux, le pauvre, le désintéressé; Robespierre sera « l'incorruptible », prenant domicile dans un ménage de menuisier, — qui, d'ailleurs, était riche. Les aflectations d'austérité obtiennent presque toujours sympathie et admiration chez les foules qui s'attachent
. KOUSSEAU ET LA RÉVOLUTION FKANÇAISE :2<S9
à l'apparence. EUes sont un moyen d'inlluence et de popularité. Elles contribuèrent largement à la popularité du député d'Arras.
Jusqu'à Robespierre, Jean-Jacques avait eu, dans le monde de la Révolution, des admirateurs; à partir de Robespierre il aura des bedeaux. Les partisans de la monarchie constitutionnelle soutenaient que si Rousseau avait vécu et avait fait partie de l'Assemblée constituante, il aurait mis son « génie » au service de la royauté et cherché, comme sou compatriote Necker, à devenir ministre de Louis XVI.
Le 12 mai 1790, Mirabeau, royaliste aussi, écrivait à Thérèse Le Vasseur :
« C'est avec un saint respect, madame, que j'ai vu au bas de votre lettre le nom du grand homme qui a le plus éclairé la France sur les saines notions'dont elle slionore aujourd'hui (?). Je vénère trop la mémoire de l'homme dont vous portez le nom pour me charger de l'hommage que vous doit la nation. Les représentants du peuple français ont seuls le droit de traiter d'une manière convenable la veuve de l'homme immortel qu'ils regrettent sans cesse de ne pas voir parmi eux. » Ce sont là de magnifiques politesses. On sourit lorsqu'on sait qu'elles s'adressent à une femme aussi infidèle que possible à la mémoire de l'homme qui l'avait épousée.
Le 21 décembre 1790, sur la proposition du député de Forcalquier Eymar, et afin' de protester contre les persécutions dont Rousseau, « rejeté même par sa patrie », a été victime, l'Assemblée nationale vote ce décret :
a L'Assemblée nationale, voulant rendre un hommage solennel à la mémoire de Rousseau et lui donner dans la personne de sa veuve un témoignage de la reconnaissance
que lui doit la nation française, a décrété et décrète ce qui suil :
Article premier. — Il sera élevé à l'auteur d'Emile et du Contrat, social une statue portant cette inscription : La nation FRANÇAISE LIBRE A J.-J. RoLSSEAU. Sur le piédestal sera gravée la devise : Vitam impendere vlro.
Art. 2. — Marie-Tliérèse Le Vasseur, veuve de J.-J. Rousseau, sera nourrie aux dépens de l'État. A cet effet, il lui sera payé annuellement, des fonds du trésor public une somme de douze cents livres. »
Le second article de ce décret fut seul mis à exécution.
Le 2G août 1791, sur la proposition du député Mathieu Montmorency, 1 Assemblée nationale décréta que « les honneurs décernés aux grands hommes seront rendus à Rousseau. » Mais elle ne fixa pas de date.
Le 13 brumaire (o novembre 179.3), la Convention, sur la proposition de Sergent, l'un de ses membres, décrète « que la statue de Rousseau sera élevée sur l'une des places de Paris. »
Les députés de l'Assemblée nationale et les conventionnels qui rendaient hommage au citoyen de Genève entendaient glorifier l'écrivain célèbre, auteur de livres retentissants, et non adopter toutes les théories du Contrat social. Pour Robespierre il n'en était pas ainsi. Il préméditait de faire passer dans les lois les doctrines de Jean-Jacques et d'être le prophète de « la religion civile n selon l'Évangile de Rousseau. Il marcha vers ce but lentement, avec précautions et ruses. Quand il crut l'heure arrivée, il n'hésita pas à se produire sous la forme d'un pontife et d'un persécuteur. Le Contrat social l'obligeait à prendre cette attitude.
Le premier acte accompli dans ce sens par l'incorrup-
tible fut de résister, plus ou moins ouvertement, aux voltairiens, aux alliées, aux matérialistes qui voulaient établir le culte de la raison et affranchir de l'influence théologique la Révolution française. On connaît la célèbre séance de la Convention du 17 Brumaire an II (7 novembre 1793). Ce jour-là, le député Laloi, qui présidait, donna lecture de cette lettre :
« Citoyen président, les autorités constituées de Paris précèdent dans votre sein le ci-devant évêque de Paris et son ci-devant clergé qui viennent de leur propre mouvement rendre à la raison et à la justice éternelle un hommage éclatant et sincère.
« Signé : Chaumette, procureur de la Commune ; Momoro président par intérim; Luillier, procureur général du département de Paris ; Pache, maire. »
Cette lecture faite, commença un défilé d'évêques, de curés, de pasteurs protestants venant rendre à la raison l'hommage éclatant et sincère annoncé par Chaumette. L'évêque de Paris, Gobel, parla le premier ;
« Je prie les représentants du peuple d'entendre ma déclaration.
« ... Aujourd'hui que la Révolution marche à grands pas vers une fin heureuse, puisqu'elle amène toutes les opinions à un seul centre politique; aujourd hui qu'il ne doit plus y avoir d'autre culte public et national que celui de la liberté et de la sainte égalité, parce que le Souverain le veut ainsi ; conséquent à mes principes, je me soumets à sa volonté, et je viens vous déclarer ici hautement que, dès aujourd'hui, je renonce à exercer mes fonctions de ministre du culte catholique. Les citoyens mes vicaires,
29i JEAN-JACQUES ROUSSEAU
ici présents, se réunissent à moi. En conséquence nous vous remettons tous nos titres.
M( Puisse cet exemple servir à consolider le règne de la liberté et de l'égalité ! Vive la République ! •
a Signé : Gobel, Denoux, Laborey, Delacroix, Lambert, Priqueler, Yoisard, Bouillot, Gênais, Deslandes, Dherbès, Martin, dit Saint-Martin. »
Le président de la Convention félicite les prêtres libérés et se réjouit de voir que Paris venait de donner un grand exemple à la République entière.
Le ministre protestant Julien de Toulouse, ayant demandé la parole, déclara « qu'il n'aurait désormais d'autre temple que le sanctuaire des lois, d'autre idole que la liberté, d'autre culte que celui de la patrie, d'autre évangile que la constitution républicaine. »
L'abbé Sieyès, qui avait si puissamment contribué au succès de la Révolution, fit une déclaration semblable à celle du ministre protestant Julien. 11 la termina par ces mots :
« Je ne puis pas, comme plusieurs de mes collègues, vous livrer les papiers ou les titres de mon ancien état : depuis longtemps, ils n'existent plus; je n'ai point de démission à vous donner, parce que je n'ai aucun emploi ecclésiastique ; mais ilmeresleune offrandeà faire à la patrie, celle de dix mille livres de rentes viagères que la loi m'avait conservées pour indemnités d'anciens bénéfices. Souffrez que je dépose sur votre bureau ma renonciation formelle à cette pension et que j'en demande acte, ainsi que de ma déclaration. »
Cette manifestation reçut du peuple de Paris un accueil favorable. Elle déplut à Robespierre. Il ne dirigea pas
contre elle une attaque ouverte et directe; ce n'était pas sa manière; mais dans le rapport quMl fit le 27 brumaire sur la situation politique de la République il se répandit en menaces voilées et en fielleuses insinuations : a Les amis de la liberté, dit-il, cherchèrent de tout temps les moyens de la faire triompher; les agents de nos ennemis ne l'embrassent que pour l'assassiner, tour à tour extravagants et modérés, prêchaxit la faiblesse et le sommeil où il faut de la vigilance et du courage, la témérité et l'exagération oîi il s'agit de prudence et de circonspection. » Et encore : a II est deux moyens de tout perdre : l'un de faire les choses mauvaises par leur nature ; l'autre de faire mal ou à contre-temps les choses mêmes qui sont bonnes en soi; ils les ont employés tour à tour... On a cru quelquefois qu'ils voulaient détruire le fanatisme, ils ne voulaient que l'armer. » Il ne cessera plus, dès lors, d'assimiler à des conspirateurs, à des agents de l'étranger chargés de déconsidérer la République, les hommes dont les idées philosophiques heurtent ses croyances rousseautistes à l'existence de l'Être suprême et à l'immortalité de l'âme. Chaque jour il les poussera un peu vers l'échafaud. Ils ont, à ses yeux, commis le plus grand des crimes : ils ont blasphémé. Ce sont des méchants; on ne peut pas les laisser vivre dans la République. « Soyez terribles aux méchants », promulguait Robespierre dans son rapport : « Fuyez à la fois le cruel modérantisme et l'exagération systématique des faux patriotes ! « En établissant le culte de la raison, ces « faux patriotes » voulaient, disaient-ils, « faire rentrer dans le néant dix-huit siècles d'erreurs. » Ce sont des « athées. »
Le 1^'' frimaire (21 novembre), Robespierre les prend à partie, avec plus de décision et de clarté cette
fois : « L'athéisme, s'écrie-t-il, est aristocratique ; l'idée d'un grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute populaire... » Et il ajoute : « Gardons-nous de blesser cet instinctsacré et ce sentiment universel des peuples... cette grande idée protectrice de l'ordre social et de toutes les vertus privées... Je le répète : nous n'avons plus d'autre fanatisme à craindre que celui des hommes immoraux, soudoyés par les cours étrangères, pour réveiller le fanatisme, el pour donner à notre Révolution le vernis de l'immoralité, qui est le caractère de nos lâches et féroces ennemis. » Dans la langue de Robespierre ceci est l'appel au bourreau : le bourreau l'entendra.
Un incident tout à fait inattendu se produisit le 26 novemJjre (6 frimaire.) Danton, qui ouvertement se déclarait matérialiste, demande qu'on institue « des fêtes dans lesquelles le peuple offrira de l'encens à l'Être suprême, au maître de la nature, car nous n'avons pas voulu anéantir le règne de la superstition pour établir le règne de l'athéisme. » Danton commit ce jour-là, par esprit de camaraderie, par pusillanimité, une faute qui n'avait pas pour excuse une conviction, et dont Robespierre, qui l'avait poussé à la commettre, ne lui sut nul gré. L'incorruptible continua à dénoncer les athées, émissaires des ennemis de la France », parmi lesquels il ne tardera pas à faire figurer les dantonistes, à les montrer « travaillant à renverser la République par le républicanisme, à rallumer la guerre civile par le philosophisme. » Il injuriera le philosophe Anacharsis Cloots, ce cosmopolite républicain dont le cœur était si français el* qui répondait, lorsqu'on lui demandait son pays de naissance : « Je suis de la Prusse, déparlement futur de la République française » ; il l'apostrophera avec viru-
lence : — « Eh ! Cloots, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes! Nous savons que, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec Tévêque Gobel la mascarade philosophique. Tu prévoyais les suites funestes que peuvent avoir de semblables démarches ; par cela même elles n'en plaisaient que davantage à nos ennemis. « Et il conclura par ces mois de haine et de mort ; « Paris fourmille d'intrigants, d'Anglais et d'Autrichiens. Ils siègent au milieu de nous avec les agents de Frédéric... Cloots est un prussien... Je vous ai tracé Ihistoire de sa vie politique .. Concluez! »
Robespierre prenait à la Convention le rôle que Rousseau avait tenu dans le monde littéraire : il combattait le philosophisme ; il faisait dériver la morale des dogmes métaphysiques; il proclamait qu'il fallait croire à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme pour pratiquer la vertu, et il chassait de la République ou il envoyait à la mort quiconque ne souscrivait pas aux croyances dont Jean-Jacques avait fait les deux soutiens de la religion civik. De même que le trinitarisme de Calvin, le déisme de Rousseau devait faire et fit des victimes.
Le 5 février (17 pluviôse 1794], Robespierre vint lire à la Convention un morceau d'éloquence rousseautiste qu'il intitula : Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans V administration intérieure de la République.
Ce rapport est une déclamation sur la vertu qui doit être « le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire», et une affirmation de la nécessité de la terreur, afin d'imposer à tous les citoyens la pratique de la vertu. Rousseau avait écrit dans le Contrat social : On « forcera d'être libre » quiconque refuse d'obéir à la volonté générale. « Le gouvernement de la
République, dit sentencieusement l'incorruptible, est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite que pour proléger le crime, et n'est-ce pas à frapper les tètes orgueilleuses que la foudre est destinée ? » La foudre robespierriste vise déjà les têtes de Chaumelte, de Camille Desmoulins, de Danton et de leurs amis. « L'étranger hypocrite, écrivait Robespierre visant Anacharsis Clools, qui appelait Paris la capitale du globe ne faisait que traduire -dans un autre jargon les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à la destruction. Prêcher l'athéisme, continuait-il, en songeant à Chaumette, n'est qu'une manière d'absoudre la superstition, et la guerre déclarée à la divinité n'est qu'une diversion en faveur de la royauté. »
La divinité trouva un vengeur en la personne de Fouquier-Tinville, homme vertueux qui requit la peine de mort contre les incroyants Anacharsis Cloots, Ronsln, Hébert, la femme Quetineau, Praly, Kock et quelques autres négateurs, au nombre de dix-neuf. Déclarés coupables de conspiration « contre l'autorité légitime », ils furent guillotinés le 4 germinal à quatre heures aprèsmidi. Ils moururent héroïquement.
Ce fut la première charrette. Dans la seconde, les spiritualisles Robespierre, Couthon, Sainl-Just firent monter Claude Bazire, Fabre d'Églantine, François Chabot, Lacroix, Danton, Delaunay, Hérault de Séchelles, Camille Desmoulins, Marie Gusman, Deiderichsen, Philippeaux, d'Espagnac, Junius Frey et son frère, Westermunn, de Strasbourg.
Le Comité de salut public avait demandé leur arrestation dans un rapport que Saint-Just vint lire à la Convention et auquel Robespierre avait collaboré. On y disait : « Une société populaire, livrée à Chaumelte, osa
louer dans une adresse l'opinion d'Hébert; Fabre d'Eglanline soutint ici des opinions artificieuses. On attaqua l'immortalité de l'âme qui consola Socrate mourant... On attaqua l'idée de la providence éternelle qui sans doute a veillé sur nous. On aurait cru que l'on voulait bannir du monde les affections généreuses d'un peuple libre, la nature, l'humanité, l'Être suprême, pour n'y laisser que le néant, la tyrannie et le crime. »
Traduits devant le tribunal révolutionnaire le 13 germinal (4 avril 1794), condamnés à mort pour avoir, eatre autres « crimes », « favorisé dans la République le plan de corruption des citoyens, de subversion des pouvoirs et de l'esprit public, Danton et ses prétendus complices, au nombre de quatorze, furent exécutés vingt-quatre heures après leur condamnation. On connaît la réponse de Danton lorsque le président du tribunal révolutionnaire lui demanda son nom et sa demeure : « Ma demeure sera bientôt dans le néant; quant à mon nom, vous le trouverez dans le Panthéon de l'histoire. »
Celte hécatombe ne suffit pas au trio spiritualiste. Le 15 germinal, Saint-Jusl vint dénoncer à la Convention de nouveaux coupables. II accusa la femme de Camille Desmoulins, la bonne et douce Lucilè, « d'avoir touché de l'argent » afin d'exciter un mouvement « contre les patriotes et le tribunal révolutionnaire. »
Il y eut une troisième charrette. On y fit monter Lucile Desmoulins, âgée de vingt- trois ans; Jean-Baptiste Gobel, âgé de soixante-sept ans; Chaumelte, Lacombe, Lasalle, Lacroix et quelques autres criminels d'idées. L'acte d'accusation portait que Gobel, Chaumette, Hébert et Gloots s'étaient coalisés pour efl'acer toute idée de la divinité et fonder le gouvernement français sur l'athéisme... Le but de Chaumette, de Gobel, était « d'anéantir toute
espèce de morale, d'étouffer tout principe de vertu, et de persuader aux peuples voisins que la nation française en était venue au dernier degré de dissolution en détruisant jusqu'à l'idée de l'Être suprême. »
Le 24 germinal, Lucile Desmoulins, Chaumette, Gobel, Hébert et leurs complices furent guillotinés. La justice de l'Être suprême était satisfaite.
Quelques jours après, le 18 floréal, Robespierre lut à la Convention une dissertation sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales. Cette élucubration déiste aurait pu être signée Jean-Jacques Rousseau, tant elle reflétait les idées, les sentiments de l'auteur de VHéloise et du Conlral social, et tant elle reproduisait avec fidélité les formes de son style. Les premières phrases de Robespierre sont, dans ce document, un écho des premières phrases de V Emile : « La nature nous dit que l'homme est né pour la liberté, et l'expérience des siècles nous montre l'homme esclave... La liberté et la vertu se sont à peine reposées un instant sur quelques points du globe : Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses. « Viennent ensuite d'atroces injures à Danton, à Danton qu'il a fait assassiner. Ce spectre le hante. Afin de le mettre en fuite, il lui adresse des outrages : « Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait été le plus lâche; Danton ménageant tous les crimes, etc., etc. » Puis arrive un réquisitoire contre l'impiété et un hymne à la religion : « Toute institution, toute doctrine qui console et élève les âmes doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre... Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existe pas, û toi qui te passionnes pour une aride
doctrine?... Quel avantage trouves -tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu, que son àme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?... Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre dans les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, désespérer le malheur, attrister la vertu, dégrader l'humanité... Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui grandissent son être et qui élèvent son cœur. » Cette rhétorique sur les lèvres du pourvoyeur d'échafauds, qui, la veille, a fait tuer la femme d'un de ses anciens amis, apparaît comme une écume de sang...
Robespierre, copiant le Contrat social, conclut : « L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de l'àme est un rappel continuel à, la justice; elle est donc sociale et républicaine. » Ici l'incorruptible place un panégyrique de Rousseau :
« Parmi ceux qui se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme, par l'élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain : il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinité; son éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la vertu; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au cœur humain : la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris iiivincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophe, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. Ah! s'il avait été témoin de cette Révolution
300 JEA.\-JAC(JUES ROUSSEAU
dont il a été le précurseur et qui Fa porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité ! Mais qu'ont fait pour elle ses lâches adversaires? .. Les hommes de lettres en général se sont déshonorés dans cette Révolution, et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait seule tous les frais. »
Le dithyrambe en l'honneur de Rousseau se continue par des invectives à l'adresse de Condorcet que Robespierre a contribué à faire mettre hors la loi, et qu'il accuse « d'avoir travaillé sans cesse à obscurcir la philosophie par le perfide fatras de ses rapsodies mercenaires » ; par des diflamations à l'égard de Guadet, qu'il a poussé vers la guilloliue; par des injures à Vergniaud et à Gensonné qu'il a livrés au bourreau et à qui il reproche « d'avoir péroré avec chaleur pour bannir du préambule de la Constitution le nom de l'Être suprême » ; par de nouvelles et basses calomnies contre Danton, sa récente victime : « Danton, dit-il, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de gloire, de postérité ; Danton dont le système était d'avilir ce qui peut élever l'âme » ; Danton qui semblait vouloir compenser « son indulgence pour l'aristocratie et la tyrannie par la guerre qu'il déclarait à là divinité. »
Tous ces négateurs et leurs disciples méritent la mort. Leurs doctrines sont liées à une politique dangereuse pour l'État social. On devra les punir, ainsi que le demande Rousseau, non comme impies, « mais comme insociables, comme incapables d'aimer sincèremenl le^ lois, la justice, et d'immoler an besoin sa oie à son devoir. » Le philosophisme antidéiste ayant pour conséquence l'antipatriotisme et la destruction de l'ordre social, il ne sera pas nécessaire d'invoquer des motifs d'impiété pour
faire dresser l'échafaud, puisque la négation de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tâme met ceux qui professent ces négationsen état permanent de révolte et de conspiration contre la patrie, la République et la société. De ces doctrines promulguées par Rousseau, acceptées et transformées en lois par Robespierre, Couthon et Saint- Just. venues en droite ligne de Calvin, découlait une politique de haine, .de persécution et de meurtre. L'intolérance ne va guère sans Thypocrisie et la cruauté sans la ruse. Robespierre, après avoir qualifie les antidéistes de « personnages artificieux obéissant à des vues politiques profondes et sentant bien que pour produire la liberté il fallait favoriser par tous les moyens ce qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le cœur et. à effacer l'idée de ce beau moral qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge les défenseurs et les ennemis do l'humanité » ; demandait — au nom de sa tendresse de cœur sans doute — que « la justice nationale saisît d'une Tnain sûre tous les intrigants pervers » et les avertissait « qu'ils s'étaient tués eux-mêmes », et que « l'on ne revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique. » C'était l'enfer sans rémission. En conséquence il proposait le décrt>t suivant :
Article PREMIER. — Le peuple français reconnaît l'exi-stence de l'Être suprême et l'immortalité de l'àme...
Art. 4. — Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être.
Voilà pour le décor; l'essentiel du décret se trouvait dans l'article 13, qui mettait en quelque sorte sous le couperet de la guillotine tous les adversaires des théories spiritualistes de Rousseau et de Robespierre. Cet article est ainsi rédigé :
302 JEAN-JACOUES ROUSSEAU
« Art. 13. — En cas de troubles dont un culte quelconque serait l'occasion ou le motif, ceux qui les excileraicnt par des prédications ou par des insinuations contrerévolutionnaires, ceux qui les provoqueraient par des violences injustes et gratuites, seront également punis selon la rigueur des lois. »
La rigueur des lois, c'était la peine de mort. La mort pour crime d'insinuation ! L'Inquisition elle-même n'avait rien osé de pareil !
Le décret en l'honneur de l'Être suprême et de l'âme immortelle fut voté par la Convention.
Le 16 mai (27 floréal , une députation de la société des jacobins se présenta à la barre de la Convention pour féliciter l'Assemblée de ses sentiments religieux. La discussion qui s'établit à ce propos est un des chapitres les plus curieux de l'histoire de la Révolution française et du jacobinisme, domestiqué alors par Couthon, Robespierre et Saint- Just et devenu dévot au Contrat social :
« Il vous restait, dit l'orateur des jacobins en s'adressant aux conventionnels, à donner un grand exemple; c'était peu pour vous d'avoir détruit quelques conspirateurs, si vous ne détruisiez le genne de toules les conspirations qui ont existé ou pourraient exister : vous l'avez fait! Les sinistres clameurs de l'athéisme se prolongeaient sourdement; l'inquiétude s'emparait des âmes, le blasph<';me de Brutus était répété par des bouches impures. On voulait anéantir la divinité pour anéantir la vertu. La vertu n'était plus qu'un fantôme, l'Être suprême qu'un vain mensonge, la vie àvenirqu'une chimère trompeuse, lairiort un abîme sans fin. On était parvenu à obscurcir toutes les idées primitives que la nature a placées dans le cœur de l'homme; on commençait à éteindre tous les sentiments bons et généreux; la liberté et la patrie ne
semblaient plus que des ombres légères dont la vue obsédait le regard : la Convention a proclamé solennellement que le peuple français reconnaît l'Être suprême et l'immortalité de l'âme... »
Le grand jour est venu; le soleil de la vérité s'est levé sur la République; les incrédules qui la souillaient ont péri sur l'échafaud. « Ils n'étaient pas vertueux, ils ne furent jamais jacobins. » Car un vrai jacobin est un disciple de Rousseau.
« Les vrais jacobins, s'écrie le délégué du célèbre club, sont ceux qui professent hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean-Jacques, il est impossib^e d'être bon citoyen : L'existence de la divinité, la vie à venir, la sainteté du Contrat social et des lois. Sur ces bases immuables de la morale publique doit s'asseoir notre République, une, indivisible et impérissable... »
Carnot et Gouthon répondirent à l'orateur du club des jacobins. La' réponse de Carnot est assez pâle ; celle de Couthon est fortement colorée. 11 rend hommage aux jacobins, « aux citoyens et citoyennes » qui fréquentent les tribunes de ce club ; il se félicite de voir les « traîtres » punis et les bons jacobins apporter leurs remerciements et leurs bénédictions à l'Assemblée qui a consacré par un décret « cette vérité sainte que le juste retrouve toujours dans son cœur : le peuple français reconnait VEtre suprême et V immortalité de rame. » Exalté par son éloquence déiste, Couthon apostrophe les « prétendus philosophes qui se mentent impudemment à eux-mêmes, en niant l'existence de la divinité. « Où sont-ils, s'écrie Couthon, oubliant qu'il les a fait tuer. Où sont-ils, que je leur demande si ce sont eux ou leurs
pareils qui ont produit toutes les merveilles que nous admirons sans les concevoir ; si ce sont eux qui ont établi le cours des saisons et deri astres; qui sont les auteurs du miracle de la régénération et de la reproduction des êtres, qui ont donné la vie et le mouvement au monde, qui ont formé cette voûte imposante qui cou\Te si majestueusement l'univers, et ce soleil bienfaisant qui vient chaque jour et vivifie tout ce qui existe sur la terre. Mais non, ils ne paraîtront pas... »
Ils ne reparurent pas, en effet. Ni Danton, ni Chau* mette, ni Condorcet, ni Vergniaud, ni Fabre d'Églantine, ni Lucile Desmoulins ne se levèrent d'entre les morts pour répondre à leurs interrogateurs rousseautistes.
LaConventionvotaTimpression du discours de Couthon.
Robespierre était arrivé au sommet de son ambition. Il était devenu le grand pontife de la religion civile de Jean-Jacques et le dictateur intellectuel de la République. Le besoin d'adoration est si grand dans le cœur humain, si intense dans les pays qu'enveloppent des siècles d'atavisme mystique, que, de plusieurs côtés, Robespierre reçut des adresses où on le saluait « comme le Messie que l'Être éternel avait promis à la terre pour réformer toutes choses. » Si c'est un calcul de se faire l'avocat de Dieu, c'est un calcul habile. La divinité protège, couvre et embellit de ses rayons ceux qui s'intitulent ses défenseurs, et le monde leur fait un mérite et une vertu de l'intolérance qu'ils affichent.
Le 20 prairial (8 juin), on célébra, en grande pompe, la fête de l'Être suprême. Robespierre, qui s'était fait nommer président de la Convention et qui devait prononcer le discours en l'honneur du créateur du ciel et de la terre, était allé, dit-on, se préparer à l'accomplissement de cet acte pieux, en méditant sous les ombrages
de la forêt de Montmorency, où Jean-Jacques avait si souvent rêvé, llsortitdes méditations du disciple de Rousseau un discours qui a Taccent et l'allure d'un sermon genevois : « Il est enfin arrivé, ce jour à jamais fortuné que le peuple français consacre à l'Être suprême I Jamais le monde qu'il a créé ne lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards... C'est lui (le grand Être) qui orna de pudeur le front de la beauté pour l'embellir encore; c'est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et de joie ; c'est lui qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé contre le sein de sa mère... Tout ce qui est bon est son ouvrage : le mal appartient à l'homme dépravé... ^)
Après ce culte rendu à la Divinité du Contrai social, il fut livré bataille à l'Athéisme auquel on avait donné la forme d'un hideux mannequin. On mit le feu à ce paquet et, lorsqu'il eut été consumé par les flammes, l'apôtre de Dieu Robespierre s'écria :
« Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait vomi sur la France I... Que la nature reprenne donc tout son éclat (?)... Malheureusement la statue qui représentait la Sagesse divine avait subi un accident : les flammes qui dévorèrent l'Athéisme avaient jeté leur fumée sur la Sagesse, sa voisine, et celle-ci apparut un peu noire. Cela fit rire.
Deux jours après, Robespierre, grisé d'orgueil et s'imaginant qu'il était le Tout-Puissant, présenta à la Convention la loi du 22 prairial qui autorisait l'arrestation, sur une simple « preuve morale », de tout citoyen « parlant mal des patriotes », « dépravant les mœurs », « altérant l'énergie et la pureté des principes révolutionnaires », propageant des écrits « insidieux ». Ces criminels d'Etat devaient être condamnésà mortpar un tribunal composé
de cinquante jurés qu'on avait pris soin de choisir parmi les Robespierristes les plus zélés. L'interrogatoire préalable était supprimé ; supprimées les dépositions écrites; supprimés les témoins, s'ils n'étaient absolument nécessaires. Une loi pareille mettait la France entière sous la menace de Técliafaud. L'ombre de Jean-Jacques n'avait pas conseillé la mansuétude à soiî disciple, et l'Être suprême ne lui avait pas mis au cœur la bonté.
L'abominable loi de prairial a inspiré à un écrivain révolutioimaire de haute conscience, le prince Kropot- Iviuu, celte juste réilexion :
« Décréter celte loi, c'était signer la banqueroule du gouvornemenl révolutionnaire. C était faire, avec des apparences de légalité, ce que le peuple de Paris avait fait révolutionnairement, franchement, dans un moment de panique et de désespoir, pendant les journées de Septembre. Et l'effet de la loi de Prairial fut tel qu'en six semaines elle fit mûrir la contre-révolution. » (Pierre Kropoïkine, La grande Révolulioi, p. 716.)
Un se révolta contre une tyrannie qui se masquait de dévotion déiste, contre « un hypocrite qui érigeait l'hypocrisie eu système de gouvernement. » (Âulard, Les orateurs de ta RcvûltiHon, tome II, p. 356.) En quelques heures la domination de Robespierre fut anéantie. Lorsque, étranglé de fureur, le disciple de Rous.seau essaya de se défendre, le député Garni er ( de l'Aube) lui cria :
— Le sang de Danton tétouffe!
Michelet appelait Robespierre « un triste bâtard de Rousseau conçu dans un mauvais jour». Edgar Quinet a écrit : «Jean-Jacques fut le mauvais génie de la Révolution. » Sans doute il n'a pas dressé de ses mains les échafaudssur lesquelsmontèrent tant de victimes; mais,
est-ce qu'un écrivain qui entreprend de légiférer pour le peuple et la postérité ne doit pas porter la responsabilité des doctrines qu'il a mises en circulation et des conseils qu'il a donnés? N'est-il pas le complice des disciples dont il fut l'inspirateur, qui traduisirent ses idées en actes et ses théories en réalités. Dans l'appréciation de son œuvre on doit tenir compte de ce qui est l'une des conclusions de cette œuvre. Or, ce qu'il y a eu de plus stupidement atroce dans la Révolution procède du Contrai social. Le nier, c'est nier l'évidence.
Dès qu'on se met au point de vue humanitaire et français, l'influence de Rousseau apparaît néfaste. Littérairement il a interrompu la tradition nationale. Rhéteur sans sourire et sans esprit, il a huguenotisé les lettres françaises avec ses phrases de sermon, ses dissertations sans bonne foi d'où le raisonnement bannissait la raison. A la place du style voltairienoti, sous une clarté de soleil, l'idée court comme un ruisseau rapide, il a mis le sophisme dialectique où le mensonge s'abrite et se cache dans l'équivoque des expressions. On spécule sur l'ignorance des lecteurs lorsqu'on le présente comme ayant apporté une note nouvelle à cette incomparable littérature française à qui Rabelais, Montaigne et Molière avaientdonné la gaieté et la joie, qui avait reçu de Pascal la puissance de l'ironie et de la dialectique éloquente, qui devait à Bossuet la majesté, à La Fontaine le sentiment délicat, poétique et profond de la nature, à Fénelon la grâce, à Montesquieu la profondeur, àBuffonla magnificence. Tout est mort, au contraire, dans l'œuvre de Jean- Jacques : et ses illisibles discours si déclamatoires et si vides, et son ennuyeux et interminable roman, et son incohérent Emile, et son obscur et malfaisant Contrat social.
Par le cynisme et l'égotisme de ses Confessions il a popularisé l'abus du moi; il a fait surgir l'insupportable lignée des écrivains couards et pleurards qui ont pris pour modèle le dévergondage de ses aveux, l'outrecuidance de sa vanité toujours en affiche et en spectacle. Il a rapetissé et enténébré les intelligences avec ses manies de métaphysicien incohérent et prétentieux de petite secte et de petite ville.
Protégé par des gens de cour et s'intitulant citoyen de Genève, il s'est fait accusateur et délateur contre Voltaire et les encyclopédistes.
A la tradition française, libérée ou se libérant des dogmes et des influences ecclésiastiques, cherchant à universaliser la tolérance, à créer le monde laïque, à préserver de tout péril la liberté de conscience, il a opposé un protestantisme sans racine, dépourvu d'intelligence historique et d'esprit scientifique. Aux larges horizons d'une humanité fraternelle il a préféré et préconisé, comme idéal, Sparte avec ses esclaves, la cité de Calvin avec sa maussaderie, ses hypocrisies, ses étroitesses et ses persécutions. En politique il a abouti à la terreur robespierriste, à la domination du rhéteur fielleux usurpant la place de l'homme d'idée et d'action.
Sa responsabilité est atténuée par sou état mental qui ne fut jamais équilibré et sain. La folie qui s'empara de son cerveau se glissa dans ses livres. Il n'en est peut-être pas un seul où ne se montre la fêlure de l'auteur. Sa démence — on l'a remarqué — contribua, en son temps, à son succès, et elle a contribué à son influence sur notre époque. Ce qu'il y a de plus malsain dans le romantisme, la prépondérance accordée à l'imagination sur la vérité, la glorification de l'amour à trois, des unions à la Pagello, à la George Sand, à la Musset,
l'égoïsme féroce de René, dérivent des Confessions. Les romantiques qui ont pris Rousseau pour modèle ont pris pour modèle un aliéné, qui aimait mieux douter de ses amis et de ses protecteurs que de l'infaillibilité de ses soupçonneuses hallucinations, ce qui est un des caractères essentiels de la folie!
Tandis que Montesquieu avait écrit qu'on ne doit pas venger la divinité mais l'honorer, Rousseau imagine une divinité rationalisle à laquelle est nécessaire la persécution. Il manifeste ainsi son incohérence et son absence de foi, et à la divinité dont il affirme la toutebonté, et la toute-puissance, et à Thumanité dont il se méfie et qu'il dénigre. Par là il s'est séparé de la philosophie du dix-huitième siècle et il s'est fermé les portes de notre temps.
Dans le naufrage des croyances théologiques un idéal nous est resté : cet idéal, c'est l'humanité qui le représente. Nous dépendons d'elle et nous croyons en elle. Son passé lointain est le nôtre; son lointain avenir appartient à nos fils. Nous l'aimons pour son labeur et ses souffrances de jadis, pour les efforts qu'elle accomplit dans le présent, pour les progrès qu'elle réalisera dans la suite des âges.
Notre savoir, nos trésors, nos espérances nous viennent d'elle. Les morts dont se compose son passé nous sont chers et sacrés : ce sont eux qui ont créé l'atmosphère intellectuelle et morale où les intelligences peuvent vivre et les consciences grandir; c'est le souffle de leur esprit qui nous soutient et nous pousse en avant dans l'âpre montée du devoir.
Nous lui devons beaucoup et notre fierté est de penser que nous pouvons, en la servant, témoigner notre reconnaissance à ceux qui ne sont plus, qui jadis nous ont
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servis, et mériter la reconnaissance de ceux pour qui nous travaillons en ce moment. Le sentiment de cette paternité collective, de cette fraternité à travers les âges, n'est-ce pas la plus pure des joies, le vrai fondement de la morale? Et n'est-ce pas la plus sainte des religions, celle qui n'a besoin pour tout miracle que des découvertes de la science?
Les biens moraux et matériels que riiumanité nous apporte incessamment s'accumulent sous la volonté et par le travail des générations qui passent. Les plus humbles ont eu part aux résultats obtenus. Tous les progrès, dès lors, humanitaires parleurs origines, deviennent humanitaires par leurs destinations. La solidarité, dans la reconnaissance et dans l'espérance, s'établit entre ce qui a existé, ce qui existe et ce qui existera. Faire son profit du passé, améliorer le présent, préparer l'avenir, diminuer les occasions d'égoïsme et de haine, accepter l'existence comme un devoir, le travail comme une joie, la lutte comme une fierté ; empêcher la déperdition des forces individuelles et collectives, croire à l'art, à l'industrie, à la science, à l'altruisme; rendre chacun utile à tous et tous à chacun : (elle est notre mission. Pour l'accomplir, ce n'est pas à des divinités métaphysiques quil faut croire, mais à nous-mêmes, à l'humanité,
Saint-Raphaël, Villa Le lioijer.
Lo Bibliothèque Université d'Ottawa
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The Library
University of Ottowo
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