LA LETTRE SUR LES SPECTACLES NOUVELLES ATTAQUES CONTRE VOLTAIRE
Le Contrat social, dont la rédaction commencée en 1756 fut terminée en 1760, était une glorification du gouvernement genevois; la lettre de Rousseau à d'Alemsur le théâtre, écrite et publiée en 1758, est une apologie de la compagnie des pasteurs de Genève et des mœurs de la cité calviniste.
Rousseau l'écrivit à la sollicitation de ses amis (Vernes, Roustan, Vernet et de plusieurs autres de ses concitoyens). En février 1758, le pasteur Vernes écrivait à Jean-Jacques pour le solliciter à nouveau de s'établir chez ses compatriotes; il lui signalait l'article sur Genève où d'Alembert, dans Y Encyclopédie, dénonçait les opinions « sociniennes » de la « Vénérable Compagnie » et demandait l'établissement d'un théâtre en terre genevoise. «Aidez-nous, disait Vernes à Rousseau, à combattre l'inlluence du maître en plaisanteries et en impiété, Voltaire. Venez au secours de la religion menacée et des bonnes mœurs en danger. »
Rousseau répond :
« Pour attaquer victorieusement d'Alembert et Voltaire il vaut mieux négliger les questions théologiques et se placer sur le terrain de la morale ; et, puisque Técrivain de Y Encyclopédie encourage les Genevois à construire un théâtre dans leur ville, il faut montrer, au point de vue des intérêts genevois, l'immoralité du théâtre, des auteurs dramatiques et des acteurs. J'ai sous presse un petit écrit sur l'article Genève de M. d'Alembert. Le conseil qu'il nous donne d'établir une comédie m"a paru pernicieux; il a réveillé mon zèle, et m"a d'autant plus indigné que foi vit, clairement qu'il ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens. Voilà nos auteurs et nos philosophes 1 Toujours pour motif quelque intérêt particulier et toujours le bien public pour prétexte. Cher Vernes, soyons hommes et citoyens jusqu'au dernier soupir. Osons toujours parler pour le bien de tous, fùt-il préjudiciable à nos amis et à nous-mêmes. Quoiqu'il en soit, j"ai dit mes raisons, ce sera à mes compatriotes à les peser. »
Ayant ainsi, dans une lettre privée, calomnié les intentions du philosophe d'Alembert, Rousseau lui envoie cette lettre d'une parfaite déférence :
A M. d'A lembert :
« Montmorency, 23 juin 1788.
« J'ai dû, monsieur, répondre à votre article Genève. Je l'ai fait, et je vous ai adressé cet article. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à Thonnepr que j'ai reçu de vous en plus d'une occasion; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et si mon père en avait fait autant, je n'aurai pu ni dû me taire. J'ai lâché d'accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma
patrie; quand il a fallu choisir, j'aurais fait un crime de balaqcer. Si ma téméî'ité-vQus offense, vous n'en serez que trop vengé par la faiblesse de l'ouvrage. Vous y chercherez en vain les restes d'un talent qui n'est plus, et qui ne se nourrissait peut-être que de mon mépris pour mes adversaires. Si je n'avais consulté que ma réputation, j'aurais certainement supprimé cet écrit; mais il n'est pas ici question de ce qui peut vous plaire et m'honorer ; en faisant mon devoir, je serai toujours assez content de moi et assez justifié près de vous. »
La réponse de Rousseau est, dès les premières lignes, une protestation contre le jugement porté par d'Alembert sur les ministres genevois. Il a osé les accuser de socianisme! Ce mot effarouche Jean-Jacques Rousseau qui se hâte, d'ailleurs, de dire : « Je ne sais pas ce que c'est que le socianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien, ni en mal, et même sur quelques notions confuses de cette secte et de son fondateur, je me sens plus d'éloignement que de goût pour elle. » Cette ignorance de la part d'un citoyen de la ville oîi Calvin fit brûler Michel Secvet, paraît plus voulue que réelle. Rousseau, récemment réintégré dans l'église protestante, obligé de souscrire aux articles de foi contenus dans le Symbole des apôtres, ne pouvait point ne pas avoir entendu parler du dogme trinitaire et des persécutions sanglantes dont ce dogme avait été l'occasion à Genève. En jouant l'ignorance il se dispensait de blâmer l'intolérance de Calvin, et en jetant une sorte de blâme, — malgré son aveu d'ignorance — sur le socianisme, il se rendait favorable tous les dévots de son petit pays. D'Alembert, dans sa réplique à Rousseau, fait remarquer « l'accueil enthousiaste » que les dévots firent à l'écrit où Jean-Jacques
parlait de son éloignement pour la secte socinienne.
La vérité, cependant, c'est que Rousseau était socinien.
Et il le savait bien, puisqu'il venait d'avoir sur le socia-
nisme une controverse avec les prédicants Vernes et
Vernet.
^ La lettre sur les spectacles est une sorte de mani-
j feste contre les grandes cités, leur tolérance, leur civili-
I sation. Tout est beau, vertueux, sublime, dans l'étroite
I localité (qu'il a désertée pour Paris); tout est cor-
I rompu, pernicieux dans les grands centres, et, particu-
; lièrement, dans ce Paris monarchique qu'il est venu
habiter. Il en veut aux théâtres qu'il renferme, et où il
a fait jouer des comédies ennuyeuses et une paysannerie
rimée. Et comme Genève n'a pas de théâtre, et que
Rouseau sait que "Voltaire travaille à en faire établir un
dans cette ville, il écrit un réquisitoire en règle contre la
comédie, les acteurs et les actrices. Par delà le monde
théâtral c'est Voltaire qu'il veut atteindre, et c'est la véné-
1 rable compagnie des pasteurs, sa collaboratrice en cette
V^ circonstance, qu'il veut satisfaire.
Rousseau regardait la lettre sur les spectacles comme la meilleure de ses publications. 11 l'appelait « son Benjamin ». Dans l'apologie de sa personne et de ses œuvres qu'il adressaità M. de Saint-Germain, il dit que « lalecture en est ravissante. » Cela dépend des lecteurs. La thèse principale qu'elle contient est empruntée aux Pères de l'Église, à Bossuet et à Bourdaloue : c'est une condamnation, au nom de la morale, de la comédie et de ses interprètes] Le théâtre est un agent de dépravation, les comédiensl(Jtont un métier infâme, les comédiennes ont des mœurs avilies et avilissantes. Les tragédies qu'on joue sur le théâtre provoquent au mal, « elles souillent l'imagination de crimes qui font frémir la nature », les
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comédies poussent à la débauche. Même dans le Misanthrope Molière bafoue la vertu : il fait rire aux dépens d'Alceste. Ces paradoxes, ces outrances ontpour contrepartie l'éloge des amusements en usage à Genève et dans les villages suisses. Sans doute on y développe l'esprit de coterie, mais cet esprit est favorable aux amitiés solides et vertueuses. Sans doute on s'y laisse aller à l'ivrognerie, mais .. ici il faut citer Rousseau :
« Le goût du vin n'est pas un crime; il en fait rarement commettre; il rend l'iiomme stupide et non pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise; ils sont presque tous bons, droits, justes, fidèles, braves et honnêtes gens à leur défaut près. En osera-t on dire autant des vices qu'on substitue à celui-là? ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d'hommes sans défauts et retenus en toute chose? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels I Le sage est sobre par tempérance; le fourbe l'est par fausseté. Dans les pays de mauvaises mœurs, d'intrigues, de ti-aliisons, d'adultères, on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Partout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus dintérèt à s'en garantir. En Suisse elle est presque en estime; à Naples, elle est en honneur; mais au fond, laquelle est la plus à craindre, de l'intempérance du Suisse où de la réserve de l'Italien? »
La moralisation par l'ivrognerie et le salut par l'alcoolisme, tel est le nouvel évangile ! A. ce moyen d'inlluence morale, Rousseau ajoute la rusticité du langage, la brutalité des manières, l'antifcminismc et la xénophobie : « Il ne faut point se le dissumuler, dit-il (à Genève), les
intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence... On était plus grossier de mon temps. Les enfants, rustiquement élevés, n'avaient point de teint à conserver, et ne craignaient point les injures de l'air auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse, en campagne, à tous les exercices, dans toutes les sociétés. Timides et modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avaient point de frisure à conserver; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis s'embrassaient en pleurant. Ils revenaient au logis suant, essoufflés, déchirés : c'étaient de vrais polissons, mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur le zèle pour servir la patrie et du sang à verser pour elle.'»
Si un théâtre s'établissait à Genève, si on allait entendre les vers de Corneille et de Racine ou la prose de Molière, il y aurait, paraît-il, moins de polissonnerie, par conséquent moins de vaillance et de patriotisme, et les Genevois n'auraient plus, ou auraient moins de sang à verser pour leur pays! Ces affirmations, écrites en style d'oracle, ravissaient Jean-Jacques. Il en faisait endosser la responsabilité à Sully à qui il prêtait ce langage : « Le grand Sully, qui nous aimait, nous l'eût bien pu dire : spectacles et comédies dans toute petite République, et surtout dans Genève, affaiblissement d'État. >>
Affaiblissement d'État également etusage contre nature la réunion des sexes que favorise le théâtre. Rousseau, enchanté d'avoir trouvé cet argument, le développe en quelques pages qui sont un traité d'antiféminisme : « Suivons les indications de la nature, consultons le bien
de la société; nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois, et vivre ordinairement séparés. Je Fai dit tantôt, par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu'elles de leur trop intime commerce; elles n'y perdent que leurs mœurs, et nous y perdons à la fois nos mœurs et notre constitution ; car ce sexe plus faible, hors d'état de prendre notre manière de vivre, trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne, trop molle pour nous ; et, ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes. Cet inconvénient, qui dégrade Ihomme, est très grand partout ; mais c'est surtout dans les États comme le nôtre qu'il importe de le prévenir. Qu'un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indiflerent, pourvu qu'il soit obéi, mais dans une république il faut des hommes... La nature, qui impose aux femmes la vie sédentaire et casanière, en prescrit aux hommes une toute opposée, et cette inquiétude indique en eux un vrai besoin. Si les Orientaux que la chaleur du climat fait assez transpirer, font peu d'exercice et ne se promènent point, au moins ils vont s'asseoir en plein air et respirer à leur aise, au lieu qu'ici les femmes ont grand soin d'étouffer leurs amis dans de bonnes chambres bien fermées... Nous sommes déchus en tout. Pourquoi cela?... Les premiers Romains vivaient en hommes, et trouvaient dans leurs continuels exercices la vigueur que la nature leur avait refusée ; au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente et lâche où nous réduit la dépendance du sexe... La société des deux sexes devenue trop commune et trop facile a produit ces effets. On n'ose parler de patrie et de vertu sans passer pour rabà-
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cheur, on n'ose être soi-même sans s'asservir aux maximes d'une caillette. »
Ce réquisitoire, que j'ai abrégé, aboutit à celte conclusion : il faut proscrire les théâtres où les sexes se retrouvent pour s'amollir, et prendre exemple sur Sparte. « Les fêtes de Lacédémone, sont dit, Rousseau, les modèles de celles que je voudrais voir parmi nous. »
Ce ne sont pas seulement les théâtres qu'il faut proscrire de Genève, ce sont les étrangers. On n'a pas oublié l'épître où Jean-Jacques reprochait à ses concitoyens d'avoir toléré la présence de Voltaire dans les alentours de Genève. Dans la lettre à d'Alembert il dit : « Jamais étranger n'entra dans Genève qu'il n'y ait fait plus de mal que de bien. Mais savez-vous qui Ton devrait s'efforcer d'attirer et de retenir dans nos murs? Les Genevois même qui, avec un sincère amour de leur pays, ont tous une si grande inclination pour les voyages, qu'il n'y a point de contrée où l'on n'en trouve de répandus. » Argument bizarre, sous la plume d'un Genevois qui a déserté son pays une première fois pour échapper aux mauvais traitements d'un de ses concitoyens et de ses maîtres; argument extraordinaire lorsque celui qui le présente a refusé l'établissement honorable que ses compatriotes lui proposaient dans sa ville natale, pour aller vivre à Paris, dans une société de nobles, de financiers.
Rousseau insiste, pourtant : « La moitié de nos concitoyens, épars dans le reste de l'Europe, vivent et meurent loin de la patrie ; et je me citerais moi-même avec plus de douleur si j'y étais moins inutile. Je sais que nous sommes forcés d'aller chercher au loin les ressources que notre terrain nous refuse, et que nous pourrions difficilement subsister si nous nous tenions
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renfermés. Mais au moins que ce bannissement ne soit pas éternel pour tous : que ceux dont le ciel a béni les travaux viennent, comme l'abeille, en rapporter le fruit dans la ruche, réjouir leurs concitoyens du spectacle de leur fortune, enrichir le pays de leurs richesses, et jouir modestement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu'ailleurs qu'on les y fera revenir? »
Cette fois l'aveu est dépouillé de rhétorique : allons nous enrichir chez les autres, rapportons ces richesses chez nous et fermons nos portes à l'étranger chez qui nous nous sommes enrichis! Cette conclusion est rigoureusement nationaliste ; elle peut mêfne le paraître un peu trop. A l'exclusivisme théologique de Calvin, Rousseau ajoute l'exclusivispEie des Genevois devenus ploutocrates !
L'écrit de Jean-Jacques lui attira une réponse de d'Alembert qui est un modèle de finesse, de bon sens et de verve railleuse. Ces deux publications mettent en relief les différences de l'esprit français et voltairien-et de l'esprit calviniste Autant le second, tel qu'il apparaît dans l'opuscule de Rousseau, est particulariste, borné, intolérant, d'un égoïsme féroce, préoccupé de tout ramener à lui et de prendre le plus possible aux autres, autant le premier, représenté par d'Alembert, est inspiré de sentiments de sociabilité délicate et d'altruisme. Le caractère de votre philosophie, dit d'Alembert à Rousseau, est 4'être ferme et inexorable dans sa marche :
« Vos principes posés, les conséquences sont ce qu'elles peuvent; tant pis pour nous si elles sont fâcheuses ; mais à quelque point qu'elles le soient, elles ne vous le paraissent jamais assez pour vous forcer à revenir sur
les principes. Bien loin de craindre les objections qu'on peut faire contre vos paradoxes, vous prévenez ces objections en y répondant par des paradoxes nouveaux.
« Vous avez prétendu que la culture des sciences et des arts est nuisible aux mœurs ; on pouvait vous objecter que dans une société policée cette culture est du moins nécessaire jusqu'à un certain point, et vous prier d'en fixer les bornes ; vous vous êtes tiré d'embarras en coupant le nœud ; et vous n'avez cru pouvoir nous rendre heureux et parfaits qu'en nous réduisant à l'état de bêtes. Pour prouver ce que tant d'opéras français avaient si bien prouvé avant vous, que nous n'avons point de musique, vous avez déclaré que nous ne pouvions en avoir, et que si nous en avions une, ce sérail tant pis pour nous. Enfin, dans la vue d'inspirer plus efficacement à vos compatriotes l'horreur de la comédie, vous la représentez comme une des plus pernicieuses inventions des hommes, et, pour me servir de vos propres termes, comme un divertissement plus barbare que les combats de gladiateurs..,
« Quoiqu'il en soit, monsieur, nous avons trop besoin de plaisirs pour nous rendre difficiles sur le nombre ou sur le choix. Sans doute tous nos divertissements forcés et factices, inventés et mis en usage par l'oisiveté, sont bien au dessous des plaisirs si simples que devraient nous offrir les devoirs de citoyens, d'ami, de fils et de père : mais rendez-nous donc, si vous le pouvez, ces devoirs moins pénibles et moins tristes ; ou souffrez qu'après les avoir remplis de notre mieux nous nous consolions de notre mieux aussi des chagrins qui les accompagnent... On va, selon vous, s'isoler au théâtre, on y va oublier ses proches, ses concitoyens, ses amis. Le spectacle est, au contraire, celui de tous nos plaisirs
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qui nous rappelle le plus aux autres hommes, par l'image qu'il nous présente de la vie humaine, et par les impressions qu'il nous donne et qu'il nous laisse... »
N'est-ce point parfait d'atticisme, de raison souriante et de grâce ironique ? Il a suffît à d'Alembert d'une parole sincère et d'un geste élégant pour écarter les maussades paradoxes du Genevois calviniste. D'Alembert demande ensuite à Rousseau, et non sans malice, pourquoi ayant parlé du Misanthrope, il n'a rien dit du Tartufe : « Je ne sais, monsieur, ce que vous pensez de cette dernière pièce; elle était bien faite pour trouver grâce devant vous, ne fût-ce que par l'aversion dont on ne peut se défendre pour l'espèce d'hommes si odieuse que Molière y a joués et démasqués, »
Après avoir pris contre Rousseau la défense des gens de théâtre et des auteurs, et montré ce qu'avaient d'injuste et de cruel les insultes et les diffamations que le Genevois s'était permises contre cette catégorie de citoyens, d'Alembert, précurseur de Condorcet et de Stuart Mill, plaide la cause de l'égalité des femmes et trouve, pour les défendre contre les diatribes de Jean- Jacques, des raisons qui semblent d'aujourd'hui : « Quand la lumière sera plus libre de se répandre, plus étendue et plus égale, nous en sentirons les effets bienfaisants. Nous cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans l'ignorance, et elles de séduire, de tromper et de gouverner leurs maîtres... Nous aurons l'humanité et la justice de ne pas leur refuser ce qui peut adoucir leur vie comme à nous... Philosophes que la nature a répandus sur la surface de la terre, c'est à vous à détruire, s'il vous est possible, un préjugé si funeste; c'est à ceux entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères, d'oser les premiers secouer le joug d'un
barbare usage, en donnant à leurs filles la môme éducation qu'à leurs autres enfants. »
La lettre de Rousseau à D'Alembert eut, à Genève, un très grand succès. Tous les prédicants furent en liesse. Un des plus notoires le pasteur Sarasin aîné, écrivit à Rousseau :
« Je n'ai pas de termes assez expressifs pour vous marquer la satisfaction que j'ai ressentie en lisant le digne ouvrage qui vient de sortir de votre plume et que M. Vernes m'a remis de votre part. Vous venez de rendre un service signalé à notre commune patrie, en vous élevant aussi librement et aussi fortement que vous l'avez fait contre la fureur des spectacles, et en montrant tout le ridicule et le danger du projet qu'ont formé certaines personnes d'établir un théâtre dans notre ville. »
Les membres de la vénérable compagnie des pasteurs multiplièrent les démarches pour rappeler Jean-Jacques dans sa patrie. Ils lui mandent que sa présence rendrait de signalés services au clergé national. Puisqu'il a commencé le bon combat contre l'ennemi, contre Voltaire, il doit le continuer. Le pasteur Vernes écrit à Rousseau : « Ce serait le moment de venir travailler avec nous, d'augmenter le bataillon sacré qui résiste à Voltaire, afin que Genève reste toujours Genève. »
Rousseau est très touché de cet appel ; il est en communion de principes, de sentiments avec la vénérable compagnie. Certes, il serait fier de venir prendre place dans le bataillon sacré des anti-voltairiens, mais il o des précautions à prendre. En effet, si dans les lettres intimes qu'il adresse aux pasteurs, et que ceux-ci font copier et courir dans Genève, il insulte bassement celui qu'il appellait son maître, publiquement il doit le ménager encore.
Voltaire connaît cette conduite de Rousseau et son entente avec les ministres : « Jean Jacques, racontet-il à un de ses correspondants, écrit tous les quinze jours aux prêtres de Genève pour les échauffer contre moi. »
Pourquoi cette hostilité? Par haine du théâtre et des auteurs dramatiques? Il serait naïf de le croire.
Brunetière a cru découvrir le mobile de la conduite de Rousseau, dans les sentiments d'envie auxquels Rousseau, tout en parlant et reparlant sans cesse de sa stoïque « vertu », cédait avec une singulière facilité : « Si Rousseau n'envie pas précisément la fortune de Voltaire, ses châteaux et ses rentes, il lui envie certainement l'éclat et la sécurité de sa situation sociale, et, sinon son argent, tout au moins le genre de considération que Voltaire doit à son argent. » Rousseau (c'est aussi une remarque de Brunetière), regarde Voltaire comme « un intrigant qui lui a pris sa place. » Dans cette ville de Genève oîi le citoyen « comptait de rentrer en triomphateur, un maître en plaisanteries lui a ravi sans retour » ses espérances de popularité : « Vous avez aliéné de moi mes concitoyens, écrit le Genevois à Voltaire, vous me rendez le séjour de mon pays insupportable, vous me me ferez mourir en terre étrangère, ta.ndis que tous les
HONNEURS qu'un HOMME PEUT ATTENDRE VOUS ACCOMPAGNE- RONT DANS MON PAYS. » Voilà le trait et voilà la blessure! Elle apparaît plus envenimée encore dans la lettre que Rousseau, en Fanuée 1760, envoie de Montmorency au pasteur Moultou de Genève : « Vous me parlez de ce Voltaire! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu ma patrie ; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépra-
vatioa de son cœur. 0 Genevois ! ii vous paie bien l'asile que vous lui avez donné! Il ne savait plus où aller faire du mal; vous serez ses dernières victimes. Je ne crois pas que beaucoup d'autres hommes sages soient tentés d'avoir un tel hôte après vous (1). »
(1) 11 faut croire, pourtant, que « le talent et les inchesses de ce baladin » lui servaient à autre chose « qu'à nourrir la dépravation de son cœur », puisqu'il les employa à créer et à enrichir Ferncj', à sauver de la misère la petite nièce de Corneille, à faire réhabiliter les Calas, à défendre Sirven, Labarre, Lally. Montbailly, à sauver le chevalier d'Etalonde en le recueillant chez lui, à faire ati'ranchir les serfs du .Mont-Jura, à préparer, par d'admirables écrits, par une inlassable activité, l'avènemept des idées de tolérance, tandis que Rousseau, par son Contrat social, fournissait des arguments et des armes aux persécuteurs politiques, aux sectaires déistes de la Terreur.
Rousseau commença la rédaction du roman : La Nouvelle Hélo'i.se, à FErmitage, alors qu'il était Thôte de Mme d'Épinay; il continua à l'écrire à Montlouis, pendant qu'il habitait chez l'intendant du prince de Conti ; il le termina dans « le délicieux petit château de Montmorency que le maréchal duc de Luxembourg et Mme de Luxembourg » avaient gracieusement mis à sa disposition. Il vivait là au milieu de gens riches, titrés, les uns d'immoralité notoire, les autres connus pour avoir mis au pillage le trésor de l'État et profité scandaleusement des faveurs royales. Son austérité de citoyen de Genève et d'apôtre de l'égalité s'y trouvait à l'aise. Il a fait d^ns les Confessions, — et fait avec une visible complais«(,nce, — la nomenclature des gens de cour qui « ne dédaignaient pas » de le venir voir :
« Une terrasse, plus élevée que celle du château, dont la vue étoit au moins aussi belle, et sur laquelle j'avais apprivoisé des multitudes d'oiseaux, me servait de salle de compagnie pour recevoir M. et Mme de Luxembourg, M. le duc de Villeroy, M. le prince deTingry, M. le mar-
quis d'Ârmentière, Mme la duchesse de Montmorency, Mme la duchesse de Boufflers, Mme la comtesse de Valentinois, Mme la comtesse de Boufflers et d'autres personnes de ce rang, qui, du château, ne dédaignoientpas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Mont- Louis. Je devois à la faveur de M. et de Mme de Luxembourg toutes ces visites : je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien l'hommage. C'est dans un de ces transports d'attendrissement que je dis une fois à M. de Luxembourg en l'embrassant : Ah ! monsieur le maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous me faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se faire adorer. »
Il adorait donc le maréchal duc de Luxembourg et ne s'en montrait pas plus fier pour cela. Pour attester que sa tête n"a pas été troublée par « la vapeur de l'encens « il interpelle solennellement tous ceux qui l'ont connu au milieu de cet éclat :
« Au reste, j'interpelle tous ceux qui m'ont vu durant cette époque : s'ils se sont jamais aperçu que cet éclat m'ait un instant ébloui, que la vapeur de cet encensm'ait porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple^ moins familier avec mes voisins, moins prompt à rendre service à tout le monde quand je l'ai pu, sans me rebuter jamais des importunités sans nombre, et souvent déraisonnables, dont j'étais sans cesse accablé. Si mon cœur m'attirait au château de Montmorency par mon sincère attachement pour les maîtres, il me ramenait de même à mon voisinage goûter les douceurs de cette vie égale ej; simple, hors de laquelle il n'est point de |jonheur pour moi. »
Cet heureux invité des courtisans de Louis XV né craint pas, après avoir dîné chez un duc, de souper chez un maçon. Il nous raconte cette prouesse :
« Thérèse avait fait amitié avec la fille d'un maçoii, mon voisin, nommé Pilleu; jele fis de même avec le père; et, après avoir le matin dîné au château, non sans gène, mais pour plaire à Mme la maréchale, avec quel empressement je revenaisle soir souper avecle bonhomme Pilleu et sa famille, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
« Outre ces deux logements, j'en eus bientôt un troisième à l'hôtel de Luxembourg, dont les maîtres me pressèrent si fort d'aller les y voir quelquefois que j'y consentis... »
Il a trois logis ; il est fêté, heureux, sur le pinacle parisien et content d'y être. Or c'est ce moment qu'il choisit pour écrire à Voltaire une lettre de doléances et d'invectives à laquelle Voltaire ne fit aucune réponse.
« A Montmorency, le 17 juin 1700.
« Je ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvoient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et voire enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais... »
Tous les matins Rousseau se rendait chez Mme de Luxembourg, tjue ses contemporains appelaient « la
Messaline moderne », pour lui lire des chapitres de la Nouvelle Héloïse. M. de Luxembourg y venait. On fermait la porte et Rousseau, assis à côté du lit de la maréchale, lisait. « Je composais si bien, mes lectures, dit-il qu'il y en aurait eu pour tout le voyage, quand même il n'aurait pas été interrompu. Le succès de cet expédient passa mon attente. Mme de Luxembourg s'engoua de la Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne n'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place à table à côté d'elle, et, quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs. »
Ainsi préparé, dans le monde de la Cour, le succès de la Nouvelle Héloïse fut considérable.
« Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres : mais, dans le monde, il n'y eut qu'un avis; et les femmes surtout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avoit peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avois entrepris. »
Qu'est-ce donc que ce roman à qui la cour de Louis XV faisait un accueil enthousiaste, dont les femmes du plus haut rang étaient enivrées, au point que Rousseau n'avait qu'un geste à faire pour les voir tomber dans ses bras? C'est, dans le cadre d'une histoire de séduction, un interminable recueil de conférences, de prédications, de dissertations sur tous les sujets : sur le suicide, la musique française, les Genevois, le duel, l'économie domestique, l'éducation des enfants, l'art des jardins, la prière, la liberté, le mariage, le spiritualisme, etc., etc. Tout cela en style monotone et d'une éloquence labo-
rieuse, de cette éloquence dont Pascal disait : l'éloquence continue ennuie.
La Nouvelle Héloïse, qu'on a définie « un roman d'importation anglaise et d'écriture suisse », procède, en effet, de Richardson et des prédications genevoises. Jean-Jacques s'y est peint sous le nom de Saint-Preux. Ce détail n'avait pas échappé à Voltaire : « Comme Rousseau, écrit-il, est persuadé qu'il est l'objet des soupirs de toutes les dames de Paris, il s'est fait le héros de son roman. Ce sont les aventures et les opinions de Jean- Jacques qu'on lit dans la Nouvelle Héloïse . »
Les descriptions, souvent remarquables, abondent dans ce roman qu'on ne lit plus ; elles sont gâtées par des affectations de style dans le goût du temps, mais qui aujourd'hui feraient rire. Voici, par exemple, comment Saint-Preux raconte à Julie, qui pourtant ne doit pas l'ignorer, l'incident du baiser dans un bosquet.
«J'aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d'intelligence, vos sourires mutuels et le coloris de vos joues prendre un nouvel éclat. En y entrant je vis avec surprise ta cousine s'approcher de moi, et, d'un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère, j'embrassai cette charmante amie, et toute aimable, toute pifjuanfc qu'elle est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sontrien que ce que le cœur les fait être. Mais que devins-je un moment après, quand je sentis... la main me tremble... un doux frémissement... ta bouche de roses... la bouche de Julie... se presser sur la mienne, et mon corps serré dans ses bras! Non, le feu du ciel n'est pas plus vif, ni plus prompt que celui qui vint à l'instant m'embraser. Toutes les parties de moi-même (sic) se rassemblèrent sous ce toucher délicieux, le feu s'exhalait avec
nos soupirs de nos lèvres brûlantes et mon cœur se mourait sous le poids de la volupté. » Ce passage est célèbre. On appelait cela de l'éloquence erotique au dixhuitième siècle; et on regardait comme de la passion les lignes qui suivent et qui célèbrent le baiser de la bouche de roses : « L'impression profonde que j'ai reçue ne peut plus s'effacer. Une faveur!... C'est un tourment horrible... Non, garde tes baisers, je ne les saurais supporter... Ils sont trop acres, trop pénétrants, ils percent {sic), ils brûlent jusqu'à la moelle... Ils me rendraient furieux... Je ne puis plus vivre dans l'état où je suis, et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes pieds... ou dans tes bras. » Ce n'est pas aux pieds de Julie que Saint- Preux expire, et il en résulte une grossesse, suivie d'une fausse couche.
Rousseau aimait, admirait les personnages de son roman. Jamais il ne s'est demandé si Saint-Preux, admis comme précepteur dans une maison honnête, n'avait pas commis une vilaine action, un abus de confiance, en se transformant, lui, éducateur salarié, en suborneur qui semble plus obéir à des sensations physiologiques qu'à des sentiments amoureux, et confondre, comme s'exprime Bossuet, les hennissements de la concupiscence avec la voix de l'amour. Malgré leur étalage de belles maximes et leurs perpétuelles invocations à la vertu, Saint-Preux et Julie apparaissent comme des natures grossières. Leurs discours rendent le son du verbiage prétentieux. Il y a du fard sur leurs visages, et, quand ils s'en débarrassent, c'est pour se révéler cyniques.
Julie, qui a dix-huit ans, disserte sur l'onanisme : « Je me souviens, écrit-elle à Saint- Preux, des réflexions que nous faisions en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs
« JULIE OU LA NOUVELLli HÉLOISE » 193
n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active; elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. 0 amour! les tiennes sont vives!... »
A cette vertueuse Julie^ qu'il a si bien instruite (en commentant Plutarque) des. mystères des voluptés mortes, le vertueux Saint-Preux révèle, dans une longue épître, les secrets des maisons où Ton vend des voluptés vivantes : «... Les objets qui frappaient mes yeux m'échauffèrent insensiblement ; mes deux voisines ne cessaient de me faire des agaceries qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s'embarrassait; j'avais toujours bu mon vin fort trempé, j'y mis plus d'eau encore, et, enfin, je m'avisai de la boire pure. Alors seulement je in aperçus que cette eau ijrétendae était du vin blanc et que j'avais été trompé tout le lonq du repas. Je ne fis point de plaintes qui ne m'auraient attiré que des railleries; je cessai de boire. 11 n'était plus temps ; le mal était fait. L'ivresse ne tarda pas à m'ùter le peu de connaissance qui me restait. Je fus surpris, en revenant à moi, de me trouver dans un cabinet reculé, entre les bras d'une de ces créatures, et j'eus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupal)re que je pouvais l'être... »
La vertueuse Julie répond à cette confidence par une lettre, ou plutôt par un sermon de quatorze pages, terminé par ce conseil de jeune fille avertie et prudente : « Adieu, mon ami; veille avec soin sur ta santé, je t'en conjure, et songe tjuil ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné. »
l'J4 JEAI^JACOUES ROUSSEAU
Etrange correspondance entre un précepteur et une élève de dix-huit ans ! Il est vrai que l'élève se plaît, elle aussi, aux détails les plus scabreux, parlant de « la virginité » comme d'un dépôt dangereux et lourd à garder pour les jeunes filles, et donnant des rendez-vous dans « des bois épais qui offrent au delà des asiles plus déserts et plus sombres où l'art, ni la main des hommes, n'y montrent nulle part leurs soins inquiétants. On n'y voit partout que les tendres soins de la rilère commune. » « G'estlà, continue-t-oUe, en s'adressant à son éducateur, qu'on n'est que sous ses auspices — les auspices de la mère commune, — « eiquon peut n'ccoulcr que ses lois. » Ce qui signifie que, lorsqu'ils sont au bois, les amants, afin d'obéir à la nature, doivent se mettre à l'aise.
Cette rhétorique cantharidée, philosophique et pédante, eut du succès près des dames de la cour ; mais fut peu appréciée des gens de lettres. Diderot la trouva ennuyeuse et affirma « qu'un homme de goût ne s'avisera jamais de comparer la Nouvelle Héloise avec les romans de Ricliardson que Jean-Jacquesa pris pour modèles. » Mmed'Epinay écrivit à Grimm :
« Après dîner nous avons lu les cahiers de Housseau. Je ne sais si je suis mal disposée, mais je n'en suis pus contente. C'est écrit à merveille mais c'est trop fait, et me paraît être sans vérité et sans chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire; c'est toujours l'auteur qui parle. » Ce fut aussi l'impression de madame de Staël.
Jean-Jacques dans ce roman se montre très sévère pour le monde parisien où il n'a cessé de trouver accueil favorable, protection, indépendance et plaisir. — « J'ai, disait-il à Diderot, l'âme naturellement ingrate. » En composant la Nouvelle- Uéloise il a eu pour but « de rap-
prêcher les esprits opposés, d'apprendre aux philosophes qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. » Le terrain d'union qu'il croit avoir trouvé c'est le protestantisme déiste et chrétien. Il espère y amener tous les croyants qui ne sont pas intolérants, tous les philosophes qui ne se retranchent pas dans un matérialisme intraitable. Il compte, pour ce résultat, sur la collaboration des pasteurs de Genève, et particulièrement, sur celle des pasteurs Roustan, Moultou, Vernes et Vernet, Le pasteur Vernes s'étant ému de la sympathie que, dans la Nouvelle fJéluise, Jean-Jacques accordait à l'athée Volmar, reçoit de Rousseau ces explications : « Je n'ai jamais prétendu justifier les innombrables défauts de la Nouvelle Héloïse. Mais vos griefs contre Volmar me prouvent que /a? mal rempli Vobjet du livre, ou que vous ne l'avez pas bien saisi... Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Volmar athée en est une pour les intolérants. Voilà le vrai but du livre. C'est à vous de voir si je m'en suis écarté. Vous me reprochez de n'avoir pas fait changer de système à Volmar sur la fiu du roman ; mais, mon cher Vernes, vous n'avez pas lu cette fin; car sa conversion y est indiquée avec une clarté qui ne pouvait souffrir un plus grand développement sans vouloir faire une capuciiiade. »
Les pasteurs genevois ne répondirent pas aux intentions de Rousseau et ne favorisèrent pas ses projets de syncrétisme chrétien. Ils témoignèrent au contraire, d'après Gaberel, un étonnement douloureux en voyant Jean-Jacques oublier, dans la Nouvelle Béloise, « qu'il avait répondu affirmativement au consistoire, touchant le fait du caractère miraculeux de l'Evangile. »
De leur cùlé les pliilosophes ne virent dans ce roman
196 JEAN-JACnUES ROUSSEAU
que les tendances huguenotes, lapologie des cérémonies ecclésiastiques, le saint enthousiasme de Julie recevant d'un pasteur la bénédiction nuptiale : « Tremblante et prête à tomber en défaillance, écrit Julie à Saint-Preux, j'eus peine à me traîner jusqu'aux pieds de la chaire... Je crus voir l'organe delà Providence et entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage si vivement exposées dans les paroles de l'Ecriture, ses chastes et sublimes devoirs si importants à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections, et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. L'œil éternel qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur ; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche ; le ciel et la terre sont les témoins de l'engagement sacré que je prends... >> A ces accents mystiques, qui, récemment, ont provoqué l'admiration de M. Jules Lemaître, la Nouvelle Héloïse mêlait des paroles de réprobation contre les enseignements immoraux des philosophes.
Voltaire intervint. Ni dans le fond, ni dans la forme, le roman de Rousseau ne pouvait lui plaire. Resté fidèle au génie français, au langage clair, au style vif, à l'ironie ailée ; ennemi de la métaphysique, des dissertations embrouillées et grandiloquentes, il devait trouver irritante et insupportable la faconde alambiquée, cuistrale et prédicante de la verbeuse Julie et du moraliste Saint- Preux.
Dans une lettre à l'abbé d'Olivetoîi il relève les singularités du style de Rousseau, Voltaire écrit : « Il faut
toujours conformer son style à son sujet. Il m'est tombé entre les mains l'annonce imprimée d'un marchand de ce qu'on peut envoyer de Paris en province pour servir sur la table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce; il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert; et il s'agit de vendre des saucissons et des harengs frais !
« Le déplacé, le faux, le gigantesque semblent vouloir dominer aujourd'hui ; c'est à qui renchérira sur le siècle passé. On appelle de tous côtés les passants pour leur faire admirer des tours de force qu'on substitue à la démarche simple, noble, aisée, décente des Pélisson, des Fénelon, des Bossuet, des Massillon. Un charlatan est parvenu jusqu'à dire dans je ne sais quelles lettres, en parlant de l'angoisse et de la passion de Jésus-Christ, que si Socrate mourut en sage, Jésus- Christ mourut en Dieu. Comme s'il y avait des dieux accoutumés à la mort, comme si on savait comment ils meurent ; comme si une sueur de sang était le caractère de la mort de Dieu; enfin comme si c'était Dieu qui fût mort. On descend d'un style violent et effréné au familier le plus bas et le plus dégoûtant. On dit de la musique du célèbre Rousseau, l'honneur de notre siècle, « qu'elle ressemble à la course d'une oie grasse et au galop d'une vache » ; on parle « des âmes épuisées d'amour qui coulent comme de l'eau », des « pas qui séparent un corps d'une âme », et de vingt autres extravagances. »
Ce n'était point là, de la part de Voltaire, simple souci de grammairien et de littérateur exact, mais préoccupation de Français qui voyait s'introduire dans les lettres des habitudes nuisibles à la tradition nationale : l'égotisme, l'emphase niaise à propos des plus petites choses,
et, sous prétexte de style noble et cadencé, la monotonie, l'ennui, le lourd ennui.
A. un siècle de distance, Emile Zola jugeait, de la même façon que Voltaire, la Nouvelle- H éloise : « Quel pathos ! Je déclare qu'il ne m'a jamais été possible de lire ce roman sans bâiller. Le style en est devenu insupportable... Voyez Voltaire, avec sa langue sèche, sa phrase nerveuse, sans adjectifs, qui raconte et qui ne peint pas : il demeure éternellement jeune (1). »
Le succès de la Nouvelle Héioïse à la cour et dans le monde opulent, àParis, fut très vif; l'insuccès de la A'ouvelle Héloise à Genève et en Suisse fut, au contraire, très marqué. Les GenevQis, les pasteurs surtout, blessés dans leur puritanisme par les pages erotiques du roman de Jean-Jacques, changèrent d'attitude à son égard et passèrent de l'admiration à une sorte d'hostilité. Elle se manifestera et ira jusqu'à la violence lorsque paraîtra l'œuvre capitale de Rousseau : Emile ou de Véducation.
(1) Les Romanciers naturalistes, p. 3";i.
« EMILE OU DE L ÉDUCATION ,» , « LA PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD. »
Les deux années pendant lesquelles Rousseau travailla à VEmile sont au nombre des plus heureuses de son existence. Il était en France, à deux pas de Paris, dans « un parc admirable, ayant sous les yeux un paysage enchanteur. » M. et Mme de Luxembourg lui avaient réservé, dans leur propriété, un appartement assez vaste, « d'une propreté charmante et dont l'ameublement était blanc et bleu. ^) C'est dans « cette solitude profonde et délicieuse » que Jean- Jacques, « au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'oranger », composa « dans une continuelle extase » une partie de son nouvel ouvrage.
Le matin « il allait faire sa cour à Mme la Maréchale » ; l'après-midi « il se promenait avec M. le Maréchal. »
L art, la nature, les faveurs du grand monde et les joies de l'intimité Rousseau les avait à souhait. 11 était, ainsi qu'il l'avoue, dans le paradis terrestre. Il en fut chassé brusquement.
Le livre qui fut l'occasion de son infortune, YÉmile, n'est pas cependant une œuvre redoutable aux pouvoirs établis. C'est un traité de l'éducation, imité de Locke, et à l'usage des gens riches. L'idée qui sert de point de départ à Rousseau et qui domine toute sa théorie de l'éducation comme en général toute sa philosophie morale, est la même qui l'a déjà inspiré dans ses premiers discours: «Tout est bien, sortant des mains de l'auleur des choses : tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que la fait la nature, pas même l'homme. Il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin »
Singulier dél)ut pour un livre où l'auteur se propose de former, et, par conséquent, suivant lui, de déformer un enfant! Non moins bizarres les autres affirmations de ce morceau de littérature : compléter la nature est-ce la faire dégénérer? Acclimater est-ce nuire? Fortifier l'humanité par la science et l'industrie est ce produire des difformités et créer des monstres?
Dans sa haine de la société civilisée, Rousseau ne recule pas devant des paradoxes de cette énormilé : parlant de l'homme qui creuse les mines pour en extraire des métaux, il s écrie : « Il s'enterre tout vivant et il fait bien, car il n'est pas digne de voir la lumière. » Ce rhéteur, qui vit parmi les princes et dans leurs châteaux, ne paraît pas se douter de l'héro'ïsme du travailleur qui mène une vie tragique pour le profit de l'humanité. Empêtré dans sa métaphysique du « tout est bien
sortant des mains du créateur, tout dégénère entre les mains de l'homme, » limitant son horizon à de petites villes telles que Sparte et Genève, il ne comprend ni la beauté des hardiesses du travail, ni la grandeur de la science.
Dès qu'on reconnaît que l'éducation est nécessaire, on doit reconnaître que l'être humain n'est nullement parfait en sortant des mains de Fauteur des choses. Il est un organisme perfectible, un devenir à qui l'éducation, collective ou particulière, est indispensable. Mais c'est seulement si la famille e-t riche que lenfant peut avoir un précepteur spécial. VEmile est par conséquent un traité d'éducation à l'usage exclusif des privilégiés de la fortune, des hommes dont Rousseau disait : « Celui qui mange dans loisiveté le pain qu'il n'a pas gagné luimême le vole ; un rentier que l'État paie pour ne rien faire ne diffère pas à mes yeux d'im brigand. » C'est pour cette clientèle que Rousseau compose son Traité d éducation. Il le dit très clairement lorsqu'il remarque, dans V Emile, que l'homme a qui sa naissance impose la pauvreté « n'a pas besoin de l'éducation ; celle de son état est forcée; il n'en saurait avoir d'autres. »
S'agit-il de l'éducation de la femme, Jean-Jacques se montre moins féministe encore que Fénelon. Si l'homme du Genevois doit obéir à la nature, la femme de Rousseau doit obéir à l'homme. Saint Paul avait dit, Calvin avait répété : le mari est le chef de la femme, de même que Jésus est le chef de l'Église ; Rousseau, comme saint Paul et Calvin, courbe la femme sous la loi d'infériorité. Il fait plus ou pire : il impose à l'épouse, non seulement le devoir d'aimer son « chef », mais aussi l'obligation de lui plaire :
« Leur plaire (aux hommes), leur être utiles, se faire
202 JIÎAN- JACQUES ROUSSEAU
aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voiU les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but, et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur, ni pour le nôtre. » Aura-t-elle, du moins, cette femme soumise, le droit d'avoir des sentiments religieux personnels? Nullement : « Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme la religion de son mari. » Pourquoi cette abdication de la raison et de la conscience féminines? Parce que, selon Rousseau, la femme est incapable de juger et de choisir par elle-même en matière de religion. Jean-Jacques oublie qu'il a fait de sa Julie une raisonneuse, une théologienne. Il oublie également ses déclamations en l'honneur de l'état de nature, ou de ce qui se rapproche le plus de l'état de nature, lorsqu'il écrit « qu'il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d'un honnête homme ; non qu'on soit plus vicieuse dans les derniers rangs que les premiers, mais parce qu'on y a peu d'idée de ce qui est beau et honnête, et que l'injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes. Naturellement l'homme ne pense guère. Penser est un art qu'il apprend comme tous les autres et même plus difficilement. Je ne connais pour les deux sexes que deux classes réellement distinctes : Tune des gens qui pensent, l'autre des gens qui ne pensent point, et cette différence vient uniquement de l'éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre; car le plus grand charme de la société manque à la sienne lorsqu'il est réduit à penser
tout seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre, n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt, et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. » C'est fort discutable; mais si cela était vrai, Rousseau, qui a écrit que tout homme qui pense est un animal dépravé, devrait conclure autrement qu'il ne le fait. Il n'aurait pas dû, non plus, écrire dans V Emile qu'il est des circonstances où « il y a telles convenances, de goût, d'honneur, de sentiments, de caractères qui devraient engager un père sage, fùt-il prince, fût-il monarque adonner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fûtelle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau », car les bourreaux font probablement partie delaliedupeuple, etleursenfantsn'appartiennentpasprécisément à la classe des gens qui pensent. Mais il ne faut voir dans ce brutal paradoxe qu'une de ces outrances où le Genevois s'ébat lourdement, comme il l'a fait si souvent dans le Contrai social et dans le Discours sur Vinégalité où il s'est amusé à écrire : « L'imbécillité n'est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à un habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent, du moins, une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originaires. »
A part le détail sur la fille du bourreau digne d'épouser un monarque, le reste du livre ne heurtait pas le sentiment des classes possédantes contemporaines de LouisXV. Dissertant sur l'idée de propi^iété, Jean-Jacques s'attachait à montrer, dans VEmile, que le droit de propriété se fonde sur le travail et la première occupation, — théorie orthodoxe et acceptée par les possédants.
Malheureusement pour l'auteur voici la Confession de
foi du vicaire savoyard; elle soulèvera des tempêtes dans le monde catholique à Paris, et dans le monde protestant à Genève. Et il adviendra que le livre le plus circonspect, le plus modéré de Jean Jacques, un livre infiniment moins audacieux que les pensées philosophiques de Diderot et vingt autres publications de ce temps, attirera un violent orage sur Rousseau qui, surpris, necomprenant rienàce qui luiarrive, après lesprécaulions qu'il a prises, les atténuations auxquelles il avait consenti, quittera la France en toute hâte, et, cédant à une inspiration malheureuse, se rendra en Suisse où l'attendaient, non le refuge et le réconfort qu'il espérait, mais des tracasseries et des persécutions.
Elle était bien anodine, pourtant, cette Profession de foi du vicaire savoyard qui, dans la pensée de Rousseau, devait être une apologie du christianisme et une répudiation du matérialisme d'Helvétius, du monisme de d'Holbach etde Diderot, de l'impiété voltairienne. Mélange incohérent de catholicisme latitudinaire et de protestantisme libéral, elle procédait de la vague religiosité de la néo-catholique Mme de Warens et des théories d'une demoiselle lyonnaise et protestante : Mlle Huber.
Le vicaire savoyard, très respectueux pour les pouvoirs établis, plein de déférence pour les ecclésiastiques, ecclésiastique lui-même ; disant la messe sans y croire, apologiant son hypocrisie et la présentant, selon la méthode de Rousseau, comme une vertu et une nécessité sociale, parlait avec dédain, ou sur un ton vitupératif, de la philosophie et des philosophes :
« Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions, je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se
moquant les uns des autres; et ce point, commun à tous, me parut le seul sur lequel ils ont tous raison... »
Cette première impertinence est suivie de cette autre :
« Quand les philosophes seraient en état de découvrir la vérité, qui d'entre eux, prendrait intérêt à elle? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres, mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu il a trouvé à la vérité découverte par un autre... »
Ces outrages aux philosophes Jean-Jacques les écrivait et les faisait publier à l'heure même où un redoublement de persécutions sévissait contre la philosophie.
Il allait plus avant dans la diatribe et dans l'injure; il dénonçait les philosophes comme des malfaiteurs publics : « Fuyez, faisait-il dire à son « bon prêtre », au vicaire savoyard, fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affîrmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils vous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâti dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes re^)ectent, ils ôtent aux af/ligps la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le frein de leurs passions ; ils arrachent du fond du cœur le remords du crime, Vespoir de la vertu, et se vantent dêtre les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes : je le crois cuuune eux, et c'est à mon avis une grande preuve
iO(» , JEAN- JACQUES ROUSSEAU
que ce qu'ils enseignent n'est pas la vérité. » Les évèques, dans leurs mandements dénonciateurs, ne se montraifmt pas plus insultants pour le parti de V Encyclopédie que Rousseau ne l'était dans la Profession de foi du vicaire savoyard. Etant donnée la législation dalors et l'état des esprits, Jean-Jacques commettait le crime de signaler les philosophes aux persécuteurs, d'appeler sur eux les violences de la loi. Dans sa rage à leur nuire, il faisait dans une note du livre de V Emile une sorte d'apologie du fanatisme qu'il plaçait fort au dessus de l'irréligion et de l'esprit raisonneur :
« Quoique sanguinaire et cruel le fanatisme est, pourtant, une passion grande et forte qui élève le cœur de l'homme et qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus; au lieu que Tirréligion, et, en général, l'esprit raisonneur et philosophique attache à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse et l intérêt particulier, dans l'abjection du moi humain, et sape ainsi, petit àpetit, les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts particuliers ont de commun est si peu de chose qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.
« Si l'athéisme ne fait pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour de la paix que par inditférence pour le bien; comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet, Ses principes ne font pas tuer les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu'à la vertu. L'indillérence philosophique icbsemble a la tranquillité de 1 État sous It; des-
potisme : c'est la tranquillité de la mort; elle est plus deslruclioe que la guerre même. «
Nous retrouverons ces accusations dans les discours de Robespierre contre l'athéisme et les athées. 11 n'y a nulle exagération à dire que « le citoyen de Genève » a aiguisé le couperet dont s'est servi le député d'Arras pour guillotiner ses adversaires.
Ce qui rend la conduite de Rousseau odieuse, c'est qu'il était persuadé que son livre, le livre où il attaquait ses anciens amis, ne l'exposerait personnellement à aucun danger. Ces attaques contre les philosophes devaient être pour lui un préservatif, un moyen de sécurité et de succès pour sa personne et son œuvre. Il a pris soin de nous donner sur ce sujet de suggestifs détails : « En l'année 1760, raconle-t-il, la lecture de la Julie étant finie, j'eus recours à celle de Y Emile pour me soutenir auprès de Mme de Luxembourg... Comme elle me reprochait de me laisser duper par les libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, aUn d'en tirer un meilleur parti. » Rousseau accepte ; Mme de Luxembourg fait une démarche auprès de M. de Malesherbes, surintendant de la librairie, et celui-ci, après avoir lu la Profession de foi du vicaire savoijard écrit à Jean-Jacques que cette pièce est précisément faite « pour avoir l'approbation du genre humain et celle de la Cour dans la circonstance. » Cette apprécia-, tion équivalait à un brevet d'impunité pour V Emile La maréchale de Luxembourg entre en négociations avec les libraires; elle traite avec le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M. de Malesherbes est mis au courant de ces tractations et les approuve. Le libraire Duchesne donne du manuscrit de V Emile six mille franco el deux cents exemplaires.
Le libraire Rey achète le manuscrit du Contrat social mille francs, et s'engage à faire à Thérèse Le Vasseur une pension viagère de trois cents francs. « Sûr d'être en règle à tous égards sur cet ouvrage (VEmile), fortement persuadé qu'il avait non seulement l'agrément et la protection du magistrat (M. de Malesherbes), mais même qu'il méritait et qu'il avait de même la faveur du ministère, je me félicitais de mon courage à bien faire et je riais de mes pusillanimes amis qui paraissaient s'inquiéter pour moi »
Jean-Jacques satisfait, heureux, en possession dune petite fortune, fait des projets d'avenir qu'il compte mettre à exécution après la mise en vente de VEmile. 11 n'écrira plus; il passera dans le repos le reste de sa vie. A Genève? Oh! non : « Je songeais, dit-il, à la Touraine où j'avais déjà été et qui me plaisait beaucoup, tant pour la douceur du climat que pour celle des habitants. »
Il parle de ce projet à M. de Luxembourg, et lui en parle comme d'une chose résolue. Le maréchal lui propose le château de Merlou, à quinze lieues de Paris, comme un asile qui pourrait lui convenir. Cette proposition ne déplaît pas au farouche égalitaire, qui fait profession de détester les grands, à moins qu'il ne les « adore. » Avant toutes choses « il fallait visiter le lieu : nous convînmes du jour oîi M. le maréchal enverrait son valet de chambre avec une voiture pour m'y conduire. Je me trouvai ce jour-là fort incommodé, il fallut remettre la partie... »
VEmile paraît enfin. Des rumeurs fâcheuses circulent à ce moment. Jean-Jacques ne s'en émeut pas : « Il ne me vint pas même à l'esprit qu'il pût avoir dans toute cette affaire la moindre chose qui me regardât person-
nellement, moi qui me sentais si parfaitement irréprochable, si bien appuyé, si bien en règle à tous égards. »
Rousseau avait raison de dire que vis-à-vis du pouvoir il se sentait irréprochable. La Profession de foi du vicaire savoyard renferme, en efîet, dans une note de Rousseau lui-même, une apologie des gouvernements monarchiques et chrétiens :
« Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité, et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires. (C est un protestant qui parle ainsi après la Saint-Barthélémy et la Révocation de Fédit de Nantes. C'est un citoyen de la ville oîi furent brûlés Michel Servet et Antoine qui tient ce langage.) Gela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceurs aux mœurs chrétiennes. »
Ni cet éloge des nations chrétiennes, ni les outrages et les dénonciations contre les philosophes, ne suffirent à satisfaire l'autorité catholique de Paris et Tautorilé protestante de Genève. Pourquoi donc? C'est que Rousseau avait glissé dans la Profession de foi du Vicaire des idées sociniennes, et, contre les miracles, des arguments de protestantisme libéral empruntés aux livres de mademoiselle Hubert (1). Il avait mis en doute la réalité des
(1) Sur Mlle Hubert, née à Genève, en 1695, petite-fille d'un professeur de théologie, voir ia substantielle étude de M. Courdaveaux, doyen de la Faculté des lettres de Douai Saint-Denis, imprimerie Charles Lambert, 188 i. — Mlle Hubert avait essayé d'établir, dans des livres qui avaient provoqué à Genève et à Strasbourg de vives controverses de 1733 à 1748, que l'essentiel du christianisme et de la religion utile à 1 homme c'est la croyance àTexistence de Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la bienlaisaute Inîuence de la Bible, allégée des miracles, et de Jésus, regardé comme le porte-parole de la divinité et le héros de la pure morale.
prétendus faits surnaturels et contesté leur efficacité religieuse. Certes, il avait entouré ces allégations de phrases dévotes et d'une rhétorique à double sens destinée à satisfaire les plus difficiles parmi les croyants. Mais ces habiletés n'eurent pas le succès qu'en attendait Jean-Jacques. Et, cependant, était-il possible de se montrer plus pieux, plus apologète chrétien que le vicaire savoyard dans cet assemblage de phrases :
«... La sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple, soil l ouvrage des hommes? Se peul-il que celui dont il fait Vhisloire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'uti ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! Quelle grâce touchante dans ses instructions! Quelle élévation dans ses maximes! Quelle profonde sagesse dans ses discours! Quelle présence d'esprit! Quelle finesse, quellejustesse dans ses réponses! ^ Quel empire sur ses passions ! (?) Où est l'homme, où est le sage qui sait ainsi agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation! Quand Platon peint son juste imaginaire, couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus- Clirist : la ressemblance est si frappante que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il pas pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie 1 Quelle dislance de l'un à l'autre ! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisé?ne/7f jusqu'au bout son personnage, et si cette facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fût autre chose qu'un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale.
D'autres avant lui l'avaient mise en pratique; il ne fît que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fît que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste, avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice. Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie. Sparte était sobre, avant que Socrate eût loué la sobriété : avant qu.il eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus furieux /anatisme la plus haute sagesse se fit entendre, et la sjjuplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples.- La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis est la plus douce qu'on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus au milieu d'un supplice affreux prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.
« Dirons-nous que l'iiisloire de l'Évangile est inventée à plaisir ? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. »
Cette débauche de rhétorique et d'ignorance à propos d'un personnage dont l'iiistoire est absolument inconnue pendant la presque totalité de son existence, et dont les derniers jours sont enveloppés de légendes et de miracles; que les apologies de sa personne, écrites un siècle après sa mort, nous présentent comme un halluciné annonçant son prochain retour sur les nuées du
ciel, méritait racclamalion de tous les dévots. Jean- Jacques ne s'était pas contenté, pour attirer à lui les croyants et faire accepter son livre, de cette phrase : « la vie et la mort de Jésus sont la vie et la mort d un Dieu»; il s'était incliné devant «la Révélation », sans «la rejeter, ni l'admettre », mais en déclarant qu'elle avait « en sa faveur des preuves qu'il lui était impossible de combattre"; » et, quant à la messe, quant aux rites et aux pratiques du catholicisme, il faisait dire au vicaire savoyard : « Honoré du mystère sacré quoique dans le dernier rang, je ne ferai, ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne d'en remplir les plus sublimes devoirs. »
Ces capucinades — le mot est de Diderot, — révèlent les craintes et les habiletés de Rousseau, en même temps qu'elles nous font connaître sa curieuse tentative de donner plus d éclat, en les rajeunissant, au socinianisme et au théisme chrétien de Mlle Hubert complétés par le vague catliolicisme de Mme de ^Yarens. 11 s'agissait pour Rousseau d'orienter le dix-huitième siècle vers une conception religieuse catholico protestante, et, dans le naufrage qui menaçait d'engloutir la crédulité et la foi, d'offrir une sorte de radeau sauveur aux catholiques atteints de mysticisme et de libéralisme et aux protestants que gênait l'âpre, l'étroite doctrine calviniste. Jean-Jacques qui, semblable à tous les Genevois, avait la théologie dans le sang, faisait ce rêve, qui ne manquait pas d'une certaine originalité, d'agrandir et d'amalgamer l'œuvre de Calvin et de François de Sales. Il rêvera même un jour d'être un nouveau Christ.
Au nom d'un christianisme qui ne s'embarrasse pas du miracle, et à l'aide de pieuses habiletés de langage, Rousseau s'efforcera d'enrayer le mouvement purement rationaliste et anti-chrétien des voltairiens de V Encyclo-
pédie. Il préparera les voies au protestantisme libéral du dix-neuvième siècle; il inaugurera une réaction religieuse. -
Les philosophes virent l'intention de Rousseau et s'indignèrent des attaques directes que u le faux frère » avait dirigées contre eux. Voltaire écrivit, en réponse aux palinodies de Jean-Jacques : Le Sermon des Cinquante, où il oppose au théisme chrétien le théisme anti-chrétien. Les deux écrits : la profession de foi du Vicaire savoyard et le Sei^mon des Cinquante mettent en présence la conception entièrement laïque de la philosophie du dixhuitième siècle et la conception étrangère, genevoise et religiosàtre d'un protestant qui vient de passer par le catholicisme. Entre- Voltaire et Rousseau il ne se rencontre, quant aux idées métaphysiques, aucune différence. Tous les deux affirment la croyance à Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la liberté morale. Sur ces- trois points, Rousseau, qui d'ailleurs le déclare, n'est qu'un disciple de Voltaire Entre eux il n'y a qu'une différence de style. Voltaire exprime ses idées plus simplement, avec beaucoup plus de clarté, moins de contradiction dans le fond et dans la forme que Rousseau. Mais sur une question essentielle les deux écrivains se séparent et se combattent. Voltaire a cessé d'être chrétien, Rousseau est redevenu protestant évangélique. Voltaire parle de Jésus et des origines du christi;inisme en historien et en critique qui se préoccupe de l'authenticité et de la valeur des textes; Rousseau en parle en rhéteur qui remplace les idées par des mots et les faits par des affirmations. Il prêche; il plaide pour son saint et pour sa paroisse. Voltaire ne veut s'incliner que devant la vérité dûment établie. L'un a l'esprit laïque et tolérant; l'autre a l'esprit prêtre, sectaire, persécuteur ; l'un est dans la
lignée de Moataigne, de Molière, de Saint-Evremond ; l'autre dans la tradition de Calvin, de Théodore de Bèze, de MmeGuyon, de Mlle Hubert et des prédicants obscurs de sa petite ville. 11 veut que chacun reste dans la religion de son pays, et il fait appel au bourreau contre ceux qui s'écartent des dogmes officiels de la cité; l'autre veut qu'on sorte de la religion nationale, si on la trouve insuffisante ou mauvaise, et qu'on ait le droit de la discuter et de la réprouver. Ce droit est même à ses yeux un devoir. A l'hypocrisie du vicaire savoyard, demeurant dans une église que son cœur renie et que son esprit condamne, N'oltaire oppose, dans le Sermon des Cinquante, la noble conduite des prêtres qui, se débarrassant des mensonges qu'ils avaient coutume de débiter, «tout en les raillant dans l'intimité, viendront se joindre aux défenseurs de la vérité : « ... Qu'ils reconnaissent que la secte chrétienne n'est que le pervertissement de la relfgion naturelle, qu'il n'y a qu'un Dieu, que ce Dieu est le père commun de tous les hommes, qui sont frères, que ces frères doivent être, les uns envers les autres, bons et justes, qu'ils doivent exercer toutes les vertus,... alors les hommes seront plus gens de bien, en étant moins superstitieux Puisse ce grand Dieu qui m'écoute, ce Dieu qui, assurément, ne peut ni être né d'une fille, ni être mort à une potence, ni être mangé dans un morceau de pâte, ni avoir inspiré des livres remplis de contradictions, de démence et d'horreur; puisse ce Dieu, créateur de tous les mondes, avoir pitié de cette secte de chrétiens qui le blasphèment!,.. »
C'est l'appel à la loyauté succédant à l'appel à l'hypocrisie; c'est l'invitation au courage, remplaçant le culte de l'équivoque. Michelet a très nettement indiqué ce point de vue dans l'entretien qu'il eut avec son gendre
Alfred Dumesnil, qui soumettait à sa critique le manuscrit d'un livre à tendances rousseautistes : « Prenez garde! s'écrie Michelet. L'auteur de la Foi nouvelle (un livre d'Alfred Dumesnil) sortant par ses alliances, ses amitiés du parti voltairien, venant replâtrer, refarder une idole décrépite, ce sera le bonheur des ennemis de la Révolution, et rien n'est mieux trouvé pour le parti prêtre qui triomphe aujourd'hui. — Mon livre, réplique Dumesnil, ne peut leur donner ces avantages; il replace le Christ dans la nature, il dissipe le miracle, il permet à toutes les vérités de la nature d'arriver aux simples, en brisant une idole et en montrant sous une superstition des vérités de conscience. — Vous donnez au clergé tout ce qu'il demande, réplique Michelet. Les quarante mille chaires tireront argument de votre livre. Qu'importe que vous disiez que le Christ n'est qu'un homme et non un Dieu, personne au monde ne croit plus au Dieu, si vous faites de lui le plus adorable des hommes; c'est l'homme que les femmes veulent dans le Christ. Vous continuez Rousseau qui d'avance a frappé au cœur la Révolution française par un mot du vicaire savoyard : 8i la vie et la mort de Socrale sont d'un sage, la vie el la mort de Jésus sont d'un Dieu. »
Tandis que Rousseau, se croyant assuré de l'impunité, «restait tranquille, attendant même des éloges, se sentant pour patrons dans cette affaire Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes, et ne voyant pas comment on pouvait s'y prendre pour les écarter et venir jusqu'à lui », le péril se rapprochait. Mme de Boufflers et le prince de Conti, amis et protecteurs de Rousseau, instruits de ce qui pouvait se produire, et certains qu'on voulait seulement, ainsi que l'événement le prouva, obliger Jean-Jacques à quitter momentanément la France, lui
216 JEAN-JACnUES ROUSSEAU
conseillaient la retraite et un voyage en Angleterre où de nombreux amis lui offriraient Thospitalité. Rousseau persistait à ne pas croire au danger et tenait pour manœuvres « de fabrique holbachique » les avertissements qu'on lui donnait.
Le citoyen de Genève s'obstinant à ne pas tenir compte des conseils de ses protecteurs, le prince de Conli et Mme de Luxembourg le firent avertir officiellement que, « malgré tous leurs efforts, on était décidé à procéder contre lui; » le prince ajoutait « qu'il avait obtenu qu'on ne poursuivrait pas Rousseau s'il s'éloignait^ mais que, s'il persistait à vouloir se laisser prendre, il serait pris. » Rousseau « sacrifiant, dit-il, sa gloire à la tranquillité de Mme de Luxembourg (!) », voulut alors partir sans retard.
Où ira-t-il? Il va nous le dire : « Mon premier mouvement fut de me retirer à Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de l'aire cette sottise. Je savais que le ministère de France, encore plus puissant à Genève qu'à Paris, ne me laisseroit pas plus en paix dans une de ces villes que dans l'autre, s'il avait résolu de me tourmenter. Je savois* que le Liscours sur l'inégalité avoit excité contre moi, dans le Conseil, une haine d'autant plus dangereuse qu'il n'osoit la manifester. Je savois qu'en dernier lieu, quand la Nouvelle Héloïse parut, il s'était pressé de la défendre, à la sollicitation du docteur Tronchin; mais voyant que personne ne l'imitoit, pas même à Paris, il eut iionte de cette étourderie, et retira la défense. Je ne doutois pas que, trouvant ici l'occasion plus favorable, il n'eût grand soin d'en profiter. Je savois que, malgré tous les beaux semblants, il régnoit contre moi, dans tous les cœurs genevois, une secrète jalousie, qui n'attendoit que l'occasion de s^assouvir. » Il n'ira donc pas chez les Genevois jaloux et persécuteurs.
Il se décide, évitant Genève, à se mettre en roule vers la Suisse. C'est là, — et là seulement — qu'il connaîtra la persécutioa En France, on s'était montré pour lui plus débonnaire qu'on ne l'avait été pour Voltaire et pour Diderot. On rendit facile son départ, on favorisa son voyage.
Jean-Jacques, avant de monter dans la voiture que lui offre un maréchal de France, est tendrement embrassé par des duchesses et des princesses ; en chemin il est salué avec déférence. Si ce n'est pas une sortie triomphale, c'est moins encore une fuite humiliée.
En entrant sur le territoire de Berne, Jean-Jacque ses livre à un accès d'enthousiasme helvétique. 11 fait arrêter son carrosse, descend, se prosterne, embrasse, baise la terre et s'écrie • « Ciel, protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté! » Son postillon, témoin de celte pantomime, le croit fou. Jean-Jacquesremonle dans sa chaise et arrive à Iverdon, pour y apprendre que son livre venait d'être brûlé à Genève par la main du bourreau, qu'un décret de prise de corps avait été rendu contre lui et que ses compatriotes, au lieu de s'émouvoir de « tant d'incroyables absurdités », de cette manifeste et criante infraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens », restaient parfaitement « tranquilles. » A Berne le « Sénat » s'était ému, mais contre Rousseau, et lui avait signifié d'avoir à chercher refuge ailleurs que dans le canton. Jean-Jacques, plein d'amertume contre l'intolérante Suisse, demande asile... à qui? au roi de Prusse, à Frédéric II, à l'ami, à l'admirateur de Voltaire, au roi philosophe, matérialiste et athée, qu'il venait d'attaquer sous le nom d'Adrasle, dans un passage de VErnile. Il se transporte à Moitiers, dans le Val-Travers, comté dé Neuchàtel, alors sous raulorité du souverain allemand : « Quand Jean-Jacques, dit-il.
s'élève à côté de Coriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des V^olsques? » Et Rousseau envoie une supplique à « milord Maréchal » qui gouverne, pour le compte du roi de Prusse, l'État de Neuchâtel. Puis il écrit au roi de Prusse :
Au roi de Prusse.
« A Moitiers-Travers, juillet 1762.
« J'ai dit beaucoup de mal de vous, j'en dirai peut-être encore; cependant, chassé de France, de Genève, de Berne, je viens chercher un asile dans vos États. Ma faute est, peut-être, de n'ayoirpas commencé par là : cet éloge est de ceux dont vous êtes digne.
« Sire! je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas; mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir et que j'y voulais être : « elle peut disposer de moi comme il lui plaira. »
Frédéric II manda à milord Maréchal de faire accueil à Rousseau et de lui remettre douze louis. Bien que cette offre fut, ou put paraître insultante (et elle parut telle à Jean-Jacques), il regarda Frédéric comme son « bienfaiteur et protecteur, il s'attacha sincèrement à lui, et à la paix qu'il titpeu de temps après, il lui témoigna sa joie par une illumination de très bon goût, un cordon de guirlandes dont il orna la maison qu'il habitait à Moitiers-Travers. »
ROUSSEAU SUJET DU ROI DE PRUSSE. — POLEMIQUES AVEC l'archevêque DE PARIS ET LES PASTEURS PROTESTANTS DE GENÈVE.
Habitant un pays calviniste, devenu sujet d'un roi piiilosopheetprotestantde naissance, que va faire Rousseau? Sa correspondance, pendant les années 1762-1763, nous fait assister à Tassombrissement de son intelligence par la folie. Le citoyen de Genève n'a pas un tempérament de martyr. Dès que le malheur l'atteint il est abattu. Ses lettres sont pleines de jérémiades ; quelques-unes manquent entièrement non seulementde fierté mais de dignité. Le souvenir de Voltaire, alors occupé à la défense et à la réhabilitation des Calas, devient pour lui une obsession. Il le dénonce àla comtesse de Boufflers comme ayant abusé du crédit qu'il avait à Genève, afin d'obtenir la condamnation de YEmileW II mande à Moultou : « Je prends haleineà Motiers-Travers jusqu'à ce qu'ilplaise àjMM. de Voltaire et Tronchin de m'y poursuivre et de m'en faire chasser : ce que je ne doute pas qui m'arrive bientôt. » Il écrit à M. Gingins de Moiry : « Tous mes malheurs viennent d'avoir trop bien pensé des hommes. Ils me font
sentir combien je m'étais trompé... Je savais qu'on ne pouvait dire impunémentla vérité dans cesiècle, ni peutêtre dans aucun autre ; je m'attendais à souffrir pour la cause de Dieu, mais je ne m'attendais pas, je l'avoue, aux traitements inouïs que je viens d'éprouver... Tant de barbarie et d'acharnement m'ont surpris au dépourvu. Calomnié publiquement par des hommes établis pour venger l'innocence, traité comme un malfaiteur dans mon propre pays que j'ai tâché d'honorer, poursuivi, chassé d'asile en asile7 sentant à la fois mes propres maux et la honte de ma patrie, j'avais l'âme émue et troublée... » Quel langage aurait-il donc tenu s'il avait vu se dresser devant lui le bûcher de Michel Servet ou d'Antoine? Â Moultou, dans une autre lettre, et pour la troisième fois, il accuse de ses malheurs Voltaire et Tronchin qu'il appelle « le poète et le jongleur. » A un M. Marcel il donne le conseil d'écrire un mémoire pour montrer qu'il n'est pas certain que, lui, Rousseau, soit l'auteur du livre poursuivi qui porte son nom et que, si même cette certitude était acquise « il s'agirait de savoir si la profession de foi du vicaire savoyard est bien de Jean-Jacques. » Ces misérables arguties, ces chicanes de mauvais plaideur, alors qu'un me adsum qui feci aurait dû jaillir de la conscience, font pitié. « A l'égard du Contrat social, continue Rousseau dans cette épître à Marcet, l'auteur de cet écrit prétend qu'une religion est toujours nécessaire à la bonne constitution d'un Etat. Ce sentiment peut bien déplaire au poète Voltaire, au jongleur Tronchin, et à leurs satellites, mais ce n'est pas par là qu'ils oseront attaquer le livre en public. L'auteur examine ensuite quelle est la religion civile sans laquelle nul Etat ne peut être bien constitué. 11 semble, il est vrai, ne pas croire que le christianisme, du moins celui d'aujourd'hui, soit
celte religion civile indispensable à toute bonne législation... Supposons qu'en cela lauteur se soit trompé : il aura fait une erreur en politique, car il n'est point question d'autre chose. Je ne vois point où sera Thérésie et encore moins le crime à punir ». Non seulement Rousseau ne voit rien de répréhensible dans ces affirmations, mais il déclare que si à Genève on les poursuivait a il vaudrait mieux être Turc que genevois. « Dans d'autres lettres à Moultou, Voltaire est qualifié de « glorieux souverain de Genève », et « les ministres protestants, les dévots, de « satellites » du philosophe de Ferney !
Ces lamentations, ces diatribes à propos des pasteurs auraient dû avoir pour conséquence logique d'éloigner Rousseau de la communauté protestante. C'est le contraire qui se produit. Condamné en l^rance et à Genève pour avoir professé des idées sociniennes, Rousseau demande au prédicant calviniste, M de Montmolin, de le recevoir « parmi ses fidèles et de l'admettre à la sainte table ».
Cette démarche semble inexplicable. Elle fut qualifiée d'hypocrisie par Mme de Boufflers et Mme de Luxembourg, et de folie par quelques autres amis de Jean- Jacques. Elle aura pour Rousseau des conséquences extrêmement pénibles, qu'il n'a pas su prévoir, non par irréflexion ou par naïveté, — Jean-Jacques était le moins naïf, le plus rétléchi et, parfois, le plus rusé des hommes, — mais parce que connaissant bien mieux les curés catholiques et leur souplesse que les prédicants calvinistes et leur morgue, il avait attribué aux seconds la flexibilité de nature qui n'appartenait qu'aux premiers Le but qu'il poursuivait était celui-ci : se mettre en bons termes avec une communauté protestante et surtout avec le passeur orthodoxe de cette communauté, afin d'obliger les pré-
:i2'2 JEAN-JACQUES ROUSSEAU
dicants genevois et leurs fidèles à revenir à lui, à se mettre de son parti, à exercer leur influence en sa faveur contre les juges de Genève qui venaient de condamner V Emile et contre Voltaire dont le souvenir continuait à le tourmenter.
C'est pourquoi, à peine admis « à la Sainte Tab)e », il annonce cet événement au pasteur théologien genevois Jacob Vernet. Il le flatte : « Nous avons, monsieur, des ennemis communs qui cherchent à brouiller deux hommes d'honneur qui s'estiment ; je vous réponds, de mon côté, qu'ils auront beau faire, ils ne parviendront pas à m'ùter la confiance que je vous ai vouée et qui ne se démentira jamais. » Il proteste de la profondeur de ses sentiments protestants auxquels il restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie; il se félicite d'avoir, grâce à M. de Montmolin, goûté la consolation de s'approcher de la Sainte Table, et il se flatte que M. Vernet, pasteur à Genève, voudra bien ne pas désapprouver ce qu'a fait « en celte occasion l'un des Messieurs ses collègues ». Avec Mme de Boufflers, à qui il a écrit le 30 octobre 1762, il est plus explicite et il raconte ce qu'il a projeté et ce qu'il espère obtenir: «M. de Voltaire me voyant opprimé par le Parlement de Paris, avec la générosité naturelle à lui et à son parti, saisit ce moment de me faire opprimer même à Genève, et d'opposer une barrière insurmontable à mon retour dans ma patrie. Un des plus sûrs moyen qu'il employa pour cela fut de me faire regarder comme déserteur de ma religion ; car les lois sont formelles, et tout citoyen ou bourgeois qui ne professe pas la religion qu'elles autorisent perd par là même son droit de cité. Il travailla de toutes ses forces à soulever les ministres... Heureusement, M. de Montmolin s'est rencontré qui l'a solennellement introduit dans le petit troupeau. »
Cet incident «a mis les Voltairiens au désespoir; des foules de Genevois sont accourus à Motiers, m'embrassant avec des larmes dejoie et appelant hautement M. de Montmolin leur bienfaiteur et leur père » Nous apprendrons bientôt comment il traitera ce bienfaiteur et ce père !
Kéintégrédans la petite secte,'se croyant fort de l'appui de M. de Montmolin, en relations amicales avec quelques pasteurs genevois qui lui restent fidèles, protégé par milord Maréchal et par le roi de Prusse, Rousseau se sent sur un terrain solide. Il pourra faire face à ses ennemis : aux catholiques contre lesquels s'est réveillée, au dedans de lui-même, la vieille haine protestante; aux philosophes, à Voltaire, qu'il déteste et qu'il envie ; aux pasteurs orthodoxes de Genève qui ont prêché contre la profession du Vicaire savoyard ; aux magistrats genevois qui ont fait brûler V Emile et aussi le Contrat social, — ce qu'on n'avait pas fait à Paris. — 11 pourra devenir le grand-prêtre du théisme chrétien, inaugurer une forme nouvelle du protestantisme...
En attendant il fréquente assidûment « les saintes assemblées calvinistes avec respect et avec une dévotion extérieure, qui fait que le peuple le juge favorablement. » Il réitère à M, de Montmolin qu'il est sincèrement chrétien et chrétien réformé. Comme celui-ci lui fait observer « qu'il y a de la contradiction dans les principes qu'il a posés dans V Emile avec le désir ardent qu'il témoigne de pouvoir participer à la Sainte table », Rousseau proteste de nouveau qu'étant chrétien réformé, il souhaite d'accomplir tous les actes du culte et qu'il attend « de la charité pastorale » qu'on ne lui refuse pas cette consolation. Et quant à son /Tmi/e il proteste encore qu'il n'avait point en vue, dans les passages incriminés, la religion
'i'i't JEAN-JACQUES ROUSSEAU
chrétienne réformée, mais le catholicisme, et qu'il a eu uniquement dans son plan ces trois objets principaux :
« Le premier : combattre V église romaine, et surtout ce principe qu'elle admet, qu'on ne peut être sauvé hors de l'Église ;
« Le second : réfuter l'ouvrage matérialiste et infernal d'Helvétius;
« Le troisième : foudroyer plusieurs de nos nouveaux philosophes qui, vains et présomptueux, sapent par les fondements et la religion naturelle et la religion révélée, »
Après avoir fait ces déclarations et quelques autres qui accentuaient sa soumission à l'Eglise protestante, l'ancien converti de Mme de Warens fut admis « à la Sainte table », et communia dévotement, avec une humilité qui, au témoignage de M. de Montmolin, édifia toute l'église.
Rassuré de ce côté, Jean Jacques se tourna vers l'archevêque de Paris, dont le mandement contre V E mile venait d'arriver à Motiers, et, au vif déplaisir dejp-ousseau, avait été lu par un grand nombre de personnes, « ce qui, mandait-il à Mme Latour, ne peut faire qu'un fort mauvais cITet dans un pays 011 les jugements de Parjs servent de règle et où il importe d'être bien vu. »
11 saisit l'occasion que lui offrait ce mandement pour affirmer son protestantisme et publier la lettre célèbre qui porte ce titre : Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe d^Beaumont, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, professeur de Sorbonne, etc..
C'est le plus théâtral des écrits du Genevois^ le plus éloquent et le plus habile,
Rousseau, avant de discuter le mandement de l'archevêque, parle de son existence passée (mais sans allusion
à son long état d'àme catholique), et fait l'apologie de ses talents et l'histoire de ses malheurs.
Après l'apothéose de sa personnalité, Rousseau raconte le roman de ses persécutions. Lui qui sait bien, pourtant, qu'on n'a jamais voulu se saisir de sa personne, il écrit : « Le Parlement, toujours si soigneux pour les Français de l'ordre des procédures, les néglige toutes dès qu'il s'agit d'un étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l'auteur du livre qui porte son nom, s'il le reconnaît pour sien, si c'est lui qui le fait imprimer; sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu'il soufïVe, on commence par le décréter de prise de corps; on l'eût arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons oii pourrissaient les scélérats; onTeùthrùlé, peut-être, sans l'entendre... » Quel abus de la déclamation!
Mais tout en déclamant, en s'apologiant, tout en déclarant qu'il est « le seul auteur de son siècle et de beaucoup d'autres qui ail écrit de bonne foi ; tout en fa sant imprimer que « s'il existait en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, ce gouvernement eût rendu des honneurs publics à l'auteur à'' Emile et lui eût élevé des statues », il ne détourne pas son attention du but qu'il poursuit et, par-dessus la tête de l'archevêque de Paris, il adresse ses hommages à la communauté calviniste de Mùtiers et à son « digne pasteur » M. de Montmolin :
« Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes pères : comme eux je prends \' Ecriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs
de Dieii, pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommages de son egUse. 11 îii'est consolant et doux d'être compté parmi ses membres, de participer iiu culte public qu'ils rendent à la divinité et de me dire : au milieu d'eiix, je suis avec rnes fr-ètes. Péiiéii'é de reconnaissance pour le digne pasteur qui, résistatit aii torrent de l'exemple, le jugeant dans la vérité, n'a point exclu de l'Eglise un délebseur de là caiise de Dieu, Je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau, el j'espère h'eii poiiil scandaliset" les menibres par mes sentiniehts tii par ma conduite. »
Se souvenant alors de l'intolérance calviniste qiii, à Genève, frappe de proscription les catholiques, il essaie de la justifier par ces mots : « Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères sans la permission du souverain; car si ce n'est pas dirextement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois, et qui désobéil aux lois désobéit à Dieu. »
Enfin, dans cette letti-e, loule en argumentai ion tendue, ininutieùse et sévère, Rousseau se déride une seule fois et c'est pour se moquer de la pt-incipale doctrine du catholicisme : la transsubstantiation.
« Vous conviendrez bien, je pense, mobseigneut*, qu'une des vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison est que la partie est moindre que le tout, et c'est pour avoir affirmé le contraire que l'inspiré (datis là profession de foi du Vicaire saooyard) vous parait tenir un discours plein d'ineptie. Or, selon votre doctrine de la ti-anssubstàntiation, lorsque Jésus fil la dernière cène avec ses disciples, et qu'ayant rompu le pain il donna son corps à chacun d'eux, il est clair qu'il tint son corps
ROUSSEAU SiJjET DU ROI DE PRUSSE "227
entier dans sa main, et s'il mangea lui-même le pain consacré, comine il piit le faire, il mit sa tète dans sa bouche. Voilà donc bien clairement, bien précisément la partie plus grande que le tout, et le contenant que le contenu. Que dites-vous à cela, monseigneur? »
Bien qu'il trouvât cette plaisanterie un peu géoinétrique, Voltaire disait : « Il y a, par-ci, par-là, d'assez bonnes choses dans ce Jean-Jacques. »
Les attaques contre le catholicisnie, le dltliyrambe eri l'honneur des pasteurs suisses et du protestantisme ne produisirent pas 1 effet qu'en attendait Rousseau. Les prédicants en qui il espéi'ait l'abandonnèrent et le réduisirent ou à une soumission humiliante ou à une lutte sans répit, il se décida pour la lutte.
A Genève la vénérable compagnie des pasteurs possédait la puissance religieuse et politique. Le gouvernement était, en réalité, une théocratie. Théoriquement le peuple était investi d'une sorte de souveraineté, mais, en fait, une aristocratie composée de quelques familles riches et dévoles détenait et exerçait lautorité. L'ensemble des cito\ens qui formaient le Conseil général était rarement convoqué. Or le pouvoir politique et le pouvoir religieux s'étaient prononcés conirei' Emile elle Contrat social. Le premier avait condamné au feu ces deux ouvrages et rendu un décret de prise de corps contre leiir auteur. Le second, par l'organe des pasteurs, avait dénoncé et réprouvé; dans les chaires, les hérésies de la profession de foi du vicaire savoyard. Le premier imputait à tiousseau d'avoir proclamé l'égalité et la responsabilité de tous les hommes devant la loi, régalité de toutes les charges sociales pour toutes les classes de la société (Gaberel, Rousseau et les Genevois, 72), Le secoild reprochait au citoyen de Genève, au transfuge du pro-
2'28 JEAN-JACOUES ROUSSEAU
testantisme, redevenu membre de TÉglise, davoii- « dogmatisé contrairement à la foi, et d'être tombé sous le coup des édits, en niant les miracles de rÉvangile, en oubliant ses récentes affirmations au Consistoire touchan t « le fait surnaturel de la Révélation. » Politiquement Rousseau était frappé de déchéance, religieusement, il était exclu de TÉglise.
En se faisant admettre comme membre actif dans la communauté de Môtiers, Rousseau, malgré Genève, demeurait officiellement protestant. 11 espérait, en faisant agir quelques-uns des prédicants genevois restés ses correspondants et ses amis, amener la vénérable compagnie à prendre à son égard une altitude sympathique; et il comptait, en dénonçant les irrégularités de forme dont le pouvoir politique s'était rendu coupable envers sa personne et ses livres, créer un parti populaire assez puissant pour faire réviser son procès.
Très adroitement, avec des souplesses de langage qui ne lui sont pas familières, il s'efforce d'amener à ses projets et le pasteur Jacob Vernet, très influent en sa qualité de professeur de théologie, et le pasteur Verne, et le pasteur Moultou, et le pasteur Roustan.
Vernet, après quelques fluctuations, se retourne contre Jean-Jacques et lui demande une rétractation publique des hérésies de la profession de foi; Vernet, un peu hésitant d'abord, abandonne l'hérésiarque. Moultou, avec tendresse, Roustan, avec docilité, lui demeurent fidèles.
La correspondance de Rousseau nous met au courant des déconvenues et des colères qu'il éprouve :
A Moultou qui le renseigne sur les mauvaises dispositions des Genevois, il écrit le 25 novembre 1762 :
« Ces messieurs les Genevois le prennent, en vérité,
sur un singulier ton. On dirait qu'il faut que j'aille encore demander pardon des affronts qu'on m'a faits. Et puis quelle extravagante inquisition! L'on n'en ferait pas tant chez les catholiques! En vérité, ces gens-là sont bien bêtement rogues. »
Et dans une autre lettre (17 février 1763) :
«... Que j'aille, à mon âge, solliciter, comme un écolier, des certificats de consistoire, il me paraît singulier, mon cher Moultou, que vous l'ayez imaginé possible. Vos ministres et moi sommes loin de compte : ils ont cru, sur ma lettre à M. de Montmelin, avoir trouvé une occasion favorable de me faire ramper sous eux. Ils auront tout le temps de se désabuser. Puisqu'ils se sont ôté mon estime, ils s'accommoderont, s'il leur plaît, de mon mépris. Je leur ai donné des témoignages publics de mon estime, jai eu tort, et voilà le seul tort qu'il me reste à réparer.
a Mon cher, je suis, dans ma religion, tolérant par principe, (?) car je suis chrétien : je tolère tout hors l'intolérance; mais toute inquisition m'est odieuse. Je regarde tous les inquisiteurs comme autant de satellites du diable. Par celte raison, je ne voudrais pas plus vivre à Genève qu'à Goa. Il n'y a que des athées qui puissent vivre en paix dans ce pays-là, parce que toutes les professions de foi ne coûtent rien à qui n'en a pas dans le cœur; et quelque peu que je sois attaché à la vie, je ne suis point curieux d'aller chercher le sort de Servet. Adieu donc, messieurs les brûleurs : Rousseau n'est point votre homme. »
Le 26 février 1763, dans une nouvelle lettre à Moultou, il insiste sur le mépris que lui fait éprouver la conduite de ses compatriotes :
«... Je suis si excédé de toutes les tracasseries gène-
vojses, (^ue je ne puis plus soutTrir les Genevois. Je ne leur | dis rien, je ne leur demande rien, je ne veux rien avoir à faire avec eux. Je les ai laissés brûler, décréter, censurer h leur aise. Que me veulent-ils de plijs? Et ces imbéciles bourgeois, qui regardent tout ceïa du haut de leur gloire, comme si cela ne les intéressait point, el, au lieu de réclamer hautement contre la violation des lois, s'amusent à vouloir me faire dire vion catéchisme, et à se demander ce que je ferai tandis qu'ils demeurent les bras croisés, que me veulent-ils? Je croyais que les Genevois étaient des hommes et ce ne sont que des caillettes. Je sens que mon cœur s'intéresse encore un peu à eux, par le souvenir de mon bon père, qui certainement, vajait mieux qu'eux tous, mais l'intérêt devient bien faible quand l'estime ne le soutient plus. Dans l'état où je suis, ennuyé de tout, et surtout de la vie, le repos et la paix sont les seuls biens que je puisse goûier encore. Voulez-vous que j'y renonce pour aller chercher des cprrections, des leçons, des réprimandes et de nouveaux aflronts parmi des gens que je méprise? Oh! par ma foi, non 1 »
Et encore, le 21 mars de la même année : Ils (les Genevois) sont si sols et si rognes que le bien même ne m'intéresserait désormais de leur part guère plus que le mal. On ne tient guère aux gens qu'on méprise. »
Et,, de nouveau, le 2 avril, au pasteur Moultou : « Les Genevois m'ont fait trop de mal pour ne pas me haïr; et moi je les connais trop pour ne pas les mépriser... J'ai honte de porter encore ce même titre dont je m'honorai ci-devant : dans six mois d'ici, je compte en être délivré. Votre aventure avec la compagnie (des pasteurs) ne m'étonne ppirit. Elle me confirme dans le jugement que
j'ai porté de toute celte prêtraille. Je ne doute point, qu'en effet, votre amitié pour moi n'ait produit votre exclusion, mais loin d'ep être fâché, je vous en féjicite. L'Etat d'homme d'Église ne peut plus convenir à un homme de bien, ni à un croyant. Quillez-moi ce collet qui vous avilit; cultivez en paix les lèpres, vos amis, la vertu; soyez libre puisque vous pouvez Fètre. Les marchands 4e religion n'en sauraient avoir. Mes malheurs m'ont instruit trop tarçj : qu'ils vous instruisent à temps. »
Rousseau ne compte plus sur les protestapts genevois pour faire triompher le théisme rationaliste et chrétien dont il est le zélateur. Il ne cesse de redire à Moultou qu'il doit, sans tarder, quitter sa robe, puisque la robe pastorale « ne peut plus que le déshonorer. » Quanta ses compatriotes, qui ont condamné et flétri sa personne et ses livres, sans que nul aïI réclamé contre cette flétrissure, aussi injuste qu'illégale, puisqu'ils l'ont, renié, il les renie. Ma patrie n'est plus, « elle a péri », écrit-il à Pictet. Il fait le serment de ne plus la revoir, de n'y mettre jamais les pieds. Et il a tenu ce serment.
Le 12 mai 1763, il abdique solennellement et « à perpétuité », par une lettre au syndic de la République, « son droit de bourgeoisie et de cité dans la ville de Genève. »
Cette démarche, raconte Rousseau dans les Confessions, ouvrit enfin les yeux aux citoyens : sentant qu'i|s avaient eu tort, pour leur propre intérêt, « d'abandonner ma défense, ils la prirent quand il n'était plus temps. Ils avaient d'autres griefs qu'ils joignirent à ce|ui-là et ils en firent la matière de plusieurs représentations très bien raisonnées qu'ils étendirent et renforcèrent à mesure que les durs et rebutants refus c^u Conseil, qpi se sentait soutenu par le ministère de France, leur firent
mieux sentir le projet formé de les asservir. Ces altercations produisirent diverses brochures qui ne décidaient rien jusqu'à ce que parurent tout d'un coup les Lettres écrites de la Campagne ... »
Rousseau fait un grand éloge de ces lettres écrites contre lui et ses partisans, et dont l'auteur était le procureur général Tronchin. Sollicité par ses amis de Genève de répondre à« un tel adversaire », il se rend à leur invitation, et, secrètement, il compose les Lettres écrites de la Montagne. Lorsqu'elles parurent, ce fut, dit Rousseau, « une terrible explosion contre cet infernal ouvrage et son abominable auteur. »
Le « Petit Conseil de Genève », dirigé par le procureur général, donna une déclaration par laquelle, « avec les qualifications les plus atroces », il était déclaré que ces lettres étaient « indignes d'être brûlées par le bourreau » et qu'on ne pouvait « sans se déshonorer y répondre ou en faire mention! » Les amis genevois, à la sollicitation desquels Jean-Jacques avait composé ce nouveau livre, « eurent la lâcheté de ne rendre ni honneur ni justice à cet écrit fait pour leur défense. »
Restait à voir comment le pasteur de Montmolin et ses paroissiens prendraient les terribles Lettres.
Le théisme chrétien et rationaliste de Jean-Jacques rencontrerait-il sympathie et adhésion dans la ville qu'habitait son propagateur? Il n'y trouva que haine et persécution.
Rousseau nous a laissé de ce douloureux incident de son existence un récit très ulcéré :
« La populace, soulevée secrètement je ne sais par qui, s'anima contre moi par degrés jusqu'à la fureur, elle m'insulta publiquement en plein jour, non seulement dans la campagne et dans les chemins, mais en pleine
rue. Ceux à qui j'avais fait le plus de bien étaient les plus acharnés. »
En vain, pour adoucir le pasteur orthodoxe et se le rendre favorable, Jean-Jacques avait-il écrit cette déclaration, bien peu courageuse :
« Par déférence pour M. de Montmollin, mon pasteur, et par respect pour la vénérable classe, j'ofTre, si on l'agrée, de m'engager, par un écrit signé de ma main, à ne publier de ma vie aucun ouvrage sur aucune matière de religion, même de nen traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage que je pourrais publier sur tout autre sujet; et au surplus, je continuerai de montrer, par mes sentiments et par ma conduite, tout le prix que je mets au bonheur d'être uni à l'Église. Je supplie monsieur le professeur de vouloir bien communiquer cette déclaration à la vénérable classe.
« Fait à Moliers, le 10 mars 1765.
Cette humble déclaration, qui fait un si singulier contraste avec les Lettres à Moultou sur la livrée déshonorante du pasteur et l'indignité des fonctions ecclésiastiques, ne désarma point les calvinistes de Motiers et leur conducteur, M. de Montmollin. Si ce que Rousseau atteste est vrai, le pasteur calviniste et ses confrères ameutèrent de plus en plus la populace et l'incitèrent au double meurtre de Rousseau et de l'officier du roi de Prusse, qui aurait pu être « assassiné en défendant Jean-Jacques. »
Que disaient donc ces Lettres de la Montagne qui provoquaient la guerre civile dans Genève et déchaînaient
234 JEAN-.IA coups ROUSSEAU
la fureiir populaire contre Rousseau à potiers-Travers? Elles affirmaient que le protestantisme avait pour principe la liberté d'examen et que |a forme la p}us exucte du christianisme réformé, c'é|.ait |e tliélstne chrétien selon Rousseau.
LES a LETTRES DE LA MONTAGNE » ROUSSEAU ET LES PROTESTANTS
Les Lettres écrites de la Montagne sont un réquisitoire contre les magistrats de Genève, coupables d'avoir « illégalement » condamné r/s"?»i/e et le Contrat social ; qWq?, sont un violent pamphlet contre les pasteurs genevois, coupables d'avoir approuvé ces condamnations. Rousseau voudrait qu'on revînt sur les faits accomplis. Ce qu'il poursuit, c'est la revision de son procès.
Puisqu'il cherchait à- être jugé contradictoirement, puisqu'il s'indignait d'avoir été « flétri » sans avoir été entendu, que ne se présentait-il devant ses juges? que n'{|llait'il, dans sa ville natale, plaider sa cause devant les magistrats ses compatriotes? Naguère il proclamait leur esprit de justice et apologiait leur vertu.
ifais dès que se montre le péril, Rousseau ne sait que fuir, se lamenter et vitupérer. Ce qu'il entend, c'est qu'on capitule devant lui; ce qu'il veut, c'est qu'on revienne, pen4ant qu'i| est au loin, sur les décisions prises à son égare!» ]\ reproche à ses concitoyens de manquer de zèle pour sa cause , il ïes invective, il les insulte; il les excite
à manifester contre la légalité qui le frappe; il les provoque à s'engager dans une voie qui mène à la guerre civile. Mais il n'a garde de répondre à leur appel et de se rendre au milieu d'eux.
Toute la partie juridique des Lettres de la Montagne est, aujourd'hui, sans intérêt; elle est, du reste, raesquinC; pointilleuse, ennuyeuse. Au contraire, les lettres consacrées à la Réforme, à ses origines, à ses principes, au théisme chrétien ne manquent pas d'éloquence ; mais elles révèlent une fâcheuse insuffisance dans l'étude des questions traitées et une singulière incompréhension du protestantisme historique.
« La religion protestante, dit Jean-Jacques, dans la seconde des Lettres de la Montagne, est tolérante par principe; elle est tolérante essentiellement; elle l'est autant qu'il est possible de l'être, puisque le seul dogme qu'elle ne tolère pas est celui de l'intolérance » Il est difficile d'accumuler plus d'erreurs en moins de mots. Toute l'histoire du protestantisme et, principalement, l'histoire du calvinisme genevois se dresse contre les assertions de Rousseau. Non seulement il n'est pas vrai que l'intolérance soit « le seul dogme » que le protestantisme « ne tolère pas », mais il est positif, au contraire, qu'il affirme théoriquement la nécessité de x;e dogme; et il est incontestable qu'il n'a cessé de le mettre en pratique. Loin d'être une affirmation de la liberté de conscience, la Réforme en a été la condamnation, toutes les fois que la conscience s'est insurgée contre les théologies calvinistes et luthériennes. Rousseau objecte qu'en se montrant intolérants les protestants manquent à leur principe. Mais quel est ce principe, sinon que, l'Évangile étant « la parole de Dieu », on commet le plus grand des crimes en ne se courbant pas devant l'autorité de cette
LES « LETTRES DE LA MONTAGNE » i237
parole? Et c'est aussi le principe du protestantisme que, l'Évangile étant d'une parfaite clarté pour toutes les questions qui « touchent au salut », les communautés religieuses ont le droit et le devoir d'établir et d'imposer Tacceptation des dogmes de salut. Si on leur nie ce droit, il n'y a plus de protestantisme et d'églises. Les ministres (Rousseau le déclare lui-même) deviennent alors des incohérents: «On ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on ne sait pas même ce qu'ils font semblant de croire ; leur seule manière d établir leur foi est d'attaquer celle des autres... ils croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs. » Ah! s'écriait Rousseau, « si ces doux chrétiens pouvaient m'arracher quelque blasphème, quel triomj)he! quel contentement! quelle édification pour leurs charitables âmes! Avec quelle sainte joie ils apporteraient des lisons allumés au feu de leur zèle pour embraser mon bûcher! »
Quel est mon crime? demande-t-il : On m'accuse d'avoir nié les miracles. Mais qu'est-ce donc que le miracle, sinon « une exception aux lois de la nature? Pour en juger il faut connaître ces lois, et, pour en juger sûrement, il faut les connaître toutes, car une seule qu'on ne connaîtrait pas pourrait, en certains cas, inconnus aux spectateurs, changer l'effet de celles qu'on connaîtrait. Ainsi celui qui prononce que tel ou tel acte est un miracle déclare qu'il connaît toutes les lois de la nature et qu'il sait que cet acte en est une exception. Mais quel est le mortel qui connaît toutes les lois de la nature? » D'où il conclut que n'ayant jamais prétendu à l'omniscience, il n"a pu se rendre coupable de la négation qu'on lui reproche.
Rousseau se trompe : le miracle chrétien n'est pas une exception aux lois delà nature; il est, pour les croyants.
une dérogaLion, une contradiction voulue par Dieu aux lois de la natui*e, une affirmation de la supériorité de Dieu sur la nature; une preuve donnée par la divinité de sa puissance sans bornes, et, dans le cas de .lésus, une manifestation providentielle d'une personiialité égale à Dieu, brisant intentionnellement les lois de la nature, les anéantissant pour bien laisser voir que le Dieu seul apparaît. Les tentatives de Rousseau pour ramener les nUi-acles de TÉvangile à des faits naturels sont un enfantillage de rationaliste attardé à expliquer Tinexplicable, alors qu'il aurait fallu se placer sur le terrain de Tliistoire, comme le faisaietit d'Holbach et Voltaire, et montrer que les prétendus faits miraculeux sont des hallucinations, des fraudes pieuses ou des légendes.
Quelle valeur pour des théologiens et des croyants calvinistes à la divinité de Jésus-Christ pouvaient avoir des raisonnements comme ces i-aisonnements de Rousseau dans les Lettres de la Montagne :
<( Tout ce qu'on peut dire de celui qui se vante de faire des miracles, est (^u'il fait des choses extraordinaires; mais qui est-ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraordinaires? J'en ai vu, moi, de ces choses-là et même j'en ai fait. L'étude de la nature y fait faire tous les jours de nouvelles découvertes : l'industrie humaine se perfectionne tous les jours. La chimie a des transrriutations, des précipitations, des détonations, des explosions, des phosphores, des pyrophores, dos tremblements de terre, et mille autres merveilles à faiie signer mille fois le peuple qui les verrait. L'hiiile de gaïac et l'esprit de nitre ne sont pas des liqueurs fort rares; mélezles ensemble et vous verrez ce qu'il arrivera .. « Est-ce un discours de M. Homais qu'on entend? Est-ce une page de Bouvard et Pécuchet qu on lit?
«Qùedevons-nousdoncpetiser, deitiàhdeJëan-Jacqaes, de tant de miraeles rapportés par des auteurs véridicjiies, je n'en doilte pas, mais d'ullë crasse si ignôi-ance et si pleins d'ardeur pour la gloire de leur maître. Faut- il les admettrel Je Tigiiore. Nbiis devons les respecter, sâiis jjrononcer sut* leur tiardi'e. »
C'est à ce : ni oui, rii noti que se hausse l'exégèse de Rousseau. Voltaire, parlant de ce passage des Lettres de la Muiilugne, fait cette remarque : « Tous ces raisonnernents de Jeàn4acqiles sont pitoyables; car si l'Evangile estilivin, il faut croire sans disputer. La question se réduit donc à savoir si l'on a des preuves de la divinité dé l'Evaiigile, et si on peut examiner son authenticité par tes règles de la critique ordinaire. » Ni Strauss, ni Ernest liàvet, ni Renan n'ont rien trouvé de plus précis et de plus décisif que cette observation du philosophe de Fer-ney.
Les mots tolérance et libëi'té reviennent fréquemriieiil dans les Lettres de la Montagne. Malhéiireusenierit ils sont accompagnés de provocations à poursuivre les philosophes, Voltaire et les voltairiens. Rousseau dit tout net : « Les l'idicules outrageants, les impiétés grossières; les blasphèmes contre la religion sont punissables ; jamais les raisonnements. Pourquoi cela? parce que, dahs le premier cas, on n'attaqué pas seulement la religion, mais ceux qui la professent; on les insulte, on les outrage dans leur culte, on marque un mépris révoltant ^our ce qu'ils respectent et par conséquent pour eux, t)e tels outrages doivent être punis par les lois... »
Et, qilelqUes ligiies après, comme s'il s'agissait, pour Rousseau, de préciser sa dénonciation, il met ces paroles dans la bouche de Voltaire ; « Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai... Voyez mon chapitre des juifs; voyez le
même chapitre plus développé dans le Sermon des cinquante... »
Ces lignes étaient délatrices. Voltaire n'avait pas mis son nom au Sermon des cinquante, — un de ses plus vifs écrits contre le christianisme. En le signalant comme auteur de ce redoutable opuscule, Rousseau commettait une méchante action. Cette action méchante il l'aggravait dans cet autre passage :
« Que n'imprime-t-on pas à Genève? Que n'y tolère-ton pas? Des ouvrages qu'on ne peut lire sans mdignalion s'y débitent publiquement; tout le monde les lit, tout le monde les aime; les magistrats se taisent... »
Cette agression, venant après tant d'autres, irrita profondément Voltaire. Rousseau venait de déchaîner le vent : il récolta la tempête. Voltaire qu'il avait dénoncé, les pasteurs qu'il avait vilipendés, les Genevois auxquels il avait prodigué les duretés se tournèrent contre lui. Tronchin, qui venait d'apprendre l'envoi des cinq enfants à l'hôpital, écrivit au pasteur Vernes:
« Tous les témoins oculaires (de ces envois) et il y en a quatre, sont pleins de vie. Ces quatre témoins, et la conscience qui est le cinquième, font. un contraste bien humiliant avec la morale qu'on affiche. C'est une torture continuelle ; ce sont cinq bourreaux qui arrachent les ongles et qui tenaillent sans cesse. Oh! que cet état est affreux! J'en ai la plus grande compassion, je vous assure. Plaignons, mon ami, ce malheureux, d'autant plus malheureux que le rôle qu'il a joué et qu'il joue encore est incompatible avec le souvenir de ses fautes. »
Venant des protestants, les atlaques exaspéraient Rousseau. Il était persuadé que ses coreligionnaires lui devaient de la reconnaissance. Qu'avait-il donc fait pour eux? Quand avait- il élevé lavoix en faveur des huguenots
de France? Quand avait-il plaidé la cause des martyrs auprès de ses amis les grands seigneurs : le maréchal duc de Luxembourg, le prince de Conti, la comtesse de Boufflers? En 1701, sollicité de venir au secours du ministre Rochette qui avait été arrêté, Rousseau garde le silence. Rochette est exécuté; trois gentilshommes verriers du comté de foix qui avaient tenté de le sauver sont mis à mort.
En 1764, nouvel appel des protestants à Rousseau. La réponse que Jean -Jacques fit, à cette occasion, à M. de Pourtalès, réclamant son aide, est odieuse :
« Je n'avais pas attendu, monsieur, les exhortations des protestants de France pour réclamer contre les mauvais traitements qu'ils subissent; ma lettre à Mgr l'archevêque de Paris porte un témoignage assez éclatant du vif intérêt que je prends à leurs peines. Quel gré m'en ont-ils su? L'on dirait que cette lettre qui a ramené tant de catholiques n'a fait qu'achever d'aliéner les protestants, et combien d'entre eux ont osé m'en faire un nouveau crime! Comment voiilez-vous, monsieur, que je prenne avec succès leur défense, lorsque j'ai moi même à me défendre de leurs outrages' Opprimé, persécuté, poursuivi de toutes parts comme un scélérat, je les ai vus tous réunis pour achever de m'accabler. Si je continuais à plaider leur cause, ne me demanderait-on pas de quoi je me mêle? Ne jugerait-on pas qu'apparemment je suis un de ces braves qu'on fait combattre à coups de bâton? »
« Vous avez bonne grâce à venir nous prêcher la tolérance, me dirait-on, tandis que vos gens se montrent plus intolérants que nous; votre propre histoire dément vos principes, et prouve que les réformés, doux peut-être quand ils sont faibles, sont très violents sitôt qu'ils sont les plus forts. Les uns vous décrètent, les
autres vous bannissent, les autres vous reçoivent en rechignant. Cependant vous voulez que nous jes traitions sur des maximes de douceur qu'ils n'ont pas eux-mêmes ! Non, puisqu'ils persécutent, ils doivent être persécutés ; cest la loi de f Evangile qui veut qiCon fasse à chacun comme il fait aux autres. Croyez-nous, ne vous mêlez pas de leurs aflaires, car ce ne sont pas les vôtres, ils ont grand soin de le déclarer tous les jours, en vous reniant pour leur frère, en protestant que votre religion n'est pas la leur(l). »
A cette honteuse dérobade, M. de Pourlalès fit une réponse d'une noble indignation. Il reprocha à son coreligionnaire de manquer d'équité en rendant tous les protestants responsables des procédés du clergé de Genève; il lui dit qu'il est peu chrétien de faire payer à un grand nombre d'innocents persécutés la faute imputée à quelques personnes que Jean-Jacques déclare coupables.'
Celui-ci répliqua par quelques phrases arrogantes, fielleuses et lâches :
« Les protestants de France jouissent maintenant d'un repos auquel je puis avoir contribué, non par de vaines déclamations comme tant d'autres, mais par de bonnes raisons politiques bien exposées; cependant voilà qu'ils me pressent d'écrire en leur faveur. C'est faire trop de cas de ce que je puis faire, ou trop peu de ce que j'ai fait. Ils avouent qu'ils sont tranquilles, mais ils veulent être mieux que bien; et c'est après que je les ai servis de toutes mes forces qu'ils me reprochent de ne pas les servir au-delà de -mes forces. Ce reproche, monsieur,
(1) 26 mai 1704. Bvllelin de la Société d'histoire du protestantisme français, t. III, p. 322.
me paraît peu reconnaissant de leur part et peu raisonnable de la vôtre. »
M. de Pourtalès aurait été en droit de faire remarquer à Rousseau que ses coreligionnaires étaient fort peu « bien », puisque des lois d'emprisonnement, d'exil et de mort les menaçaient encore ; et il aurait pu lui dire aussi qu'ayant refusé, en 1761, et refusant en 1764, de les aider de son éloquence, il avait bien mauvaise grâce à parler des services qu'il leur avait rendus. Sans doute, dans la lettre à 1 archevêque de Paris, qu'il rappelait si orgueilleusement, et qui est surtout un plaidoyer pour lui-même, il avait écrit quelques pages sur les protestants et leurs souffrances, mais en tirant argument de ces souffrances pour sa propre apologie. Voltaire, qui n'était ni de famille huguenote, ni petit-fils de réfugiés et qui à bien des reprises avait été attaqué, insulté par des pasteurs protestants avait eu une autre attitude et la gardait encore, sans se vanter d'avoir servi les persécutés de toutes ses forces, et sans leur reprocher, lorsqu'ils continuaient à s'adresser à lui, de lui demander de les servir au-delà dé ses forces. C'est que Voltaire était animé de l'amour de l'humanité, qu'il s'oubliait pour elle, qu'il se dévouait à elle ; tandis queRousseau, rhéteur égoïste et infatué, se préoccupait sans cesse de lui-même, et voyait le monde entier dans des querelles misérables et bysantines dès que sa personne y était engagée. Un autre motif aussi le rendait sourd à l'appel des protestants persécutés : tandis que Voltaire, en plaidant pour la tolérance, défendait les droits universels de la conscience outragée et promettait de « la défendre tant qu'il y aurait des persécuteurs », Rousseau, intolérant par atavisme calviniste, proclamait la persécution dogmatique nécessaire à la constitution des États, tenait pour révolté
214 JEAN-JACOUES ROUSSEAU
contre l'autorité nationale tous ceux qui ne s'inclinaient pas devant la religion du « souverain » ; et, dans le Contrat social, instituait une religion civile et métaphysique dont le bourreau était le protecteur. Voltaire représentait la tradition d'un grand peuple, en ce qu'elle a de libéral et de généreux ; Rousseau représentait la tradition d'une petite ville sectaire dans ce qu'elle a de plus étroit et de plus cruel.
A Motiers-Travers, Jean-Jacques se trouvait en pleine sécurité. Milord Keit, maréchal d"Écosse, gouverneur de Neuchâtel, l'estimait et le protégeait ; le roi de Prusse, dont le Genevois était devenu l'heureux et reconnaissant sujet, lui accordait bienveillance et faveurs. La contrée ne lui déplaisait pas et, malgré ses geignements sempiternels, il y vivait assez joyeusement. C'est là qu'il imagina de se costumer en Arménien. Thérèse, qui le servait, passait pour être la fille d'un homme de lettres indigent, qui, en mourant, l'avait confiée à la garde de l'ex-citoyen de Genève. On la disait instruite et non sans mérite, mais d'un mérite qu'elle cachait modestement. « Rousseau, écrit le pasteur Mouchon, est gai, riant avec ceux qui rient, badinant et causant avec les enfants, plaisantant avec sa gouvernante et s'amusantà la railler; elle lui fait une savoureuse cuisine qui laisse aux invités d'aimables souvenirs. »
« Il doit m'être permis, écrit le comte d'Eschery, de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Motiers- Travers, chez Jean-Jacques, en tète à tête avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partagea bien son goût ; apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple, il n'est pas possible de faire mieux que Mlle Levasseur : c'étaient de succulents légumes, des gigots de mouton, nourris, dans le vallon, de thym et de serpolet,
d'un fumet admirable et parfaitement rôtis. L'Areasé nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait ; c'étaient des pelotons de graisse. Nous ne buvions que des vins du pays, mais ceux de Cortaillod, dans les bonnes années, sontaussi bons que les meilleurs vins de Bourgogne. »
Sans préoccupation du lendemain, bien soigné, Jean- Jacques faisait de longues courses ; sa santé était à souhait. Il ne tenait qu'à lui d'être heureux. Les querelles théologiques dans lesquelles il se jeta troublèrent l'existence de douce sensualité qu'il menait à Motiers-Travers. Ainsi tombe la légende mensongère qu'on a essayé de rajeunir, et qui fait de Rousseau le persécuté de Grimra, de Diderot, de Voltaire, de Mme d'Épinay et des encyclopédistes. Quelle influence ces philosophes antichrétiens pouvaient- ils avoir sur les pasteurs et les dévots, qui, à Motiers-Travers, excommunièrent Jean-Jacques, le diffamèrent dans leurs sermons, excitèrent contre lui les calvinistes fanatiques qui vinrent l'attaquer, la nuit, dans sa maison, à coups de pierres?
Effrayé, persuadé qu'il ne pouvait plus vivre en sûreté « ni avec honneur » dans la paroisse que dirigeait le ministre Montmolin, Rousseau prit la résolution de fuir les protestants ses persécuteurs et de quitter Motiers- Travers.
11 avait plus d'une retraite à choisir ; des princes se disputaient l'avantage de le recevoif : nàilord Maréchal lui offrait un asile dans ses terrés, en Ecosse ; Frédéric II aurait voulu l'avoir à Potsdam ; la duche.sse de Sàxe- Gotha le pressait d'aller chez elle; rnais Rousseau né pouvait « se résoudre à quitter la Suisse ». Il alla s'éta-
blir dans l'île de Saint-Pierre, domaine de Ihôpital de Berne, au milieu du lac de Bienne.
La persécution théologique vint le trouver jusqu'en ce refuge, dont il a laissé, dans les Rêveries d'un promeneur solitaire, une admirable description, et, pour la seconde fois, la lourJe main du gouvernement bernois s'abattit sur lui.
De ces tristes jours date la fin de l'activité intellectuelle publique de Jean-Jacques. Il pouvait considérer son œuvre comme terminée — et tristement terminée. Il avait glorifié sa patrie et sa patrie le persécutait ; il avait essayé (et c'est la plus originale de ses tentatives) de sauver le christianisme de la décadence et de la mort en l'émancipant du catholicisme et du protestantisme officiels, en l'élargissant dans l'espoir d'en faire, sous le nom de théisme chrétien, une religion universelle, et les pasteurs l'avaient excommunié et les dévots l'avaient lapidé. Il avait, dans l'incohérent Cojifra^socia/, plaidé la cause de l'aristocratie élective, et il se voyait, obligé, pour sa sauvegarde, de se placer sous la domination d'un monarque antichrétien, ami et disciple de ces philosophes qu'il détestait et jalousait. A ses débuts dans les lettres il avait arboré tapageusement le titre de « citoyen de Genève », et sur la fin de sa vie il envoyait au roi de Prusse ce billet de courtisan :
« Sire,
« Je dois au malheur qui me poursuit deux biens qui m'en consolent : la bienveillance de milord Maréchal et la protection de Votre Majesté. Forcé de vivre loin de l'Etat où je suis inscrit parmi vos peuples, je garde l'amour des devoirs que j'y ai contractés. Permettez, sire, que vos bontés me suivent avec ma reconnaissance et que
j'aie toujours l'honneur d'être votre protégé, comme je serai toujours votre plus fidèle sujet. »
Il avait rêvé d'aristocratiques amours avec Mme d'Épinay, avec la comtesse d'Houdetot, avec Mme de Boufflers, avec la princesse de Conti; et il se voyait réduità épouser « devant la nature » la vieille servante à qui. à Motiers- Travers, il ne permettait pas de s'asseoir à sa table.
Cette union ne fut pas heureuse. Thérèse, passée du rang de garde malade et de concubine à celui d'épçuse, voulut jouir de tous les droits du mariage. Il y eut dans le ménage des querelles, des récriminations. Thérèse annoncaà Rousseau qu'elle voulait se séparer, « le quitter sans qu'il eût à intervenir, ni même à savoir où elle avait le désir daller.» Le malheureux prit peur. Il supplia, (par une lettre qui est une des plus belles choses qu'il ait écrites) Thérèse de ne pas l'abandonner. 11 promit «de n'avoir plus qu'un lit, lorsqu'ils n'auraient plus qu'une âme. » Il mit des sanglots dans ses supplications : « Je n'avais, chère amie, qu'une seule consolation, mais bien douce, c'était d'épancher mon cœur dans le tien. Quand j'avais parlé de mes peines avec toi, elles étaient soulagées ; et quand tu m'avais plaint, je ne me trouvais plus à plaindre. Il est sûr que, ne trouvant plus que des cœurs fermés ou faux, toute ma ressource, toute ma confiance est en toi seule; le mien ne ne peut vivre sans s'épancher et ne peut s'épancher qu'avec toi. 11 est sûr que si tu me manques et que je sois réduit à vivre absolument seul, cela m'est impossible, et je suis un homme mort. »
Thérèse resta...
Expulsé pour la seconde fois — et de la façon la plus brutale — du territoire de Berne, Uousseau — se trouva dans le plus grand embarras qu'il eût encore connu. Ce fut lin moment affreux. Où irait-il? La Corse lui offrait l'iiospitalité; Paris, malgré le décret de prise de corps, était possible ; d'aulre part le célèbre historieh David Iluriie l'invitait à se rendre en Angleterre.
Le "29 octobre 1765, flousseau quitte Bienne, ayant le projet de se rendre à Berlin, en passant par Strasbourg. Il reçut dans celte ville un accueil où la sympathie, la pitié se mêlaient à l'admiration. 11 pouvait y rester ; que n'y resta-t-il? Il se remet en route et arrive à Paris, oîi il devient, en l'hùtel Saint-Simon, dans Tenceiiite du Teiiîple, l'hôte du prince de Conti. Cette enceinte privilégiée était en dehors de la juridiction du Parlement; elle était pour le fugitif un asile inviolable.
Le lendemain de son arrivée à Paris, Rousseau, qui avait écrit à ses amis de respecter « son incognito >>, ajoutant que s'il pouvait le garder toute sa vie « il serait le plus heureux des hommes », se promenait au Luxem-
bourg en habit d'Arménien 1 Les curieux lui faisaient cortège. Les jours suivants, à la même heure, dans le mêhie accoutrement, au même endroit, le fanatiqiie d'incognito s'exhibait, toujours suivi par la foule.
Au Temple, chez le prince de Conli, on lui offrait de riiâgnifiques fêles. U y tenait salon ; on se disputait là faveur de le contempler. Cliaque matin le prince liii envoyait sa musique. On a communiqué au Dauphin « à son lit de mort », rnànde Rousseau à d'Ivei'nois, la lettre que j ai écrite pour flélrir les procédés du gouvernement de Berne. « Le Dauphin en a paru touché et a dit làdessus des choses qui feraient bien rougir mes persécuteurs s'ils les savaient et qu'ils fussent gens à rougir de quelque chose. » A Du Peyrou Jean- Jacques écrit : Je suis entraîné dans le tourbillon de Paris, « je suis ici, dans mon hôtel de Saint-Simon, comme Sancho dans son île de Baralaria, en représentation toute la journée. J'ai du monde de tous Etats au moment où je me lève jusqu'à celui oi^i je me couche, et je suis forcé de m'habiller en public. Je nai jamais tant souffert . » Il faut croire que ces souffrances étaient douces, car il aime à les rappeler et bientôt, lorsque, à Londres oîi il se rendi-a, elles viendt'ont à lui manquer, l'exis ence lui paraîtra morose et insupportable. A Paris les ofïVes les plus empressées et les plus aimables lui étaient faites. Le piince de Conli voulut le retenir tout à fait et mit à sa disposition un château, à douze lieues de Paris.
L'affectation de l'ex-citoyen de Genève à se faire voir en public, malgré le deci-et de prise de cor-ps, parut une bravade et attira l'attention du ministre Choiseul. Jean- Jacques fut prié de s'éloigtier. U accepta l'invitation d'aller en Angleterre qiié liii réitéra l'hlstoi'iên Hiinie, qu'il appelait son protecteui* et avec qui, dès 1762, il
250 JEAN-JACQUES BOUSSEAU
avait été mis en relations par la comtesse de Boufflers.
Le voyage, au début, fut heureux. Rousseau, bien reçu, llatté dans sa vanité, se déclare enchanté. « Les manières anglaises, écrit-il à Du Peyrou, son fort de mon goût; les Anglais savent marquer de l'estime sans flagornerie; ce sont les antipodes du bailliage de Neuchâtel. Mon séjour' ici fait plus de sensation que je n'aurais pu croire. M. le prince héréditaire, beau-frère du roi, m'est venu voir, mais incognito. »
La curiosité londonienne se calma vite; elle se porta sur d'autres sujets; on oublia « Rousseau, ses ouvrages, sa servante et son habit d'Arménien. » Que fera Jean- Jacques? écrivit Walpole: il n'est ici, maintenant, un objet de curiosité pour personne. « 11 faut pourtant qu'il reste là ou qu'il dépouille ses prétentions : quitter un pays où il peut vivre à sou aise, et sans persécution, ce serait avouer que la tranquilUté n'est pas ce qu'il cherche. » Se voyant délaissé, Rousseau prévient Hume qu'il est fatigué d'être à Londres et qu'il aspire à l'isolement. L'historien lui procure une résidence à Chiswick, à quelque distance de la grande ville. Rousseau y reste quelquessemaineset s'y ennuie. Hume, toujours officieux, lui procure une « délicieuse retraite champêtre à Wootton, dans le Derbyshire. » Le site et l'habitation ont, cette fois, l'heur de plaire au persécuté des Bernois : « Vous voyez déjà, mon cher patron, mande-t-il à Hume, par la date de ma lettre que je suis arrivé au lieu de ma destination. Mais vous ne pouvez voir tout le charme que j'y trouve; il faudrait connaître le lieu et lire dans mon cœur. Vous y devez lire, au moins, les sentiments qui vous regardent et que vous avez si bien mérités. Si je vis dans cet agréable asile aussi heureux que je l'espère, une des douceurs de ma vie sera de penser que je vous
le dois. » A soa ami Coindet, Rousseau écrit de Wootton : « J'ai dépouillé le vieil homme, et, hors quelques amis paruii lesquels je vous compte, j'oublie tout ce qui se rapporte à celte terre étrangère qui s'appelle le continent. » De même qu'il a été savoisien avec reconnaissance, genevois avec enthousiasme, français avec sympathie, suisse avec espérance, sujet du roi de Prusse avec admiration, de même il est anglais avec félicité. Elle sera courte, la félicité : la girouette tournera bientôt. Dès les premiers jours d'avril, l'exilé fait savoir à Mme de Boufflers, à milord Maréchal et à toute la terre qu'il est le plus infortuné des mortels, que Hume est un traître à qui on l'a livré. « De penser, écrit-il à Malesherbes, qu'un homme avec qui je n'eus jamais aucun démêlé, un homme de mérite, estimable par ses talents, estimé par son caractère, me tend les bras dans ma détresse et m'étouffe quand je m'y suis jeté : voilà, monsieur, une idée qui m'atterre. Voltaire, d'AIembert, Tronchin n'ont jamais un instant affecté mon âme, mais quand je vivrais mille ans, je sens que, jusqu'à ma dernière heure, jamais David Hume ne cessera de m'ètre présent. » Pendant qu'il dénonçait Hume et le calomniait, celui-ci obtenait que le roi d'Angleterre fît à Rousseau une pension de deux mille francs, que le titulaire acceptait « sous réserve de consulter milord Maréchal », et en faisant prier le roi de « lui conserver ses bontés pour des temps plus heureux. »
Quels sont les crimes dont David Hume doit porter l'éternelle responsabilité ? Jean-Jacques les énumère dans des lettres qui sont un monument de folie : « Depuis que je suis arrivé à Londres, écrit-il, quelqu'un travaille à me déshonorer. On a fait entendre que j'étais généralement méprisé et décrié en France par ma mau-
vaise conduite et que je n'osais m'y montrer. On a mis dans les papiers publics que, sans la protection de M. Hume, je n'aurais pas osé traverser la France pour m'embarquer à Calais; on a traduit et imprimé comme authentique une fau^e lettre du roi de Prusse fabriquée par d'Alembert ; on a pris à tâche de me présentera Londres avec Mlle Le Vasseur dans tous les jours qui pouvaientmerendre ridicule; les gens qui aiment M. Hume ont allectc de vouloir me faire la charité; on a fait supprimer des lettres de M. Du Peyrou qui allaient être publiées; M. Hume s'est rencontré à Londres avec le fils du jongleur Tronchin; dans une maison où je logeais avec M. Hume, les hôtesses et les servantes ont manifesté, jusqu'à un point indicible, leur haine et leur dédain pour iîioi ; on a intercepté mes lettres; celles que j'ai reçues ont été ouvertes, d'autres ont été « probablement » supprimées ; le premier soir depuis notre départ de Paris, étant Gouchés dans la même chambre, j'entendis au milieu de de la nuit David Hume s'écrier plusieurs fois à pleine voix : Je liens Rousseau! H y avait dans le ton de la voix.je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. Hume se montrait très inquiet de savoir ce que j'écrivais; il fixait alternativement sur Mlle Le Vasseur et sur moi des regards qui m'effrayèrent et qu'un honnête homme n'est guère ussei malheureux pour avoir reçus de la nature; il m'était impossible de soutenir son affreux regard... ^ Il faut abréger ces folies que Rousseau ressasse dans d'interminables lettres à Mme de Boufflers. à M. de Malesherbes, à milord Maréchal, à Du Peyrou, et, dans un mémoire qui n'a pas liibins dé trente pages, à David Hume.
L'acte de Rousseau fut universellement regardé comme un fait de démence. « La lettre de Rousseau est
atroce, remarque Mme de Boufflers, c'est le dernier excès de l'extravagance la plus complète. » Elle écrivit à Jean-Jacques : « M. Hume ma envoyé, monsieur, la lettre outrageante que vous lui avez écrite... M. Hume, un lâche, un traître! Grand Dieu! Mais quelle apparence qu'il eût vécu cinquante ans passés, aimé, respecté au milieu de ses compatriotes, sans en être connu? Attendait-il votre arrivée pour lever le masque, pour ternir une vie glorieuse, plus qu'à moitié passée? Et pour quel intérêt?... « Mme du Deffand, s'adressant à Waipole, lui disait : « Où prenez- vous que je ne condamne pas extrêmement Rousseau? Je l'ai toujours si méprisé que ce dernier trait ne m'a point surprise. C'est un coquin, c'est un fou... » Milord Maréchal, désillusionné sur le compte de l'homme qu'il avait tant protégé, cesse toutes relations avec lui. D'Alembert, que Rousseau avait mêlé, sans aucun motif, à la querelle qu'il cherchait à Hume, sortit de son calme philosophique pour écrire à Voltaire :
« Pour le coup Jean-Jacques s'est bien faitvoir ce qu'il est : un fou, un vilain fou, dangereux et méchant, ne croyant à la vertu de personne, parce qu'il n'en trouve pas le sentiment au fond de son cœur, malgré le beau pathos avec lequel il en fait sonner le nom; ingrat et, qui pis est, haïssant ses bienfaiteurs (c'est de quoi il est convenu plusieurs fois lui-même) et ne cherchant qu'un prétexte pour se brouiller avec eux afin d'être dispensé de la reconnaissance. Groiriez-vous qu'il veut aussi me mêler dans sa querelle, moi qui ne lui ai jamais fait le moindre mal et qui n'ai jamais senti que de la compassion dans ses malheurs, et quelquefois de la pitié pour son charlatanisme? Il prétend que c'est moi qui ai fait la lettre, sous le nom du roi de Prusse, où on se moque de lui. Jean-Jacques est une bête féroce qu'il ne faut voir
;2o4 JEAM-JACQUES KOUSSEAU
qu'à travers des barreaux et toucher qu'avec un bâton. » La lettre attribuée faussement au roi de Prusse dont parle d'Alembert avait été composée par Waipole, le fils de l'illustre ministre anglais. Elle était écrite sur le ton de la plaisanterie et du persiflage, et ne pouvait être prise par personne pour une épître de Frédéric. La voici : « Mon cher Jean-Jacques, vous avez renoncé ù Genève, ■ votre patrie. Vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté dans vos écrits ; la France vous a décrété, venez donc chez moi. J'admire vos talents ; je m'amuse de vos rêveries qui (soit dit en passant) vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux ; vous avez fait assez parler de vous par des singularités peu convenables à un véritable grand homme; démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun, cela les fâchera sans vous faire tort. Mes Ëtats vous offrent une retraite paisible : je vous veux du bien, et je vous en ferai si vous le trouvez bon ; mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; j^e suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, et, ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis- à-vis de vos ennemis, je cesserai de vous persécuter quand vous cesserez de mettre votre gloire à l'être. — Votre bon ami Frédéric. » Voltaire, que d'Alembert avait mis au courant des accusations inexactes que Jean-Jacques fai.sait courir sur le compte des encyclopédistes, se contenta d'écrire à son ami : « Pourquoi n'a-t-on pas mis Rousseau à Bedlam? Ce petit bonhomme aurait été enchanté d'y être logé, pourvu qu'on eût mis son nom sur la porte et que les gazelles en eussent parlé. »
Hume, directement en cause, avait d'abord dédaigné de répondre; mais il réfléchit que le silence a ses dangers, que son difTamateur composait en ce moment même un livre de mémoires desliné à ne paraître qu'après la mort de son auteur, et où celui-ci s'efforcerait de le déshonorer par des mensonges. Il apprit, en outre, que Rousseau avait écrit un peu partout, en priant qu'on répandît ses lettres. C'était la tactique du Genevois en des occasions semblables. Il ne publiait pas des attaques personnelles qui auraient proA'oqué des réponses directes et publiques. Il répandait ses calomnies dans le secret de l'intimité, en priant de ne pas respecter ce secret. Il se réservait aussi une seconde vengeance — posthume cellelà — , en écrivant ces Confessions, qu'Edmond Sclierer appelle « une galerie de noirceurs et d'extravagances, des diffamations d'outre-tombe.
Hume se décida à répondre. 11 commença par demander à Walpole, auteur de la lettre où Jean-Jacques était anodinement persiflé, de s'expliquer sur cette lettre. Walpole en prit toute la responsabilité, ajoutant : a Vous avez pleine liberté, mon c^ier monsieur, de faire usage, soit auprès de Rousseau, soit auprès de tout autre, de ce que je dis ici pour votre justification ; je serais bien fâché d'être cause qu'on vous fit aucun reproche. J'ai un mépris profond pour Rousseau et une parfaite indifférence de ce qu'on pensera sur cette affaire, mais s'il y a en cela quelque faute, ce que je suis bien loin de croire, je la prends pour mon compte. «
Le docteur Tronchin, intervenant dans la polémique avec Hume, insista sur l'évidente folie de Jean-Jacques.
Fréron prit la défense de Rousseau.
A l'insanité des accusations celui-ci ajouta la démence des actes; s'imaginant que sa liberté était menacée, que
25() JEAN-JACOUES ROUSSEAU
ses jours étaient en péril, que Tliérèse elle-même s'entendait avec ses ennemis, qu'il était entouré d'espions et enveloppé dans un « horrible complot », il s'enfuit de Wootton en pleine nuit, abandonnant tout ce qui lui appartenait, ne prenant avec lui que le manuscrit des six premiers livres des Confessions. Avant de partir, il avisa par lettre son propriétaire, M, Davenport, dont la conduite à son égard n'avait jamais cessé d'être cordiale et généreuse, qu'il ne voulait pas subir plus longtemps les persécutions dont on l'accablait. Accompagné de Thérèse, il fit à pied, en se cachant comme un criminel, la route qui devait, croyait-il le mener vers les côtes de la Manche. 11 s'égara, errant à l'aventure, ignorant la langue du pays, poursuivi par des fantômes, en proie à la terreur et au désespoir. Pour toute fortune il avait quelques couverts d'argent, avec lesquels il payait son écot dans les auberges, en faisant casser un morceau de cuiller ou de fourchette. Arrivé à Spalding, dans le Comté de Lincoln, il écrivit au chancelier, réclamant la protection du roi, demandant un détactiement de cavalerie pour l'escorter jusqu'à Douvres. M. Davenport, avisé de sa fuite, lui dépêcha un domestique qui arriva trop tard à Spalding. Jean-Jacques, toujours obsédé par de terrifiantes visions, voulant échapper à. ses ennemis imaginaires, s'était- remis en chemin avec Thérèse. En deux jours ils franchirent les deux cents milles qui séparent Spalding de Douvres. Quelle fuite ah'olée! quel voyage et quelles angoisses! On songe involontairement au malheureux roi Léar, fou lui aussi, et perdu dans les ténèbres. On plaint Rousseau et plus encore la pauvre créature qu'il traîne avec lui et qui a, nuit et jour, sous les yeux le spectacle de cette démence.
A Douvres, un navire étant en partance, Jean-Jacques
et Thérèse cherchent à s'embarquer. Mais les vents sont contraires, la mer est courroucée. Il faut attendre. Rousseau s'impatiente, s'irrite, accuse ses ennemis, toujours cachés et toujours agissants. La terre et la mer sont ligués contre lui.
Jean-Jacques vit dans ce contre-temps une preuve de la complicité du ciel avec ses persécuteurs. Il occupa à des excentricités les heures d'attente, montant sur les bornes pour haranguer les Anglais qui ne comprenaient rien aux discours de ce fou ; invectivant David Hume, reprochant à la nation anglaise de favoriser la haiife d'un seul homme contre un étranger. Il écrivit au général Conway : « On ne veut pas que je sorte d'ici; je le sens, j'en ai mille preuves, et cet arrangement est très naturel; on ne doit pas me laisser aller publier au dehors les outrages que j'ai reçus dans l'île, ni la captivité dans laquelle j'ai vécu; on ne veut pas non plus que mes mémoires passent dans le continent et ailleurs instruire une autre génération des maux que m'a fait souffrir celle-ci... »
Puisqu'il en est ainsi, je m'engage, dit-il au général Conway, si on me rend la liberté de passer en France, « à ne jamais écrire quoi que ce puisse être, et sous quelque prétexte que ce soit, pour être imprimé ou publié, ni sous mon nom, ni en anonyme, ni de mon vivant, ni après ma mort. »
Personne ne songeait à retenir le misérable halluciné en Angleterre. Hume, avec une générosité rare, vint à son secours; il sollicita l'intervention de Turgot, le priant d'obtenir qu'on laissât dans l'oubli le décret de prise de corps rendu contre Jean-Jacques et qu'on se montrât bienveillant, à la Cour de France, pour un pauvre homme dont les facultés mentales étaient oblitérées.
2oH JEAN-JACQUES ROUSSEAU
M. Davcnport joignit ses instances à celles de Hume: Tui'got y, fil droit : « Je me liàle de vous répondre par ce courrier, écrivit-il à Hume, quoique je n'aie encore fait aucune démarche pour le malheureux homme auquel il est si digne de vous de prendre intérêt Le degré de folie qu'il montre aujourd'hui est, en vérité, préférable à une folie moins exaltée, qui le laissait chargé de tout l'odieux d'un excès d'Ingratitude envers vous et M. Dâvenport. Une pareille ingratitude réfléchie et méditée ne peut me paratlrc dans la nature... »
Le îl mai, Jean-Jacques et Thérèse arrivent à Calais, le 23 ils se rendent à Amiens où ils séjournent dix jours ; ils acceptent l'hospitalité chez le marquis de Mirabeau, mais le quittent bien vite et vont s'installer au château de Trie que le prince de Conti mit à leur disposition. Nouveaux accès de folie : dans le château Jean-Jacques voit partout des espions et des traîtres apostés par ses ennemis. Le prince de Conti essaie de le détromper. Rousseau consent alors à reconnaître qu'il n'est plus^ espionné, mais que c'est lui qu'on prend pour un espion et qu'on, traite avec malveillance. Un incident macabre augmente sa folie : le concierge du château, à qui Rousseau avait envoyé du vin et du poisson, meurt d'une atteinte d'hydropisie. Jean- Jacques se persuade qu'on l'accuse d'avoir empoisonné le défunt et demande à comparaître, pour se justifier de ce crime, devant le Parlement. Après un an de séjour au château de Trie, Rousseau , malgré les supplications du prince de Conti, prend la fuite, gagne Lyon, puis Chambéry et se rend à Bour goin, où il arrive le 10 août 1768 et où il épouse Thérèse Le Vasseur.
A Bourgoin, il a deux pénibles aventures. Un des pro,tecteurs de Rousseau, M. de Saint-Germain, les raconte
ainsi dans une notice sur sa correspondance avec Jean- Jacques!
« Pourrait- on croire que Rousseau, avec des sentiments généreux soutenus par une pratique habituelle de la bienfaisance, ait pu être un empoisonneur, un fripon? 11 est cependant vrai qu'au sujet de son goût pour la recherche des plantes il a été taxé d'y chercher du poison et qu'on a cité un homme sur lequel on prétendait qu'il en avait fait l'essai, parce qu'il mourut dans les douleurs d'une colique néphrétique, malgré tous les secours que lui procura M. Rousseau. Obligé de subir une confrontation avec un ouvrier, il confondit cet imposteur qui disait lui avoir prêté, à Neuchàtel, neuf francs qtie Rousseau n'avait jamais voulu lui rendre.
« Une femme de chambre, nommée la Vertier, prétendant à l'esprit fatiguait Rousseau par des visites continuelles : furieuse de ce qu'il l'avait chassée de chez lui, elle dit partout qu'il avait voulu la violer. Ces événemenls affectèrent Rousseau plus qu'il ne fallait. Autant à plaindre qu'à blâmer, il était, par sensibilité et par méfiance, son plus cruel ennemi à lui-même. » Cette ridicule histoire d'unprètde neuf francs nonremboursé, d'une tentative d'empoisonnement, et ce commérage d'une femme de chambre se prétendant violée par Rousseau prenaient aux yeux du Genevois l'aspect d'événements d'une importance mondiale. Il voyait partout l'action cachée de ses tourmenteurs, et, principalement, celle du ministre Choiseul, devenu son cauchemar de tous les instants. 11 se trouvait mal partout, parce que partout il apercevait, fixés sur lui, les regards des conjurés qui avaient tramé saperle. 11 était persuadé que le monde entier s'inquiétait de sa personne. Cette hostilité imaginaire de l'univers troublait sa raison tout en tlattant sa vanité. Elle lui était
une occasion de calomnier à tort et à travers, d'insinuer que Mme de Boufflers lui en voulait parce qu'il n'avait pas répondu érotiquement à ses avances, d'affirmer que Tronchin le persécutait parce que, Genevois tous les deux, il avait, lui, plus de célébrité que Tronchin; si le baron d'Holbach le méprise, c'est parce que lui, Jean-Jacques, n'a pas répondu aux avances de ce personnage a trop riche » ; si la Vertier l'a accusé de viol, c'est parce qu'il a résisté aux avances de cette chambrière; Grimm et Tronchin, qu'il confond dans une même haine, sont « des tigres dont la rage s'accroît en s'assouvissant. » Grimm n'est pas seulement un monstre odieux, c'est un personnage ridicule. Afin de montrer que l'homme qu'il poursuit d'une rancune enfiellée est un individu méprisable, Rousseau imagine contre lui ces griefs :
« Grimm, aussi fat qu'il était vain, avec ses gros yeux troubles et sa figure dégingandée, avait des prétentions près des femmes. Entrant un matin dans sa chambre, je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergette faite exprès, ouvrage qu'il continua fièrement devant moi... 11 ne se piquait de rien tant que de sensibilité d'âme et d'énergie de sentiments... Comment cela s'accordait-il avec des défautsquisont propres aux petites âmes? Comment les vifs et continuels élans que fait hors de luimême un cœur sensible peuvent-ils le laisser s'occuper de tant de petits soins pour sa petite personne? Eh! monDieul celui qui sent embraser son cœur de ce feu céleste cherche à l'exhaler et veut montrer le dedans; il voudrait mettre son cœur sur son visage ; il n'imaginera jamais d'autre fard. »
Les élans d'un cœur sensible et l'embrasement causé par le feu céleste, à propos d'une brosse à ongles et d une accusation, d'ailleurs fausse, de faire emploi du fard !...
Daris les dernières années de sa vie et jusqu'à sa mort, Rousseau n'aura plus qu'une préoccupation : mêler son panégyriqueàladiffamationd'àutrui. Il écrirason apologie sous toutes les formes : lettres, mémoires, confessions dialogues, rêveries, discours. A aucune époque ne s'était manifesté une semblable frénésie, une telle exaltation du moi, une si extraordinaire folie de l'orgueil, un auss violent délire de la persécution. Toutes les nations se sont unies pour perdre un être si prodigieux : la nation anglaise, la nation suisse, les Genevois, lanation française. Et il écrit : « Enfin ce complot, conduit avec tant d'art et de mystère, est en pleine exécution. Que dis-je, il est déjà consommé : me voilà devenu le mépris, la dérision, l'horreur de cette même nation française dont j'avais, il y a dix ans, l'estime, la bienveillance, j'oserais dire la considération ; et ce changement prodigieux, quoique opéré sur un homme du peuple, sera pourtant la plus grande œuvre du ministère de M. de Choiseul, celle qu'il a eue le plus à cœur, celle à laqueVe il a consacré le plus de temps et de soin. Rien n'a été omis pour l'exécution de cette noble entreprise : toute la puissance d'un grand royaume, tous les talents d'un ministre intrigant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions... On m'a lâché des espions de toute les espèces : aventuriers, gens de lettres, abbés, militaires, courtisans. On a envoyé des émissaires en divers pays pour m'y peindre sous les traits qu'on leur a marqués. » Pour lui nuire « l'ordre moral de la Providence a été interrompu. »
C'est ici la folie sous la forme la plus caractérisée ; non la folie au sens vague du mot, mais au sens pathologique. Elle ira en s'accentuant encore dans les dernières années de la vie de Rousseau.
LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA VIE DE ROUSSEAU ROUSSEAU JUGE DE JEAN- JACQUES
Après avoir hésité entre plusieurs séjours, pour y abriter sa vieillesse; après avoir songé à un voyage en Amérique, Rousseau prend le parti de revenir à Paris. Le duc de Choiseul lui accorde l'autorisation d'habiter la grande ville. Dès son arrivée Jean-Jacques se montre au café de la Régence et sur la place du Palais-Royal. La foule attendait son passage afin de le contempler. Lorsqu'on demandait aux gens du peuple s'ils savaient ce qu'était ce Jean-Jacques qu'ils attendaient, ils répondaient qu'ils n'en savaient rien. Et c'était exact. Les livres du Genevois, d'une rhétorique savante et laborieuse, ne s'adressaient qu'à un public spécial de littérateurs et de gens riches. Le peuple les ignorait. Rousseau a été, en France, à Paris, un écrivain de salon et de cour. Par snobisme un certain nombre de grands seigneurs et de grandes dames prenaient plaisir à l'admettre chez eux, à le protéger, à lui venir en aide, à lui donner l'hospitalité.
Au surplus, à la cour et parmi les nobles, on n'était
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pas facile d'avoir à opposer à Voltaire, grand seigneur par l'esprit et par la fortune, chef reconnu des philosophes, antichrétien sarcastique et agressif, un étranger besogneux qui posait pour la pauvreté, dont on utilisait le talent d'écrire, les déclamations spiritualistes et la pieuse rhétorique contre les libres-penseurs de l'Encyclopédie. Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron (pages 135 et suivantes), constate qu'on se montra favorable à Rousseau « parce qu'il était anti-philosophe ». La plupart « des gens du monde, dit Diderot, ont oublié son Traité de l'inégalité des conditions ou le lui ont pardonné » à cause de ses attaques contre la philosophie. « Parmi les hommes de lettres, quelques-uns par esprit de religion, d'autres par adulation ont dû faire cause commune avec les protecteurs puissants de Rousseau, dont ils attendaient des grâces. » Palissot et Fréron devinrent rousseautistes.
C'est pourquoi le théoricien de l'Égalité (au dire, au moins, de ses panégyristes) est resté, bien' plus que le philosophe exilé à Ferney, l'homme de l'aristocratie et de l'Église. Celle-ci, malgré le mandement de l'archevêque de Paris, et même dans ce mandement, reconnaissait et louait la piété, insuffisante sans doute, mais réelle du citoyen de Genève.
On l'aimait contre Voltaire. L'Eglise le félicitait de se séparer des philosophes et de les « dévoiler » publiquement. A Strasbourg le clergé catholique avait rendu hommage à Piousseau; en 17G3, l'évêque du Puy en Velay publie une instruction pastorale contre les philosophes oii il glisse cet éloge de .Tean-Jacques : « Le fameux Rousseau mérite une exception particulière parmi les modernes ennemis du christianisme. Il cbnnait mieux que personne les prétendus philosophes de nos jours, et
c'est sans doute parce qu'il les a trop bien connus qu'il ne veut avoir de commun avec eux, ni le nom qu'ils affectent, ni les principes qu'ils débitent. » Rousseau flatté, heureux de ce quasi éloge, répond par une espèce d apologie de l'évêque : (( De tous mes antagonistes, écrit-il, le plus modéré, celui que je respecte le plus, c'est monsieur l'évêque du Puy ; voilà du moins un homme qui parle sincèrement. Il expose presque toujours mes sentiments avec toute la fidélité possible; quoiqu'il ne m'ait pas compris partout, j'ai été véritablement édifié de sa charité et de sa bonne foi. » Jean-Jacques aurait pu ajouter : « et des sentiments de méprisante hostilité qu'il témoigne à Voltaire ». Dans sa reconnaissance pour l'évêque, Rousseau demande au libraire Rey, son éditeur, d'imprimer l'instruction pastorale de Jean Le Franc de Pompignan, et l'assure qu'il en trouvera facilement le débit.
' Lorsqu'on 1781, on publia, par souscription, à un louis l'exemplaire, le recueil « des Airs, Romances et Duos du citoyen de Genève », toute la cour de Louis XVI s'empressa de souscrire ; voici les premiers noms figurant en tête de la liste des souscripteurs :
La reine.
Madame, belle sœur du roi.
Madame la comtesse d'Artois, belle-sœur du roi.
Madame la duchesse de Chartres.
Madame la duchesse de Bourbon.
Madame la princesse de Lamballe.
Afin de bien marquer la protection spéciale de la cour et de l'aristocratie française en faveur du Genevois, on laissait Voltaire exilé à Ferney, avec interdiction de revenir à Paris, tandis qu'on permettait à Rousseau, décrété de prise de corps, de s'y rendre et d'y séjourner.
Il s'y installe, en 1771, dans la rue qui, aujourd'hui, porte son nom. Il quitte son habit d'Arménien et reprend son métier de copiste. Il y vit obscur, dans une demisolitude, recevant de rares visiteurs parmi lesquels figure Bernardin de Saitit-Pierre à qui il raconte son admiration pour l'archevêque de Cambrai. — « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique », lui disait un jour Bernardin en le voyant attendri à quelque cérémonie du culte. « Oh! si Fénelon vivait, s'écria Rousseau, je chercherais à être son laquais pour mériter d'être son valet de chambre. »
Toujours défiant, toujours persuadé qu'o-n en veut à son honneur et à sa vie, il n'ouvrait sa porte, après d'infinies précautions, qu'à des personnes avec lesquelles il ne tardait pas à se brouiller. Ses propos devenaient de plus en plus incohérents ; les accès de démence se multipliaient. Nous avons sur ce point les témoignages de ses amis Corancez et Dusaulx : « Plus de quatre années avant sa mort, dit Corancez, j'ai eu de fréquentes occasions de l'observer. L'accès s'annonçait par un dérangement du regafd et par un mouvement très accentué dans un de ses bras. Lorsque j'entrais chez lui et que j'apercevais ces signes, j'étais assuré d'avance d'entendre sortir de sa bouche tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus extravagant. Ces extravagances étaient toujours relatives aux ennemis dont il se croyait entouré et aux pièges combinés et compliqués dans lesquels il se croyait enchaîné. »
Dusaulx raconte : « Depuis notre séparation, je ne l'ai rencontré qu'une fois, par hasard, aux travaux de l'Étoile, voisine des Champs-Elysées. Son premier mouvement et le mien furent réciproquement de tomber dans les bras Tun de l'autre, mais il s'arrêta au milieu de son élan. Qui l'a donc retenu? La méfiance dont un accès plus violent
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qu'à l'ordinaire le saisit tout à coup. Situé sur le bord d'une tranchée profonde, et me voyant à ses côtés, il craignit apparemment que je ne l'y précipitasse; tout, du moins, m'autorisait à le croire. Il tremblait de tous ses membres. Tantôt il élevait des bras suppliants vers le ciel; tantôt, comme s'il eût invoqué ma pitié, il me montrait l'abîme ouvert sous ses pas. Je ne compris que trop ce langage muet. M'éloignant de lui, je tâchai de le rassurer par les plus tendres démonstrations. Quoiqu'il en parût touché, il passa son chemin, d [De mes rapports avec Jean-Jacques Rousseau, p. 189.)
 ce même Dusaulx, qui vivait dans son intimité, il disait : « D'ici, du coin de mon feu où nous sommes, je vois et j'entends à cent lieues à la ronde tout ce qui se dit, tout ce qui se trame contre moi... Depuis dix ans que l'on me traque comme une bêle fauve, je ne cause plus avec sécurité qu'à la fin de la journée et lorsque mes ennemiscommencent à s'endormir : que dis-je,ils me font alors surveiller par leurs espions. » Il ne se contentait pas d'accuser les hommes, il accusait les moineaux : « Je les croyais mes amis, mais ils ne valent pas mieux que les hommes. Un jour, je veux les caresser, et voilà qu'ils s'envolent comme si j'eusse été un oiseau de proie. » S il faut accepter le témoignage de Rulhières, il croyait que son propre chien était « du complot organisé contre lui. Il trouvait suspectes les caresses trop fréquentes de cet animal et se demandait si elles ne cachaient pas quelque mystère. »
Dans l'œuvre de démence qu'il a intitulée Rousseau juge d'e Jean-Jacques, il raconte en des centaines de pages les prétendus maux qu'on lui inflige, les humiliations qu'on lui fait subir, les tortures qu'il doit endurer, les mépris dont on l'abreuve, lui, le pur des purSj le ver-
tueux des vertueux, l'homme sans malice et sans fraude, le nouveau Jésus-Christ. Et voici quelles sont les ignominie* dont on Taccable : « S'il entre dans un lieu public, il est traité comme un pestiféré : tout le monde ïentoure et le fixe, mais en s'écartant de lui et sans lui parler, seulement pour lui servir de barrière ; et s'il ose parler lui-même et qu'on daigne lui repondre, c'est toujours par un mensonge et en éludant ses questions d'un ton si rude et si méprisant, qu'ibperd envie d'en faire. Au parterre on a grand soin de le recommander à ceux qui l'entourent, et de placer à ses côtés un garde ou un sergent qui parle ainsi fort clairement de lui sans rien lui dire. On l'a montré, signalé, recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux colporteurs, aux libraires. S'il cherchait un livre, un almanach, un roman, il n'y en avait plus dans tout Paris : le seul désir manifesté de trouver une chose telle qu'elle soit, est pour lui l'infaillible moyen de la faire disparaître. Voulait-il passer l'eau vis-à-vis les Quatre-Nalions, on ne passera point pour lui, même en payant la voiture entière. Veut-il se faire décrotter, les décrolteurs, surtout ceux du Temple et du Palais-Royal, lui refuseront avec mépris leurs services... » Et il remplit des pages et des pages du récit de ses hallucinations folles, qu'il accompagne d'incriminations atroces contre tous ceux de ses contemporains dont il a été l'ami, souvent l'obligé, et pour lesquels il n'éprouve plus que de la haine et de la peur...
Ayant déversé à flots le fiel et la démence dans cet écrit, il en fait trois copies, en remet une à un abbé : l'abbé Etienne Bonnot de Candillac; une autre à un pasteur : Moultou ; une troisième à un jeune Anglais qu'il
avait connu à Wootton. 11 les oblige à s'engager par les serments les plus solennels à publier, après sa mort, ce panégyrique diffamatoire. Il ne veut pas que ses <t ennemis » échappent à l'enfer de ses calomnies posthumes. Puis, il se ravise; ni l'abbé, ni le pasteur, ni l'Anglais ne lui semblent, malgré leurs serments, présenter des garanties suffisantes d'honrfêteté et de fidélité. Il n'entend se fier à aucune âme humaine, mais à la seule Providence dont il fixe le logis à l'église de Notre- Dame; il fait un paquet de son manuscrit, au dessus duquel il met cette dédicace :