POST-SCRIPTUM
Un article de M. Faguet, dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1909, m'apprend trop tard que M. Rodet vient de publier sur le Contrat social et les idées politiques de Rousseau ' « un livre essentiel, de première valeur, inspiré par l'esprit le plus juste et le plus scientifique ». Puisque je n'ai pu, au cours de mon travail, parler de l'ouvrage recommandé en ces termes par un maître dont l'autorité est si grande, il paraît convenable d'en dire ici quelques mots. Ce sera d'ailleurs un moyen d'appeler en finissant l'attention sur ce que je souhaite que l'on remarque avant tout dans mon livre : l'essai de résoudre par l'histoire un problème ordinairement tranché par le raisonnement.
La pensée de Rousseau, dit M. Rodet, « fourmille de contrastes et d'oppositions inattendues » ;
1. Le Contrat social et les idées politiques de J.-J. Rousseau, par Henri Rodet, ancien avocat à la Cour d'appel, docteur en droit. In 8% xiu + 443 p. Paris, 1909 (A. Rousseau, édit.).
pour « ne pas perdre le fil conducteur, pour saisir exactement ce qui est son idée de derrière la tête », il est besoin d'un sens critique toujours en éveil, ses théories sont subtiles et difficiles à comprendre, mais « l'homme qui réfléchit et qui pense les trouve toujours logiques et bien construites ».
Au risque d'être rangé parmi les ^ens qui ne réfléchissent ni ne pensent, j'avoue que, même après avoir lu M. Rodet, il m'est impossible d'être de son avis. Je persiste à croire que Rousseau ne fut pas un « bâtisseur de systèmes », n'eut pas de théories logiques et bien construites, que le Contrat social n'est pas un manuel théorique contenant l'exposition d'un « système idéal » . Pour sortir de l'embarras dans lequel Rousseau nous plonge, M. Faguet propose de distinguer chez lui deux doctrines. J'aimerais mieux cela que de lui en attribuer une seule, mais j'aime encore mieux dire qu'il n'en eut pas du tout, qu'il agite confusésément des idées discordantes, et que, sur des points capitaux, on cherche vainement à démêler sa « pensée vraie », celle « de derrière la tête ».
Sur d'autres points, cela est si mal aisé, qu'après avoir dit (p. 220) que Rousseau « veut faire table rase de tout ce qui existe, et, sur les données de sa raison, réédifier de fond en comble la société », M. Rodet arrive à dire (p. 232) : « Ceux qui vou-
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tiraient s'autoriser de ses paroles pour renverser la société tomberaient dans une grave erreur ».
Lors même que l'on parviendrait à établir que Rousseau avait en politique un système subversif, qu'en bonne logique sa véritable doctrine doit avoir les conséquences que l'on dit, resterait à prouver qu'elle les a eues en effet, que le Conlrat social i\ïi interprété comme on l'interprète, que les idées de Rousseau ont été prises pour règle et appliquées fidèlement. Est-ce par ses théories que les plébéiens furent « entraînés à l'assaut des institutions »? Ceci est une question d'histoire. On y répond mal en arguant de textes découpés dans l'œuvre de Rousseau; il faut, non des raisonnements, mais des faits. Au lieu de nous évertuer à établir un lien entre certains passages du Contrat social et les événements de la Révolution, pour en conclure avec M. Faguet que Rousseau aurait reconnu en Robespierre son ministre, son « chancelier », interrogeons les acteurs du drame, demandons-leur comment ils ont compris Rousseau, examinons jusqu'à quel point ils ont tenu compte de ses leçons, cherchons sans parti pris les motifs de leurs actes.
M. Rodet assure qu'en parlant de la résistance à l'oppression, ils se sont inspirés de lui. On a vu plus haut (p. 110) ce que disaient à cet égard ses
contemporains, ses panégyristes, ceux-là même qui se plaisaient à constater son influence, à l'exagérer. Lorsqu'on étudiera mieux qu'on ne l'a fait jusqu'à présent ce qui se disait et s'écrivait à la veille et au lendemain de la chute de la monarchie, peutêtre Rousseau cessera-t-il de passer pour un « auteur direct » de la Révolution française.