‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 34 sur 107 · VI · texte numérisé non relu

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2. Nous avons déjà vu, p. 35, Rousseau attirer l'attention sur la prodigieuse diversité qu'il y a de peuple à peuple et ([ui rend impossittle de chercher ce qui est bon aux hommes en général. 11 dit de même dans VErnile, au paragraphe des voya(jes : « Un Parisien croit connaître les hommes et ne connaît que les Français... De tous les pays de l'Europe il n'y en a point où l'on connaisse moins le génie et les mœurs dos autres nations... Qui n'a vu qu'un peuple, au lieu de connaître les hommes ne connaît que les gens avec lesquels il a vécu... Cha<]ue nation a son caractère propre et spécifi(iue qui se tire par induction non de l'observation d'un seul de ses membres mais de plusieurs. • Ajoutez à cela le paragraphe du Contrat où il montre des dilTérences sensibles entre les peujiles de l'Europe, VI, 133. Le contresens de Taine n'a pas d'excuse.

liberté : « Ce mal n'est pas tellement inhérent à cette place qu'on ne puisse s'en détacher ou du moins l'amoindrir considérablement'. »

Il avait commencé cet écrit en disant : « Prenez garde! Prenez garde que pour vouloir être trop bien vous n'empiriez votre situation. En songeant à ce que vous voulez acquérir, n'oubliez pas ce que vous pouvez perdre. Corrigez, s'il se peut, les abus de votre constitution, mais n'oubliez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes. Je ne dis pas qu'il faille laisser les choses dans l'état où elles sont, mais je dis qu'il n'y faut toucher qu'avec une circonspection extrême. En ce moment, on est plus frappé des abus que des avantages. Le temps viendra, je le crains, qu'on sentira mieux ces avantages, et malheureusement ce sera quand on les aura perdus. » Il termine en répétant : « Ne perdons jamais de vue l'importante maxime de ne rien changer sans nécessité ni pour retrancher ni pour ajouter... N'ébranlez jamais trop brusquement la machine. » Il constate que, dans ses Considérations, il s'est conformé à l'esprit de la Pologne et a proposé le moins de changements qu'il a pu.

Les conseils donnés aux Corses en 1764 ressemblent à ceux donnés aux Polonais, sont dictés par 1. VI, 288.

le même esprit, empreints de la même prudence. Dans un cas comme dans l'autre, Rousseau suit exactement la méthode qu'il passe pour avoir

Ignorée ou méconnue.

Un admirateur de Montesquieu et de Rousseau, Buttafaoco , demandait un plan de constitution pour son île qui, disait-il, se trouvait précisément dans les conditions requises par le Contrat social. Rousseau répond que pour entreprendre un pareil travail il lui faudrait, sans parler de l'expérience des affaires, une multitude de connaissances indispensables et avant tout une bonne carte, avec une description de File. Il pose des questions sur l'histoire naturelle, les productions du sol, la culture, l'industrie, l'art, la marine, le nombre, la grandeur et la situation des villes, les lois, l'histoire de la Corse, l'administration et et tout ce qui fait connaître le génie national ».

Ces matériaux reçus, il les digérera et, dans dixhuit mois, sera en mesure de proposer de premières idées; après quoi, il se mettra à préparer un plan complet qui lui demandera trois ans.

Bref, en parlant de la Corse comme de la Pologne, il reste fidèle à la politique avisée, circonspecte, pratique, fondée sur l'observation des faits, qu'il avait préconisée dans les chapitres du Contrat social où il expliquait que la forme de gouverne-

ment d'un pays dépend étroitement du climat, du sol, de la race, des mœurs, des traditions, et doit changer avec les temps et les circonstances.

Enfin, dans les Dialogues, Rousseau proteste énergiquement contre la calomnie qui fait de lui un personnage dangereux, travestissant, en promoteur de bouleversements et de troubles, « l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois et aux institutions nationales, qui a le plus d'aversion pour les révolutions... qui a toujours insisté sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter le palliatif en laissant les vices et substituer le brigandage à la corruption ». Mais ces pages éloquenles n'ajoutent pas grand'chose à ce que nous savons déjà, et le rapide coup d'œil que nous avons jeté sur l'œuvre politique de Rousseau suffit pour nous édifier pleinement.

Nous connaissons ses sentiments. Si quelque jour on lui attribue des opinions qui certainement ne furent pas les siennes, le rendrons-nous responsable des conséquences que pourra avoir cette méprise? Est-ce sa faute si Mercier, dans la section où il prétendait exposer les idées fondamentales du Contrat social, a dit que l'état démocratique était la seule constitution légitime?

Vous ne reprochez pas à Aristolc les aberrations

de ses commentateurs, les persécutions exercées en son nom, ni à Jésus les absurdités et les fureurs de ses prêtres. Et vous imputez à Rousseau des actes qu'il a d'avance énergiquement réprouvés!

Un traitement médical, bien exposé, est mal compris, appliqué à contre-temps, au mépris de recommandations essentielles, sans observer les précautions indiquées de la façon la plus précise; ou bien il est suivi par un malade auquel il n'a pas été destiné, auquel on l'a interdit; ou encore un médicament pour l'usage externe est administré à l'intérieur malgré l'étiquette qui avertit du danger. Vous plaindrez-vous du médecin? Traînerezvous le pharmacien en justice?

Mais en général, au xviu^ siècle, Rousseau ne fut pas mal interprété.

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