Idées républicaines, V
taire n'eut pas parlé ainsi d'une œuvre vraiment séditieuse.
On lit dans la correspondance de Grimm : « J'avoue que dans le Contrat social l'étrange emploi des termes politiques détournés de leur sens ordinaire, l'afTectation des calculs et des analyses géométriques, l'obscurité et la sécheresse, me paraissent étouffer ce qu'on peut y découvrir d'utile. Ce n'est d'ailleurs qu'un commentaire assez embrouillé du Gouvernement civil de Locke. »
Un peu après la mort de Rousseau, La Harpe disait dans le Mercure de France : « Ces deux ouvrages (le Contrai et VEmile) parurent dangereux à Genève, et Rousseau, se voyant injustement outragé dans sa patrie qu'il se flattait non sans raison d'avoir honoré, abdiqua son titre de citoyen, vengeance légitime et noble d'un homme supérieur... Il dut avoir et a encore beaucoup d'enthousiastes parmi les femmes et les jeunes gens, il est jugé plus sévèrement par les hommes mûrs, mais sa place est belle, même au jugement de ces derniers. »
Des personnages de grande naissance, riches, puissants, occupant de hautes situations, nullement révolutionnaires, protégèrent Rousseau, le comblèrent de bontés, de caresses, se disputèrent le plaisir do lui donner l'hospitalité. M. le maréchal
de France, duc do lAixembourg, accompagné de brillants seigneurs et de grandes dames, lui rendait visite, ne dédaignait pas de s'asseoir sur la chaise de paille du donjon de Mont-Louis. Maleshcrbes s'intéressait à l'entrée en France, à la publication des écrits qui faisaient les délices de cette belle société; à la vérité, quand il surveillait l'impression de VEmile il ne l'avait pas lu, mais il connaissait le Discours sur l' inégalité, savait à quoi l'on pouvait s'attendre, et nous ne voyons pas que ni la lecture de VEmile ni celle du Contrat social ait diminué sa sj'^mpathie pour leur auteur. Rousseau vécut encore seize ans après la publication de ces deux livres; la haute société lui témoigna constamment la même bienveillance.
Cette attitude de l'élite de la noblesse ne paraît pas avoir choqué Taine; il est même ici d'une indulgence qui nous surprend agréablement. Au lieu de blâmer les protecteurs de Rousseau, de leur reprocher leur imprévoyance ou de mettre en doute leur générosité, il parle sans aigreur de leurs illusions : « Les grands mots liberté, justice, bonheur public, dignité de l'homme, sont si beaux et en outre si vagues! Quel cœur peut s'empêcher de les aimer et quelle intelligence peut en prévoir toutes les applications! "o II est triste de voir M. Lemaître se séparer ici de Taine et se laisser aller à un vio-
lent accès de mauvaise humeur. Il ne pardonne pas à ces gens de ne pas interpréter Rousseau comme lui : c( Ces princes, ces ducs et duchesses, ces comtesses, qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques?... Est-ce qu'ils poussent la générosité et l'abnégation jusqu'à vouloir se détruire eux-mêmes? Non, mais n'ayant plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des snobs... Ils croient d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes. » Leur indulgence sera sévèrement châtiée. Ces seigneurs et ces dames qui « se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit », qui choient Rousseau et l'embrassent, « le paieront plus tard ». Malesherbes favorise la publication de Y Emile; on le guillotinera. Est-ce aussi en expiation du baiser de Rousseau que la petite Amélie sera exécutée? Malesherbes avait tort de ne pas entendre Y Emile à la façon de M. Lemaître; cette enfant eût-elle tort de ne pas repousser l'hôte de sa grand'mère?
M. Lemaître est tellement effrayé qu'il ne comprend pas que tout le monde ne l'ait pas été comme lui. Ce qu'il déplore comme un aveuglement inexplicable, s'explique par de bonnes raisons.
Depuis longtemps, ainsi que nous l'avons vu, on entendait des discours autrement inquiétants que ceux de Rousseau, si bien que d'Holbach lui-même n'épouvantait pas : « Combien semblait innocente
la philosophie qui ne cherche dans ses plus grandes hardiesses qu'un exercice paisihle de l'esprit! Tel était le caractère de la philosophie du baron et de ceux de ses amis qui allaient le plus loin? Certainement aucun d'eux n'était capable d'entrer dans le moindre projet de troubler le gouvernement et la paix publique... Leur liberté de penser pouvait donc sembler innocente '. »
D'autre part, on ne lisait pas autrefois comme on lit aujourd'hui. On prenait Rousseau, non par fragments isolés, détournés de leur sens, mais tout entier, sans prévention ni arrière-pensée. On ne se préoccupait pas des origines d'un livre, on n'y cherchait pas la trace des défauts ou des infirmités de l'auteur, le souvenir de ses aventures; on ne savait pas que, pour bien goûter un fruit, il faut connaître le fumier sur lequel il a poussé. Précieuse pour établir la genèse des œuvres de Rousseau, la méthode actuelle devient dangereuse quand il s'agit de leur influence. Notre psychologie nous fait discerner ce qu'on ne voyait pas au xvni" siècle, sentir l'importance de ce que l'on négligeait. Plus nous sommes informés, érudits, ingénieux, profonds, et plus nous nous éloignons du point de vue des contemporains.