‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 37 sur 107 · Mémoires de l'abbé Morellet, I · texte numérisé non relu

Mémoires de l'abbé Morellet, I

Voyez ce que M. Lemaître doit aux Confessions, les arguments qu'il en tire. Les protecteurs de Rousseau n'avaient pas les aveux qui servent de prétexte à de fâcheux commentaires'; ils étaient séduits par sa personne. Bien fait, les 3'eux pleins d'un feu extraordinaire, décent, d'une sensibilité charmante, d'un goût de propreté qui relevait la simplicité de ses habits, il plaisait à tout le monde. Les gens les plus difficiles ne voyaient à reprendre chez lui qu'une certaine timidité. En parlant, il se transfigurait jusqu'à devenir joli. M""" d'Épinay, enchantée par sa conversation, lui trouvait infiniment d'esprit. Après une soirée passée avec lui, Dusaulx s'écriait : « Qu'il fut aimable, tantôt enjoué, tantôt sublime! Il ne se connaissait pas lui-même, quand il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole. Dans ses moments d'abandon, il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. » Cet ours se montrait, à certaines heures, homme d'excellente compagnie. Sa seconde conversion n'avait pas tellement été complète qu'il ne se ressentît

1. En 1780, Mirabeau, (jui ne ies connaissait pas encore, prévoyait qu'on en al)uscrait. — Dans sa dernière conférence, M. Lcmaitre a dit que, sans les Confessions, Taction des autres écrits de Rousseau n'eût peut-être pas été aussi puissante. N'est-ce pas recniinaîlre qu'avant 17S2 ces écrits ne devaient pas paraître aussi (langorcux (ju'on le prétend?

de la première; il se souvenait sans doute de s'être réconcilié avec les grands chez M'"' de Warens, et les procédés de la haute société à son égard étaient bien faits pour réveiller les sentiments exprimés dans VEpilre à Parisot. Il lui resta toujours un peu de l'instinct qui le poussait jadis à assister tous les matins à la messe du roi de Sardaigne dans l'espoir de rencontrer quelque princesse avec laquelle il pourrait faire un roman. En écrivant au Maréchal de Luxembourg, il avait soin de lui témoigner le respect dû à son rang, de l'assurer, en termes peut-être excessifs, qu'il n'oubliait pas « l'extrême distance » qui les séparait'. Son rare désintéressement, sa fîère pauvreté, commandaient le respect. Son humeur paisible, modeste, circonspecte, ennemie du désordre, inspirait la connance. Les conséquences que l'on pouvait tirer de quelques-uns de ses paradoxes étaient contestables : son respect pour les mœurs, les lois, les institutions, les traditions, ne l'était pas. Des pages que Taine n'avait peut-être par lues, et qui ont paru à M. Lemaitre des restrictions sans importance ou des palinodies négligeables, avaient beaucoup frappé les contemporains de

1. Mercier, I, 23, trouvait que Rousseau met « à trop haut prix • dans ses Mémoires les deux visites que lui avait faites le prince de Conti.

Rousseau. A propos du plan de législation pour la Pologne, Mirabeau faisait observer que, bien loin de songer à opérer des changements comme Dieu par sa parole, Rousseau prenait « les instruments de l'homme, les sages précautions^ ». Après avoir rappelé des paroles inquiétantes. Garât a fait remarquer qu'elles n'alarmaient pas les rois et leurs ministres, parce que tout à côté « s'offrent des principes très propres à rassurer toutes les monarchies », et que le Contrat social n'expose pas moins nettement que la Constitution d" Angleterre de Delolme, le danger d'ébranler les trônes-.

Rousseau, en effet, louait magnifiquement les institutions de son pays, mais les déclarait impossibles dans les grands Etats, où « il faut des ordres intermédiaires, des princes, des grands, de la noblesse^ ». Il admirait les rêves de l'abbé de Saint- Pierre, mais les jugeait chimériques. Le projet de donner une secousse à la monarchie française lui semblait insensé. Il reprochait à Molière (nous avons vu avec quelle véhémence) de troubler l'ordre social.

Il faisait la guerre aux encyclopédistes, affichait

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