CHAPITRE VIII
Dans le résumé qui termine VAncien Régime, Taine a expliqué comment la combinaison de la forme classique avec l'acquit scientifique produisit la philosophie du xviif siècle, le discrédit de la tradition, la prétention de refondre toutes les institutions d'après la raison pure, l'application des méthodes mathématiques à la politique et à la morale, le catéchisme des droits de l'homme et tous les dogmes anarchiques et despotiques du Contrat social. Ce monstre descend dans la rue. La théorie révolutionnaire se trouve maîtresse incontestée de l'opinion. A son appel, surgit un autre monstre effarouché et aveugle, le peuple, et dès lors on peut annoncer la Terreur. La France sera couverte de ruines et d'échafauds. « Nous serons donc gouvernés par les Turcs et les Tartares? — Point du tout, vous serez gouvernés par la philosophie. »
En reproduisant gravement à cette place la lugubre prophétie prêtée à Gazotte par La Harpe, Taine a donné une fausse idée de l'état des esprits à la veille de la Révolution ^
Nous avons vu son erreur au sujet des mots dangereux dont il attribuait la vogue à Rousseau. Il se trompait non moins gravement sur les cahiers de 89.
A l'exemple de Rousseau, dit-il, le Tiers sait aux Nobles mauvais gré de tout ce qu'ils font, de tout ce qu'ils sont. Le gouvernement du roi a beau être celui d'un père indécis et indulgent, le Tiers aigri et révolté estime que la dignité humaine, blessée par les prérogatives de la noblesse, périt sous l'arbitraire royal -. Conformément aux doctrines de Rousseau, les cahiers du Tiers déclarent, à l'unanimité, qu'il faut donner une constitution à la France; il n'est pas vrai de dire, comme la Noblesse d'après Montesquieu, que la constitution existe. Le Tiers, inspiré par Rousseau, exige qu'au lieu d'évaluer les hommes, on les compte. A l'unanimité, il réclame le vote par tête.
1. 11 oublie qu'il vient de dire à la page 398 qu'avant la Révolution personne ne pouvait prédire les actes auxquels les Etats généraux allaient se trouver entraînés.
2. Taine se fait maladroitement Téclio des discours tenus par les partisans de l'Ancien Régime : « Les fauteurs du despotisme, disait le comte d'Antraignos, ont rassasié la nation jusqu'au dégoût et peut-être avili pour jamais les mots de règne paternel, d'enfants gouvernés par un père tendre. Les ministres en ont abusé jusqu'à la niaiserie ». (Mémoire sur les Etats généraux.)
Pour parler ainsi après avoir, je ne dis pas étudié, mais seulement feuilleté les Cahiers, il faut être singulièrement aveugle.
D'un bout à l'autre du royaume, dans les villes comme dans les campagnes, la convocation des Etats généraux avait excité une reconnaissance excessive. Louis XVI était comblé de bénédictions qui paraîtraient ridicules si elles n'attestaient pas tant de misères. Rousseau lu pendant vingt-cinq ans, invoqué comme un oracle, et devenu l'objet d'une sorte de culte, n'avait inspiré ni ambition exagérée ni passion subversive. Sur [quelques-uns des points où Taine croit à une lutte entre la Noblesse et le Tiers, ces deux ordres tenaient exactement le même langage; sur beaucoup d'autres ils n'étaient pas éloignés de s'entendre.
Sur la question du vote par tête, le Tiers ne se montrait pas intraitable et une partie des nobles était disposée à admettre ce que l'autre repoussait. Les partisans du vote par tête se fondaient non sur la métaphysique, mais sur l'histoire, sur l'expérience des anciens Etats généraux.
Sur la nécessité de faire une constitution, l'accord était complet. Tocqueville trouvait même la Noblesse plus hautaine et plus décidée que le Tiers. Peut-être, en effet, dépassait-elle la mesure généralement observée par les roturiers qui, jusqu'à la
fermeture de la salle des Etats, le 20 juin, persistèrent à regarder le roi comme leur allié contre les privilégiés. A peu d'exceptions près', la Noblesse, non pas celle de la Cour, mais celle des provinces, « la vraie », « disposée à l'insurrection- », réclamait une constitution : « La nation, disaitelle à Provins et à Montereau, ne veut plus être soumise au pouvoir arbitraire, c'est là ce que le député de l'ordre doit se rappeler avant tout. »
Dans un chapitre intitulé : Concours général de toutes les classes de citoyens pour opérer une révolution, Mounier, émigré, a constaté que la France entière désirait une révolution pour mettre un terme aux excès du pouvoir arbitraire.
La Harpe a dit de même que « tout ce qui compose le corps social » voulait ce que veut tout homme raisonnable, un gouvernement constitutionnel qui assurât à chaque individu la jouissance paisible de ses avantages naturels et civils.
De l'aveu de Bertrand de Molleville, la chute de la monarchie est « née de la faiblesse, de l'impéritie et des fautes sans nombre du gouvernement » qui « prépara la révolution en inspirant
1. Il y en a, mais celles que Taine a cru découvrir n'en sont pas. Voir La France d'après les Ciihiers de I7S'J, p. 38.
2. Mémoire du comte d'Antraigues, p. 86, 97; Mémoires du marquis de Bouille, I, 10.
A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION lOt
un désir général de voir restreindre l'autorité royale ' ».
« Il ne faut pas juger des demandes du Tiers par les observations isolées de quelques auteurs plus ou moins instruits des droits de l'homme », disait Sieyès dans sa fameuse brochure. Il reprochait au Tiers de se contenter d'être « le moins possible » et prévoyait qu'au lieu d'exclure de l'Assemblée nationale les députés des premiers ordres, on leur réserverait la moitié des sièges. Il n'engageait pas la nation à user de son droit en toute rigueur, et même dans une autre brochure moins célèbre mais très lue en 89, parlant cette fois en homme d'alTaires, en administrateur, il donnait des conseils dont la prudence nous semble excessive^.
Mounier, qui, dès le mois d'octobre, émigrera, s'efforce, au printemps, d'encourager le Tiers; il avertit les Français qu'ils mériteront les reproches de leurs descendants s'ils ne jettent pas les fondements de la Constitution dans le torrent du despotisme : « Le peuple qui a pu entrevoir la liberté et a eu la lâcheté de ne pas voler au-devant d'elle, s'est préparé des regrets éternels et voué au mépris du monde ^ »