Nouvelles observations, p
Rabaut Saint-Etienne s'attache à dissiper les craintes que suggèrent les partisans du vote par ordre : « Défaites-v^ous, ô Tiers-Etat, de la timidité qui pourrait vous rester encore... Voilà vos droits, vous les connaissez. Mais jusqu'ici, ou les occasions vous ont manqué, ou vous avez manqué aux occasions... Connaissez votre dignité, ne vous défiez pas de vos lumières '. »
A la fin de l'année 1790, répondant aux gens qui, pour effrayer le public, annonçaient que, par la confusion des rangs, on risquait de voir un jour quelque garçon de cabaret devenir général d'armée, l'auteur du Supplément au Contrat social disait que, pour qu'un homme de naissance infime parvînt aux premières dignités, il faudrait que, par quarante ans de travaux et de succès, il eût fait oublier sa première profession. Songez que c'est un admirateur de Rousseau qui parlait ainsi après dix-huit mois de révolution, alors que Murât avait dix-neuf ans, que Ney, Lannes, Hoche, en avaient plus de vingt, que Kléber en avait trente-sept. Au compte de Gudin, ces gens de naissance infime n'auraient pu commander en chef que sous Louis-
1. Mémoire sur la question : doit-on recueillir les voix par ordre ou par tète, p. 427; et Considérations sur les iiitérèls du Tiers, p. 92. — Parmi les craintes des patriotes il mentionne celle de voir l'autorité royale minée par une Chambre dans laquelle l'aristocratie dominerait.
Philippe et à condition que l'on eût perdu tout souvenir de leur basse origine. On voit par là, mieux que par un long étalage de textes et de considérations, la force des préjugés, la lenteur avec laquelle les idées nouvelles se propageaient, l'état d'esprit des hommes de 89. La philosophie avait probablement contribué à l'abolition des ordonnances qui fermaient aux roturiers les grades militaires les plus élevés, mais elle n'avait pas fait comprendre qu'un garçon d'écurie pouvait en quelques campagnes monter au rang des Condé et des Turenne.
Dans ce Supplément au Contrat social, on voit que la Révolution est arrivée non parce que les philosophes ont écrit des vérités utiles, comme les ennemis de tout bien cherchent à le faire croire et comme les gens faibles qu'ils trompent le répètent sans cesse, mais au contraire parce qu'on ne les a pas écoutés. « Ils souhaitaient d'autant plus vivement que le gouvernement se réformât lui-même, qu'ils appréhendaient de voir leurs concitoyens parcourir le cercle vicieux dont presque aucune nation n'a pu sortir encore, le cercle d'infortunes par lequel une nation opprimée passe de l'insurrection à la licence, de la licence à l'anarchie, de l'anarchie à la coalition de chefs qui la livrent ou à des seigneurs avides d'établir le gouvernement féodal,
OU à un chef qui range tout l'État sous le despotisme d'un maître ^ »
Prenez les lettres adressées par Mercy Argenteau à l'empereur Joseph II et au prince de Kaunitz, ou les doléances des paroisses rurales au sujet des banalités et du droit de chasse; en un quart d'heure, vous en saurez plus long sur les origines de la Révolution qu'en commentant pendant un mois le Contrai social.
C'est une erreur de penser que la Révolution soit, comme on le dit communément, issue de l'esprit de philosophie, de dépravation et d'irréligion, « elle ne vint pas de tel ou tel livre, mais des choses ^ ».
Ce n'est pas Rousseau qui inspirait les vœux exprimés par la nation au printemps de 89, c'est, pour emplo3'^er les expressions du comte d'Antraigucs, le besoin d'échapper à une servitude qui rendait les propriétés précaires et l'existence insupportable; c'est la conduite du gouvernement qui, conduisant la France aux dernières périodes de la calamité, forçait» son attention sur la nécessité d'un nouvel ordre de choses^ » ; c'est, comme le disait
1. Montesquieu et Rousseau sont cités en note, comme préoccupés du (l;inp,-or des cljanp:cmenls l)rusques. C'est en 1701 que Gudin présenta son livre à la Constituante.
2. Trente ans après avoir écrit ces lignes, Chateaubriand ajoutait qu'il n'avait jamais rien dit do plus juste.