De Bousseait... I, 60, et II
DE 89 A 92 m
« On n'eût rien fait en suivant les leçons de nos plus grands maîtres en politique, écrivait Durand Maillaue. Je ne parle pas de nos académiciens, dont aucun n'a osé montrer le chemin de la liberté, je parle de Rousseau, de Mably, qui ne recommandaient rien tant que la réserve et la gradation dans les réformes... Notre révolution serait encore à venir '. »
Que de fois, pendant ces premières années de la Révolution, nous entendons l'écho des sages conseils donnés dans le Contrat social, dans les Lettres de la Montagne, dans le Jugement sur la Polysynodie, dans V Ecrit sur le gouvernement de Pologne\ En répétant ces leçons pleines de mesure et de circonspection, on ne nomme pas toujours Rousseau, mais elles sont reproduites en des termes si pareils aux siens, qu'il est impossible d'en méconnaître la source. Les hommes de 89 sont évidemment frappés de ses avis sur la nécessité de compter avec les traditions et les circonstances, sur le danger des changements brusques, sur les rapports qui doivent exister entre la législation d'un peuple et la nature du sol, du climat, de la race. A tout propos, ils redisent que le législateur doit se con-
1. Histoire du Comité ecclésiastique, p. 209-10. — Dans le Supplément an Contrat social, p. 334-5, Gudin rappelle les conseils prudents de Rousseau.
112 ROUSSEAU ET LA RÉVOLUTIOiN
former aux lieux et au temps, s'attacher, non à faire des lois rationnelles, mais à chercher celles qui s'approprient le plus possible aux hommes à qui elles sont destinées '. lîousseau, pour eux, est un pondérateur -.
La Constitution de Dl semblait inspirée par lui.
Rousseau est de tous les sages celui qui influe le plus aujourd'hui sur les hommes et sur les affaires, disait, en 90, l'auteur du Supplément au Contrat social.
Le 20 juin 90, la Constituante accepta l'hommage qui lui était offert dans la lettre suivante : «Je dépose à côté du buste de Rousseau un ouvrage dont l'Assemblée applique tous les jours les principes. C'est en présence des auteurs de la Constitution que le Contrat Social doit être déposé sur l'autel de la Patrie. »
Le 29 novembre, dans une motion pour faire ériger une statue à Rousseau, d'Eymar écrivait : « Si, en ce moment, J.-J. Rousseau paraissait au milieu de vous, avec quels applaudissements, avec
1. Le Polilicon, choix des meilleurs discours prononcés à la Constituante, publié, en 17i)2, par Balestrier-Canilhac, a pour épigraphe le passage de la Polysynodie sur le danger d'ébranler la inonaniiie française (voir ci-dessus, p. 57).
2. Mercier (I, 84) ajoute que l'on a abusé du système de pondération, mais qu'il faut se garder d'en rejeter l'idée : « Elle tient à la nature des choses; la puissance de l'équilibre est une force qui soutient le monde physique et maintient ensuite ses formes politiques. L'éciuilibre s'oppose aux bouleversements. •
quels transports ne serait-il pas reçu dans cette assemblée? L'enthousiasme pour ses écrits se convertirait en un sentiment de respect et d'amour pour sa personne... Vous seriez surtout frappés de cette idée que c'est dans ses ouvrages qu'ont été puisés les principes sur lesquels s'élève l'édifice de la Constitution. Le Contrat social a été la charte dans laquelle vous avez retrouvé les droits oubliés. »
C'est aussi d'Eymar qui, le 21 décembre, à l'appui d'une motion présentée par Barère, disait aux Constituants : « Aujourd'hui, grâce à a^ous, il existe en France un gouvernement tel que Rousseau l'eût désiré.... Quelle reconnaissance ne devez-vous pas à celui qui vous a mis dans les mains les armes avec lesquelles vous avez combattu! »
En 1791, Rabaut Saint-Etienne comptait parmi les précurseurs de la Révolution, l'auteur du Contrat social, « Code de la liberté », livre immortel oii se trouvent réunis les principes de la liberté.
Au mois de juin de la même année, presque dans les mêmes termes, Mercier écrivait que l'Assemblée nationale s'inspirait de l'esprit et des principes de Rousseau; que le Contrat social était la mine féconde d'où l'on avait tiré les matériaux de la Constitution. « Les maximes de Rousseau,
répétait Mercier, ont formé la plupart de nos lois et nos représentants ont avoué que le Contrat social fut entre leurs mains le levier avec lequel ils ont renversé le colosse du despotisme '. »
On n'en finirait pas d'énumérer les témoignages de la dévotion à Rousseau en ces premières années de la Révolution. Le plus remarquable est la pétition présentée à la Constituante, le 27 août 1791, dans la séance du soir, par une députation des électeurs et des gens de lettres de Paris : Ginguené, Mercier, Ducis, Lemière, Chamfort, Berquin, Collin d'Harleville, Dussaulx, Fourcroy, demandaient le Panthéon pour Rousseau, attendu qu'on ne pouvait nier que la Constitution fût le développement de ses idées et que, malgré ce qu'on pouvait dire de quelques-unes de ses opinions particulières, il en était le premier fondateur ^
1. J.-J. Rousseau..., II, 306. Mercier disait encore que, lejour où, sur les ruines de la Bastille, on avait élevé dans les airs cette inscription : ici l'on danse, le huste de Rousseau fut promené portant la <'(iuronne civiijue, rare hoinma?,e rendu à celui qui avait posé les bases d'une constitution supérieure à tout ce qu'a imaginé la politique ancienne et moderne. Dans le titre du livre de Mercier, Rousseau n'est que l'un des auteurs de la Révolution; mais, au cours de l'ouvrage, il a la prééminence, son influence devient prépondérante, sa gloire parait éclipser celle de Voltaire.
2. Le président de la Constiluante, Victor do Broglie, répondit que l'Asseinhlée voyait avec plaisir le vœu des pétitionnaires. — Le G octobre suivant, l'alloy disait que Miraiieau, dont il ollrait le buste à la Législative, avait su lire dans le Contrat social les principes de la Constitution.
Après deux années de Révolution, les disciples de Rousseau persistaient à croire qu'à une grande nation il faut un grand roi. Il nous en faut un, répétait Mercier en juin 1791, il est le point central et nécessaire... Il faut bien se garder de circonscrire son pouvoir dans des bornes trop étroites. On ne peut s'éloigner de la constitution monarchique... Heureuse réunion du peuple et du trône! Soyez toujours vivante; elle est la force des empires. Le trône et le peuple sont faits pour être joints par un lien indestructible'.
Le chapitre X de la 2" partie du Stipplément au Contrat social est intitulé : De la nécessité d'avoir un roi pour être un peuple vraiment libre.
La nation émancipée n'était plus la propriété d'un maître, Louis XVI, jadis roi de France, s'appelait désormais roi des Français; la leçon de Rousseau ne paraissait comporter rien de plus. Les Jacobins étaient « les amis de la Constitution ». Cette constitution semblait parfaite, par conséquent définitive '\
Le 15 septembre 1791, Le Chapelier montrait le danger de faire des lois qui auraient permis de sup-
t. De J.-J. Rousseau..., I, 86.
2. L'éloge que Cérutti en fit, le 4 octobre, à la Législative, parut un peu excessif à Chabot; il demanda qu'elle ne fût pas déclarée la plus parfaite possible. La motion de Cérutti n'en fut pas moins adoptée.
poser que la Révolution dût se prolonger. Elle est terminée, disait-il, le 29, dans un rapport au nom du Comité de Constitution. La Révolution est finie, répétait, le lendemain, le président de la Convention, au moment de prononcer la clôture des séances, et Rabaut Saint-Etienne écrivait : « L'assemblée nationale ordonna que la Révolution fût finie... L'histoire des trois années qui viennent de s'écouler présente une scène dramatique. Le roi, en acceptant la Constitution, a fait le dénoùment de cette scène \ »
Bien rares furent les objections.
Le 29 septembre, Robespierre émit un doute. On parlait de supprimer les sociétés populaires désormais inutiles; il protesta, il les croyait encore nécessaires pour défendre la liberté contre des attaques qui prouveraient que la Révolution n'était pas finie. Mais, loin de songer à profiter des luttes probables pour changer la Constitution, c'est pour la
1. Précis, au début et h la fin. Rabaut parle de la Révolution « comme on décrit un combat, le lendemain du jour où il a été donné «.Le 7 octobre, à la Législative, Bailly, au nom de la municipalité, dit que la Révolution était consommée. Selon La Rochefoucauld, président du directoire de Paris, pour la terminer, il ne restait à poser que quehiues règles d"ai)piicalion. Voir aussi le discours prononcé par Delaunay, le 30 juin 92 : « Quand nos prédécesseurs ont dit (]ue la Révolution était achevée, sans doute ils le désiraient, mais ([uelque immense (jue fut leur pouvoir, ils n'avaient pas celui de commander aux passions; une révolution n'est pas faite tant que l'aristocratie conspire ».
maintenir qu'il s'opposait à la fermeture des Clubs. En admettant que certains articles étaient à reviser, il avait proposé, le l"' septembre, le serment de ne jamais composer sous aucun prétexte avec aucune puissance sur aucun de ces articles. Il demandait que quiconque proposerait la révocation d'un décret constitutionnel fût déclaré traître à la patrie. Six mois plus tard (19 mai 92), il commence la publication d'un journal destiné, ainsi que l'indiquait son titre, à défendre cette môme Constitution contre tous ses ennemis, à commencer par les républicains.
Après la fuite de Louis XVI, deux révolutionnaires célèbres avaient osé tenir un autre langage. L'un, le seul en qui Mallet du Pan ne vit pas un disciple de Rousseau, Condorcet, avait proposé d'abolir la royauté. Dans un écrit sur l'institution d'un Conseil électif, il examinait si une nation de vingt-cinq millions d'hommes pouvait former une république. La question l'étonnait; il protestait contre l'idée qu'il fût impossible d'établir un bon gouvernement pour un grand peuple sans royauté. Mais lui-même, six mois plus tard, déclarait que le moment de réformer les lois politiques était passé et que la nation, « trop sage pour devancer la leçon