‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 46 sur 107 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

« 0 Rousseau! Combien tu décourages l'écrivain qui a les mêmes idées que toi, mais combien il t'admire! » Ainsi parlait Mirabeau en 1778 '. Moins d'un an avant sa mort, le 12 mai 1790, il écrivait à Thérèse : « C'est avec un saint respect, madame, que j'ai vu au bas de votre lettre le nom du grand homme qui a le plus éclairé la France sur les saines notions de la liberté dont elle s'honore aujourd'hui... Je vénère trop la mémoire de l'homme dont vous portez le nom pour me charger de l'hommage que vous doit la nation. Les représentants du peuple français ont seuls le droit de traiter d'une manière convenable la veuve de l'homme immortel qu'ils regrettent sans cesse de ne pas voir parmi eux. »

Imagine-t-on rien de plus magnifique! On parle

1. Dans son livre sur les Lellres de cachet. Il exprime le même enthousiasme dans plusieurs leltresdalcesdu donjon de Vincennes.

toujours (les hommages rendus à Rousseau par Robespierre ; celui de Mirabeau est-il moins significatif, moins remarquable?

Jusqu'en 92, on se plût à rapprocher l'image de Rousseau de celle de Mirabeau, à célébrer l'accord du grand orateur avec le grand écrivain '. Les Constituants ne se lassaient pas de citer le philosophe de Genève. Parfois, ils lui empruntèrent des arguments à l'appui d'une résolution violente - ; d'ordinaire, il leur inspirait plutôt une humeur modérée, une politique sensée, le souci des faits, de la réalité, la crainte des agitations stériles.

Ils avaient parfaitement compris qu'il ne fallait pas s'arrêter aux déclamations sur l'état de nature. Yernier, parlant au nom des comités réunis, disait, le 7 juillet 1791 : « Un écrivain célèbre à qui vous avez rendu un solennel hommage, après avoir essayé de préconiser les avantages de l'état de nature, termine par dire : Le sage, s'il en est,

1. Voir les séances du lo janvier 1792 à la Législative et celles du 18 décembre 1791 et du 29 janvier 1792 aux Jacobins.

2. J'en vois peu d'exemples bien nets. Le plus grave est celui du 24 mai, à la Législative, dans la discussion sur la peine à appliquer aux prêtres réfractaires. Le Contrat social fut cité pour soutenir que la déportation pouvait être prononcée dés que vingt citoyens actifs auraient dénoncé un prêtre comme perturbateur. Remarquez que, selon les partisans de cette décision, il s'agissait non pas d'un acte de justice, mais d'un acte de police, d'une mesure de salut public. Or il n'y a pas dans le texte cité un seul mot qui autorise rien de semblable. D'ailleurs, du moment que la mesure était nécessaire, on aurait pu se dispenser de la citation.

n'ira pas aujourd'hui chercher le bonheur au fond des forêts. Nos lois doivent donc être essentiellement dirigées vers l'homme dans l'état de société, le seul état qui nous convienne. »

Le 6 février 1791, Stanislas de Girardin excita un grand tumulte en combattant un projet qui donnait aux Comités une autorité excessive. Hué par les tribunes, il s'écria : « Celui qui a puisé les vrais principes de la liberté dans les œuvres de Jean-Jacques Rousseau a le courage de braver vos murmures ».

Pour résister aux prétentions de la Commune de Paris, on disait : « Nos réflexions déplairont sans doute aux Parisiens; qu'ils écoutent le grand législateur : Si l'on ne peut réduire l'État à de justes bornes, il reste une ressource, c'est de n'y point soulfrir de capitale ' ».

Les admirateurs de Rousseau avouaient que, sur certains points, ils le trouvaient insuffisant, regrettaient d'être réduits à suppléer à son silence ou à transgresser ses avis.

Mercier lui reprochait de n'avoir pas parlé d'insurrection; il s'affligeait de ne rien trouver dans ses écrits qui déterminât d'une façon positive le droit de changer le gouvernement ■.

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