‹ J.-J. Rousseau et la Révolution françaiseChapitre 66 sur 107 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Les mortels imputent aux dieux les maux qu'ils s'attirent par leur

propre folie.

Homère.

« Vous détestez les philosophes, écrivait en 1797, la fille du maréchal de Saxe, M"' Dupin. Vous croyez qu'ils sont cause des maux qui nous accablent... N'attribuons pas aux idées nouvelles la chute de la monarchie. »

De même, au lendemain du 10 thermidor, après avoir tracé un sombre tableau de la Terreur, un écrivain très modéré montrait 1' « injustice des jugements portés contre les philosophes ' » ; il disait : « A entendre ceux qui souffrent de la Révolution, toutes les erreurs, toutes les injustices, toutes les persécutions qui affligent les amis de l'humanité seraient l'ouvrage de la philosophie. Ne pourrait-

1. C'est le titre du cinquième discours du Spectateur français pendant le gouvernement révoiutionnaire, par le citoyen Delacroix, ancien professeur au lycée.

on pas dire avec plus de vérité que c'est parce qu'on a méprisé sa leçon que tant de troubles et d'horreurs se sont succédé?... Loin de se rendre à la voix de la raison, les nobles ont aggravé leurs vexations et, au lieu d'attribuer à leur farouche insensibilité les vengeances de leurs anciens vassaux, ils les imputent à la philosophie. Ah! qu'on cesse de la calomnier... Si la vengeance du peuple a été terrible, ce n'est pas la philosophie qui Ta dirigée... Qu'on cite un philosophe digne de ce nom qui ait excité le peuple, qui ne lui ait pas recommandé de respecter les propriétés légitimes, de ne condamner les coupables que par les règles de la justice. »

Cette protestation a été, dans le cas particulier qui nous occupe, confirmée d'une façon remarquable.

Cicéron, en ses derniers jours, se rappelait avec une juste fierté qu'il avait eu pour ennemis tous les ennemis de la République. Rousseau n'aurait pu en dire autant; il n'eut pas contre lui tous les adversaires de la Révolution. Si beaucoup d'entre eux ont fait de lui une sorte de bouc émissaire chargé de tous les méfaits de 93, d'autres ont opposé, aux constituants comme aux conventionnels, des arguments tirés du Contrat social, des Lettres de la Montagne, des Considérations sur le gouvernement de Pologne.

Que de fois les défenseurs du trône et de l'autel, Lally-Tolendal, Galonné, Mallet du Pan, Rivarol, d'Antraigues, ont reproché à leurs adversaires de dénaturer les leçons du philosophe de Genève, de violer ses préceptes les plus certains!

Le 24 décembre 1789, Lezay de Marnesia invoquait son autorité pour refuser aux comédiens les droits qu'on allait leur accorder.

Le 24 janvier 1791, Malouet faisait remarquer que la condamnation des clubs, celle des Jacobins, était inscrite aussi clairement que possible dans le Contrat social. Il ajoutait : « Lorsque l'Assemblée a élevé une statue à Jean- Jacques, elle en a renversé beaucoup d'autres, car il est tel de nos collègues visant à la statue, qui ne peut plus y prétendre sans faire condamner la mémoire et les principes de Jean-Jacques et surtout celui-ci : La liberté serait achetée trop cher par le sang d'un seul homme. Je faisais cette remarque à M***, qui me répondit : « Depuis Jean-Jacques, les lumières se sont perfectionnées ».

Mounier défendait le veto royal par des arguments tirés du Contrai social et des Lettres de la Montafjnc, où il signalait des aveux précieux sur l'impossibilité de pratiquer en France des principes inapplicables, selon leur auteur, à une étendue de plus de deux lieues carrées. Il reprochait aux

modernes politiques d'abuser des mots tels que volonté générale, souverain, nation, sans faire les distinctions prescrites dans le Contrat social ou dans les autres écrits de Rousseau ', L'abbé Maury trouvait dans le Contrai la preuve que les juges devaient être nommés par le roi et non élus -.

Dans une critique véhémente des décrets de la Constituante, Lally-Tolendal a dit : « C'est énerver le pouvoir exécutif (du roi) que de le dépouiller d'une partie de ce qui doit lui appartenir... Vous devez établir les revenus publics, vous pouvez en demander compte, mais vous ne devez ni ne pouvez en administrer la plus petite partie. C'est à vous à régler le nombre des troupes... Mais les détails de l'armée ne peuvent vous regarder. Les affaires étrangères le sont entièrement pour vous. Le citoyen de Genève regardait tous ces principes comme évidents et fondamentaux ^ »

Le 4 février 1792, dans un rapport fait par Gor-

1. Voir Vexposé de sa conduite et ses RechercJies des causes qui ont empêché les Français de devenir libres, II, loO. Il ne paraît pas avoir lui-même un souvenir exact du livre (jue Mallet du Pan le louait d'avoir jugé mieux que personne; il croyait que c'est au dernier chapitre du Contrat social que Rousseau nie la possibilité pour le peuple d'exercer ses droits si la cilé n'est pas très petite. Il n'y a rien de pareil dans ce chapitre; celui auquel il fait al.usion est le xv" du livre III et non le viii' du livre IV.

2. 5 mai 1790. Le ch. m du livre IV du Contrat est également cité dans une opinion de Clermont-Tonnerre.

Page 1