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J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel Rey

fEY imprima le premier, d'après les propres manuscrits de Rousseau, le Discouis sur l'Inégalité^ la Lettre sur les Spectacles, la Nouvelle Hélo'ise, le Contrat Social^ la Réponse à l'Archevêque de Paris^ les Lettres écrites de la montagne.

Musset- Pathay, Vie et œuvres de Jean-Jacques Rousseau., lui consacre une courte notice de quinze lignes (vol. II, p. 277). L'histoire des relations de ces deux hommes est un terrain inexploré. Nous avions bien, depuis i858, les lettres de Rousseau à Rey, éditées par Bosscha*, mais il restait à en tirer parti : en en combinant les données avec les lettres de Rey à Rousseau, dont un grand nombre sont déposées à la bibliothèque de Neuchâtel, nous reconstituerons un chapitre fort important

' Lettres inédites de Jean-Jacques Rousseau à Marc-Michel Rey, publiées par J. Bosscha, Amsterdam, Paris, 185S.

de la vie de Rousseau. Ou plutôt un double chapitre ; car cette correspondance nous offre, d'une part des données précieuses sur la personnalité de Rousseau, et d'autre part des renseignements abondants sur l'histoire des œuvres de Rousseau.

Nous abordons dans le présent travail le chapitre des relations personnelles de Rousseau et Rey, qui doit précéder l'autre.

Il est superflu de présenter à nos lecteurs le premier correspondant ; mais quelques mots relatifs à Rey et à sa famille pourront ne pas être inutiles avant d'entrer en matière.

Nous nous excusons de l'aridité de ces deux premiers chapitres, lesquels sont et ne peuvent être que des notes glanées au cours de nos lectures. En outre, les documents sur lesquels nous nous appuyons étant pour la plupart inédits, nous n'osons demander, dans une publication comme celle-ci, qu'on nous croie sur parole, ce qui nous oblige à multiplier les citations. Quant à ceux que n'intéressent point les minutieux travaux d'érudition, ils feront bien de passer tout de suite au chapitre III.

Marc-Michel Rey était originaire de Genève, que Rousseau appelle dans une lettre qu'il lui adresse : «notre patrie» (Bosscha, page 32)^ Il était à peu près de dix ans plus jeune que Rousseau ; cela ressort d'une lettre du 12 avril 1762 (inédite) dans laquelle Rey écrit

> Voir aussi Bosscha dans sa Préface aux Lettres médites.

que la commère de Rousseau (pour le baptême de sa fillette) a le même âge que lui, Rey, à savoir de 40 à 42 ans. Rousseau en avait alors 5o.

Rey fit probablement son apprentissage de commerce chez Bousquet*, un libraire-imprimeur établi à Genève, et depuis 1754 ou 1755 à Lausanne. Nous aurons à reparler plus longuement de Bousquet. Qu'il suffise de dire ici que cet apprentissage a dû avoir lieu avant l'établissement à Lausanne, car, en 1754, Rey était déjà en Hollande. Observons que Bousquet avait les mêmes prénoms que Rey, Marc-Michel. Est-ce pur hasard, ou bien y avait-il des relations d'amitié entre les deux familles, et Rey était-il le filleul de Bousquet ? Nous n'en savons rien.

Voici ce que Rey dit de sa jeunesse dans une lettre du 17 août 1761 : «Je n'ai jamais fait d'études, et il m'a fallu gagner ma vie à 17 ans, non que je puisse me plaindre de mes pères et mères (sic) au contraire ils ont fait tout ce qu'ils pouvoient mais je n'ay pas profité dans mon jeune âge des instructions qu'il m'ont faite donnQT... yy (lytédite). Son orthographe, que nous respectons, ne dément point cette dernière assertion.

Nous ne saurions dire depuis quand Rey était établi à Amsterdam, mais certainement avant 1754, puisque, quand il rencontra Rousseau dans l'été de cette annéelà, il était en séjour d'affaires à Genève, venant d'Amsterdam. Son commerce, d'après ses lettres, semble

' Lettre inédite de Rey à Rousseau, 21 février 1761 : * M. Bousquet de Lausanne, chez lequel j'ay demeuré 8 ans... » On ne voit pas pourquoi Rey aurait demeuré chez lui si ce n'était pour l'apprentissage ; car le père Rey vi^ it à Genève encore en 1762 et même en 1763. «J'ai encore mon cher Père à Genève, qui demande à me voir, » ji" févr. 17G2.) Voir aussi lettres des 23 oct. 1762 et 8 avril 1763.

prospère. En ly-SS, apparemment pour agrandir ses installations, il déménage: «J'ay changé de maison et de magasin, écrit-il à Rousseau le 24 mai, ce qui m'a obligé pendant H jours à avoir l'œil sur les crocheteurs, il y en a i3 que c'est fait et je ne suis pas encore rangé...» : Inédite). Les pensions qu'il fit à Thérèse Levasseur et, plus tard, à Rousseau, prouvent aussi l'état satisfaisant de ses affaires.

11 voyageait beaucoup pour son commerce. En 1754 nous le trouvons à Paris et Genève*. En lySS, il se propose d'aller à Paris pour y négocier les exemplaires du Discours sur l'Inégalité*. En 1757, il est à Paris et voit Rousseau (a peu de jours avant son départ de l'Hermitage », dit Bosscha, mais nous ne savons d'où il tire cette indication) ; c'est lors de ce voyage que Rousseau lui a lu probablement des fragments de la Nouvelle Héloïse : « L'ouvrage dont je vous ai lu quelques morceaux est entièrement achevé, il est en six parties», écrit Rousseau le 1 3 septembre 17^8^, et, le 24 octobre suivant, il fait une nouvelle allusion à <( l'ouvrage dont vous avez vu quelque chose\ » En 175g (i3 août): "J'ai fait divers voyages depuis quelques temps...» (Inédite). Le i3 octobre de la même année: «Quand j'ai receu votre S""* partie de Julie j'allois faire un petit voyage à la Haye. » {Inédite). Le 24 décembre de la même année encore, il dit qu'il ne sait quand il partira pour Paris, mais il y ira sûrement : «Je suis homme à

' Confessions, VIIl, (éd. Hachette Vlli. 281).

» Lettres des 20 mars et 17 avril 1755, de Rcy à Malesherbes. Bibliothèque Nationale, manuscrits français, nouvelles acquisitions n83. =• Bosscha, p. fj3.

« Ibid. p. 63.

le faire uniquement pour vous voir et avoir la satisfaction de vous embrasser, en feriez autant pour venir voir ce pais ? » (Inédite). Le 28 juillet 1760 il rentre justement d'un petit voyage. Nouveau voyage à Paris en décembre 1760 ; il visite Rousseau à Montmorency^ ; nous en parlerons plus au long tout à l'heure. Le 10 octobre 1761 : «J'arrive d'un voyage..,»' le i^"" février 1762, il mentionne un nouveau voyage à Paris. Le 1 5 mai : « Une banqueroutte que je viens d'essuyer à Londres pourrait bien m'obliger a y passer entre cy et la iS'...» Enfin arrêtons notre e'numération avec le voyage à Môtiers et Genève dans l'été de 1763, fort important pour nous et auquel nous reviendrons. Rey est mort le 8 juin 1780, donc environ 2 ans après Rousseau (2 juillet 1778) (Bosscha, p. vi).

Pour les livres imprimés par Rey, ou qu'il a eus en dépôt (il ne nous est pas possible de distinguer nettement entre ces deux catégories ; la plupart des ouvrages sont indiqués comme imprimés à Amsterdam, mais quelques-uns le sont à la Haye et quelques-uns à Londres), on pourra consulter les catalogues imprimés à la suite de ses éditions. Par exemple dans la Lettre à D'Alembert (1758), après les Errata^ le Catalogue des Livres du fond de M. -M. Rej, libraire à Amsterdam, 4 pages. Il y a environ 80 titres parmi lesquels la Bible^ la Bibliothèque de Campagne ou Amusement de l'Esprit et du Cœur, le Dictionnaire de Bayle. celui de Fure-

' Lettres inédites des 22 mai, 29 septembre, 24 novembre, 20 décembre 1760, et 9 janvier 1761.

* Confirmé par lettre de Rousseau, 18 février 1761 (Bosscha p. ni).

tière, le Discours sur Vlnégalité de Rousseau^ VEssai sur les Mœurs de Voltaire, le Fils naturel et les Pensées sur la Nature de Diderot, V Histoire de Suède de Puffendorf, le Journal des Sçavans depuis son commencement (1065, jusques en décembre lySS), le Journal des Sçavans combiné avec les Mémoires de Trévoux (1754aoùt 1738), Supplément à ce journal, les Mémoires de Retz, les Œuvres de Rabelais, de Louis Racine, les Principes du droit... de Wolff, traduits du latin par Formey, etc. Observons que ces livres ne sont pas rangés par ordre alphabétique d'auteurs, mais de titres; par exemple le second Discours de Rousseau est sous D. ; le Fils natui^el de Diderot sous F. ; le Xerxès de Grébillon sous X. ; les Œuvres de Rabelais et de Louis Racine sous O.

Antérieurs à ce catalogue nous avons relevé incidemment dans la correspondance de Rey, le 20 mars 1755, un Pope en 6 volumes, et un Marivaux en 4 volumes.

Rey imprimait — ou réimprimait — le Journal des Sçavans combiné avec les Mémoires de Trévoux. Gela lui amena même une méchante affaire avec Rousseau dont il sera question plus loin. Il imprimait en tout cas de première main le Supplément au ./ou?vial des Sçavans., car, le 4 mai 1759, il mande à Rousseau ceci: «On fait sonner si haut le retour prédit de la Comète qui paroit actuellement que je serois charmé que quelqu'un tourna en ridicule nos astronomes, une heure de votre part suffiroit pour cela et j'insérerois cette pièce à la

' C'est le premier écrit de Rousseau publié par Rey. Nous avons fait l'histoire de cette publication d'après les lettres de Rousseau et Rey, dans le n* de juin 191 2 des Publications of the Modem Language Association of Amerika (Cambridge, Mass.).

suite du Journal des Sçavans en guise de supplément...» (Inédite). C'est aussi en « supplément » qu'il publia pour la première fois le Discours sur les Sciences et les .4 K5 de Rousseau : «En l'année lySi Je publiai a la suite du Journal des Scavans votre premier Discours sur les Sciences*. »

En 1762, Rey imprime les Considérations sur les Corps organisés par C. Bonnet, 8<*, 2 vol. dont Malesherbes défend l'entrée en France, comme celle du Contrat Social. Ce Bonnet est le Philopolis qui répondit au /*■■ Discours ; on se souvient du jugement que Rousseau prononce sur lui dans les Confessions (IX, p. 64) : « Le dit Bonnet, quoique matérialiste, ne laisse pas d'être d'une orthodoxie très intolérante sitôt qu'il s'agit de moi » . Rey envoyait volontiers ses nouvelles publications à Rousseau ; il a peut-être envoyé celle-ci.

Rappelons qu'une publication d'une traduction de Platon souleva un petit incident dont les lettres de Rousseau à Rey éditées par Bosscha nous donnent des échos". Voici un passage inédit relatif à cette affaire ; Rey écrit le g août 1767 qu'il doit à Rousseau l'idée de cette publication et qu'il veut la lui dédier : « pour prouver par là le cas que je fais de vous, ce que je puis vous assurer c'est que je n'en ferois pas autant pour le plus grand prince de l'Europe parce que je ne les estime pas assé et que je ne veux pas de leur bienfait, ici c'est l'amitié toute nue qui me fait agir... »

Ajoutons encore qu'en 1771 il prépare une Encyclopédie : (( Je vous souhaite bien du succès dans votre Encyclopédie, écrit Rousseau le 7 juillet 1771, mais je ne

' Lettre à Rousseau, 17 août 1761, inédite. Voir Bosscha pp. 43-44. ' Voir lettres du a8 décembre 1767 et du 29 novembre 1769.

peux pas y travailler. Je ne sais pas même pourquoi après mes résolutions de ne plus écrire, qui vous sont connues, vous avez pris la peine de m'en parler.» (Bosscha,

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