‹ J.-J. Rousseau et le libraire-imprimeur Marc-Michel ReyChapitre 2 sur 14 · II. La Famille du Libraire Rey · texte numérisé non relu

II. La Famille du Libraire Rey

Elle joue un rôle important dans les relations avec Rousseau ; voici ce que nous en savons.

Rey se maria probablement vers 1745 ou 1746 (son fils aîné naquit en 1747) avec une demoiselle Bernard. Sa femme mourut la première (voir note de Bosscha^) probablement après l'an 1773, où s'arrête la correspondance entre Rey et Rousseau, puisque celle-ci ne contient aucune allusion à cet événement. Nous possédons une seule lettre de Madame Rey, conservée à la bibliothèque de Neuchâtel, et adressée à Rousseau * ; d'une écriture distinguée, cette lettre révèle une nature plus fine, sinon plus aisée, que celle de son mari ; la façon dont Rey et Rousseau parlent d'elle confirme cette impression favorable. Madame Rey prend un intérêt sincère à Rousseau, elle se réjouit de ses succès, elle compatit à ses malheurs et à ses déboires : « J'ay fait part à ma femme de la triste situation où vous êtes pour votre santé % elle en a versé des larmes, j'en ay le cœur serré et j'y pense perpétuellement ;... *» Elle est peinée du différend entre son mari et Rousseau,

> Lettres inédites de J. J. Rousseau à M. -M. Rey (p. 3i8).

=" Elle sera reproduite plus bas. C'est par la signature Elii^abeth Rey Bernard que nous connaissons son nom de jeune fille. Si elle était Genevoise, elle pourrait bien être une parente de Rousseau.

^ Le dernier hiver à Montmorency.

* Lettre de Rey à Rousseau, 1 1 janvier 1762, inédite.

qui avait accusé Rey d'indiscrétions à propos du manuscrit du Contrat Social. Il lui écrit : «Bonjour Monsieur, mes respects à Madame Rey. Je suis fâché que nous ne puissions pas continuer à nous accommoder ensemble : mais après six ans de patience on se lasse, et quant à moi je suis à bout. * » Rey, après de longues explications, le 25 février, ajoute : « ma femme à qui j'ai lu votre lettre non seulement en est touchée comme moi, mais elle en a été pétrifiée, je l'avois flatée qu'on vous verroit ici un jour ou l'autre, nous voila bien éloigne de notre compte... » (Inédite). Une autre fois, Rousseau, mécontent d'une lettre de Re}^ relative au Discours sur r Inégalité et à l'autorisation de le vendre en France, écrit à Rey : « Mille respects à Madame votre Epouse, je pense que vos lettres en seroient mieux si vous les lui montriez avant de les envoyer... ^.w A l'occasion, il prie Rey de revoir certaines épreuves en collaboration avec madame'.

Rey eut sept enfants, dont le dernier naquit en 1762. Trois des aînés moururent en bas àge^

Voici les renseignements que nous possédons sur eux : François-Bernard, né en 1747^, et mort en juin 1780 peu de temps après son père**, semble s'être voué à l'art. Du moins il est souvent question de ses estampes. Il en envoie à Rousseau qui lui écrit pour le remercier'. Rousseau l'invite à venir le voir à Trie en 1767;

* Bosscha p. 112 (lettre du i8 février 1761). - 19 juin 1755 (Bosscha, p. 28).

5 9 juin 1864 (Bosscha, p. 214).

* Lettres de Rey à Rousseau, 3 et i5 mai 1762, inédites.

* Ibid. 3 mai.

* Bosscha, p. 243 Note.

* Voir Bosscha, p. 218, 243, 247. Aussi lettres de Rey à Rousseau, 16 janvier 1765, inédite.

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il sera « charmé de faire connaissance avec lui » (Bosscha, p. 276). Cette visite restaà Tétat de projet. Quelque temps après. François est à Vienne (en France ou en Autriche ?) ; il rentre en 1767 : « Mon fils aîné est de retour de Vienne et paraît s'appliquer au travail, c'est tout ce qui pouvoit m'arriver de mieux... ^» S'agit-il de travail d'art ou d'aider à son père dans le commerce des livres, nous ne le savons pas. Peut-être des deux ; le- 2 7 avril 1765 Rousseau écrit qu'il fera des efforts pour que les Cotifessions, devant être publiées après sa mort, soient offertes à Rey pour l'impression : « qu'on s'adresse premièrement à vous ou à votre fils, et qu'il [l'ouvrage] ne passe à un autre libraire qu'au cas où vous ne puissiez ou ne vouliez pas l'exécuter. » (Bosscha, p. 258.) Rousseau montre à plusieurs reprises qu'il s'intéresse à lui'. Ce fils se trouvait avec sa mère dans un incendie de théâtre à Amsterdam, le 11 mai 1772.

Jeanne-Marguer-ite^ née en 1749^; mariée à Auguste Charles Weissenbruch, en 1771*.

Isaac, né en 1754^: établi plus tard aux Colonies Hollandaises en Amérique, et mort (date ?) à Démérary'"'.

Suzanne- M adel aine- Jeanne, la filleule de Rousseau, née le 3 mai 1762, baptisée le 19 du même mois'. C'est par erreur que Bosscha appelle la filleule de Rousseau Julie-Elisabeth^. Rousseau la nommait «ma Jeannette». Le nom de Julie-Elisabeth était probablement celui

' Lettre de Rey à Rousseau ; 9 août 1767, inédite.

» Bosscha, p. 283, 3oi, 3o6.

=• Lettre do Rey à Rousseau le 3 mai 1762, inédite

♦ Bosscha, p. 3oo, note.

* Rey à Rousseau, 3 mai 1762, inédite.

• Bosscha, p. 243, note.

' Rey à Rousseau, 3 et i5 mai 1762, inédites. " Notes aux pages i56 et 28-

d'un des enfants morts en bas âge. La date de la mort de Jeannette, à Utrecht, 14 juin 1792, donnée par Bosscha paraît exacte^ On trouvera à la fin du volume de Bosscha une discussion à ce sujet. A la mort de Rousseau (1778), M. de Girardin la croyait décédée ; mais Dupeyrou, l'exécuteur testamentaire de Rousseau, apprend du père qu'elle est encore en vie. (p. 3i3-3i5.)

III. Débuts de l'amitié de Rousseau et de Rey. L'épisode de la robe de Thérèse Levasseur.

Les premières lettres de Rey à Rousseau sont perdues, mais celles de Rousseau à Re}^ ont été, à très peu d'exceptions près, soigneusement conservées. Nous ne connaissons guère de documents plus précieux que cette correspondance pour nous faire connaître le vrai Rousseau. On ne saurait prêter à l'auteur le désir de jouer un rôle, ainsi qu'on l'a fait à propos des Cofifessions et de sa Correspondance avec les grands du monde. Rousseau s'y révèle tout entier, sans fard, et c'est là ce qui fait tout l'intérêt de l'étude que nous allons entreprendre. Tout nous montre en lui un homme foncièrement bon, malgré des éclats soudains de brusquerie et des méfiances bizarres, un homme soucieux d'être juste dans ses appréciations, et d'une probité à toute épreuve, d'une délicatesse rare dans les affaires. Cette droiture absolue est relevée par la distinction dont une grande intelligence revêt tout ce qu'elle touche.

Nous n'avons aucun détail sur la première rencontre

' Page i56, note.

des deux futurs amis à Genève dans l'été de 1 7S4 ; nous savons seulement qu'ils y discutèrent l'impression du Second Discoi4rs\ Il ressort de leur correspondance qu'ils éprouvèrent de prime abord de la sympathie l'un pour l'autre. Les premiers temps, on sent chez Rey — sans aucune bassesse du reste — cette nuance de l'amitié particulière au commerçant qui ne perd point de vue ses affaires. Il est plein de prévenances ; aussi Rousseau, qui cependant commençait à devenir méfiant, fut bientôt gagné ; il reconnut en Rey un homme d'une incontestable honnêteté.

Dans les lettres, Rousseau est avant tout préoccupé de son livre. Il est manifestement inquiet. C'est la première fois qu'il publie lui-même. En effet, le Devin du Village avait été un succès de théâtre, et le premier Discours avait été « donné » à Pissot -. Malgré cela, Rousseau a volontiers un mot aimable au commencement ou à la fin de ses lettres. Sa première missive commence ainsi : « J'espère, Monsieur, que cette lettre vous trouvera arrivé en bonne santé [retour de Genève et Paris], et notre affaire en train, » Et elle se termine : « Je prends part à la joye que ressentira Madame Rey de votre heureux retour dont j'attens la nouvelle avec impatience. Faites agréer mes respects à cette chère épouse... Je vous embrasse de tout mon cœur et suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur... ' » Cependant Rousseau est énervé

> Confessions, VIII (Œuvres, VIII, p. 281;.

» Rousseau, Œuvres, VIII, p. 260.

* Bosscha, p. 3-4. On ne sait si Madame Rey accompagna son mari à Genève en 1754. Elle serait alors rentrée avant lui. Quand Rousseau parle d'elle, c'est toujours avec courtoisie, mais souvent comme d'une

par la lenteur et certaines négligences dans le travail d'impression ; il a des alternatives constantes de satisfaction et de mécontentement : mais dès qu'il a cessé de parler affaires, fût-ce en termes fort énergiques, il redevient aussitôt affable. Ainsi Rey a été indiscret en parlant du Discours qu'il imprimait ; Rousseau le réprimande : '< Vous voilà bien averti ; c'est à vous maintenant à vous conduire comme vous jugerez le plus convenable pour votre intérest et pour l'honnêteté. Bonjour, Monsieur, mille respects à Madame votre Epouse. Je vous embrasse de tout mon cœur \ » Bientôt surgit un nouveau malentendu. Dans le P. S. de sa lettre du 12 décembre 1754, Rousseau disait: ff Quand vous aurez quelque chose à m'envoyer vous me ferez plaisir de profiter de toutes les occasions qui pourront éviter les frais de la poste sans incommoder personne. >» (Bosscha, p. 8.) Ne connaissant pas encore bien son homme et désireux de se rendre agréable. Rey se conforme à ce désir, mais ne réussit qu'à mécontenter Rousseau, qui n'aime point à recevoir des services d'un inconnu. Le 3 janvier, il commence ainsi une lettre : «J'ai enfin receu, Monsieur, les trois premières feuilles [d'épreuves], qui m'ont été apportées de l'hôtel de Soubise sans que j'en sache davantage ; je suppose que les pacquets en sont contresignés et ne coûtent rien de port; car si le port se paye, je ne souffrirai pas que personne le paye pour moi. » (Ibid. p. 8.^ Cela est sans fiel d'ailleurs, et gentiment Rousseau propose des arrangements différents. Rey a encore commis une autre informalité, tout en croyant

personne qu'il ne connaîtrait pas persoaneliement. Rey avait l'habiiade de faire ses voyages seul.

' 17 novembre 1734; Flosscha, p. 6-

bien faire : w II faut que je vous gronde, écrit Rousseau à la même date, pour la lettre qu'a receue de vous M*"^ le Vasseur. Si cette lettre avoit passé par mes mains, elle ne l'auroit jamais vue ; mais puisqu'elle sait que vous lui destinez un présent, quoique fort mal à propos, je ne veux donner la mortification ni à vous ni à elle de vous le faire renvoyer ; elle me charge de vous en faire d'avance ses très humbles remercîmens. » (Ibid. p. lol'i.) Nous apprenons plus tard qu'il s'agit d'une robe ; c'était évidemment un cadeau de nouvelle année. Cependant le 6 mars, la robe n'est pas encore arrivée. « Il y a fort longtemps que M^"^ Le Vasseur vous auroit écrit pour vous remercier de votre présent si je ne lui avois conseillé d'attendre encore afin de vous en accuser en même temps la réception... » (Ibid., p. 20) Deux mois et demi s'écoulent; toujours pas de robe. Rey est bien un peu négligent... Sur ces entrefaites l'impression du second Discours est achevée ; mais Rey, ne réussissant pas à obtenir la permission de le faire entrer en France, ne le met point en vente. Rousseau pense qu'on n'a pas suivi la bonne voie pour arriver au but ; à la fin, le 29 mai, il se fâche, prend la plume et écrit : « N'entendant plus. Monsieur, parler de mon ouvrage et ne recevant plus de vos nouvelles, trouvez bon que je vous en donne des miennes pour la dernière fois...» Tous ses griefs sont énumérés, lenteurs inutiles, négligences, indiscrétions, fautes d'impression, etc ; enfin : «Je ne vous parle point de la gasconnade à M*"^ Le Vasseur. Votre lettre l'avoit mise aux champs ; je l'ai apaisée par une autre robe à la place de celle que vous lui annonciez ; je vous sais, quant à moi, beaucoup plus de gré de ne l'avoir pas envoyée qu'elle de l'avoir

promise, et je vous déclare que vous l'enverriez très inutilement parce qu'assurément elle ne seroit pas receue. » (Ibid., p. 25.) La robe vint pourtant. Quand? Nous l'ignorons ; mais quatre années plus tard Rousseau en parle dans une lettre à Lenieps : « Par rapport à mon libraire de Hollande, je l'ai trouvé en toutes choses exact, attentif, honnête ; je lui demandai 2S louis de mon Discours sur l'Inégalité ; il me les donna sur le champ, et il envo\^a de plus une robe à ma gouvernante». {Œuvres^ X, p. 209.) Ce petit épisode peint exactement les deux hommes. La robe a donc bien été envoyée et reçue. Le nuage passa; le 19 juin 1755, Rousseau mandait à Rey que l'affaire de l'entrée du Discours en France était arrangée, et il termine sa lettre et toute la correspondance au sujet de cet écrit par ces mots : « Mille Respects à Madame votre Epouse... Dispute à part, je vous embrasse de tout mon cœur. » (Ibid., p. 28).

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