DE MONTMOLLIN ET DE LA BROUE. I
rasin, sans y rien ajouter de nouveau, si ce n'est qu'à ses yeux, la profession de foi du Vicaire savoyard est un hors-d'œuvre, dont a il aurait dû se passer de régaler le public, et il eût très bien fait ».
En juillet 1765, au plus fort de la querelle, M. de MontmoUin s'adresse à M. de la Broue, afin de lui trouver, à ce qu'il semble, un libraire pour la vente de sa Réfutation de la lettre de Goa, et celui-ci lui répond le 19 du même mois.
(( Il y avait un siècle que je n'avais eu le plaisir de lire quelque lettre de votre part. J'ai été très sensible à celle que je viens de recevoir; elle est très intéressante. Rien n'est plus analogue à ma façon de penser que de voir M. Rousseau bien dévoilé aux yeux d'un public auquel il n'a que trop imposé par ses paradoxes séduisants. Cet homme plein d'esprit et de feu a voulu se singulariser, se fliire un nom dans le monde, et pour y réussir, il attaque et la religion et l'Etat, s'érige en dictateur et de l'un et de l'autre. Je plains ses écarts autant que j'admire la beauté de son style, la force de sa diction. Il
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me tarde de voir et de lire ce que vous allez faire paraître dans le monde. J'ai conféré avec un libraire, et sur ce que je lui ai dit, il se chargera d'abord de 500 exemplaires, sauf à en demander un plus grand nombre, si le débit répond à ses espérances et, pour hâter la vente autant que pour prévenir les contrefaçons, nous avons cru devoir vous prier d'envoyer à mon adresse, quatre à quatre, les feuilles, à mesure qu'elles seront imprimées, pour les faire passer ici à la censure; car, si on envoyait le ballot tout imprimé, il resterait dans la chambre syndicale jusqu'à ce que l'examen en fût foit, ce qui retarderait le débit et exposerait à des frais inutiles, si on était obligé de renvoyer les 500 exemplaires.
« Je finis en vous féUcitant d'avoir entrepris un ouvrage qui ne peut qu'intéresser tout le genre humain. Je ne doute point de son succès; il ne pourra être trop répandu.
« Après vous avoir loué et distingué dans ses écrits, les partisans de Rousseau vous contredisent! Je vous plains d'avoir eu à souffrir de
sa part; c'est mal reconnaître les bontés que vous avez eues pour lui. »
La quatrième lettre de M. de la Broue est du 14 octobre 1765. J'en détache quelques passages.
a Ce fut enfin samedi passé que votre brochure fut exposée en vente et que l'on me remit les trois exemplaires que vous avez eu la bonté de me destiner... J'ai lu votre apologie; je l'ai goûtée; elle m'a plus que jamais confirmé dans mon jugement sur Rousseau, que la conduite qu'il tient est inexplicable, remplie de contradictions, ainsi que ses ouvrages; que l'auteur de la lettre écrite de Goa mériterait flétrissure romaine, pour être connu et pour être évité comme la peste. J'ai lu avec indignation ce qu'il dit de M. Bertrand ^ et n'ai pu lire avec indiff'érence ce qu'il se permet sur votre compte; je trouve que vous l'avez traité avec trop de douceur.
* Elie Bertrand, pasteur, à Berne. Voir Jean-Jacques Rousseau au Val-de-Travers, p. 282 (note).
(( L'autre brochure contre la troisième lettre de celles de la Montagne m'a paru excellente et bien frappée; je Tai fait remettre aux examinateurs pour en obtenir l'entrée. J'aurai l'honneur de vous en mander le succès; j'espère que vous me ferez l'amitié de me nommer l'auteur. Vous pouvez tirer à vue ou comme vous voudrez l'argent qui vous est dû pour votre ouvrage; il est tout prêt. Vous ordonnerez qu'on me remette mes débours, puisque vous le voulez ainsi. Je ne me rappelle rien qui soit digne de votre attention. J'espère que, lorsque le temps vous le permettra, vous me ferez quelque détail circonstancié sur le départ de M. Rousseau et sur ce qui a trait à lui. Vous me l'avez promis, mon cher, et vous êtes trop galant homme pour refuser de tenir votre en-
gagement.
c( P. S. On voit cette fameuse hyane (sic) qui a tant désolé le Gevaudan; la femelle et trois petits ne sont pas encore tués. ))
Par scrupule d'exactitude et pour ne laisser de côté aucun des témoignages d'approbation
reçus par M. de Montmollin de l'étranger, je rapporterai encore une lettre d'un M. Formey, pasteur et professeur à Berlin. Elle est du 1 1 février 1766, c'est-à-dire postérieure de cinq mois au départ de Rousseau ; mais elle répond à une communication que son confrère de Motiers lui adressait au plus chaud moment de la lutte.
« L'envoi que vous avez bien voulu me faire, en date du 20 août dernier, n'a pas passé par les mains de gens expéditifs, puisque je ne l'ai reçu que le 22 janvier de cette année. Il ne m'a donc pas été possible de vous en remercier plus tôt. Je suis infiniment sensible, Monsieur, à la confiance dont vous m'honorez et à tout ce que votre lettre contient d'obligeant pour moi. Je n'ai pas besoin de vous dire ce que je pense sur ce qui s'est passé entre vous et M. Rousseau. Les plagiats de cet homme fameux ne font pas honneur à son esprit, ni ses procédés à son cœur. Il est du nombre de ces gens trop nombreux par malheur dans notre siècle, pour lesquels il aurait mieux valu n'être pas nés.
Par une candeur qu'il ne cesse de démentir et par l'étalage de souffrances qu'il ne peut imputer qu'à lui-même et qui, dans le fond, lui plaisent^ il intéresse en sa faveur ceux à qui ses ouvrages sont agréables, ou par le tour ou par le fond même. On ne saurait mépriser éternellement les autres et être estimable.
« Vous voilà, Monsieur et très cher frère, hors d'une crise qui sera unique dans votre vie et de laquelle vous direz bientôt : Meminisse juvahit. Les La Mettrie^ les Voltaire^ les Prémontval m'en ont fait essuyer de semblables; et j'en rends grâces à Dieu, parce qu'il m'a soutenu et que Tissue a toujours tendu et abouti à mon véritable bien, à m'affermir dans les principes d'où résultent ma tranquillité et mon bonheur.
(( Je souhaite, Monsieur, qu'il en soit de même de vous et que la bonté divine répande sur votre personne, sur votre ministère et sur tout le reste de votre carrière ses plus précieuses bénédictions. »
Citons encore une lettre écrite dans le même
esprit par un des anciens élèves de M. de Montmollin, J.-R. Stûrler de Jegistorff^ au canton de Berne, et un long mémoire anonyme, diffus et violent, daté d'Alitipolis, le 6 août 1766 ^
Mais à ce long chapitre de félicitations et de louanges, il est juste d'ajouter deux lettres que M. de MontmoUin, par un trait de philosophie, dont il faut lui tenir compte, a précieusement conservées. Elles furent, dans son triomphe, la voix de l'esclave qui lui criait : (( Souviens-toi que tu es homme. »
Ces épîtres sans signatures ne sont pas de gens lettrés, on s'en doute bien; la première surtout, d'une main peu exercée à l'écriture, fourmille de fautes; plus couramment écrite et d'une plume moins inhabile, la seconde en a sa bonne part également. J'éprouve, je l'avoue, un peu de confusion à les placer ici. Il m'a semblé toutefois qu'il ne fallait pas repousser ce témoignage des sentiments populaires de Genève à l'égard de Rousseau. Quand on écrit de la sorte, on ne doit le fliire que par conviction et conscience.
^ Les curieux le trouveront à F Appendice.
Voici donc les réflexions que deux concitoyens du philosophe ont cru devoir adresser à M. le pasteur de Motiers :
Première lettre.
« Genève, le 9 octobre 1765.
(( J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre ouvrage relativement à M. Rousseau; en le lisant avec la dernière impartiaUté, il ne serait guère possible de voir un chrétien qui méritât autant que lui d'être admis à la communion des fidèles; lorsque vous l'y admîtes (M. Rousseau est et sera toujours ce qu'il était alors, malheureusement pour votre réputation^), vous en ressentîtes de la satisfaction, dites-vous; ce n'est pas difficile à le croire, et la chose vous fit beaucoup d'honneur chez tous les protestants qui connaissent leur religion et vous en ont su beaucoup de gré. Ah, Monsieur, je suis affligé de ne pouvoir continuer à faire votre éloge, par la chute que vous avez faite à son égard; consultez votre conscience, et elle vous dira mieux
^ Cette parenthèse est ajoutée au bas de la page.
que personne si vous avez eu raison, ou si elle ne le vous dit pas présentement, elle vous le dira dans un autre temps. Vous avez été à môme de voir sa conduite, et vous aviez, sans doute, en premier lieu, pesé ses ouvrages dans la balance de l'équité; la conduite que vous avez tenue à son égard dans le commencement le prouve sans conteste; il a dit des vérités un peu trop dures contre vos confrères, je veux parler de nos pasteurs de Genève, qui n'ont cessé de le diffamer en chaire, comme s'il eût été le plus criminel des hommes, lorsque le dit Rousseau n'avait dit que tout le bien qu'il est possible de dire d'eux, quand nos ministres n'avaient que du bien à dire de lui et des remerciements à lui faire, et ils ne lui ont fait intervenir que des persécutions. J'ai dit, ci-devant, nos ministres, parce qu'il n'y en a qu'un très petit nombre qui ne soient pas déchaînés contre lui; quoique la conduite de ces derniers et leurs sentiments soient bien dignes de mémoire, ils seront encore heureux, s'ils n'essuient pas eux-mcmes des persécutions de la part de leurs confrères; je peux
VOUS dire avec vérité, Monsieur, que nos pasteurs ont scandalisé les bonnes âmes, en le calomniant en chaire de la façon la plus noire qu'il soit possible, et que des gens de cette sorte osent se dire les ministres du Seigneur ! O grand Dieu! quel contraste d'étudier artistement un discours, pour diffamer publiquement un homme trop sincère pour sa tranquillité ; mais sa conscience ne lui reproche rien; c'est là, sans doute, où git sa tranquillité; et quelle conduite opposée de ses ennemis à lui, quelle conduite opposée encore de celle de nos ministres, à celle de notre divin Sauveur (dont ils veulent être les défenseurs), à qui on faisait des injures et n'en rendait point, et eux qui rendent le mal pour le bien; et comment prétend-on que M. Rousseau pût se taire après une conduite si antichrétienne ? Je sais, Monsieur, que vos très honorés frères ont beaucoup contribué à vous tourner contre lui, je le répète, votre conscience vous demandera un jour si vous aviez raison, de même que ses autres persécuteurs. Si l'on avait voulu perdre M. le ministre Vernes, comme l'on cherche à perdre M. Rousseau, on avait
beau jeu; lorsqu'il voulut fiiire un changement si impie aux catéchismes, où il n'étabHssait pas beaucoup la divinité de notre Seigneur, lui qui en veut être le digne défenseur, on a agi adroitement, en supprimant les exemplaires qui étaient déjà imprimés, et on a très bien fait, et le dit M. Vernes ne cesse de dire que M. Rousseau a un style séduisant, qu'il est dangereux ; il semble que, parce que M. Rousseau parle au cœur dans ses ouvrages, on fait un crime de l'écouter, lui qui recommande si fort l'observation des lois dans tous ses ouvrages, lui qui veut que l'on se supporte mutuellement, lui qui veut que la justice règne sur la terre, lui qui veut que la créature fasse honneur à son créateur, lui qui voudrait qu'il n'y eût point d'hypocrites sur la terre. Ah, grand Dieu! et l'on veut qu'un tel homme soit un homme à brûler, pour ainsi dire; Ton a lieu de gémir, quand on voit que des gens qui sont à la tête des gouvernements veuillent criminaliser des principes de cette nature. Je me hâte de finir, Monsieur, et priant Dieu du fond de mon cœur de vouloir rendre les hommes plus justes qu'ils
ne sont. Après qu'un homme a terrassé les matérialistes et les athées, comme il l'a fait dans ses ouvrages, il semble qu'il ne doit y avoir que des matérialistes mêmes qui puissent être déchaînés contre ses sentiments; vous débrouillerez sans doute mes idées, si vous voulez en prendre la peine, n'ayant pas le temps de les mettre en ordre moi-même.
(( Pour en revenir un moment à votre ouvrage, je crois qu'il ne serait guère possible de mettre mieux vos torts au jour que par votre écrit même et qui fait en même temps l'apologie de M. Rousseau, sans que vous ayez voulu la faire; en un mot, il n'est guère possible à des bonnes âmes de voir la conduite qu'on a contre M. Rousseau, sans frémir, et qu'il y ait encore des âmes assez noires parmi des pasteurs pour armer le fanatisme contre un tel homme, en ayant vu des preuves en dernier Heu dans sa retraite.
« Je ne peux m'empêcher de dire encore que nous avons des magistrats intègres; mais il faut que Dieu les ait abandonnés toutes les fois que Ton procède contre lui, en l'obligeant par là de
s'expatrier. Le citoyen du monde qui mérite le mieux des reconnaissances de sa patrie, n'en a reçu que des persécutions, et si ses ouvrages sont mal regardés par quelques personnes, c'est là l'ouvrage de ses persécuteurs, qui veulent qu'on voie le mal qu'il n'y a pas, et qui est-ce qui croit qu'ils sont mauvais, en effet? Ce ne sont que des ignorants qui ne voient que par les yeux des autres.
(( J'ai l'honneur, etc.
« P. S. Il vient de paraître une seconde lettre relative à M. Rousseau, qui ne vous fait pas beaucoup d'honneur, Monsieur le professeur; ses ennemis auront beau chercher à le couvrir d'opprobre, Dieu est trop juste pour que la vertu ne triomphe pas toujours. »
Seconde lettre, sans date.
« Vous êtes écrasé, monsieur le professeur, et votre lettre apologiste n'a servi qu'à vous dévoiler^ en excitant la réponse ou plutôt les réponses qui y ont été fliites, qui vous font connaître à toute la terre. QjLi'alliez-vous faire dans
cette galère ? le malheur d'un de vos confrères, M. V..., ne devait-il pas vous rendre sage?
c( Quoi;, vous voulez vous donner pour un homme de Dieu, et on vous accuse d'être un faussaire ! Voyez, monsieur, comme l'on tourne en ridicule vos citations à la page 360 du Recueil des pièces relatives aux persécutions que vous avez suscitées contre M. J.-J. Rousseau; est-il possible que vous vous soyez laissé aller aux insinuations insidieuses qui vous ont été adressées par quelque mal intentionné de Genève, pour agir contre une de vos brebis que vous aviez reçue dans le bercail?
« Oh, monsieur, votre procédé est inoui ! Certainement, l'on ne connaît pas l'homme de Dieu dans une telle démarche; vous avez fait du bruit contre un prétendu anonyme, vous avez cru qu'il garderait l'incognito ; vous l'avez taxé de faux; mais dès que vous l'en accusez, il vous répond et se nomme; il signe : Dupeyrou, à Neuchâtel, le 19 septembre 1765. Si, à présent, il a dit faux, c'est à vous à le confondre, à le prendre à partie; votre silence làdessus ne fera que confirmer que tout ce qu'il
a dit contre vous est vrai, vous rendra méprisable, votre personne, même les gens de votre caractère, et surtout votre digne confrère, M. S...., qui vous a cru homme véridique; le livre dont je vous parle, qui a 432 pages, est dans les mains de tout le monde à Genève; vous êtes l'entretien de toutes les sociétés, de tous les cercles, de tous les citoyens de Genève, dont la majeure partie honore toujours leur concitoyen, malgré tous ses malheurs; Ton vous vihpende, on vous traîne par les boues, vos amis n'osent prononcer un mot pour votre justification. C'est à vous à paraître et à confondre, si vous le pouvez, vos adversaires; le public sera juge; l'on attend donc incessamment votre réponse; j'espère que vous remarquerez qu'à la page 237 du livre cité, on vous a comparé à un chien enragé, et qu'on vous y traite de prêtre furieux; voilà assurément des épithètes qui ne vous font pas honneur; quant à votre Consistoire, ses attentatoires y sont bien exposés au grand jour; on a rabattu quelque chose de celui de Genève, et la génuflexion devant eux qu'ils s'étaient arrogée y est enfin aboHe; votre