‹ J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-TraversChapitre 13 sur 38 · E MONTMOLLIN A LE MAIGRET · texte numérisé non relu

E MONTMOLLIN A LE MAIGRET

la supériorité de ses talents » . Puis il arrive à Rousseau :

(( Vous me demandez des nouvelles de M. Rousseau, qui a fixé son domicile à Motiers^ et vous me témoignez quelque envie de savoir ce que je pense de quelques-uns de ses ouvrages. Je me bornerai pour le présent à des généralités, parce que je n'aime pas à entrer là dessus dans un certain détail par l'abus que l'on a fait de quelques-unes de mes lettres dans l'étranger.

c( Il est certain que je suis lié d'amitié avec M. Rousseau, que je l'aime et que je l'estime. Il a le cœur droit, l'esprit lumineux; ses mœurs sont sans reproche, et il vit d'une manière très édifiante, faisant profession de notre sainte religion d'une manière exacte et exemplaire, s'acquittant scrupuleusement de toutes les parties du culte. Sa confession de foi, qu'il m'a remise et qu'il m'a expliquée verbalement, m'a satisfait. Tout ce que j'aurais désiré, c'est qu'il n'eût pas écrit dans ses livres, et surtout dans son Emile^ des propositions trop hardies et dont

il y en a qui sont paradoxales et contradictoires.

(( M. Rousseau est unique dans son genre d'écrire; il a le style propre à la nature des choses, fort et nerveux. Il parle aussi bien qu'il écrit; il saisit son auditeur et son lecteur d'une manière si insinuante qu'on se laisse entraîner presque sans s'en apercevoir. Son Héloïse est une peinture naïve de la nature; il est admirable dans ses portraits et dans ses caractères. Cependant, par ci, par là, pour être trop naturel, il s'écarte de certaines décences, articles qu'il aurait pu supprimer, et il fait entrer dans ce livre-là des digressions qui ne sont pas tout à fait de son sujet.

« Son Contrat social est un morceau curieux ; mais il suppose les hommes ce qu'ils devraient être et ce qu'ils ne sont pas. C'est une république de Platon. Ses principes généraux deviennent trop particuliers par l'application qu'il en fait, s' éloignant trop de la forme des grands gouvernements et se rapprochant trop du petit gouvernement de la république de Genève.

« Rien n'est au-dessus de la façon dont il

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établit la religion naturelle; c'est la lumière même. Mais il fait des écarts sur la religion révélée, et je ne lui ai pas dissimulé que j'étais choqué de la confession de foi de son Vicaire savoyard, A quoi il m'a répondu que c'était l'Eglise romaine qu'il avait uniquement en vue dans ce morceau-là, puisqu'il était persuadé de la sainteté et de la divinité de la religion chrétienne, étant sincèrement bon réformé. Il dit des choses tout à fait neuves sur l'éducation; ses préceptes sont beaux et suivis, mais quelques-uns impraticables; mais toujours l'on peut en tirer un excellent parti. Ses autres ouvrages sont aussi infiniment prisables. Son discours envoyé à la société de Dijon, quoique du premier abord paradoxal, renferme de grandes vérités et proposées avec bien de l'esprit et de la dextérité. Ses réponses à Stanislas et sa lettre à M. Dalembert sont des morceaux inimitables. En un mot, tout ce qui vient de la plume de cet homme-là est marqué à un coin si original et si sublime qu'il n'a pas son semblable.

« Sa conversation me plaît infiniment; elle est amusante et utile, et il est d'ailleurs avec

ses amis d'une si grande docilité et d'un commerce si aisé qu'on ne peut que s'attacher à lui, outre qu'il est d'un caractère qui l'honore chez ceux qui le connaissent particulièrement. Je le vois fréquemment, et je suis obligé de lui rendre la justice qui lui est due.

(( Je m'ouvre avec vous sur ce sujet plus que je n'ai fait avec bien d'autres. Vous m'avez fait mention de l'inconséquence de vos compatriotes; j'espère que vous ne serez pas inconséquent et que vous voudrez bien garder ma lettre pour vous, sans en faire aucun usage qui pourrait me faire de la peine. Je pense que vous ne trouverez pas mauvais, si je m'exprime si naïvement. Je vis avec un homme qui est la franchise même; j'en fais profession aussi. »

Ce dernier trait s'applique-t-il à Rousseau? Je le crois; il complète le portrait. Mais qui s'attendait à trouver le proscrit de Motiers peint de si aimables couleurs par la main qui, finalement, l'a poursuivi et chassé de Motiers ? N'est-ce pas là une preuve de plus que, livré à lui-même, le pasteur de Motiers ne fût point

devenu l'ardent adversaire d'un homme auquel il rendait si bien justice?

Outre les lettres de M. Sarasin, les papiers de M. de MontmoUin n'en contiennent que cinq de pasteurs étrangers, mais qui n'ont pu avoir aucune influence sur ses résolutions, bien qu'elles l'approuvent en tout. Quatre sont d'un pasteur de Paris, M. de la Broue, chapelain de l'ambassade de Hollande. La première porte la date du 27 octobre 1762. Cet honorable ecclésiastique s'étonne que l'auteur de YEmile et du Contrat social ait pu être admis à la sainte-cène, et il prie son ami de lui donner quelques explications sur ce fait.

M. de MontmoUin n'a pas gardé copie de sa réponse; mais, le 15 novembre, son confrère l'en remercie^ en lui donnant l'assurance qu'il n'a point à craindre d'indiscrétion et qu'il ne fera aucun abus de tout ce qui lui sera communiqué, (c à moins que l'édification l'exige ou que je puisse réhabiliter M. Rousseau dans l'esprit des gens sages et judicieux. » Il discute ensuite les idées de Jean-Jacques, dans l'esprit et dans le ton dogmatique et tranchant de M. Sa-

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