LETTRE ANONYME DE SAINT -SULPICE
lin, ni de son temps; j'y ai reconnu l'écriture d'un de ses petits-fils, mort il y a peu d'années. Si elle est exacte, la lettre serait de M. Daniel Meuron, qui fut pasteur à Saint-Sulpice de 1743 à 1774.
Rousseau est parti. Sous les beaux ombrages de soil île enchantée, il se promène, il étudie, il rêve, et les distractions de ce nouveau séjour lui ont bientôt fait oublier Motiers, ses ennuis, ses adversaires et peut-être un peu, j'en ai peur, ses amis qui, là-bas, continuent en son honneur la bataille commencée. Loin d'apaiser la querelle, son absence l'a aigrie. Les vaincus, exaspérés, redoublent leurs coups; les vainqueurs, effrayés de leur succès, sentent le besoin de se justifier, et le débat se prolonge avec d'autant plus de vivacité qu'il n'a plus de cause, ni de solution possible. On pourrait même dire qu'il n'est pas fini et ne finira plus. Aujourd'hui encore, après un siècle passé, il ne serait pas
difficile de trouver au bon pays de Neuchâtel, sans beaucoup chercher, des gens disposés à le reprendre et à repartir en guerre pour ou contre le philosophe, guerre de parole, toutefois, et à demi-voix. Rousseau peut revenir; on ne lui jettera plus des pierres, on ne l'exilera plus, et ni le clergé, ni le gouvernement de Genève ne s'inquiéteront de savoir si on lui donne ou si on lui refuse chez nous la communion. Je l'espère du moins, mais je ne voudrais pas m'en porter garant.
Les pièces que nous avons citées montrent assez la part que les fidèles disciples de Calvin ont prise à la persécution de Motiers et leur influence sur M. de MontmoUin. Nous allons voir maintenant celle des Neuchâtelois. L'intérêt en sera un peu diminué. Cependant, le tableau de cet orage de montagne ne serait pas complet, si on n'en suivait les détails et les traces aux lieux mêmes où il éclata. L'importance des événements ou la grandeur du théâtre ne font pas seuls la curiosité du spectacle : c'est l'homme. Partout où ses préjugés, ses vanités, ses petites
passions, sont en jeu, il vaut la peine de s'arrêter; il y a plaisir et profit. D'ailleurs, les personnages de ce drame bourgeois étaient au fond très honnêtes, très sincères; ils représentent les idées de leur temps et de leur pays, et si étroite que soit la scène où ils s'agitent, nous avons par eux la mesure exacte d'une société disparue et bientôt oubliée.
Neuchâtel, à ce moment, il ne faut pas l'oublier, était un petit monde à part, un petit royaume séparé, qui avait ses mœurs et ses traditions particulières. Principauté prussienne, sans avoir rien de commun avec la Prusse, hostile, défiante à tout ce qui lui venait de Berlin, toujours sur ses gardes contre tout ce qui menaçait ses antiques franchises, et pour les agrandir; alliée des Suisses, sans fliire partie de la Confédération, elle se gouvernait selon ses us et coutumes, aussi libre, pour le moins, qu'aucune des démocraties qui l'entouraient. Une humeur indépendante et gaie distinguait ses habitants. Quoique sujets de leur prince lointain, ils avaient le franc-parler et les habitudes des citoyens d'une république. Industrieux, har-
dis, bons militaires, grands voyageurs, ils allaient volontiers chercher fortune à l'étranger, d'où ils revenaient riches, sinon d'argent, au moins d'expérience et de philosophie. C'est parmi ceux-là que Rousseau rencontra d'abord des amis et des admirateurs. Milord Keith leur avait donné l'exemple. Ils étaient, comme lui, très au courant des idées de leur époque et ne s'en effrayaient point. Derrière ce groupe d'avant-garde venait une armée. Les bonnes gens sédentaires attachés au sol et au labeur quotidien ne se montraient pas moins bienveillants pour l'illustre écrivain. A la curiosité que leur inspirait un homme célèbre par ses malheurs autant que par ses ouvrages se mêlait une pointe d'orgueil de l'avoir pour hôte et de respectueux sentiments de sympathie. On ne s'inquiétait pas de ses doctrines; son admission à la sainte-cène n'avait choqué personne, et les Lettres de la Montagne n'excitèrent d'abord qu'un concert de louanges. M. de MontmoUin les reçoit et n'y trouve rien à reprendre ; deux mois encore après, ses relations avec l'auteur continuent sur le pied le plus amical; mais enfin.
éclairé par son confrère de Genève, poussé, pressé, flatté de toutes les manières, séduit par la gloire d'être à son tour un défenseur de l'Eglise et de la foi, il prend la lance et l'épée, il se met en campagne, et sa vie, jusqu'alors paisible et heureuse, en reste à jamais troublée. Pauvre pasteur ! Ses tribulations commencèrent le jour où, avec l'approbation de la classe, il a de sa main et de sa plus belle écriture, formulé l'assignation que voici :
(( Le vénérable Consistoire de Motiers-Travers et Boveresse, assemblé le dimanche 24 du courant, ayant pris en objet un ouvrage de M. Jean- Jacques Rousseau, qui a pour titre Lettres écrites de la Montagne^ prit la résolution, ensuite d'une direction de la vénérable classe, de faire citer le dit M. Rousseau, pour paraître par devant le dit Consistoire le vendredi 29 du courant^, à onze heures du matin, dans la maison de cure, où il sera assemblé, afin d'être entendu sur des propositions qu'il a avancées dans son livre, qui blessent et attaquent l'Evangile et le christia-
^ Mars 1765.
nisme et qui alarment et affligent les pasteurs et les Eglises de ce pays.
« En conséquence, le dit vénérable Consistoire a chargé les soussignés de citer M. Rousseau pour le jour et l'heure susnommés. »
Rousseau ne se présenta pas; il écrivit. L'affaire fut remise et traîna en longueur, sans que M. de MontmoUin pût obtenir du Consistoire un décret d'excommunication. La majorité, appuyée hautement par le Conseil d'Etat, tint bon contre le ministre.
Toute cette histoire est connue, et les papiers de M. de MontmoUin n'apportent aucune modification au récit que nous en ont fait Dupeyrou, le colonel Pury et Rousseau. J y vois seulement une preuve nouvelle des sentiments du Conseil d'Etat sur cette aff'aire.
Le professeur s'était adressé à lui, pour avoir la copie de la requête des quatre anciens, et bien que ce corps fût composé en grande partie d'amis et de parents, bien que la demande fût appuyée par des personnages considérables, entre autres par un M. Abram Chaillet, dont
deux lettres d'ailleurs froides et peu encourageantes sont au dossier, elle fut renvoyée à son auteur avec cette apostille sèche et dure :
« Sur la requête ci-dessus, après en avoir dé- (( libéré, il a été dit que les quatre anciens « n'ayant présenté leur requête au Conseil que « pour avoir une direction, on trouve que le (( suppliant n'a aucune qualité pour en deman- « der communication, en sorte qu'elle ne peut « lui être accordée, puisqu'elle ne contient rien « qui intéresse sa personne.
« Donné au Conseil tenu sous notre prési- « dence au château de Neuchâtel, ce 29 avril « 1765.
(( (Signé) Sandoz-de Rosières. »
Ce refus dut être sensible au président du Consistoire, qui s'en croyait de bonne foi, et par son office et par son caractère, le maître et le directeur.
Il ne pouvait pourtant se dissimuler que cette procédure inquisitoriale était blâmée par un grand nombre de ses propres partisans. Mais