LA LETTRE DE GO A
tout cela n'était que le commencement des ennuis et des déboires qui attendaient le trop zélé pasteur, les premiers grains delà tempête qui allait l'assaillir.
La Lettre dite de Goa porte la date du 14 avril 1765. Pourquoi ce nom ? je l'ignore. Elle parut sans nom d'auteur avec ce titre :
Première lettre à M. *** relative à M. J.-J. Rousseau, Imprimée à Goa, aux dépends du S. Office. Amiens Plato^ magis amica veritas.
Cet écrit, sous une forme assez vive et, il faut l'avouer, peu bienveillante pour M. de Montmollin et pour la vénérable Classe tout entière, n'est au fond qu'un exposé de tout ce qui a précédé et préparé la citation de Rousseau en consistoire.
La classe ne répondit pas. Le pasteur de Motiers, plus directement atteint et blessé, bondit sous le coup et publia une Réfutation du Libelle en dix lettres amères et violentes, adressées à un inconnu, c'est-à-dire au public. Ces lettres sont espacées entre le 10 juin, date de la première, et le i^^ juillet. Elles reprennent les mômes faits, parfois les mêmes documents, en
les présentant, cela va de soi, sous un jour différent et avec des appréciations absolument contraires à celles de son adversaire. Seulement, il eut le tort d'y ajouter beaucoup d'injures et d'appeler l'anonyme calomniateur , menteur ^ témérairCy etc. Il commence ainsi :
« Si je n'avais consulté que mon repos et ma « tranquillité, j'aurais gardé le silence sur le li- « belle que l'anonyme vient de publier, comme « digne de tout mon mépris et de celui de tous « les honnêtes gens, parce que ce n'est qu'un » tissu de faits déguisés, tronqués et controuvés, <( un tissu d'injures et de calomnies, qui portent « avec elles le caractère de réprobation. »
Voilà le ton.
Chose singulière, parmi les allégations de la Lettre de Goa, que prétend réfuter et renverser de si haut M. le professeur, il en est une dont il ne parle pas, et c'est la seule à laquelle on trouve dans les pièces qu'il a conservées une réponse nette et positive.
La Lettre de Goa laisse deviner que l'un des
mobiles de la conduite du pasteur envers Rousseau fut le mécontentement qu'il éprouva de n'avoir pas été admis comme associé à la publication des œuvres complètes, alors projetée, du grand écrivain, entreprise que l'on supposait devoir être très lucrative. L'anonyme n'insistait pas, — ce n'était qu'une insinuation, — et M. de MontmoUin ne releva pas le trait. Cependant, cette opinion, à tort ou à raison, s'étant répandue, le pasteur se fit remettre la pièce suivante :
« Je déclare qu'ayant eu l'honneur de voir M. le professeur de MontmoUin, au mois de novembre de l'année dernière, à l'occasion de la réimpression des ouvrages de J.-J. Rousseau, et que lui ayant offert d'entrer pour une portion dans cette entreprise, il me répondit que son caractère ne le lui permettait pas.
(( En foi de quoi, je me suis signé (sic). « Neuchâtel, le 9 novembre 1765.
« RouLET, l'aîné. »
Vaille que vaille, cette tardive déclaration devait être rapportée, et il est juste d'en foire profiter la mémoire de M. de Montmollin, puisque sa date même prouve que la supposition hasardée par la Lettre de Goa, et reproduite plus tard par le colonel Pury ^, n'était point oubliée deux mois après le départ de M. Rousseau. La réfutation du professeur n'avait point, du reste, accablé l'auteur de la Lettre de Goa. Au lieu de cacher sa défaite et sa honte sous le voile qui le couvrait, il se nomma. C'était Dupe)Tou, et, en revendiquant toute la responsabilité de sa première lettre, il en annonça une seconde plus accablante encore.
A cette nouvelle, les parents et les amis prirent peur; ils se réunirent^ ils tinrent conseil; il fut même question d'une assemblée plénière de la famille. L'agitation fut grande. Les uns voulaient s'entendre avec Dupeyrou, afin d'arrêter et de clore le débat. Les autres, les femmes surtout, s'indignaient à l'idée d'un accommodement.
^ Voir les Remarques du colonel, page 370 du Recueil.