‹ J.-J. Rousseau et le pasteur de montmollin, 1762-1765. Suite et complément de J.-J. Rousseau au Val-de-TraversChapitre 36 sur 38 · DE MONTMOLLIN JUGE PAR NOUS · texte numérisé non relu

DE MONTMOLLIN JUGE PAR NOUS

Qiiant à nous, témoins et juges en dernier ressort, nous pouvons, ce me semble, pièces en main, plaindre M. de Montmollin et l'absoudre.

Avec une impartialité peu commune, M. de Montmollin a conservé^ pêle-mêle et sans choix, un certain nombre de pièces manuscrites et imprimées, aussi bien celles de ses adversaires que celles de ses partisans. On y trouve entre autres les facéties de Voltaire sur les miracles, et même la lettre au jésuite Needham, que ce terrible railleur attribue au pasteur, des notes, des fragments sur Rousseau tirés on ne sait d'où, enfin des vers si grossiers que la reproduction en est impossible.

De tout ce fatras, nous ne copierons qu'une note bibliographique, et la réponse inédite à la seconde lettre de Dupeyrou dont nous avons parlé (page 282).

L'auteur ne donne ni son nom ni celui de

la personne à laquelle il l'adresse. Seulement, il la date d'Alitipolis, ce qui veut dire peut-être une ville où on ne lapide pas les gens. A défaut de pierres, en tous cas, les gros mots et les injures ne sont pas inconnus dans cette cité imaginaire. On s'étonne que le représentant de l'orthodoxie n'ait pas trouvé un défenseur plus sérieux.

« Monsieur,

(( J'ai lu la Lettre de Goa avec la réfutation qu'en a faite M. le professeur de MontmoUin, pasteur des églises de Motiers-Travers et Boveresse. Je vous avoue naturellement qu'autant que la première de ces pièces m'avait indignée contre son anonyme, autant j'ai été charmé de la réponse que ce dernier lui a faite, et je n'aurais pas cru que M. de Goa eût osé se représenter, moins encore se nommer. Je me suis trompé; et je viens de recevoir cette nouvelle production, dont je n'ai pas différé la lecture. Vous souhaitez, monsieur, de savoir ce que j'en pense; je vous le dirai.

D'abord, j'ai présumé que Mylord d'Elcho, à qui cette seconde lettre est adressée, n'a désiré (si au moins l'auteur dit la vérité, page 3) à connaître l'afifaire de Rousseau dans notre pays que parce que ce seigneur est d'un mérite distingué et ne peut souffrir qu'un particulier se rebelle contre ses maîtres ou sème la discorde parmi ses concitoyens. Il est certain que de pareils sentiments font honneur à ceux qui les ont, surtout quand la conduite y répond.

« Une chose m'a pourtant frappé dans la page 4. C'est que le riche Dupeyrou donne le titre d'homme de bien au sieur Rousseau : ce seul trait démontre ce qu'il venait d'avancer, que Rousseau était son ami.

« Mais je n'ai jamais entendu dire qu'un homme qui change et rechange de religion, comme a fait Rousseau, et qui professe de bouche ce qu'il ne croit pas de cœur, ait été honoré de ce glorieux titre. Cependant, lisez la confession de son Vicaire savoyard^ et vous verrez qu'il fait croire à son troupeau des choses qu'il ne croit pas lui-même. C'est là un homme de bien à la Dupeyrou. Ah! quand on

n'a pas l'idée des choses, on n'en saurait parler qu'avec grand risque de se tromper. Il ajoute qu'il est presque devenu la victime de la trame la plus odieuse,

« Ce presque va des mieux, et s'il était ôté de la phrase, gens bien informés assurent qu'il y resterait bien peu de vrai. Car il est bon de vous dire que je sais de bon lieu qu'il n'y a eu aucune trame contre le sieur Rousseau; et si M. Martinet l'a insinué au gouvernement, c'est parce qu'il avait eu de mauvaises mouches : Aussi, dès que gens très distingués à tous égards en ont eu fait de justes rapports à la seigneurie, on a vu que M. Martinet s'est tenu tranquille et a abandonné toutes ses enquêtes à ce sujet.

(( Croyez, après cela, M. de Surinam, avec les dates de ses arrêts : il vous trompera souvent, avec les plus belles apparences de la vérité. Au reste, il ne faut pas être surpris^ si le sieur Dupeyrou a eu tous les papiers de M. le châtelain. Il a quarante mille francs de rente, et vous savez que c'est la plus forte recommandation dans notre siècle. Il est pourtant bon de

remarquer qu'encore qu'il se vante, page 6, de reprendre la phime^ etc^ il n'a fait que de prêter son nom, étant entièrement incapable d'écrire une lettre d'un style correct et d'une orthographe passable. Mais le sieur Rousseau n'est pas mort et pouvait bien, sans miracle, lui prêter sa main, à mesure que l'autre lui prêtait son auguste nom. L'union et la concorde font plaisir, surtout entre gens qu'on ne regardait pas comme paisibles.

a Par rapport au Consistoire de Motiers et aux prétentions de son pasteur^ page 8, lesquels on tourne en ridicule de la façon la plus grossière, permettez, monsieur, que je vous trace en deux mots mes idées. Hélas, je l'avoue, Rousseau avait été admis trop facilement à la communion, l'an 1762. Et M. de MontmoUin, qui a le meilleur cœur du monde, en a été la dupe. A sa place, je ne l'aurais jamais admis qu'après bonnes consultes et un certain temps, pour connaître si un ange de ténèbres ne s'était point revêtu en ange de lumière. Cette précaution aurait évité à ce pasteur et à ce Consistoire toutes les pauvretés qu'on a débitées sur leur

compte; mais où sont les infaillibles ? Dupeyrou le dira de Rousseau, et celui-ci de la bourse de celui-là. Nul autre ne le dira dans notre pays. Avis à MM. les pasteurs à être plus sur leurs gardes, quand il s'agit de se décider sur des cas qui ont de si grandes conséquences. Ce que notre Indien ajoute sur les sermons de M. le pasteur est entièrement faux; et l'on en appelle au témoignage de l'église de Motiers, composée de braves gens et qui ont été très édifiés de ces discours qu'on calomnie ici de la façon la plus indigne. A la vérité, il tonna contre ceux qui attaquaient le christianisme, sans respecter même son divin auteur. Mais où est l'honnête homme qui puisse lui en faire un crime; et pourquoi Rousseau, s'il en était innocent, les prit-il pour lui? J'aimerais autant que le sieur Dupeyrou eût pris pour son compte de certains traits lâchés par un pasteur de la frontière contre l'impureté, lorsque la fille de maître

Moïse J accoucha de deux enfants naturels

en Franche-Comté; il aurait eu également raison. Les prédicateurs sont à plaindre, quand ils ont l'art de faire de si bons portraits et que

les originaux ont assez d'argent pour les attaquer par la presse. Qiiant à ce qu'il ajoute des parents de M. de Montmollin, page lo, j'en doute, parce que le gouvernement étant sage et juste, il ne voulait pas s'y prendre de la manière, et quand il l'aurait fait^ pour des raisons dignes de lui, ce n'était pas à un jeune blancbec à le venir publier; c'est assurément manquer à ce qu'on doit à ses supérieurs.

« Par rapport à l'ordre de la seigneurie, portant de rechercher et de punir ceux qui attaqueraient M. Rousseau, je le trouve des mieux; et puisque M. Martinet et son lieutenant n'ont rien pu découvrir de tel, nonobstant tout leur zèle pour rendre service à celui qui traite si mal notre Sauveur dans ses Lettres de la Montagne^ j'en conclus qu'il n'y avait rien eu d'approchant de ce qu'on avai»t d'abord écrit au gouvernement. C'est aussi ce que gens dignes de foi m'en ont assuré. Quelques femmes, à la vérité, eurent quelque différend avec la gouvernante de notre prophète de Venise, lequel s'en épouvanta et prit la fuite, de dépit de ce que la communauté de Motiers ne vînt pas le

retenir avec larmes et prières. Mais un lieu qui a parmi ses bourgeois des personnes de la première marque était trop sage pour se mêler d'affaires de femmes et encore de je ne sais où. Avouez-moi, monsieur, qu'un fidèle narré de la chose est bien éloigné du pompeux roman du sieur Dupeyrou. Aussi, je le répète, tous ces arrêts lâchés, ensuite des relations précipitées de l'officier, n'ont-ils eu aucun effet, sinon que M. Martinet s'est retiré à Couvet et M. Rousseau s'en est allé où il a pu. Misérables gens de Motiers ! vous n'étiez pas dignes de si grands hommes.

« Je passe au rescrit de Sa Majesté, page i6. Il est marqué au coin de la plus haute sagesse. Proscrire un livre, et surtout sévir contre son auteur, c'est le vrai moyen de le faire lire; et je ne doute pas que, si on eût laissé Rousseau sans réplique, il ne se fût lassé d'écrire. Mais vouloir se défendre contre un chien qui aboie^ c'est le faire crier et sauter toujours davantage. Rousseau en est la preuve et Dupeyrou aussi. Allumer sa pipe avec sa Lettre de Goa, c'était ce qu'il méritait de plus honorable, et M. de

MontmoUin a eu grand tort de lui en faire davantage. Quant à l'affaire du diacre de Motiers, elle n'est frappante que parce qu'on la présente dans un certain jour. Je connais bien des lieux où il y a un diacre, et de nouvelle date, qui assiste en Consistoire par autorité souveraine, et il me paraît que cela doit être, d'un côté, parce que ou il pense bien ou il pense mal. S'il pense bien, sa présence est avantageuse, et s'il pense mal, le suffrage d'un jeune homme n'entraînera pas celui des autres. D'ailleurs, un jeune ministre se forme dans ces assemblées mixtes, ce qui est toujours un bien. Après tout, je suis persuadé que, si Moïse et Aaron étaient plus unis dans ce pays, l'arrêt aurait porté autrement. Mais bien des gens n'ont pas encore pu faire cicatriser la plaie que leur procura l'affaire de l'ex-ministre Ferdinand, et l'on a cru s'en venger, en évitant au diacre de Motiers d'aller en Consistoire. J'ajouterai que la note de la page 19 n'a pas un grand sens, parce que, dans un pays comme le nôtre, le gouvernement peut ordonner une chose que nos franchises ne peuvent pas permettre. Faudra-t-il lui

obéir aveuglément, et un homme sage peut-il turlupiner M. de Montmollin, pour avoir parlé comme il fit? Le discours de M. Martinet, page 20, prouve seulement que ceux qui ne cessent de pleurer M. de Roy n'ont pas tort; et je m'y joins de tout mon cœur. Dans ces cas, l'ordre du gouvernement devait être adressé à la classe et d'ici au diacre. En s'y prenant autrement, on embarrasse un jeune homme qui voudrait obéir à chacun. Ce n'est pas ainsi qu'on traite un étranger qui vient nous repaître spirituellement. Mais parce que notre patrie reçoit quelquefois de riches ingrats, Dupeyrou a cru que l'ingratitude était notre caractère. Erreur des plus grandes! Nous sommes Européens, et nous nous piquons d'avoir des sentiments humains, quoi qu'en dise Rousseau dansson Emile^ Tome I, page 27.

« Ce qui suit page 20, etc., n'est que pure invention. L'ancien Clerc est honnête homme et faisant bien sa charge. S'il remit l'affaire de Rousseau sur le tapis, c'était à cause du scandale que le dit donnait, tant par ses écrits que par sa façon d'agir avec sa bien aimée servante.

Mais ne soyez pas surpris, si le sieur Dupeyrou attaque si vivement ce bon ancien. Il n'aime pas ceux qui prêchent la pureté et moins encore les censeurs de la souillure. Informez-vous de ce qu'il y a eu entre lui et la sœur de son homme d'affaires, et vous verrez qu'il est Rousseau minor dans bien des choses. Quant à ce qu'il rapporte de ce que M. de MontmoUin dit en classe du vigilant châtelain^ page 21, je n'en crois rien : 1° parce que M. de MontmoUin ne voulait pas s'exposer ainsi dans une compagnie si nombreuse et si vénérable; 2° que, quand il l'aurait fait, on ne pourrait pas le resavoir, à cause de la loi du secret qui y a lieu. Enfin, c'est qu'aucun pasteur ne m'a parlé d'une façon à me le faire présumer, et il est bien à croire que c'est encore ici une de ces bottes à l'indienne ou à la Cretoise. Heureusement pour M. de MontmoUin et autres attaqués qu'on a mis, à la fin de ce nouveau livre, un nom qui leur fait un bien merveilleux, par le peu de crédit qu'il lui donne sur les faits qu'il rapporte. Je les en féUcite de tout mon cœur. Si vous en voulez une preuve, lisez sa Lettre de Goa, page 22^

OÙ il y avait un fait entièrement faux et qu'il rejette ici, page 24, par la crainte qu'il a eue d'être recherché juridiquement par un homme qui ne fait pas, au reste, grand cas de lui.

« Me voici à la grande question de la chapelle de Boveresse. Je vous avoue que cette communauté me paraissait des mieux fondées et l'arrêt de la seigneurie des plus sages, page 105. Il était fâcheux pour ces bonnes gens de Boveresse de se voir privés de leurs catéchismes par l'érection de quelques églises. Mais depuis la Côte-aux-Fées, par exemple, il est bien aisé de revenir catéchiser à ces gens-là et de faire faire la prière l'après-midi par le régent à la Côteaux-Fées. Toutefois, on dit que ces bonnes gens de Boveresse se sont laissés mener par l'ancien Bezencenet, surnommé le petit Rousseau, et qu'actuellement, ils ont la malice de refuser le catéchisme deux dimanches de suite, parce qu'on ne le leur doit que de quinze en quinze. Si cela est, comme on me l'a assuré, vous m'avouerez que ces gens-là sont des esprits acariâtres et peu dignes de la protection de leurs supérieurs. Car les catéchismes sont très utiles,

surtout aujourd'hui qu'on voit dans notre pays un homme assez ignorant pour avoir épousé la semaine passée la fille de son firère, au mépris de la loi de Dieu (Lév. XVIII, 14).

(( Mais je m'attends que, comme il a toujours mené une vie aussi réglée que Rousseau, le sieur Dupeyrou voudra bien s'intéresser pour lui avec sa bourse, et dans ce cas, son péché lui sera pardonné, j'en suis sûr, et la suite le montrera. Je ne sais ce que veut dire M. de Surinam, page 31. Mon exemplaire n'ayant ni le titre de Goa, ni celui de Neuchâtel, il faut que le sien soit entièrement différent du mien ou que le sieur Dupeyrou se trompe, comme cela lui arrive presque continuellement.

« Si M. de MontmoUin se donne de douces louanges y etc., page 34, c'est pour se justifier, et cela n'a jamais été défendu. Si, au contraire, il parle autrement de la Lettre de Goa ou de celui qui l'a écrite, il ne fait que de nommer les choses par leur nom, et personne ne saurait être fondé à le trouver mauvais, duant à ce que le sieur Dupeyrou ajoute contre M. de MontmoUin, il me pardonnera, si je lui dis que

ce sont là des faussetés et dont il devrait rougir, s'il en était capable. Après tout, quand M. de MontmoUin ferait quelques civilités à ses anciens, qui pourrait le trouver mauvais? et s'il y manquait, Dupeyrou ne serait-il pas le premier à crier contre l'économie du clergé ?

(( Par rapport à la double voix de M. le pasteur en Consistoire, on dit qu'il n'y a qu'à s'entendre. Le pasteur préside et propose les cas. Dans cette position, il est assez aisé de voir de quel côté il penche. Voudriez-vous ôter cela à un président? II n'y a pas apparence; mais alors ce n'est pas proprement un suffrage, et il ne doit pas se compter. Ce n'est donc que lorsque les voix sont égales que le président opine et donne le poids. Est-ce là deux suffrages ? Voilà comment je comprends la chose, et si M. de MontmoUin prétend différemment, nous ne sommes pas dans les mêmes idées. Le gouvernement, soit le souverain, décidera la question, sans que le seigneur Dupe)^rou s'en mêle, et il aurait bien fait de ne rien dire làdessus. Mais sa passion contre un ministre le porte à signer des sottises dont il se repent

pcut-ctre déjà à présent. C'est le digne salaire qu'il a gagné au service de Rousseau. Dans la page 45, on badine M. le professeur sur ce qu'il avait dit que, quittant Neuchâtel^ il revient chez lui. Un pasteur n'est-il donc pas chez lui dans sa cure, au milieu de son troupeau ? et si Rousseau s'était conduit en homme de bien, n'aurait-il pas été chez lui à Motiers, quoiqu'il fût de Couvet ? Un honnête homme, un homme qui se conduit bien, est chez lui quand il est dans sa maison; mais un brouillon n'est jamais chez lui, quelque protégé qu'il y soit, parce qu'il est obligé d'en sortir, lorsqu'il y pense le moins. Rousseau en est la preuve. Suivez-le depuis Genève jusques à Londres, il n'a et n'aura jamais de chez lui, qu'il ne change de conduite ou qu'il ne se taise.

« Par rapport au précepte du vrai, page 45, je suis surpris que le sieur Dupeyrou le trouve de son goût. Dans ce cas, qu'il en profite; car jusques ici, il ne passe nulle part pour en avoir été le sectateur. Aussi, pour prouver ce qu'il avance, va-t-il chercher des zélés partisans de Rousseau ou des gens qu'il fait parler comme

il veut. M. le lieutenant Guyenet est du nombre des premiers. Le vertueux exemple de quelquesuns de ses proches n'a pu le toucher jusques ici. J'espère néanmoins que, quand il prendra de l'escient, il changera d'idées. Rien de mieux que le pardon que le sieur Dupeyrou demande à son Mylord, page 49, surtout finissant par le conte d'un Quacre. Mylord sera vraiment disposé au pardon, s'il l'accorde à notre prétendu auteur. Il le sera d'autant plus qu'il doit avoir vu que le peuple n'a fait aucun mal à Rousseau, mais que des souverains très sages l'ont fait vider leurs Etats à grande hâte. Après cela, qu'il finisse sa lettre comme il voudra, les hommes ne sont pas des bêtes et ne diront jamais qu'il soit véridique, bien qu'ils connaîtront qu'il est riche.

« Je passe à la lettre de Rousseau du 8 août 1765, page III, sur laquelle je ne m'arrêterai pas fort longtemps. Le style n'en est pas fort diff"èrent de celui de Dupeyrou. Elle est des plus impertinentes. Mais quand on sait comme il a traité Jésus-Christ, ses propres supérieurs de Genève et diverses autres personnes distin-

guées, on ne doit pas être surpris de le voir attaquer comme il fliit M. de MontmoUin. Il n'épargne ni sa figure, quoiqu'elle ne dépende pas de nous, ni ses gestes. J'aimerais pourtant mieux être louche et de bonnes moeurs que d'avoir de beaux yeux et être éconduit de partout pour ma mauvaise vie. Il déclame ensuite contre le clergé et l'on dirait qu'il a été en Consistoire pour chaque scandale qu'il a commis. Son orgueil se montre à découvert et se nourrit par les éloges qu'il se donne finement à lui-même. J'envierais presque son sort, si celui qui l'a si aisément accueilli en avait fait autant à quelque bon chrétien ou à quelque sujet fidèle à son prince. Mais, mais.... Pour ici, monsieur, page 116, etc., je vous le répète, je condamne M. de MontmoUin. Il a été trop facile et a fait trop d'honneur à ce malheureux Rousseau. On dit que quelques ecclésiastiques d'une ville voisine n'ont pas mieux été payés des politesses qu'ils ont fliites au sieur Voltaire. Belle leçon aux gens d'église de ne pas rechercher la compagnie des méchants! Je suis, au reste, comme M. de MontmoUin, sur le besoin

d'une réformation au milieu de nous. Quand on réformerait ce luxe, cette impureté, ces idées relâchées, ce matérialisme, etc., n'en serions-nous pas meilleurs chrétiens ? Cela effrayait Rousseau, page 120, à l'entendre dire en chaire : Il crut déjà que la cognée était mise à l'arbre.

(( duant aux entretiens particuHers qu'il eut avec M. de MontmoUin, il faudrait entendre les deux parties et ne pas écouter uniquement Rousseau, qui, pour le dire en passant, n'est rien moins qu'infaillible chez gens qui examinent un peu les choses.

(( Voici encore un tort de M. de MontmoUin : il a mangé chez Rousseau, page 1.34. Quel reproche pour un pasteur d'être si facile à accorder ces sortes d'honneurs ! Que ses confrères deviennent plus prudents, crainte qu'on ne leur fasse aussi un jour un pareil plat et qu'on ne les charge de gloutons pour avoir siégé fraternellement avec de vrais friands.

« Je ne suis pas professeur; mais je n'ai pas vu dans VEmile quelque chose qui approchât de ce que le malheureux Rousseau dit dans les Lettres de la Montagne de Jésus-Christ, en parlant

du miracle de Taveugle guéri avec de la boue. Il le traite de charlatan. Cependant, il défie, page 136, qui que ce soit de lui montrer rien de plus fort dans ce dernier ouvrage que dans le premier. Il devait bien se souvenir que les menteurs doivent avoir bonne mémoire.

c( J'ai actuellement sous les yeux la page 144. où Rousseau attaque fortement un digne ancien de Motiers. Mais je suis surpris qu'un génie tel que celui du grand Rousseau ait eu la petitesse de reprocher au dit ancien sa profession. Pour moi, j'aimerais autantêtre maréchal qu'horloger, j'ajouterai même que barbier. Nous nous connaissons tous les uns les autres, et si l'on connaît ici la noble extraction de notre Américain, nous n'ignorons pas celle de notre célèbre Genevois. Rousseau aurait dû se taire et Dupeyrou aussi. En allant à la forge d'un maréchal, ils risquent encore d'y trouver quelques vieilles tenailles d'horlogers et quelques vieux rasoirs de fraters. Heureux si ces vieilles reliques étaient capables de leur rappeler leur néant, au travers de leur caquet et de leurs espèces.

(( Je ne peux pas m'empecher de rire en lisant

le trait de ce chirurgien dont parle Rousseau, page 146, et l'application qu'il en fait à tous les clergés. Que MM. les ecclésiastiques se défendent. En attendant, je trouve que le sieur Rousseau est un sot, surtout après avoir été si bien reçu chez un vicaire savoyard, qu'il aurait au moins dû excepter; au reste, on fait ce conte du vieux Dupeyrou; mais je crois qu'on se trompe, parce qu'il ne savait. que raser.

(( Je ne comprends pas comment M. Rousseau ose nier, page 152, qu'on n'eût pas sévi contre un citoyen de notre pays^ qui eitt dit ou écrit quelque chose d'approchant à ce quil avance. L'histoire du jadis pasteur de la Chaux-de-Fonds est une preuve du contraire. Elle n'est pas si vieille qu'on ne s'en souvienne. L'union des nobles corps de cet Etat leur a fait trop d'honneur partout pour que la mémoire n'en soit pas perpétuée jusques au dernier jour. On dit que de dignes et savants magistrats croient que ces nobles corps ne seront pas moins unis et fermes pour s'opposer à la tolérance des mariages incestueux dans ce pays. Le bon Dieu leur donne force et prudence.

« Ici, je ferai comme le sieur Rousseau. Il ne finirait pas, dit-il, page 161, s'il voulait analyser chacun des raisonnements de M. de MontmoUin, et il conclut par une apostrophe à son coryphée, à qui il n'omet aucun éloge. Je finis aussi l'examen de sa lettre, ne pouvant le suivre dans toutes ses vanteries dont les gens sensés ne seront pas les dupes; mais il est surprenant qu'ayant tant d'amis et de protecteurs, comme il le dit, il ait tant de peine à se trouver un mauvais trou pour s'y nicher.

«Enfin, je vous dirai que j'ai été scandalisé de voir ce que le sieur Dupeyrou a osé publier, page 163, etc., contre M. de MontmolHn et la communauté de Motiers. Ou ce qu'il en dit est vrai ou il est faux. S'il est faux, c'est un vrai calomniateur, et s'il est vrai, c'est un parfait médisant, de publier de tels défauts sans nécessité. D'ailleurs, il me paraît qu'un nouveau débarqué devrait être plus prudent, surtout vis-à-vis d'un homme public, de distinction et appartenant aux propres bienfliiteurs de Dupeyrou.

«Il faut avoir l'âme plus noire que le teint pour

avoir osé se déclarer avec ce front contre un tel personnage. Mais ce qui me frappe le plus, c'est qu'on assure que ce qu'il publie n^est pas vrai, et je le croirais aisément: 1° Si cela était, un corps de vénérables pasteurs n'aurait pas manqué d'obliger un tel accusé de se purger publiquement de ce dont le sieur Dupeyrou le charge. Mais connaissant l'auteur^ ils ont méprisé sagement ce qui venait d'un si mauvais lieu. 2° Lisez, monsieur, le beau témoignage que la paroisse de Motlers a donné à son pasteur. Il est des plus magnifiques, et comme cette paroisse renferme des gens du premier rang, cet acte mérite aussi une attention particulière. Aussi dit-on que Dupeyrou a failli en sauter, quand il en a eu la nouvelle. 3° Et enfin, parlez à M. Scholl, il est encore à Motiers. S'il vous ratifie ce qu'on dit de lui, coupez-moi les oreilles. Dupeyrou a certainement du bonheur qu'on ne suive plus aujourd'hui la loi Remnia; car il serait marqué avec un fer chaud portant la lettre K, et cela conviendrait pour la tranquillité publique. J'admire, au reste que la famille de Montmollin ait eu assez de grandeur d'âme ou plutôt de

christianisme pour laisser tomber toutes ces insultes. Cela est beau de leur part; mais à la place de notre Américain, je craindrais toujours que quelque domestique affidé ne vînt me charger de bois. La récompense ne serait pas assez grande; mais en attendant mieux, la chose pourrait bien se faire.

« Quant à la communauté de Motiers, Dupeyrou lui fait le plus grand tort du monde. On n'a fait à Rousseau aucune avanie dans ce lieu, et si cela était arrivé, M. Martinet y aurait bien remédié, tant par zèle pour Rousseau que pour les amendes qu'il en aurait perçues. Mais tous deux, piqués de quelque pasquinade, prirent la fuite et s'en allèrent. Motiers n'en peut pas davantage. M. Martinet devait continuer ses enquêtes, si les faits avancés par l'Indien sont vrais; mais bien loin de là, il les a arrêtées, et l'on .n'en a pas entendu parler.

ii Comptez sur \qs postscriptum de Dupeyrou. Ils ne sont pas plus vrais que le reste. Le gouvernement est pourtant sage et n'aurait pas souffert que l'officier se fût laissé fermer la bouche à cette occasion. Toutefois, personne

n'a branlé. Le téméraire Dupeyrou est le seul qui ait barbouillé. Qu'on est à plaindre d'avoir donné retraite à un pareil hâbleur!

a Tels sont, monsieur, les éclaircissements que je puis vous donner sur ce nouveau libelle de Dupeyrou, que je n'ai vu que cette semaine, sans quoi j'aurais pris la plume plus tôt. Agréez les assurances respectueuses de celui qui est tout à vous.

« D'Alitipolis, ce 6 août 66.

Ci P. S. On dit que le sieur Dupeyrou vient d'être établi contrôleur du Conseil d'Etat et de la classe, et que c'est pour cela qu'il a vu tous les arrêts contenus dans les registres de ces deux corps. Mais je ne le crois pas; je m'en informerai cependant. »

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