ROUSSEAU A UN INCONNU
Ce petit épisode amusant, et caractéristique, aussi bien de Fauteur des lettres que de ceux qui les avaient provoquées, laisse assez deviner que le pauvre exilé n'était pas, dans sa retraite, entouré seulement de sympathie et de bienveillance. Il est une première note discordante et promet par avance des auxiliaires à M. le professeur. C'est peut-être à ce titre qu'il en garde le témoignage.
Les Lettres de la Montagne furent la cause ou l'occasion de la rupture. Rousseau envoie son ouvrage à M. le professeur, avec la lettre aigrie que chacun a lue :
« Plaignez-moi, monsieur, d'aimer tant la paix et d'avoir toujours la guerre, etc. »
Elle est au dossier en original, avec une seule variante : après : « et qu'ils (les ministres de Genève) ont osé porter jusques dans la chaire sacrée, » on lit ces mots : « où ils sont indignes de monter. »
Je ne saurais dire si ce retranchement est le fait d'une [erreur de copiste ou d'impression; le Voyage historique et littéraire dans la Suisse
occidentale, public à Neuchatel en 1781, reproduit cette correspondance sans aucune suppression ^ L'auteur (M. de Sinner) avait passé à Motiers, et peut-être avait-il pris copie de l'autographe du pasteur. Il s'y trouvait, dit-il, au beau milieu de la fermentation; la division était générale. Dans l'auberge où il logea, le maître du logis était contre Rousseau, et la servante tenait pour le philosophe.
Au surplus, pour en revenir à la lettre du 23 décembre 1764, ces six mots de plus ou de moins n'y changent rien et n'en diminuent pas l'amertume.
La lettre autographe n'avait pas d'enveloppe ; elle était fermée avec le cachet aux signes orientaux, et porte cette suscription :
A Monsieur,
Monsieur le Professeur de Montmolin,
A Motiers.
* M. de M. ùit de même dans sa Rêfiitatiori, où la let tre se trouve.
26 ROUSSEAU A DE MONTMOLLÏN.
Un autre billet autographe, conservé par M. de MontmoUin, est sans date précise et sans signature ; il a son enveloppe, avec cachet portant la devise : Vitam impendere vero, et la suscription :
A Monsieur^ Monsieur le Professeur de Montmolin^ pasteur de Motiers, chez lui.
En voici le contenu :
(( Rousseau assure Monsieur le Professeur de son respect et lui communique une lettre qu'il vient de recevoir de Genève; il n'exige rien de sa complaisance et de sa bonté pour lui, quoiqu'il sente combien la circonstance présente est critique; il le prie seulement de lui faire dire s'il enverra ou non la copie qu'on lui demande, afin que, de son côté, il se conduise en conséquence du parti que prendra Monsieur le Professeur.
« Ce lundi matin. »
Il s'agit ici probablement de la lettre adres-
sée par M. de Montmollin au pasteur J. Sarasin, de Genève, et dont MM. d'Ivernois et De Luc demandaient avec instance une copie.
Les papiers de M. de Montmollin renferment encore en original la lettre adressée par Rousseau au Consistoire, le 29 mars 1765.
On y trouve aussi le brouillon ou la copie de son engagement du lo mars 1765 de ne plus écrire sur aucune matière de religion, engagement que la Classe n'avait pas trouvé assez explicite et précis. Il porte le nom de J.-J. Rousseau au bas, mais non pas sa signature, quoiqu'il soit écrit de sa main.
L'arrêt de la Classe concernant cette pièce l'accompagne. Il n'est pas sans intérêt de le reproduire ici, bien que M. de Montmollin l'ait inséré dans sa Réfutation.
« Arrêt de la Vénérable Classe, remis par ses ordres à Monsieur de Montmollin, pasteur de l'Eglise de Motiers.
« Monsieur le Doyen a exposé que la Compagnie étant aujourd'hui assemblée pour délibérer sur la conduite qu'elle devait tenir à
l'égard de Monsieur Rousseau, dont les sentiments antichrétiens, manifestés dans ses écrits et notamment dans ses Lettres de la Montagne^ publiées depuis peu, donnent le plus grand scandale à toute l'Eglise chrétienne et particulièrement à celles de notre pays, il était à propos d'entendre auparavant Monsieur de MontmoUin, pasteur de Motiers, duquel Monsieur Rousseau est actuellement le paroissien ; ce qui ayant été approuvé, Monsieur le pasteur de Motiers, après une longue information, a déclaré à la Compagnie que Monsieur Rousseau, déjà avisé de l'objet de cette déclaration, lui aurait remis, pour édifier la Compagnie, un écrit signé de sa main, portant ce qui suit :
« Par déférence pour Monsieur le professeur de Montmollin, mon pasteur, et par respect pour la Vénérable Classe, j'offre, si on l'agrée, de m'engager par un écrit signé de ma main, à ne publier de ma vie aucun nouvel ouvrage sur aucune matière de religion, même de n'en traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage que je pourrais publier sur tout autre su-
jet, et au surplus je continuerai de montrer par mes sentiments et par ma conduite tout le prix que je mets au bonheur d'être uni à l'Eglise. Je supplie Monsieur le Professeur de vouloir bien communiquer cette déclaration à la Vénérable Classe.
« Fait à Motiers le lo mars 1765.
« La Compagnie ayant entendu la lecture de l'écrit ci-dessus, rapporté mot à mot, a déclaré après mûre délibération qu'EUe ne pouvait point se contenter d'une pareille déclaration, nullement suffisante pour son édification, non plus que pour la réparation du scandale général que Monsieur Rousseau avait donné à toute la chrétienneté par la publication de ses ouvrages dangereux et impies; c'est pourquoi elle s'est crue indispensablement obligée de déclarer à Monsieur de Montmollin qu'après la publication des Lettres de la Montagne^ elle ne pouvait plus, malgré tout le support et toute la charité dont elle était animée envers Monsieur Rousseau, le regarder comme chré-
tien et comme membre de notre Eglise. Après quoi, Monsieur de Montmollin ayant demandé une direction, la Compagnie estime qu'il doit faire paraître en consistoire Monsieur Rousseau pour lui adresser les admonitions convenables, et lui faire entendre qu'EUe ne peut le reconnaître digne de la communion des fidèles tant qu'il ne manifesterait pas à tous égards les sentiments d'un vrai chrétien, en déclarant solennellement au consistoire qu'il croit en Jésus- Christ, mort pour nos offenses, et ressuscité pour notre justification; en témoignant de plus le regret qu'il a de tout ce qu'il peut avoir écrit contre une telle foi, et en général contre la révélation, en consentant même que cette déclaration soit rendue publique pour l'édification de l'Eglise et la réparation du scandale qu'il lui a donné.
« A Neuchâtel, ce 13 mars 1765.
(( (Signé) A. Deluze,
pasteur de Cornaux et secrétaire de la Vénérable Classe. »
Cette pièce marque l'entrée en campagne;
elle est l'ordre de marche, et ne permettait à M. de Montmollin aucune hésitation. En supposant môme qu'il n'en éprouvait aucune et que la direction qu'il venait de réclamer et de recevoir rentrait absolument dans sa propre manière de voir, la responsabilité de la décision ne retombe plus sur lui seul; il ne lui reste que celle d'un officier ou prudent, ou maladroit, dans l'exécution des ordres qu'il a reçus.
Du reste, s'il fut violemment attaqué, les encouragements ne lui ont pas manqué non plus. Aux yeux de l'orthodoxie d'alors, peutêtre encore de celle d'aujourd'hui, M. de Montmollin soutenait le bon combat : il défendait la religion. Nous allions en trouver la preuve dans les nombreuses lettres qu'il reçut de tous côtés, et surtout dans celles du pasteur J. Sarasin, de Genève.
Mais le désir de ne pas séparer les autographes de Rousseau, conservés par M. de Montmollin, nous a fait devancer les temps. Revenons en arrière.
La grande bataille de 1765 a un prologue. La communion de l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard ne fit pas, à ce qu'il semble, beaucoup de bruit à Neuchâtel. On ne voit nulle part que la Compagnie des pasteurs ait cru devoir intervenir officiellement,^ et les papiers du pasteur de Motiers ne contiennent pas une pièce, pas une lettre de source neuchâteloise relative à cette affaire. En revanche, Genève en fiât préoccupée à un degré extrême. Cela s'explique; V Emile y avait été condamné,
* M. de M. déclare positivement qu'elle approuva sa conduite. Voir page 54.
34 l'opinion a GENÈVE.
et radmission de son auteur à la sainte cène parut aux promoteurs et aux approbateurs de ce jugement un blâme public, aux partisans de Jean-Jacques une réhabilitation. Aussi, dès qu'on en apprit la nouvelle et que la lettre de Rousseau à M. de Montmollin fut connue, l'agitation, à peine apaisée, recommença. M. de Montmollin fut assailli de questions et de lettres; c'est lui qui l'affirme.
Il n'a pas gardé toute cette correspondance. On ne trouve dans son dossier que les lettres du pasteur Sarasin, représentant du parti hostile et de l'élément ecclésiastique orthodoxe qui avait applaudi à la brûlure de VEniile, celles d'un M. D'Ivernois, négociant, ami fidèle du philosophe, et une de M. De Luc, pasteur et orthodoxe comme M. Sarasin, mais plus tolérant. M. D'Ivernois et lui ne font qu'un : ils sont du parti des représentants qui défendait Rousseau.
Nous ne rechercherons pas si M. J. Sarasin écrivait sous son inspiration seulement, ou s'il était l'interprète officieux de ses collègues genevois. Il connaissait M. de Montmollin, et il
avait été précédemment en relations épistolaires avec lui ; il le dit lui-même dans sa première lettre. Cela peut suffire à la rigueur pour expliquer son intervention dans un débat qui lui était étranger. Toutefois, on peut sans témérité supposer que cette circonstance lui a valu l'honorable mission d'exprimer au pasteur de Motiers les idées et les sentiments du clergé dont il faisait partie, avec une autorité et une insistance qu'une conviction isolée et personnelle ne justifierait pas suffisamment. En tous cas, les réponses de M. de MontmoUin seront communiquées à ses amis, et on devine qu'ils les attendent avec la même impatience que lui^ Au surplus, chacun jugera selon son impression. Voici les lettres; la première est du 14 septembre 1762 :
« Permettez-moi de renouveler, au sujet de M. Rousseau, ma correspondance avec vous qui m'a toujours été et qui me sera toujours agréable. Ce n'est que comme particulier que
^ Voir la leure du 12 octobre.
je VOUS en parlerai et pour vous informer de ce qui se dit ici à votre occasion. Vous aurez sans doute quelques éclaircissements à me donner que je ne communiquerai qu'autant que vous y consentirez. Vous connaissez ses derniers ouvrages de Y Education et du Contrat social qui ont attiré, et avec raison, la censure de quelques tribunaux. La religion chrétienne a paru y être attaquée dans ses fondements, l'auteur a porté des coups aux preuves qui établissent sa divinité, ensorte que, quelque admiration qu'il fasse paraître pour la doctrine chrétienne, il y a lieu de croire qu'il ne regarde Jésus-Christ que comme un des plus grands philosophes qu'il y ait eu; il y a même quelques endroits de ces livres où il jette du ridicule sur quelques points de la doctrine ou morale chrétienne. Il est triste de voir paraître des livres qui tendent à affaiblir la foi, surtout quand ils ont pour auteurs d'habiles écrivains comme M. Rousseau, capables de donner du poids à l'incrédulité qui n'a fait partout que trop de progrès dans ce siècle.
a II me paraît évident que l'auteur de ces
livres, qui a manifesté si publiquement sur la religion des idées qui ne sont point équivoques, ne peut pas de bonne foi se dire chrétien, ni comme tel participer à la sainte-cène, où l'on est censé faire profession de regarder Jésus comme l'envoyé de Dieu et le Sauveur du monde. L'on dit cependant qu'il y a participé dans votre Eglise et de votre consentement. Je soupçonnerais, si cela est, que c'est ensuite de conversations particulières qu'il a eues avec vous où il aura témoigné des sentiments plus chrétiens que ceux qu'il a mis au jour dans ses livres. Encore eût-il été nécessaire, ce me semble, pour l'édification publique, que cet acte fût précédé ou accompagné d'une rétractation formelle des principes d'incrédulité qu'il a mis au jour et qui sont connus de l'univers.
« L'on assure que c'est lui qui a écrit ici qu'il avait participé à la sainte-cène avec votre permission, et ensuite d'une lettre qu'il vous a écrite, dont il a envoyé copie et qui est actuellement entre les mains de plusieurs personnes.
c( A VOUS dire vrai, le contenu de cette lettre me paraît très équivoque et ne saurait me plaire. Il assure que son ouvrage porte avec lui les éclaircissements nécessaires et qu'il ne peut l'expliquer que par lui-même, qu'ainsi il l'abandonne tel qu'il est au blâme ou à l'approbation des sages. Il s'en rapporte donc entièrement au contenu de son livre, lequel il ne croit pas avoir besoin d'explications; effectivement, les principes d'incrédulité y sont clairement soutenus. Ce paragraplie de sa lettre ne paraît donc rien signifier pour le but qu'il se propose dans cette lettre. Je ne sais sur quel fondement il qualifie les ministres de l'Evangile d'être dans cette occasion les vengeurs de l'Eglise romaine, dont les dogmes intolérants sont seuls attaqués dans son livre. Il devrait être persuadé que ce qui fait gémir les ministres de l'Evangile est uniquement de voir dans ses livres les semences d'incrédulité bien marquées, et il ne peut ignorer qu'il y a des endroits où il distingue la religion romaine de la religion tirée de l'Evangile, et où, après avoir sapé la première, il jette sur l'autre un ridicule
bien marqué. D'ailleurs, la faiblesse qu'il trouve dans les pièces essentielles de la religion chrétienne en général ne saurait être appliquée uniquement à la religion romaine, il ne peut donc pas dire avec vérité que les dogmes intolérants et sanguinaires de cette Eglise sont les seuls attaqués dans ses livres.
(( On ne peut qu'être étonné de lui entendre dire dans cette lettre qu'il est attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte, après avoir élevé autant de doutes qu'il l'a fait sur sa divinité. Ses écrits parlent, à mon avis, bien clairement, et j'en crois plus ses écrits qu'une simple déclaration laconique. Il n'est pas bon, dit-il à la fin de sa lettre, qu'on pense qu'un homme de bonne foi qui raisonne ne peut être un membre de Jésus-Christ. Il est vrai qu'il est triste de voir un habile homme comme lui, qui raisonne et, à divers égards, raisonne bien, donner à gauche sur un article essentiel qui est celui de la rehgion, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'un homme de bonne foi, qui raisonne comme il fliit dans ses écrits, ne peut être un membre de Jésus-Christ.
« Pardonnez, monsieur et très honoré frère, la liberté que je prends de vous faire mes réflexions là-dessus. Je ne doute pas que vous ne les ayiez faites d'avance, et sans doute il se sera passé quelque chose que j'ignore qui aura donné Heu à l'admission de M. Rousseau à la saintecène, comme membre de l'Eglise chrétienne. Vous voudrez bien me donner des éclaircissements sur toute cette affaire, que j'attends de votre bonté et amitié pour moi. Ils contribueront sans doute à m'éclairer et à dissiper mes doutes sur la facilité qu'il me semble qu'on a eue de l'admettre publiquement à la communion des fidèles. J'en ferai l'usage auquel vous consentirez. Daignez m'honorer toujours de votre bienveillance et me regarder comme étant avec la plus parfaite et la plus respectueuse considération, etc.
(( Genève, 14 septembre 1762.
« J. Sarasin. »
Cette lettre donne la note. Le même ton d'autorité, de directeur de conscience, se re-
LA REPONSE DE DE MONTiMOLLlN. 4I
trouvera dans toute la correspondance, et la même inquisition, la mcme pression avec les mêmes formes polies, insinuantes, cérémonieuses. Ce n'est pas là le style d'un ami intime et bienveillant.
M. de Montmollin, ainsi interpellé et tancé, répond le 25 septembre par la lettre suivante, mémoire défensif et explicatif qu'il a mis tout entier dans sa Réfutation, mais sans dire à qui il était adressé.
Il y en a trois copies dans le dossier. L'une très nette, sans ratures, d'une belle, grande, lisible écriture, qui est celle de la fille aînée du professeur, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même par ces mots de sa main en tête de la lettre :
« Comme ma fille aînée peint (sic) mieux que moi, et que son écriture est plus lisible que la mienne, je me suis servi de sa plume pour écrire ce que dessus et que je lui ai dicté. »
Une seconde copie, d'une écriture moins régulière, est aussi sans corrections.
42 ROUSSEAU ADUPEYROU.
Enfin, une troisième a été revue et corrigée par M. de MontmoUin, par une autre personne, et enfin par Rousseau, cliose qui surprend d'abord et que le pasteur n'a pas manqué de signaler à son avantage. Rousseau l'explique moins favorablement pour le ministre. Voici comment il raconte le fait à Dupeyrou, dans sa lettre du 8 août 1765 :
« Quelques mois après mon admission, je vis entrer un soir M. de Montmollin dans ma chambre. Il avait l'air embarrassé. Il s'assit et garda longtemps le silence ; il le rompit enfin par un de ces longs exordes dont le fréquent besoin lui a fait un talent. Venant ensuite à son sujet, il me dit que le parti qu'il avait pris de m'admettre à la communion lui avait attiré bien des chagrins et le blâme de ses confrères ; qu'il était réduit à se justifier là-dessus d'une manière qui pût leur fermer la bouche, et que si la bonne opinion qu'il avait de mes sentiments lui avait fait supprimer les explications qu'à sa place un autre aurait exigées, il
ROUSSEAU A DUPEYROU. 43
ne pouvait sans se compromettre laisser croire qu'il n'en avait aucune. »
« Là-dessus, tirant tout doucement un papier de sa poche, il se mit à lire dans un projet de lettre à un ministre de Genève des détails d'entretiens qui n'avaient jamais existé, mais où il plaçait à la vérité fort heureusement quelques mots par ci par là. Jugez, monsieur, de mon étonnement; il fut tel que j'eus besoin de toute la longueur de cette lecture pour me remettre en l'écoutant. Dans les endroits où la fiction était la plus forte, il s'interrompait en me disant : Fous sentez la nécessité,., ma situation... ma place... il faut bien un peu se prêter... Cette lettre au reste était faite avec assez d'adresse, et, à peu de chose près, il avait grand soin de ne m'y faire dire que ce que j'aurais pu dire en effet. En finissant, il me demanda si j'approuvais cette lettre, et s'il pouvait l'envoyer telle qu'elle était.
« Je répondis que je le plaignais d'être réduit à de pareilles ressources, que quant à moi je ne pouvais rien dire de semblable; mais que, puisque c'était lui qui se chargeait de le dire,
44 ROUSSEAU A DUPEYROU.
c'était son affaire et non pas la mienne; que je n'y voyais rien non plus que je fusse obligé de démentir. Comme tout ceci, reprit-il, ne peut nuire à personne et peut vous être utile ainsi qu'à moi, je passe aisément sur un petit scrupule qui ne ferait qu'empêcher le bien. Mais dites-moi, au surplus, si vous êtes content de cette lettre et si vous n'y voyez rien à changer pour qu'elle soit mieux. Je lui dis que je la trouvais bien pour la fin qu'il s'y proposait. Il me pressa tant que pour lui complaire je lui indiquai quelques légères corrections qui ne signifiaient pas grand' chose. Or, il faut savoir que, de la manière dont nous étions assis, l'écritoire était devant M. de Montmollin; mais, durant tout ce petit colloque, il la poussa comme par hasard devant moi, et comme je tenais alors sa lettre pour la relire, il me présenta la plume pour faire les changements indiqués, ce que je fis avec la simplicité que je mets à toute chose. Cela fait, il mit son papier dans sa poche, et s'en alla. »
Voici maintenant la lettre du pasteur :
« Je ne suis pas à ignorer les sentiments d'amitié et de bienveillance que vous avez pour moi, dont vous m'avez donné des preuves non équivoques en diverses occasions et dont je viens de recevoir une nouvelle marque, d'autant plus flatteuse pour moi qu'elle me persuade plus que jamais du vif et tendre intérêt que vous prenez à ce qui me regarde, par l'avis que vous me donnez de ce qui se débite dans votre ville au sujet de la conduite que je dois avoir tenue à l'égard de M. Rousseau et des éclaircissements que vous me demandez làdessus; bien loin de me faire de la peine de vous les donner, je m'y crois obligé, après ce que vous m'avez fait l'honneur de me marquer.
«J'estime, monsieur et très honoré frère, qu'il convient que je reprenne les choses depuis leur origine.
« Il y a environ trois mois que M. Rousseau se rendit à Motiers dans une maison où il loge actuellement, où il fait son ménage et qui lui avait été offerte par le propriétaire. Des amis et des parents me le recommandèrent comme une personne de mérite et de mœurs, qui cher-
chait une retraite pour y finir tranquillement ses jours 5^^^ vouloir écrire davantage^ c'est ce qui me fut confirmé de bouche par M. Rousseau, dont la santé est faible et chancelante, et qui dépérit journellement; il écrivit d'ici à Milord, notre Gouverneur, pour lui demander la permission d'habiter dans ce pays, ce que Milord lui accorda. Il en informa le Roi qui appointa la demande de M. Rousseau, supposant'^ qu'il se comporterait d'une manière convenable; depuis lors jusqu'à ce jour M. Rousseau, que j'ai eu l'occasion de voir souvent, s'est montré sur un pied qui lui a été favorable, avec prudence et discrétion, se refusant avec politesse à satisfaire de curieux importuns qui venaient pour lui faire des questions imprudentes et déplacées.
(( M. Rousseau a fréquenté très assidûment nos saintes assemblées avec respect et avec une dévotion extérieure qui a fait que le peuple en
* Les passages soulignés sont ceux qui ont été ajoutés ou modifiés par Rousseau. M. de Montmollin avait mis : pour ne plus s'embarrasser d'écrire.
^ M. de Montmollin avait mis : dans l'attente.
a jugé favorablement. J'ai eu plusieurs conversations avec lui et je lui ai fait plusieurs observations sur nombre de propositions contenues dans ses ouvrages, mais il m'a toujours répondu avec modération, se plaignant amèrement qu'il était envisagé non-seulement comme un incrédule et un ennemi de la religion, mais comme un athée, me protestant qu'il était sincèrement chrétien et chrétien réformé. Le 24 août dernier, il m'écrivit la lettre dont vous me faites mention, et le lendemain il se rendit auprès de moi pour le même sujet^; j'eus occasion alors d'entrer en conversation avec lui et de lui parler plus particulièrement de ses ouvrages et surtout de son Ernihy en lui faisant observer qu'il me paraissait qu'il y avait de la contradiction dans les principes qu'il a posés dans son livre avec le désir ardent qu'il me témoignait de pouvoir participer à la sainte table avec les fidèles; sur quoi il me pria de l'entendre, il me protesta de nouveau qu'il était dans le fond de
* Rousseau dit que ce fut M. de Montmollin qui alla chez lui. Voir Confessions,
son âme chrétien réformé, qu'il souhaitait d'en faire tous les actes, qu'il regardait comme tout ce qui pourrait lui arriver de plus consolant que de participer à la sainte table, et qu'il attendait de ma charité pastorale que je ne lui refuserais pas cette douce consolation, à quoi il ajouta cette raison pour prouver la sincérité de son désir et de sa demande, c'est que c'était évidemment le motif de sa conscience qui l'engageait à me faire cette réquisition, puisqu'étant sous la protection du roi, il pouvait vivre dans ce pays sans qu'il fût astreint à y faire des actes extérieurs de la reHgion, qu'il désirait de tout son cœur de trouver Jésus pour son Sauveur, lorsqu'il serait appelé à paraître devant le souverain juge. Et quant à son Emile^ il me protesta encore qu'il n'avait point en vue la religion chrétienne réformée, mais qu'il a eu uniquement dans son plan ces trois objets principaux : premièrement, de combattre l'Eglise romaine et surtout ce principe qu'elle admet que l'on ne peut être sauvé hors de l'Eglise, puisqu'un payen, homme de bien comme un Socrate, qui n'ayant jamais ouï parler de Jésus-
Christ ni de l'Evangile, pouvait être sauvé quoique hors de l'Eglise, et qu'à cette occasion il a exalté la religion naturelle comme étant le fondement de la révélée et qu'il a pu dire des choses que l'on a appliquées à la religion chrétienne réformée, mais que ce n'a jamais été son intention; secondement, de s'élever, non pas précisément directement, mais pourtant assez clairement contre l'ouvrage infernal de ï Esprit, qui, suivant le principe détestable de son auteur, prétend que sentir et juger sont une seule et même chose, ce qui est évidemment établir le matérialisme; troisièmement, de foudroyer plusieurs de nos nouveaux philosophes qui, vains et présomptueux, sapent par les fondements et la religion naturelle et la religion révélée.
(( Vous comprenez, monsieur et très honoré frère, qu'il y avait matière à répondre amplement à M. Rousseau, ce que je fis aussi, en lui disant franchement que ses lecteurs n'avaient point compris son but, qu'il paraissait même visiblement qu'il rendait tout douteux et qu'il jetait du ridicule sur la religion, tant par la manière de s'énoncer que par la méthode qu'il
avait employée; à quoi il me répondit qu'il admettait et croyait tout ce qu'il y a d'essentiel dans la religion, et que tout ministre doit regarder comme essentiel, que loin de jeter du ridicule sur la religion^ il tien avait parlé quavec le plus profond respect^ quoiqu'il eût mis aux prises deux adversaires^ dont en imitant leur ton qu'il hlâme, il en faisait parler un avec moins de respect; qu'il m'avouait ingénument qu'il avait certains doutes qui étaient plus forts que lui et dont il n'était pas le maître, que cependant il penchait toujours du côté le plus sûr et reconnu comme le plus sûr, qu'il ne demandait pas mieux que d'être éclairci sur ses doutes. Il me déclara encore que si l'on croyait qu'il était pour l'indifférence des religions, c'était une imputation fausse^ regardant la religion chrétienne comme véritable et sainte et celle qui peut conduire au salut. Je lui répondis que je ferai part de sa lettre et de notre entretien au Consistoire et que je lui rendrai une réponse. Le Consistoire unanimement statua que M. Rousseau pouvait communier, dans la supposition qu'il parlait sincèrement et que je le
sonderais encore là-dessus. Je fis part à M. Rousseau de la délibération du Consistoire; cependant, après avoir pris des précautions pour savoir ce que dans notre Eglise Ton pensait de M. Rousseau, et si son admission à la communion ne causerait aucun scandale, je m'en informai de mon côté, je n'appris rien qu'à son avantage, et les anciens me firent un pareil rapport, de sorte qu'après toutes ces précautions, je parlai à M. Rousseau et lui dis de la part du Consistoire que j'avais été chargé de lui représenter que tout homme qui venait à la communion faisait une profession publique de croire en Jésus-Christ, et que par conséquent les membres de l'Eglise le regardaient comme membre de Christ, que s'il ne faisait cet acte qu'extérieurement, je me croyais obligé de lui dire qu'il serait le plus insigne et le plus perfide de tous les hypocrites; que lui seul en rendrait compte à Dieu; mais que s'il agissait sincèrement, comme la charité et le christianisme m'ordonnaient de le croire, surtout connaissant ses lumières et ses mœurs, je bénissais Dieu de cette heureuse circons-
tance et que je l'en félicitais de tout mon cœur, que j'admirais là l'effet de la grâce et que s'il voulait la seconder de son côté, il éprouverait par une douce expérience que certains doutes qu'il avait se dissiperaient insensiblement; qu'ayant l'esprit éclairé et le cœur bon, l'ouvrage serait bientôt consommé. Je lui parlai encore de son Emile et de la profession publique qu'il allait faire du christianisme, il me répondit qu'avec le temps on reviendrait des préjugés que l'on avait pris contre lui. M. Rousseau communia le dimanche suivant avec une humilité et une dévotion qui édifia toute l'Eglise, humilité profonde qui portait avec elle le caractère de sincérité. Quoique l'incrédulité et la corruption soient presque parvenues à leur comble dans ce siècle, il y a cependant dans mon Eglise des personnes éclairées et pieuses qui se réjouirent et qui bénirent Dieu de cet acte religieux de M. Rousseau, qui s'est fait aimer et estimer dans ces cantons, par sa douceur, son affabilité, sa modération, son silence et ses aumônes qu'il fait sans ostentation ; car, quoiqu'il ne soit pas riche, ni près de là, à ce
que je crois, il se rend recommandable par ce dernier endroit et s'élargit beaucoup sans éclat le jour qu'il communia.
« Q.u'auriez-vous fait, monsieur et très cher frère, à ma place? Pour moi, je vous proteste en bonne conscience que j'aurais cru manquer à l'humanité, à la charité, au christianisme et à mon devoir pastoral, si je me fusse refusé à l'instante demande de M. Rousseau. J'ai agi de bonne foi, parce que je crois que M. Rousseau a agi de bonne foi, et que comme la persuasion va par degrés, elle pourra atteindre à la perfection. Il n'y a du reste que le scrutateur des cœurs et des reins qui puisse savoir si M. Rousseau est sincère; je dois le penser par tous les signes extérieurs qu'il m'en a donnés, et je me regarderais comme téméraire et même injuste si je pensais autrement.
« Cela n'empêche pas, monsieur et très cher frère, que je ne gémisse avec vous dans le fond de mon âme des progrès que fait l'incrédulité, du mépris que l'on fait ouvertement de la religion, du culte et des ministres. Chacun aujourd'hui veut faire l'esprit fort et avoir des doutes;
il n'y a pas jusqu'aux femmes qui ne s'en mêlent; depuis que la nouvelle fausse philosophie est venue à la mode, chacun veut faire le petit philosophe^^ chacun veut dire sa raison et déraisonne.
<r J'ai eu occasion de dire bien des choses là-dessus à mon troupeau le jour du jeûne, ayant pris pour texte le verset 5 1 du chapitre 7 du livre des Actes ^. Quoique je ne sois pas assez présomptueux que de priser mes ouvrages, cependant si vous êtes curieux de lire ce sermon qui m'a paru avoir été goûté, je vous en envoyerai une copie en le soumettant d'avance à votre censure et en vous priant de me faire part de vos remarques dont je ferai mon profit.
« J'avais oublié de vous dire que sur la relation que j'ai faite à notre Compagnie de ma conduite avec M. Rousseau, elle a été approuvée; cela n'a pas empêché qu'elle n'ait fait des démarches auprès du gouvernement pour que son Emile ne se répandît pas dans ce pays.
^ La phrase soulignée ici n'a pas été reproduite par M. de Montmollin dans sa Réfutation.
2 « Gens de col roide et incirconcis de cœur et d'oreilles, vous vous opposez toujours au Saint-Esprit ; vous êtes tels que vos pères. »
« Je ne sais comment la lettre que m'a écrit M. Rousseau est tombée à Genève, ignorant du reste si elle est fidèle, car je n'en ai laissé prendre aucune copie et M. Rousseau m'a assuré qu'il n'en avait point envoyé dans votre ville et ne l'avait communiquée à qui que ce soit.
« Je consens très agréablement que vous fassiez voir ma lettre, et môme j'ose vous en prier si vous jugez que cela soit convenable à l'édification. Je suis ministre de l'Evangile, je le prêche et je ne me proposerai jamais autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. Je suis zélé pour la saine doctrine qui est celle uniquement de l'Evangile et pour la doctrine reçue. La Compagnie des Pasteurs, dont j'ai l'honneur d'être membre, et tous les habitants de ce pays, sont témoins combien je me suis montré zélé, ferme, en même temps modéré à l'occasion de nos troubles fâcheux de la Chauxde-Fonds, qui, comme vous le savez, sont heureusement^ finis.
^ Heureusement!... par l'exil du pasteur Ferdinand- Olivier Petitpierre.
c< Continuez à m'aimer et à m'accorder votre précieuse bienveillance, j'ose dire mériter ces sentiments de votre part, par ceux de la considération respectueuse que je vous ai vouée, et avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc. »
Et voilà l'histoire, on dirait volontiers la comédie. Le sourire vient aux lèvres en voyant ces deux ministres traiter Rousseau comme un petit garçon qu'il faut morigéner et mettre en pénitence, le mesurer à leur aune et lui dicter ce qu'il doit dire et faire pour mériter l'absolution. Rien de plus curieux que l'entretien du pasteur de Motiers avec l'auteur de la Profession de foiy et rien ne montre mieux que ces deux interlocuteurs ne s'entendaient pas et ne pouvaient pas s'entendre.
Il fallait une confiance en soi un peu naïve pour attendre du philosophe la dociHté d'un catéchumène et pour donner à ses vagues et complaisantes déclarations le sens précis que le pasteur se plaisait à leur attribuer. Cependant, tous deux étaient sincères, il faut le croire, et c'est justement ce qui rend cette scène si éton-
nante et si... philosophique. Mais, avouons-le, si on comprend après tout le pasteur, Jean- Jacques ne paraît pas aussi bien dans son rôle. M. de MontmoUin, au fond, est dans le vrai de sa situation et de son caractère ; il est pénétré de l'importance de sa mission, de son droit, et lui du moins n'a de doutes sur rien, l'excellent homme! Au total, cette pièce est capitale dans le débat; elle annonce la rupture de 1765, et jamais premier acte de tragédie ne fit mieux connaître le sujet et les personnages. Tout ce qui va suivre est contenu dans cette exposition, comme aussi la première lettre de M. Sarasin promet et explique toutes les autres. M. de MontmoUin, livré à lui-même, eût pu céder, fermer les yeux, se faire illusion ; avec ce confident, ce directeur, il est obligé d'agir, de marcher, bon gré, malgré, jusqu'à la catastrophe finale.
A ce long mémoire, honnête et doux, M. J. Sarasin répond le 12 octobre par la lettre suivante :
a Je suis très sensible aux marques d'amitié
et de confiance que vous continuez de me témoigner. Les éclaircissements que vous me donnez dans votre dernière lettre, au sujet de M. Rousseau, sont intéressants et m'ont fait un vrai plaisir: je ne doutais pas qu'il n'eût eu avec vous de fréquentes conversations sur ses sentiments, et comme l'on ne connaissait ici que le contenu de la lettre qu'il vous avait écrite et qui est à présent publique j'étais bien aise d'apprendre de vous des détails plus particuliers. Je les ai communiqués à quelques-uns de mes amis, qui les souhaitaient comme moi, votre consentement m'a autorisé à le faire et votre lettre leur a fait le même plaisir qu'à moi. M. Rousseau est heureux d'être à portée de vous voir souvent; vos entretiens avec lui peuvent lui être d'une grande utilité; il en a déjà senti l'effet, et j'espère qu'il le sentira toujours plus.
(( L'on ne peut qu'estimer une personne dont les mœurs et le caractère du cœur sont aussi édifiants que vous me le dites, le plaindre d'avoir des doutes sur les preuves de la religion, voir avec peine qu'il les ait publiquement
manifestés, faire des vœux ardents pour que ses doutes se dissipent bientôt, et que sa persuasion, comme vous l'espérez, parvienne à sa perfection. Il ne saurait être entre de meilleures mains que les vôtres; vous lui continuerez vos bons offices. Dieu veuille leur donner un heureux succès!
« Dans la conduite que vous avez tenue à l'égard de M. Rousseau, l'on voit clairement la modération, la charité, le soin et le zèle pastoral qui forment votre caractère. La déclaration positive qu'il vous a faite qu'il regardait la rehgion chrétienne comme véritable et sainte et celle qui peut conduire au salut, qu'il désirait de trouver Jésus pour son Sauveur lorsqu'il serait appelé à paraître devant le souverain juge, en conséquence le désir ardent qu'il a témoigné de participer à la sainte-cène donnent lieu de croire qu'il est chrétien; les réflexions que vous lui avez faites sur la nature de cet acte sacré et la sincérité avec laquelle il devait le célébrer, à moins d'encourir l'indignation de Dieu^ étaient les précautions que devait prendre vis-à-vis de lui le pasteur auquel il s'adres-
sait; vous avez eu lieu de croire qu'il agissait de bonne foi; votre Consistoire a été unanime à lui permettre de communier; votre Compagnie a approuvé tout ce que vous avez fait. Je conviens que vous avez eu de bonnes raisons pour agir comme vous avez agi. Dès qu'une personne déclare que c'est de bonne foi qu'elle souhaite de faire un acte de religion, qu'on lui représente le danger qu'elle court si elle ne fait cet acte qu'extérieurement, il semble qu'on ne peut se refuser à ses désirs; c'est son affaire si elle n'agit pas droitement; nous ne devons pas le présumer légèrement. Dieu seul connaît les cœurs.
(( Je n'ai garde d'imputer à M. Rousseau qu'il n'est pas chrétien après la démarche authentique et la déclaration formelle qu'il a faites, mais si on ne jugeait de lui que par ses écrits, on aurait lieu de le croire ou de le soupçonner. Peut-on regarder comme chrétien un homme qui jette du ridicule sur la religion tirée de l'Evangile et qui heurte directement les preuves qui en établissent la divinité ; c'est ce qu'on voit dans V Emile et le Contrat social. Aussi par-
J. SARASIN A DE MONTMOLLIN. 6l
tout ces livres sont regardés comme dangereux. La Compagnie de Neuchâtel, qui a fait des démarches auprès du gouvernement pour que ces livres ne se répandissent pas, en porte le même jugement.
(( Il faut que ce ne soit pas à dessein que M. Rousseau a inséré ces idées qui font tant de peine, puisqu'il assure n'avoir eu d'autre vue que de combattre l'Eglise romaine, de s'élever contre le livre de V Esprit et de combattre ceux des philosophes qui sapent par les fondements la religion naturelle et la religion révélée. Mais en ne se proposant que ces trois vues, il est allé plus loin qu'il ne voulait et a fait des raisonnements qui ont paru à tout le monde des semences d'incrédulité. Ses lecteurs n'ont pas compris qu'il n'avait d'autre but que celui qu'il assure avoir eu, et lui ont attribué celui que ses raisonnements paraissent clairement indiquer.
c( Si l'on n'a pas compris son but, si on lui a supposé des sentiments différents de ceux qu'il a, à quoi il a donné lieu sans le vouloir, il me semble que son honneur et son devoir l'enga-
gent à désabuser le public^ non seulement en faisant profession du christianisme par des actes extérieurs, mais encore en se justifiant dans un écrit contre les imputations qu'on lui fait. Cette justification contiendrait les vues qu'il assure avoir eues, expliquerait les endroits de ses livres qu'il croit avoir été mal compris et rendrait aux preuves de la religion la force qu'il semble leur avoir ôtée. Il me semble qu'il doit cela à lui-même et au public, et que tant qu'il ne détruit pas formellement les impressions fâcheuses qu'il n'ignore pas que ses livres ont fait partout, il est censé voir sans peine qu'elles subsistent. Celui qui, sans le vouloir, a donné un juste sujet de scandale, doit, le plus tôt qu'il le peut et le mieux qu'il peut, ôter ce sujet de scandale et édifier le public. Sa profession du christianisme par des actes extérieurs, jointe à ses déclarations particulières, peut édifier ceux qui en sont témoins ou qui en sont informés; mais dans combien d'Eglises chrétiennes ne l'ignore-t-on pas, et dans ces Eglises le scandale ne peut être levé et le danger que causent ces écrits être anéanti, ou que par une
rétractation formelle de sa part, ou une explication claire et précise de ses vues et de ses sentiments.
(( Il peut arriver que quelqu'un prendra la plume pour réfuter les idées dangereuses contenues dans les écrits de M. Rousseau, je le souhaite pour le bien public, mais je souhaite encore plus qu'un écrivain comme celui-là, dont les ouvrages sont lus avec avidité et qui a autant l'art de faire impression sur ses lecteurs, mette la main à la plume pour détruire le venin qu'il a, contre son intention, répandu dans ses ouvrages. Sa profession extérieure de notre sainte rehgion, sa participation à la saintecène, confirmées ainsi pubUquement, lui serait plus honorable et détruirait les soupçons que quelques personnes peuvent avoir sur sa sincérité.
« Il est vrai que ce moyen que je désirerais ne peut avoir lieu si les doutes qu'il reconnaît avoir et qu'il avoue être plus forts que lui, roulent sur les preuves essentielles de la divinité de notre religion. Dans ce cas, il ne peut prouver cette divinité qu'il croit douteuse; mais par
la même raison il ne pourrait professer comme divine une religion dont il croit douteuse la divinité, ce qui me ferait croire que ses doutes ne regardent pas les preuves essentielles de la religion.
(( Je vous envoie copie de la lettre que M. Rousseau vous a écrite^ telle qu'elle est répandue dans notre ville ; vous verrez si elle est fidèle. Je ne sais qui l'a envoyée ici; je conjecturais que c'était M. Rousseau lui-même, parce qu'on la tient d'une personne avec qui il est fort lié.
(( Il paraît une copie d'une lettre qu'il a écrite à M. le bailli d'Yverdon, qui, dans mon esprit, contient des traits peu convenables, pour ne rien dire de plus ; peut-être sont-ils occasionnés par des rapports exagérés. Il s'y plaint d'avoir été traité comme un malfaiteur dans son propre pays qu'il avait tâché d'honorer. Il attribue ce qu'il a souffert aux hurlements du fanatisme et aux adroites noirceurs de l'impiété, etc. Je m'abstiens de faire làdessus des réflexions. Si vous ne connaissez pas
J. SARASIN A DE MONTMOLLIX. 63
cette lettre, demandez-la lui; vous en jugerez vous-même ^
(( Quatre jours avant que je reçus votre réponse, j'appris qu'il savait qu'un pasteur de cette ville vous avait écrit à son sujet et qu'il en était surpris. On soupçonna que c'était moi, par le bonheur que j'ai d'être en correspondance- avec vous; je dis que cela était vrai, mais que je ne pouvais faire voir ma lettre, n'en ayant point gardé de copie. Comme je serais bien aise de désabuser celui ou ceux qui pourraient s'imaginer que j'ai écrit trop fortement sur son compte, en la leur montrant, je vous prie, au cas que vous l'ayez encore, de m'en envoyer une copie.
« Sensible comme je dois l'être à l'offre très obligeante que vous me faites de la lecture de votre sermon de Jeûne, je l'accepte avec empressement et reconnaissance; ce sera un très grand plaisir pour moi de le recevoir^ de le lire et relire, et d'en profiter. Dieu veuille conser-
^ Ceue lettre, adressée à M. Gingins, de Moiry, est du 21 juillet 1762. Voir la correspondance.
ver longtemps à l'Eglise un pasteur qui lui est si utile à tous égards.
« Dans la signature de votre lettre, je vous vois une nouvelle qualité que j'ignorais ^ Je vous en fais mon compliment. Ces marques d'honneur ne sauraient être mieux appliquées.
« Daignez me continuer votre bienveillance et amitié, dont j'ai souvent ressenti les effets, lesquels sont gravés dans mon souvenir. Je voudrais pouvoir vous en témoigner toute ma reconnaissance. C'est avec la plus respectueuse considération et un dévouement entier que j'ai l'honneur d'être, etc. »
Quelques jours après, le 19 octobre 1762, M. Sarasin écrit de nouveau :
« Depuis la lettre que j'eus l'honneur de vous écrire le 12 du courant, j'ai appris une anecdote dont je crois devoir vous informer.
• M. de Montmollin avait été nommé chapelain du roi.
M. le ministre Moultou est celui qui communiqua h deux de nos frères la surprise où était M. Rousseau de la lettre qu'un pasteur de cette ville vous avait écrite à son sujet. Sur ce que ces deux messieurs me dirent, je leur fis la réponse telle que vous l'avez vue dans ma dernière lettre. Ne pouvant voir M. Moultou, à cause de mon séjour à la campagne pendant les vendanges, je priai l'un de ces messieurs de savoir de M. Moultou, quand il aurait occasion de le voir, les détails de la lettre de M. Rousseau, sur la surprise qu'il avait témoignée. Dimanche dernier, je le vis un moment, il ne me donna pas beaucoup de détails là-dessus, mais il me dit que M. Moultou lui avait dit tout récemment qu'on pensait à faire imprimer dans le Mercure, de Neuchâtel, ma lettre et votre réponse. Je ne sais de qui M. Moultou l'a appris. Ce pourrait être de M. Rousseau lui-même. Je croirais plutôt que ce serait de deux jeunes ministres, régents de notre collège, qui sont allés depuis peu dans la Comté de Neuchâtel pour y voir M. Rousseau. La personne à qui M. Moultou le dit lui fit sentir
combien cela était peu convenable, et il parut en convenir.
c( Voici ce que j'ai cru devoir ne pas tarder de vous écrire, en vous priant de prendre les précautions que vous jugerez convenables pour que semblable chose n'ait point lieu. Je suis persuadé que vous verriez comme moi avec peine qu'à votre insu on rendît publique votre correspondance. Je ne trouverais point extraordinaire que ma lettre et la vôtre eussent été communiquées à M. Rousseau; elles n'avaient en vue que le bien public et le sien, mais je serais surpris qu'il eût abusé de votre confiance pour en tirer copie dans la vue de les rendre publiques. Si cela n'est pas, je ne comprends rien au discours qu'a tenu M. Moultou. Vous ferez, je vous prie, usage de tout ceci, suivant votre prudence, sans faire connaître les petits détails que je vous écris, mais uniquement pour savoir, sur ce qu'on vous en écrit d'ici, si le projet de l'impression est réel, ou s'il est imaginaire, et pour témoigner à M. Rousseau, ensuite de la réponse que vous en tirerez, votre
intention et la mienne. Continuez-moi, je vous prie, etc. »
Afin de ne rien omettre, on peut placer ici une lettre que M. le ministre Roustan, qui arrivait de Motiers^ où il était allé voir Rousseau, avec ses amis Mouchon et Beauchateau ^ écrivit à M. de MontmoUin , et la réponse de celui-ci.
« Genève, 19 octobre 1762.
c( Arrivé depuis hier à Genève, je n'ai rien de plus pressé que de vous témoigner les vifs sentiments de reconnaissance dont mes compagnons de voyage et moi sommes pénétrés pour toutes vos bontés à notre égard et envers notre cher et digne concitoyen. Au lieu d'un philosophe que nous allions chercher à Motiers, nous avons eu le bonheur d'en trouver deux, avec cette différence que l'imprudence philosophique de l'un a été réparée par la charité chré-
' Voir /.-/. Rousseau et les Genevois, par M. Gaberel, et /.-/. Rousseau au Val-de-Tr avers, page 107.
tienne de l'autre; heureux M. Rousseau d'avoir trouvé un si sage pasteur; heureuse la religion d'avoir de pareils hérauts.
« Sans doute, Monsieur votre ami vous aura mandé qu'il n'avait pas jugé convenable de publier votre lettre^ du moins n'en a-t-il rien transpiré au dehors. J'ignore quelles sont ses raisons, mais je crois en voir de très bonnes pour agir différemment, supposé, monsieur, que vous trouviez à propos de nous tenir l'obligeante promesse que vous nous fîtes à Motiers. Premièrement, je sais bien qu'en qualité de philosophe vous vous mettriez fort aisément audessus des jugements publics, quand vous avez l'approbation de votre conscience et celle de la Vénérable Compagnie de MM. vos pasteurs. Le pasteur est plus difficile, ou pour mieux dire, plus indulgent; il se prête aux scrupules et ne dédaigne point d'éclairer ceux qui n'ont pas assez de lumières pour deviner ses raisons. Secondement, vous aimez M. Rousseau, par conséquent vous serez bien aise de détruire la prévention qui lui ahène ici et ailleurs bien des gens. Troisièmement, vous affermirez la foi d'un
grand nombre de personnes à qui la multitude des écrivains fameux qui^ dans ce siècle, ont attaqué notre sainte religion, donne des préjugés contre le christianisme. Enfin, vous éteindrez bien des feux de joie des incrédules, qui se vantent avec tant d'orgueil que quiconque pense un peu supérieurement est de leur parti. Voilà les raisons qui me font ardemment souhaiter que votre édifiante lettre paraisse, et qui me porteraient à y concourir de mon mieux, en déférant cependant toujours à vos sages avis. c( Quelque parti que vous jugiez à propos de prendre, je n'en serai pas moins^ etc., etc. »
La réponse de M. de MontmolUn, retardée par les vendanges, comme il l'expHque en commençant, est du 30 octobre 1762. Après cette excuse, il se féHcite d'avoir fait la connaissance de M. Roustan et de ses amis, et continue ainsi :
« J'ai réponse de mon ami de Genève qui me marque qu'il a communiqué ma lettre à quelques-uns de ses amis; je le prie d'en faire
part à ceux qui souhaiteraient d'être éclairés sur ce qui concerne M. Rousseau, afin que par là l'on puisse savoir à quoi les choses en sont; du reste — entre nous — je crois qu'il ne s'écoulera pas bien du temps, pour que le public et l'Eglise ne reçoivent de l'édification de la part de M. Rousseau. L'ouvrage est heureusement commencé et j'espère que je l'amènerai à sa perfection; je le désire de tout mon cœur. Aussi mon zèle sera infatigable jusqu'à ce que sois parvenu à ce but si salutaire et si propre à affermir les amis de M. Rousseau dans les bons sentiments qu'ils ont conçus de lui, et à confondre ceux qui, par passion ou par intrigue, cherchent à noircir ce bon homme dans le public. Voilà à quoi je me résumerai pour le présent, en vous priant de me faire part à votre loisir de ce qui se débitera au sujet de notre ami commun. J'aurai quelque chose de plus à vous marquer dans la suite.
« En attendant, agréez, etc. »
Avant d'aller plus loin, il faut placer ici, je pense, la copie d'une note que M. de Mont-
mollin adressa à Rousseau, à peu près dans ce temps-là, et qui semble inspirée par la seconde des lettres de M. Sarasin qu'on vient de lire. Cette note n'est pas écrite par M. de Montmollin, il y a de lui seulement une ligne intercalée; elle n'a point de date, mais elle est en situation, comme on dit au théâtre; elle a dû être remise, et l'on verra plus loin l'un et l'autre des pasteurs revenir sur l'utilité et la nécessité d'obtenir de l'auteur de YEmile une rétractation en forme de ses erreurs.
« M. Rousseau doit être persuadé que ce que j'eus l'honneur de lui proposer hier, et que je couche sur le papier succinctement, part uniment de la sincère estime et du parfait attachement que je lui ai voué, ainsi que du vif intérêt que je prends à ce qui le regarde.
<( Voici donc quelles seraient mes idées que M. Rousseau est en état d'habiller au parfait et au contentement de tout le monde, si tant est qu'il les goûte, ce que je souhaite ardemment par la connaissance que j'ai de son esprit lumineux et de son cœur droit.
c( Je voudrais qu'il prît la peine de m'écrire
une seconde lettre, dans laquelle il rappelât celle qu'il m'adressa le 24 août et ce qui a suivi cette époque, en particulier qu'il fît mention des explications que j'ai données à son sujet dans une lettre par moi envoyée à Genève à un de mes amis.
« Je désirerais encore que M. Rousseau touchât les trois objets principaux qu'il a eus en vue dans ses écrits, principalement dans son Emile :
(( I. De combattre certains principes de l'Eglise romaine;
<< 2. De réfuter indirectement l'ouvrage de V Esprit;
« 3 . De s'élever contre quelques-uns de nos prétendus philosophes qui semblent avoir pris à tâche de saper par les fondements et la rehgion naturelle et la religion révélée.
« Je verrais avec plaisir qu'à cette occasion M. Rousseau me témoignât sa surprise et son chagrin de ce qu'on lui prête des vues^ qu'il n'a
^ Voir plus haut la lettre de M. Sarasin, p. 61 et 62.
point eues, surtout d'avoir voulu jeter du blâme et du ridicule sur le christianisme; qu'il voit avec peine, ainsi qu'il l'a appris de moi-même, que partie de ses lecteurs lui attribuent telles pensées; qu'il me déclare de nouveau qu'il est bon chrétien et protestant réformé ; qu'il le sera jusqu'à la fin de sa vie, et qu'il a éprouvé beaucoup de consolation à la participation de la sainte-cène; qu'il est sincèrement attaché à cette religion qu'il regarde comme véritable, sainte et divine, et que s'il eût été élevé et instruit parmi nous, sûrement la Confession de foi du Vicaire savoyard ne se trouverait pas dans son livre; qu'il est douloureux pour lui que les uns l'envisagent comme un incrédule et les autres comme un hypocrite ; que, quoiqu'il se mette au-dessus de ces imputations fausses, et par le témoignage de sa conscience et par la connaissance que j'ai de la droiture de son cœur et de la pureté de ses intentions, il se croit cependant obligé, et par sa quaHté de bon chrétien réformé, et par celle de bon citoyen, ainsi que par une suite de la confiance qu'il a en moi, de m'envoyer par écrit la présente
76 DE MONTMOLLIN A J. SAKASIN.
déclaration qu'il verrait avec plaisir que je rendisse publique, l'abandonnant à ma sagesse et à ma prudence. »
On reconnaît d'un bout à l'autre dans cette note les idées de M. Sarasin. Le professeur n'y a ajouté que le sentiment peut-être un peu exagéré de son autorité pastorale et de l'influence qu'il croyait avoir acquise sur son paroissien. Nous allons retrouver les mêmes paternelles illusions dans la lettre qu'il adressa à son collègue de Genève le 30 octobre 1762, et qui est la réponse aux deux dernières lettres qu'il en avait reçues.
(( J'ai devant moi les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire dernièrement; je n'ai pu y répondre plus tôt et je vous en fais mes excuses, parce que je ne suis de retour que depuis quelques jours à cause de la vendange, ayant passé ce temps-là à une petite campagne que j'ai près de Neuchâtel, pour y faire la récolte, qui a été assez chétive cette année. Un de mes premiers soins à mon arri-
vée chez moi est de vous donner de mes nouvelles et de vous accuser la réception de vos lettres qui m'ont fait beaucoup de plaisir par les réflexions sages et édifiantes que vous y fixités au sujet de M. Rousseau et de ses ouvrages, et par les assurances réitérées que vous m'y donnez de votre précieuse bienveillance ; j'ose en attendre la continuation^ et j'ose vous protester que je vous suis absolument acquis.
« Les diff"érentes considérations que vous touchez à l'égard de M. Rousseau, je les lui ai présentées moi-même plus d'une fois; j'ai encore eu avec lui depuis peu de longs et sérieux entretiens sur cette matière, et j'espère qu'ils produiront l'eff'et désiré; je l'espère d'autant plus que M. Rousseau m'a témoigné jusqu'ici beaucoup de confiance et qu'il ne s'est jam.ais refusé à m^écouter dans tout ce que j'ai eu à lui dire d'une manière forte et pressante, mais en même temps d'une manière charitable et chrétienne. J'ai donc lieu de m'attendre — entre nous, s'il vous plait, jusques après, à moins que vous ne trouviez à propos d'en insinuer quelque chose indirectement et que vous croyez que cela pourra
avoir son utilité, comme je le pense — j'ai donc lieu de m'attendre à ce qu'il paraîtra dans peu quelque chose de M. Rousseau, qui édifiera le public et surtout l'Eglise, ce que je désire de tout mon cœur, et ce à quoi aussi je travaille avec zèle ; si la chose se fait à mon contentement, vous en serez informé avant tout autre, et cela étant, il ne sera peut-être pas besoin de réfutation de ses ouvrages. Je ne puis vous en dire davantage pour le présent, et ne répondrai pas à tous les articles de votre lettre pour ne pas y revenir à deux fois, parce que je compte que dans peu vous aurez toutes les lumières que vous souhaitez.
« Les rapports exagérés que l'on fait à M. Rousseau, les lettres anonj^mes violentes qu'on lui écrit ne peuvent que faire peine, au moins j'en ressens beaucoup, parce que ce n'est pas le moyen d'amener un homme ^ et un homme d'esprit, où Ton souhaite qu'il arrive.
c( Je suis inondé de lettres de divers endroits, et particuHèrement de votre ville, pour et contre, où l'on me demande des explications touchant M. Rousseau et ses sentiments; l'on me
presse pour envoyer des copies de la réponse que je vous ai faite, mais c'est ce que je n'ai point fait et ne ferai point; vous me ferez plaisir du reste de la montrer, afin que Ton ne croye pas qu'il y a du mystère, et que l'on puisse rendre une certaine justice à M. Rousseau; personne n'a cette lettre que vous et moi, et conséquemment personne ne s'avisera de rien faire imprimer à mon insu et sans mon aveu, et s'il est question d'imprimer quelque chose dans la suite, relativement à ce que j'ai touché ci-dessus (vous me comprenez), vous en serez sachant pour avoir votre approbation. Je n'ai jamais dit à quel pasteur de Genève je faisais cette réponse, quoiqu'aujourd'hui cela soit puWic; bien est-il vrai que j'en ai fait la lecture à quelques amis et à M. Rousseau lui-même, sans jamais vous nommer; et voici pourquoi je l'ai fait à M. Rousseau, pour qu'il vît lui-même si je rendais fidèlement nos conversations, de quoi il convint en tout, et alors je crus pouvoir vous l'adresser sûrement. Je joins ici une copie fidèle de votre première: celle de M. Rousseau est conforme à l'original, mais j'ai été surpris quand
on m'a mandé de Genève qu'il y en avait des copies falsifiées et qu'il s'y trouvait des mots qui dénaturaient absolument le sens et la pensée.
(( Je renvoie à une autre lettre et à un autre temps un plus long détail ; vous pourrez compter sur mon exactitude et sur ma fidélité, en ne vous déguisant quoi que ce soit; je suis charitable, mais je suis aussi véridique.
« Les étrangers pleuvent de toutes parts ici pour voir M. Rousseau, chacun dans ses vues particulières, cela m'occasionne bien des distractions et des occupations; peut-être se lasseront-ils enfin, mais je dois rendre cette justice à M. Rousseau, c'est qu'il se conduit avec tous ces étrangers-là avec une prudence et une sagacité qui lui font honneur.
« Vous êtes bien bon, monsieur et très honoré frère, d'avoir pris en objet l'ofi're de mon sermon du Jeûne; crainte de faire un paquet trop coûteux et dont le port vaudrait plus que la pièce même, je vous la ferai tenir par notre messager qui va assez régulièrement à Genève, sous la condition expresse, je vous en prie, que
DE MONTMOLLIN A J. SARASIN. 8l
VOUS m'honorerez de vos remarques les plus ri-
gides.
c( Je suis pressé, par divers de mes amis, de mettre au jour quelques ouvrages auxquels je travaille depuis longtemps, mais je ne m'y résoudrai qu'autant que vous en aurez fait l'examen avec quelques-uns de vos Messieurs, que vous aurez la bonté de vous adjoindre; l'approbation ou la réprobation de personnes éclairées sont des motifs de détermination pour l'homme
sage.
« Je m'oublie avec vous, et je ne m'aperçois pas qu'il est temps de finir, ce ne sera qu'après vous avoir assuré, etc. »
(( P.-S. — Très obligé, monsieur^ de votre compliment gracieux sur les dignités que le roi a eu la bonté de me conférer. »
Ici la correspondance genevoise se complique par l'entrée en scène de M. D'Ivernois, négociant, ami fidèle de Jean-Jacques, et, à ce qu'il paraît, ami aussi ou du moins en relations avec M. de MontmoUin. La communion de Rousseau n'occupait pas seulement les pasteurs de