AGITATION A GENEVE
Genève. Tous ceux qui dans cette ville avaient connu l'auteur de l'Emile^ le suivaient de loin avec un intérêt passionné. La lettre de Rousseau à Monsieur le pasteur circulait dans la ville de Calvin, et bientôt, celle que M. de MontmoUin avait adressée à M. J. Sarasin n'y fit pas moins de bruit, et n'y fut pas moins commentée. M. D'Ivernois, sollicité sans doute de différents côtés, voulut avoir ce document que M. Sarasin communiquait, semble-t-il, avec peu d'empressement à d'autres qu'à ses amis. Il revenait du pays de Neuchâtel, il y avait vu M. le professeur, il avait eu même par lui connaissance de la lettre, et l'on est étonné qu'il n'en ait pas rapporté la copie et tous les éclaircissements nécessaires. Quoi qu'il en soit, à peine rentré de ce voyage, il écrit à M. de MontmoUin.
(( Genève, lo novembre 1762.
c( Je ne fus pas plus tôt de retour ici que je priai mon cousin de vous présenter mon respect et de vous remercier des politesses dont
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vous m'honorâtes. Souffrez, Monsieur, que je vous en témoigne directement ma reconnaissance. Ne me mettrez-vous jamais dans le cas de vous prouver mon dévouement? Vous m'obligerez sensiblement lorsque vous voudrez me donner cette marque d'amitié. Depuis que j'ai l'honneur de vous connaître, je vous ai toujours été à charge; vous m'avez obligé si galamment que je viens encore me rendre importun en vous priant d'avoir la complaisance de m'envoyer copie de la lettre que vous eûtes la bonté de me communiquer et de me promettre. Cette lettre n'a été vue ici, à ce qu'on peut en juger, que de peu de personnes et n'a jusqu'à présent pas produit l'effet désiré, car j'ai vu essayer d'en affaiblir le mérite, ce qui est odieux.
« Les amis de M. Rousseau sentent très bien combien il est heureux d'être tombé entre vos mains, et vous. Monsieur, m'avez manifesté si clairement combien vous vous intéressez pour lui, que soit pour le bien de lui. Monsieur Rousseau, pour celui de ses amis et pour celui de la cause publique, il est nécessaire que cette pièce si importante paraisse pour confon-
dre ses ennemis et ceux qui veulent fermer les yeux à la vérité. J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien vous rendre à ma prière et je mettrai ce bienfait de votre part au nombre de tant d'autres.
« J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
« Monsieur DeLuc me charge de vous présenter son respect et sera aussi sensible que moi au service que je vous demande.
« Je ne m'étais proposé d'avoir l'honneur de vous écrire qu'après la réception de la lettre en question, mais la communication que j'ai eue de celle dont vous avez honoré Monsieur Roustan m'oblige de vous écrire celleci. »
M. de Montmollin a gardé la copie de la réponse qu'il fit à M. D'Ivernois, mais sans en indiquer la date.
(c L'on ne peut être plus flatté que je le suis de la lettre toute obligeante et toute gracieuse que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je n'ai pas de plus grand empressement que celui
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de vous répondre et de vous remercier des assurances que vous avez la bonté de m'y donner de la continuation des sentiments d'estime et d'amitié dont vous voulez bien m'honorer. Soyez persuadé, Monsieur, d'un sincère et parfait retour de ma part et du désir ardent que j'aurai toute ma vie de vous en donner les preuves les plus réelles et les plus effectives. Il n'y aura que le manque d'occasions qui me mettra en défaut et je vous prie de m'en fournir pour satisfaire aux désirs de mon cœur qui vous est absolument acquis et dévoué.
c( Vous me surprenez, Monsieur, en m'apprenant que ma lettre adressée à mon ami au sujet de M. Rousseau, est pour ainsi dire ignorée à Genève. Je croyais, après ce qui m'en était revenu, qu'elle aurait été vue du plus grand nombre. Mais la chose n'étant pas, j'écris par ce courrier à cet ami pour le prier instamment de la faire voir à quiconque s'approchera de lui dans cet objet, puisque le témoignage de vérité ne peut être refusé, surtout par les pressantes réquisitions, comme cela est très
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vrai, lui marqué-je, qui m'en sont faites de la part de diverses personnes de votre ville, avec une partie desquelles même je ne suis point en relations; d'autant, ajouté-je, qu'il me paraît que cela contribuera à la paix et à l'édification et qu'il convienne que l'on prenne des idées plus avantageuses de M. Rousseau, dont je connais les dispositions de l'esprit et du cœur, espérant d'amener le tout à une heureuse fin. Je propose ensuite à mon ami que je le prie de consentir à ce que j'en envoie une copie à Genève, pour l'édification de bien des gens, qui souhaitent de la voir et aux désirs desquels je ne puis pas me refuser, avec cette condition que ma lettre ne sera pas imprimée, ne pensant pas que personne voulût le faire à mon insu; puisqu'il est question de la pression (sic), j'aurais bien des choses à ajouter. Je ne vous cacherai pas, Monsieur, que ce qui m'a empêché de vous envoyer cette lettre, c'est que, d'un côté, mon ami me marquait qu'il l'avait fait voir et qu'il était de la décence que j'eusse son consentement pour en donner des copies, et que, de l'autre, l'on m'a mandé qu'aussitôt ma lettre reçue, elle serait
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imprimée ; je vous avoue que cela me fit quelque peine et qu'étant mon ouvrage, je croyais que cela m'appartenait. Je prie mon ami de me faire réponse par le retour du premier courrier, pour m'arranger et je ne lui dissimule pas que, plein d'estime et d'amitié pour M. Rousseau, je serais charmé que ce bon homme fût tranquille. Vous pouvez donc, en conséquence de ma lettre, voir mon ami et lui demander que ma lettre soit vue. Vous aurez en M. De Luc, que j'assure de tous mes sentiments au-dessus de toute expression, un second qui se joindra à vous dans le même objet, et s'il faut quelque chose de plus, je me prêterai à tout ce que la bienséance, l'humanité, la vérité, la charité et le christianisme pourront me suggérer ; tout ce que je prends la Hberté de vous recommander, c'est la prudence et de ne pas m'exposer; pardonnez, Monsieur, si je vous parle si familièrement. Si M. Rousseau m'avait donné par écrit une certaine réponse que j'attends et dont je vous fis mention, la chose serait bientôt toisée de ma part; je ne vous en dis pas davantage pour le présent; le reste suivra. Nos respects
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les plus empressés à Madame D'Ivernois, sans oublier votre chère famille. — J'ai riionneur d'être, etc., etc.
(( P. 5. Je suis inondé de toutes parts de lettres au sujet de M. Rousseau et ce qui m'engage à être fort circonspect, c'est que plusieurs de mes réponses dont on a tiré des copies dans l'étranger, sont les unes falsifiées, les autre3 tronquées, d'autres entièrement dénaturées. En vous mettant à ma place, vous m'avouerez que cela est fort disgracieux, et qu'un honnête homme, surtout de mon caractère, n'aime pas à être compromis jusqu'à ce point-là.
c( Dans ce moment, je viens encore de recevoir des lettres de deux de mes amis de votre ville pour le même sujet; je leur dis en réponse qu'ils peuvent s'adresser à la personne à qui ils me disent que j'ai écrit et qui sûrement leur en donnera la communication. »
A la suite de la lettre ci-dessus — et si bien que les dernières lignes du P. S. écrites de la main de M. de Montmollin, peuvent aussi bien appartenir à la seconde qu'à la première, —
se trouve la copie d'une lettre adressée à M. J. Sarasin. C'est celle dont le pasteur annonce l'envoi par le même courrier; elle est du 15 novembre 1762 — ce qui fixe la date de la précédente.
a Je suis comme inondé de lettres de votre ville au sujet de M. Rousseau ; j'en reçois journellement de diverses personnes et de différents rangs, de gens même avec qui je n'ai aucune liaison et d'autres aussi avec qui je suis d'amitié. Chacun s'empresse à me demander, mais avec des instances si pressantes et auxquelles il n'est pas possible de se refuser, une copie de la lettre que je vous ai envoyée sur les éclaircissements que vous souhaitiez d'avoir à l'égard de M. Rousseau, de sa lettre à moi adressée, de mes conversations avec lui et de son admission à la table sacrée. L'on me dit même, en tout autant de termes, qu'il y a du mystère en ce que je ne me suis pas rendu aux premières invitations qui m'en ont été faites. Pour obvier à toutes ces réquisitions et à toutes ces clameurs et pour édifier le public qui paraît n'être pas content de
n'avoir pas vu ma lettre, je vous conjure, Monsieur et très honoré frère, de la faire voir à tous ceux qui se présenteront à vous pour que vous leur en fassiez la lecture, et comme témoignage de vérité ne peut être refusé, je me flatte que vous voudrez bien y acquiescer et que cela pourra contribuer à la paix et à l'édification; ou, pour prendre l'alternative, je vous prie de consentir à ce que j'en envoie une copie à un ami, qui attend cela de ma part. Il ne sera nullement question que de ma lettre et non point des vôtres, nullement question encore d'impression, parce que, d'un côté, personne n'a copie de ma lettre et que, de Tautre, je ne pense pas que qui que ce soit fût assez osé que de la mettre sous la presse sans mon aveu. Je vous demande pour cet eff*et une prompte réponse et par le retour du premier courrier; je ne vois d'ailleurs aucun inconvénient à ce que ma lettre soit vue ; au contraire, je n'y trouve que de l'édification; l'ouvrage est commencé et j'espère de l'amener à une heureuse fin.
« Dans les dispositions de l'esprit et du cœur que je connais chez M. Rousseau, je n'ai
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certainement qu'un bon témoignage à lui rendre, sans que le préjugé et la prévention y entrent pour quoi que ce soit. Mais enfin je comprends qu'il faut pourtant, par un effet de la justice et de la charité, que l'on prenne de lui des idées plus avantageuses par les sentiments qu'il me manifeste journellement et que je dois croire véritables et sincères.
« Surchargé d'occupations, n'ahuant point tant de lettres qui me tracassent, et ami de l'homme et de la paix, je verrais aussi avec plaisir que tout se terminât en paix; c'est ce qui fait que j'insiste de nouveau à ce que ma lettre soit connue et dont je supprimerai, si j'en envoie une copie, ce que vous voudrez bien me prescrire, de ce qui nous concerne nous deux personnellement, quoiqu'il n'y ait rien qui ne puisse et ne doive être vu de tout le monde. Je vous le répète, monsieur, quoique ma réponse ait été lue, elle n'est point sortie de mes mains, et M. Rousseau n'en a pas un vestige; je n'aurais pas cru que cette affaire nous eût menés si loin; je ne m'en regrette pas par le plaisir que j'ai de m'entretenir avec une per-
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sonne que j'aime de tout mon cœur et à qui je serai pour la vie avec un attachement invariable et respectueux, monsieur et très honoré frère, votre, etc., etc. »
M. D'Ivernois répondit le 20 novembre :
(c J'ai été honoré, hier seulement, de votre obligeante lettre du 15, qui aurait dû me parvenir le 17. Je suis pénétré et reconnaissant de toutes les marques de bonté que vous me témoignez.
« Souflfrez, monsieur, que je vous témoigne mon étonnement sur la créance que vous avez donnée au subterfuge dont on s'est servi auprès de vous à l'égard de l'impression. Bien que je ne sois homme de lettre ni auteur^ je connais la bienséance sur un pareil objet, et je vous prie de me rendre justice à cet égard.
« Vous ayant marqué par ma précédente que votre lettre en question n'avait été vue que de peu de monde, je vous ai dit vrai, et par conséquent je vous répète qu'elle n'a pas produit l'effet désiré. J'en suis vraiment fâché, tant
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à cause de M. Rousseau, qu'à cause de vous, monsieur, de qui l'intention n'a pas été suivie.
« J'ai été deux fois chez M. votre ami, qui est toujours à la campagne et, par conséquent, depuis là peu à portée de faire l'usage de votre lettre que vous souhaitez. Je viens donc vous prier de nouveau, monsieur, de me l'envoyer sous la promesse que je vous fais qu'elle ne sortira pas de mes mains, à moins que vous ne consentiez que j'en donne copie à M. De Luc — qui me charge de vous témoigner sa sensibilité à ce que vous me dites d'obligeant pour lui, et de vous assurer de son respect — de qui je me rends garant comme de moi-même. Mais comme vous voulez le bien de votre prochain et celui de l'Eglise, vous me permettrez d'en faire lecture à ceux qui le désireront.
« Permettez que je vous prie de faire agréer, etc., etc. »
Réponse de M. de Montmollin :
« Mo tiers-Travers, ce 22 novembre 1762. (( Je me trouve honoré de votre lettre du
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20 du courant, et, à l'instant même, j'y fais réponse. Ce qui retarde quelquefois les lettres d'ici à Genève, et de Genève ici, vient de certains jours que le courrier fait sa course, en sorte que les lettres restent au bureau de Neuchâtel un jour ou deux jusqu'à ce que notre courrier revienne. Je serais dans le désespoir, monsieur, que vous crussiez que je vous ai eu en vue lorsque je vous ai fait mention d'impression; je connais trop votre probité et votre délicatesse pour que pareille idée soit jamais entrée dans mon esprit. Mais il n'est pas moins vrai que l'on m'a mandé de Genève, de plus d'un endroit, qu'un ministre (s'il vous plaît, entre nous) n'attendait que le moment d'avoir cette lettre pour la mettre sous la presse. Il se peut très bien, et je le conçois ainsi, que l'on a eu des vues secrètes en m'écrivant de la sorte, et je vous avoue qu'il me fait une véritable peine de ce que l'on fait tant de mystère qu'elle soit vue. N'est-il pas naturel, ainsi que je l'ai mandé à quelques personnes, que la vérité soit connue et que l'on rende justice au bon M. Rousseau, que j'aime sincèrement et à qui