‹ J.-J. Rousseau et ses amies;Chapitre 1 sur 4 · RUE DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

RUE DE RICHELIEU

PRÉFACE

Mon cher Ami,,

Vous voulez bien me demander deux ou trois gages d'avant-propos, pour votre nouveau livre, J.-J. Rousseau et ses Amies.

Je vous les envoie d'autant plus volontiers que je suis deux fois Dotre débiteur. Je vous dois d'abord une charmante après-midi de lecture : Cette succession de portraits de femmes, si vivants, si spirituels, met en scène, de la façon la plus piquante, tout un côté de la société française au XYiif siècle; puis, vous m'avez fait faire un pas de plus dans la compréhension de cet être si extraordinaire et si complexe, que fax tant étudié; grâce à vous, fai vu ce que je n'avais fait qu'entrevoir ; j'ai pu préciser ce je n'avais fait qu'indiquer, et, si vous le permettez, cette petite préface de votre travail, sera le post-scriptum du 7nien.

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Quelques écrivains ont pour privilège singulier d' avoir autant d' admiratrices que d'admirateurs; les femmes sont les premières à saluer leur avènement^ et tout le temps que dure leur orageuse ou éblouissante carrière^ elles font cortège autour d'eux, à la façon des satellites autour d'un grand astre.

Tels furent, dans notre siècle, Chateaubriand, Lord Byron, Lamartine; tel fut, avant eux, J.'J, Rousseau, Son action sur les femmes de son temps fut immense. Les plus illustres ont été ses disciples : M""^'- Roland, Charlotte Corday, M'^^' de Staël, 31'''' d'Épinay, la marquise de Lambert, i/"' de Lespinasse, M'''' Cottin, M'''' de Genlis, et enfin M'"' Sand, ont entrainé à sa suite tout un peuple d'adoratrices inconnues; on a dit les femmes de Rousseau, on n'a jamais dit les femmes de Voltaire.

Je comprends bien la raison de son influence sur elles. Qu'est-ce que J.-J. Rousseau? Une machine électrique. Rien ne sort paisiblement de sa plume, tout en jaillit. Idées, systèmes, sentiments , théories philosophiques , théories politiques, théories religieuses, éclatent dans ses livres, comme autant d'étincelles aiguës, qui font tressaillir de la téte aux pieds ces créatures nerveuses et impressionnables. Mais le fait curieux,

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cest que leur propre action sur ce qu'il écrit, est presque nulle; elles y ont une très grande place et une très petite part. L'âme féminine est absente de son œuvre. Je m'explique.

Personne ne s'est plus occupé de la famille que J.'J, Rousseau, et il n'a pas connu les affections les plus sai7ites et les plus saines de la famille. Personne ne s'est plus occupé des fem^nes que Rousseau, et il n'a pas connu les femmes dans ce qu'elles ont de meilleur; il ne les a pas vues dans leurs plus beaux rôles.

H n'a pas été élevé par une mère.

Il n'a pas été élevé avec une sœur.

Il n'a pas eu de fille.

La femme, qu'il a appelée sa femme, était une créature inférieure, ne répondant en rien au titre sacré d'épouse.

Quel vide dans une existence, dans un cœur, dans une intelligence, dans une conscience, que ces quatre êtres de moins !

Il suffit de les avoir eus tous quatre à soi, en soi, il suffit de se rappeler combien leur présence continue a contribué ci la formation de notre cœur et de notre esprit, combien nous leur avons dû de pures joies, quelle trace profonde a laissée en nous leur seul souvenir, pour com-

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prendre tout ce qui manque à ceux à qui elles ont manqué!

Il faut tenir grand compte à Rousseau de ce malheur, quand on le juge.

Certes, rien n'est plus révoltant en lui que son défaut absolu de toute délicatesse et de toute pureté. Quand on pense qu'il appelait de Warens, maman! Eh bien, est-ce qu'il aurait prononcé un tel blasphème s'il avait été élevé par sa mère? Est-ce qu'il aurait écrit tant de vilenies dont les Confessions sont pleines, s'il avait eu près de lui sa fille pour les lire? Et si nous arrivons à la grande tache de sa vie, à celle de ses actions qui mérite le nom de criminelle, est-ce que s'il avait eu une femme digne de ce nom, il aurait mis ses enfants aux Enfants-Trouvés ?

Un autre défaut qui choque singulièrement chez Rousseau, c'est tout ce qui se mêle de déclamation, de rhétorique, à son éloquence, La raison en est simple. Parlant de devoirs qu'il n'a pas pratiqués, de sentiments qu'il n'a pas éprouvés, il voit tout par les seuls yeux de l'imagination; or, c'est une merveilleuse faculté que l'imagination. Divinatrice! Évocatrice! Mais, comme dit Montaigne, quelle maîtresse d'illusion et d'erreur! Elle trompe et elle se trompe. Elle éblouit plus qu'elle n'éclaire. Elle électrise plus qu'elle

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ne touche. Il y a du coup de théâtre dans les impressions qiCelle produit. Les contemporains s'y laissent prendre^ mais la postérité ést un juge plus calme et plus sévère. Elle veut que les œuvres qu'elle consacre^ reposent sur un fonds de vérité, de bon sens et d'émotion sincère. Or, Rousseau touche rarement et choque souvent la raison. Est-ce de là que vient le sentiment presque général d' antipathie qu'il inspire? je ne sais. Mais, en dépit de son génie et de ses services^ Jean- Jacques Rousseau 7i' est pas aimé. H n'a pas les coeurs^ comme dit Bossuet.

Pourquoi? Votre intéressant ouvrage nous r apprend j mon cher ami. Vous nous peignez toutes les femmes dont Rousseau a été épris. Or, Cj[ue ressort-il de votre étude ? Qu'il n'a eu que des amours de té te et de sens. Par je ne sais quelle fatalité, ce malheureux homme n'a pas plus connu la pure tendresse d'une jeune fille ^ que la sainte affection d'une mère et d'une sœur. Ses passions même ont toujours., par la force des circonstances, quelque chose de frelaté et d'artificiel. Quoi de plus hétéroclite que son ménage à quatre avec M''^^ d'Houdetot, que vous nous contez si joliment! Ce n'était de sa part qu'un incroyable amalgame de sensualité et de rhétorique. Il lui écrit des lettres brûlantes^ qu'il

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sait brûlantes^ et dont il se ressert ensuite dans sa Nouvelle Héloïse. Il entre tant de littérature dans son amour, quHl n'y a pas d'amour vrai dans sa littérature, pas plus^ hélas ! que dans son cœur. Dès lors, tout s'explique. Rousseau n'est pas aimé, parce qu'il na pas aimé.

E. Legouvé.

JEUNES AMOURS

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