JEAN-JACQUES ROUSSEAU
JEUNES AMOURS
En matière d'amour, la première question qu'on pose est toujours la même : « Gomment est-il ? Gomment est-elle ? » Parlons de lui, d'abord ; car elles^ elles furent plusieurs.
Jean -Jacques Rousseau avait cinquante ans quand il fit « ses adieux à l'amour » ; c'est dire que les femmes jouèrent longtemps un rôle dans sa vie, si Ton songe qu'elles y entrèrent quand il avait onze ans, et qu'à cet âge, il avait déjà lu, compris et singulièrement goûté tous les romansdelabibliothèque maternelle.
Rousseau se dépeint ainsi quand il était jeune î « J'étais au milieu de ma seizième année. Sans
être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étais bien pris dans ma petite taille ; j'avais un joli pied, une jambe fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé. »
C'est bien cette figure éveillée que nous retrouvons aujourd'hui aux Charmettes dans le portrait de Rousseau adolescent qui décore un des panneaux du salon. Les yeux semblent trouer la toile tant ils sont expressifs, pleins de feu et de jeunesse. La paupière inférieure légèrement plissée ajoute à l'expression un petit air de malice qui dément la bonté répandue sur la physionomie entière. Le nez est un peu gros, la bouche est sérieuse, encadrée par deux traits qui sillonnent à droite et à gauche le bas des pommettes, comme deux rides précoces, signes trop vrais d'une expérience prématurée.
De longs cheveux noirs bouclés encadrent la tête coiffée d'un bonnet de loutre, qui semble annoncer déjà le bonnet arménien de Val de Travers. Le col de la chemise est ouvert ; un foulard retombe sans être noué sur les revers d'un gros veston brun déboutonné. L'ensemble du portrait
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donne l'impression d'un caractère faible, résigné, d'un grand laisser-aller, d'une intelligence très vive qui illumine le regard, avec on ne sait quelle nuance, déjà, de dédain, de misanthropie et d'orgueil.
Les années vinrent, et Rousseau ne changea guère. — Etait-il vieux avant l'âge, ou demeurat-il jeune en vieillissant? La vérité semble être qu'il eut, dès ses jeunes années, dans les traits comme dans le caractère, une maturité précoce et funeste. Le portrait des Gharmettes n'est pas celui d'un adolescent de seize ans. Cette figure sérieuse, soucieuse, souffrante, constate plus d'expérience, de calculs, de ressources qu'il ne sied à cet âge. Comparons à Jean-Jacques jeune, Jean-Jacques vieilli de quarante années. C'est le même homme à quelques détails près, qui sont les marques inévitables du temps.
Voici le portrait que nous a laissé de lui Bernardin de Saint-Pierre :
« Il était très bien proportionné. Il avait le teint brun, quelques couleurs aux pommettes des joues, la bouche belle, le nez très bien fait, le front rond et élevé, les yeux pleins de feu. Les traits obliques qui tombaient des narines sur les extré-
mités de la bouche et qui caractérisaient la physionomie, exprimaient dans la sienne une grande sensibihté et quelque chose même de douloureux. On remarquait dans son visage trois ou quatre caractères de la mélancolie par l'enfoncement des yeux et par l'affaissement des sourcils; de la tristesse profonde par les rides du front ; une gaîté très vive et même un peu caustique par mille petits plis aux angles extérieurs des yeux, dont les orbites disparaissaient quand il riait. »
Le vieillard rappelle et reproduit l'enfant. Cette physionomie, sinon régulière, tout au moins vive, intelligente, reflétant une nature ardente et passionnée, était faite pour intéresser les femmes. Elles les intéressa beaucoup, et souvent à leurs dépens : car le visage annonçait une autre âme que la sienne, et le cœur ne tenait pas les promesses de ces yeux pétillants d'amour.
Les travaux de la critique ont fait de Jean- Jacques Rousseau un portrait qui semble stéréotypé. Quand on a dit de lui qu'il fat un caractère bizarre, fantasque, plein de contrastes, d'inconséquences et de surprises, tantôt entreprenant, tantôt timide, tantôt faible de volonté, tantôt énergique dans ses résolutions, tantôt confiant,
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tantôt en proie au délire de la persécution ; qu'i fut sensible, tendre, compatissant, bon comme on ne fut jamais, original, inso.ciable, à demi fou, on a fait le tour de cette figure étrange, et l'on pense en avoir d'autant mieux approfondi l'étude, qu'on l'a laissée plus flottante, plus vague, plus indécise, plus fertile en contradictions, à l'image du personnage lui-même. Si Ton voulait, je ne dis pas renouveler, mais simplifier une pareille enquête, il y aurait, ce semble, un bénéfice appréciable à chercher, sous les apparences multiples et diversifiées à l'infini, ce qui constitue le fonds, l'essence même de ce caractère ; ce qui demeure sous la variété de ses manifestations, ce qui persiste à travers ses changements apparents ; et l'on trouverait peut-être en dernière analyse la nature foncière de cet homme, dont la psychologie pourrait bien être plus simple et moins insaisissable qu'on n'a coutume de la faire. Prenez Jean-Jacques à quelque instant de sa vie, quand il aime et quand il déteste, généreux ou pervers, tendre ou bourru, planant dans les plus hautes sphères de la poésie, du beau ou du bien, ou croupissant dans les plus sordides ornières du vice, à toute heure de son existence, l'unique passion de son
cœur, ce fut sa propre personne. Chez lui, le moi n'abdique jamais. L'égoïsme le plus constant, le plus proéminent, constitue l'unité de sa nature morale. C'est la clef de son caractère; elle nous ouvre et nous découvre le secret de toutes ses manies, de ses faiblesses, de ses qualités même.
Jean-Jacques n'a pas connu les scrupules que peuvent faire naître dans une âme bien née les exigences de la morale. Ses enfants, s'il en eut, se ressentirent de ses libertés à cet endroit, et s'il n'en eut pas, comme l'ont écrit M"^^ Macdonald et le docteur Roussel, quel cynisme de s'en être donné, pour en faire, dans son récit, ce qu'on sait ! Il piétine à plaisir sur la morale : il vole des légumes, des rubans bleus ou du vin blanc; il ment, il accuse les servantes des larcins qu'il a commis ; c'est un Gil Blas encore moins recommandable que l'autre, vagabond de grandes routes, montreur de curiosités, en attendant qu'il devienne une curiosité lui-même pour l'Europe étonnée, coureur de jupons, un Don Juan sans la noblesse ni l'allure cavalière, un valet sur qui la souquenille laissera toujours une légère empreinte de ses plis, un amant volage et accommodant qui croit faire un rare éloge de sa
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maîtresse, quand il a constaté qu'elle prodiguait aux autres ses faveurs, mais ne les vendait pas.
On expliquera son immoralité' par le souci de pratiquer ses principes, par le dédain des conventions sociales : mais c'est s'arrêter trop tôt dans l'explication. Si l'on veut pousser au delà et trouver le principe de sa conduite, on le découvrira aisément dans l'égoïsme. C'est se singulariser, que s'insurger contre la société, planer audessus et au dehors d'elle, quand on est assuré, par la rareté de ses théories, de demeurer seul dans cet exil volontaire ; c'est placer bien haut sa personnalité, pour la mettre en vue, pour dominer du sommet de cette philosophie nouvelle le pâle vulgaire abandonné à ses routines. C'est être plein de suffisance, que se suffire ainsi à soi-même.
On sait encore qu'il fut le plus inquiet des hommes. Mais ces inquiétudes, bien souvent, il les doit à cette idée que tout le monde s'occupe de sa personne, autant qu'elle l'occupe lui-même. Il sent toujours tous les regards braqués sur lui ; il se croit le point de mire de toutes les curiosités. Les passants de la rue le gênent, comme s'ils ne pouvaient circuler sans le remarquer, sans s'arrêter à le considérer. A douze ans, il n'osait pas
entrer chez un pâtissier pour acheter un gâteau, de peur que la pâtissière, « deux ou trois jeunes gens tout près de là, » le boutiquier du coin, la servante de la maison, enfin tout le quartier n^ s'émût et ne consacrât l'après-midi à épiloguer sur cette démarche de conséquence. Pour boire « le petit vin blanc d'Arbois si joli » de M. Mably, il lui fallait du pain ou de la brioche, et c'était là le grand embarras. « Un beau monsieur aller chez un boulanger, l'épée au côté, acheter un morceau de pain, cela se pouvait-il ? i) Il eut fallu pour cet exploit un souverain dédain de l'opinion publique, que Jean-Jacques ne connut jamais : il avait trop conscience que l'univers avait les yeux sur lui, même à la porte d'un pâtissier. Aussi avant d'entrer, que de façons : « Sorti seul à ce dessein, je parcourais quelquefois toute la ville et passais devant trente pâtissiers avant d'entrer chez aucun. Il fallait qu'il n'y eut qu'une seule personne dans la boutique. » Que voilà bien notre homme avec son égoïsme inquiet et sa personnalité gênante !
Si l'on ne se doutait pas que Jean-Jacques fût par instants fort timide, il nous l'apprendrait. Que de fois il nous entretient de sa « timi-
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dité naturelle ! » Mais cette timidité n'est encore et bien souvent que de l'égoïsme déguisé ; c'est la peur de jouer un sot personnage, d'être ridicule, de sentir sa vanité humiliée ou bafouée, de prêter à rire à ses dépens. Durant le voyage de Montpellier, où il fit la connaissance de la provocante M'^^ de Larnage, pourquoi résista-t-il si longtemps à ses agaceries et à ses avances, pourquoi fit-il mine de ne pas comprendre, pourquoi, malgré son ardent désir, se dérobait-il aux tendresses que lui tenait toutes prêtes cette petite femme vive, hardie, gracieuse et galante, au tempérament exigeant et au cœur inflammable? Pourquoi fallut-il qu'elle devint d'elle-même plus explicite, et comment ne put-elle se faire entendre qu'en l'entraînant un soir après souper le long des fossés de Valence, en pressant contre son cœur le bras de son amoureux transi, et tout à coup, dans une bouff'ée de passion, en se jetant à son cou et en collant ses lèvres sur les siennes ? Pourquoi ? Jean-Jacques, dès le début ne demandait pas mieux, mais sa vanité dérangeait sans cesse les affaires de son amour. L'impatiente dame lui cachait si peu son caprice, qu'un tiers, le marquis de Torignan, s'en avisa bien avant l'heureux pré-
féré : mais le susceptible Jean-Jacques s'obstinait à voir dans ces agaceries des moqueries à son adresse ; et quand il comprit que le marquis s'en apercevait, sa conviction fut que tous deux s'entendaient c( pour le persifler ». Sa passion, contrariée par son orgueil, le mettait dans la plus grande gêne, mais « la frayeur d'être hué, sifflé, berné, de fournir une histoire à table » avait toujours raison de ses projets entreprenants. Si l'intempérante voyageuse n'eut fini par prendre le plus court chemin, ils couraient grand'chance de se quitter sans s'être entendus.
Chez M"^® Dupin, qui le reçut à sa première visite tandis qu'elle était à sa toilette, et dont il devint aussitôt follement épris, s'il ne lui déclara pas sa passion, c'est qu'il la trouvait sérieuse et froide, et qu'il n'y avait dans ses manières rien d'assez agaçant pour l'enhardir : mais quand on se rappelle M"^® de Larnage, on se demande quelles agaceries auraient eu raison d'une aussi opiniâtre timidité.
Pourquoi encore, après avoir osé faire à M"^® d'Houdetot l'aveu de son trouble et de son amour, après l'avoir vu sinon flatter, du moins accueillir avec ménagements et douceur ses confidences, redoublerpour lui d'attention et d'afl'ection,
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le consoler en l'entourant de toutes les prévenances d'une tendre et délicate amie , pourquoi reculet-il. pourquoi répond-il à tant de sympathie parla froideur et l'aigreur ? C'est que tout à coup lui est poussée l'idée qu'il pourrait bien être un personnage ridicule, de venir avec ses quarante-cinq ans courtiser une jeune femme; que cette petite folle devait assurément se divertir de lui en jouant l'intérêt et l'affection ; qu'elle avait même dû prévenir son amant Saint-Lambert, et que tous deux s'entendaient pour lui faire tourner la tête, le <t faire persifler » : toutes rêveries pures qui aggravent chez lui le péché d'orgueil du vice encore plus noir de l'ingratitude.
Comment concilier cet égoïsme avec les sentiments tendres et dévoués qu'il semble avoir éprouvés pour certaines femmes privilégiées ? Rousseau a laissé la réputation de l'âme la plus sensible, la plus aimante, la mieux faite pour l'amour. Le ton si chaleureux de ses lettres et de ses romans trouble encore à distance et fait rêver les femmes. Celles-ci lui ont toujours rendu par une prédilection décidée le plaisir qu'il leur donne dans ses pages de tendresse. Elles ont pour lui cette passion posthume que le souvenir de certaines héroïnes
d'autrefois allume encore, après des siècles, au cœur de leurs admirateurs aussi sensibles qu'érudits. Rousseau est l'auteur préféré du beau sexe ; nul n'a mieux parlé de l'amour ; il a laissé dans V Emile, dans les Rêveries^ dans la Julie, dans les Confessions des pages immortelles qui sont comme le cri spontané d'une âme tout entière possédée ; il a éprouvé les plus douloureux et les plus chers tourments ; il a merveilleusement dépeint ses inquiétudes, ses préoccupations, ses jouissances, ses désirs inassouvis. Et cependant, combien d'autres ont mieux aimé, et quelle prodigieuse distance, par exemple, de Jean-Jacques à Lamartine !
L'atavisme préparait Rousseau à chercher et à connaître les plaisirs de l'amour. Sa mère était ce qu'on appelle une femme à succès ; son mari avait pour elle une véritable admiration. L'histoire de leur mariage avait ressemblé à un roman. Comme Paul et Virginie, ils se promenaient ensemble et s'aimaient dès l'âge de huit ans. Des parents cruels les séparèrent, mais le jeune homme après avoir voyagé s'en revint plus amoureux que jamais. Chacun d'eux «jeta son cœur dans celui de l'autre » qui s'ouvrit pour le recevoir. Ils furent très unis
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et très fidèles, malgré les hommages les plus flatteurs que sa beauté et son esprit attirèrent à M"^^ Rousseau. Le dernier historien de M"^° de Warens, M. Mugnier, lui fait un crime d'avoir reçu de fréquentes visites de Vincent Sarrazin, et de s'être déguisée en paysanne pour aller voir la comédie. C'est se montrer bien sévère. Quand elle mourut, son époux fut inconsolable. Philémon pouvait-il vivre sans Baucis ? Quand il disait à son fils : (( Jean-Jacques, parlons de ta mère, » le fils répondait : « Eh bien ! mon père, nous allons donc pleurer î » De tels parents ne pouvaient donner le jour qu'à un fils extrêmement tendre, car il fut véritablement un enfant de l'amour. « Un cœur sensible est le seul bien qu'ils me laissèrent, » ditil, et il y paraît au cours de sa vie.
Ce penchant ne fut pas contrarié par son éducation chez sa tante, cette douce vieille qui avait deux boucles de cheveux noirs sur les tempes, et qui apprenait à son neveu des romances sentimentales :
Tircis, je n'ose Écouter ton chalumeau.
Un sang chaud et ardent coule dans les veines de toute cette famille. L'oncle et la tante Bernard
furent censurés par le Consistoire « pour anticipation scandaleuse de leur mariage 3>. Jean- Jacques ne démentit pas sa race. Il relève de la physiologie ou de la pathologie d'analyser son impérieuse sensualité dans ses fureurs maladives comme dans ses manifestations extravagantes.
Pour nous en tenir aux femmes qu'il a connues, il est tout d'abord un groupe sur lequel il convient de tirer le voile. Il est composé déjeunes pécheresses plus jolies qu'intéressantes, et en tout cas trop banales pour mériter une attention spéciale. La liste des bonnes fortunes de Rousseau présente une série de noms obscurs et assez méprisables, qui constate l'altitude des bas-fonds où plongea trop souvent l'amant de la Levasseur. Chez lui l'amour n'a pas toujours des ailes ; il rampe quelquefois au creux des plus sales ornières ; il croupit volontiers dans la moisissure des liaisons ignobles. Il a connu toutes les formes et toutes les nuances des sentiments et des sensations qui attirent l'homme vers la femme, l'amour le plus éthéré, l'amitié la plus distinguée, l'attachement le plus pur, et aussi les frénésies les plus folles, l'emportement le plus trivial, les besoins les plus matériels ; il a indifféremment et successivement
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goûté les charmes d'une conversation spirituelle et galante, ou les plus sordides jouissances, la dissertation amoureuse et l'orgie, le salon des grandes dames et le salon de ces dames, la toilette des comtesses et l'atelier des couturières de la Duchapt. Tout enfant, à peine au sortir des mains de la fameuse IVP*^ Lambercier, il se livre en cachette avec la petite Goton à des récréations aussi coupables que malsaines. Plus tard, nous le retrouvons à Venise dans un milieu si malpropre qu'on hésite à l'y aller chercher. Il faut pour le rencontrer, frapper à de si étranges portes, qu'ici ses confessions intéressent l'histoire des mœurs plutôt que l'histoire des lettres. Rousseau y est souvent forcé de s'expliquer en italien, tout comme son ami dans ses Bijoux indiscrets. La Padoana, chez qui les jeunes gens vont prendre le soir àQ^sorbetti^ est d'une conduite si légère qu'en rentrant chez lui, Rousseau eut des transes mortelles et s'adonna aux tisanes préventives. La Zulietta est bien jolie, bien câline, bien troublante malgré son sein borgne, mais elle reçoit les visites in vestito di confidenza^ et ses clients habituels l'ont accoutumée à tant de familiarités et d'impérieuses fantaisies, que le craintif et trop prudent Jean-Jacques reçut son
congé en bonne forme : « Zanetto, lascia le donne e studia la matematica ! »
Si la Giraud ne put rien obtenir, ce ne fut pas faute d'agacer son jeune compatriote, mais elle dut peut-être s'en prendre « à son museau sec et noir, barbouillé de tabac d'Espagne ». Si la Verthier fut rebutée, et si Rousseau fît bonne contenance, peut-être celui-ci dut-il la sauvegarde de sa vertu aux charmes un peu épais de cette virago qu'il appelait « le capitaine Verthier, le bandit en cotillon », et dont il écrivait à M. de Saint-Germain : « Le violateur de la chaste Verthier doit être un terrible homme auprès des femmes, et le plus difficile des travaux d'Hercule doit peu lui coûter après celui-là. »
Quant à la petite fille que Klupfel entretenait en collaboration avec quelques amis, et dans la chambre de qui chaque invité avait le droit de passer au dessert, quand nous suivons Jean-Jacques chez cette malheureuse, nous descendons aux dernières profondeurs de l'ignominie.
C'est dans cette catégorie qu'il faut ranger la fille Levasseur, mais elle a droit à plus de détails.
THÉRÈSE LEVASSEUR
THÉRÈSE LEYASSEUR
11 y a une sépia de Naudet, très rare, qui représente Thérèse Levasseur. C'est une femme mince, de taille un peu au-dessous de la moyenne ; la figure est longue, encore allongée par le triple menton qui l'attache au buste ; les pommettes font saillie ; le nez dessine avec le front une courbe régulière qui passe sans soubresaut par-dessus l'arcade sourcilière ; l'œil est éteint, sans expression; la bouche entr'ouverte accuse davantage l'air morne et hébété de la physionomie ; l'extérieur, dans son ensemble, marque une assez faible personne, douce sans énergie, ni initiative, ni vivacité. Son amant lui arrachera ses enfants, et l'on sent qu'elle n'aura ni force de caractère ni volonté pour protester. C'est une bonne femme, insignifiante et simple d'esprit, telle que nous la
présente Rousseau. « Son esprit est ce que l'a fait la nature, la culture et les soir^s n'y prennent pas. » Il lui apprendra, à grand labeur, à lire et à écrire, mais elle ne sera jamais capable de compter, de comprendre un chiffre, ou de reconnaître les heures sur le cadran solaire en face de sa fenêtre. Ses quiproquos et ses pataquès réjouissent la société. Voilà la femme que Rousseau a le plus longtemps aimée, ou du moins celle dont il a toute sa vie toléré et même entretenu l'affection. C'est cette maritorne de l'hôtel Saint-Quentin, cette goton de la rue des Gordiers, cette plate et banale commère, qui a eu le bénéfice des plus constantes tendresses du grand homme. Gomment son génie s'est-il complu dans cette vulgaire liaison? Quel charme trouva-t-il à se salir au torchon de cette fille, dont il connaissait les antécédents scabreux? Quels attraits le retinrent enchaîné dans ces ancillaires amours? Entre autres raisons qu'on pourrait donner de cette fidélité étrange, il est bien certain que son égoïsme flatté y fut pour quelque chose. Les mémoires de Champagneux, qui fut lié avec Rousseau àBourgoin, ne laissent aucun doute à cet égard. Ils témoignent des soins empressés dont Thérèse ne cessait d'entourer son amant* Celui-ci^
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atteint d'une infirmité douloureuse qui ne lui laissait pas de trêve, ménageait cette infirmière à laquelle il tenait moins par reconnaissance que par besoin : où eût-il trouvé ailleurs pareille assistance et tant de patience ? La rusée garde-malade sut se rendre nécessaire, se plier à ses exigences et à ses goûts, l'amuser de ses commérages, des « historiettes du voisinage » dont il était fort friand, épouser ses querelles, flatter sa manie de persécution en lui dénonçant des ennemis parmi ceux qu'elle poursuivait de son inimitié personnelle, et lui faire prendre pour autant d'actes de dévouement toutes ses mesquines manœuvres. Rousseau ne se défia pas de cet attachement hypocrite ; il s'y laissa prendre et comme engluer. Il eût eu moins de confiance, s'il eût été moins aveuglé. A deux reprises, en 1768 et deux ans plus tard en 1770, il eut pu s'apercevoir du manège à la froideur de son amie qui par instants trouvait la tâche plus ingrate que fructueuse. Elle provoqua deux fois une séparation que Jean-Jacques ne put tolérer^ et dont il gémit d'une façon touchante : « Je n'avais qu'une consolation, c'était d'épancher mon cœur dans le tien; quand tu m'avais plaint, je ne me trouvais plus à plaindre. »
Si Thérèse eut pu demander quelque preuve d'attachement plus éclatante, elle ne l'attendit pas en vain. Est-il rien de plus solennel et de plus comique à la fois, de plus touchant et de plus vain que la fameuse célébration du mariage contracté à la face des cieux par Jean-Jacques et Thérèse devant leurs amis de Rosière et Champagneux, dans l'auberge de la Fontaine d'or^ à Bourgoin? Champagneux a raconté cette étrange cérémonie dans ses Mémoires^ et son récit vaut qu'on le relise. Rousseau, persécuté à l'occasion de VEmile^ avait pris le nom de Renou.
ce Le 29 d'août (1768), conte Champagneux, il me convie à dîner pour le lendemain : il fait la même invitation à M. de Rosière mon cousin. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré plus qu'à l'ordinaire : l'ajustement de Renou {Thérèse) était aussi plus soigné. Il nous conduit l'un et l'autre dans une chambre reculée, et là Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie : prenant ensuite la main de M^^^ Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal. Il demanda à
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Renou si elle partageait ses sentiments et sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau, tenant toujours la main de M^^^ Renou dans la sienne, prononça un discours où il fît un tableau touchant des nœuds du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait, que M"^ Renou, mon cousin et moi versions des torrents de larmes commandées par mille sentiments divers où sa chaude éloquence nous entraînait ; puis s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre ; s'apercevant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendit peu à peu sur la terre, nous prit à témoin des serments qu'il faisait d'être l'époux de M"^ Renou, en nous priant de ne jamais les oublier. Il reçut ceux de sa maîtresse ; ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras. Un silence profond succéda à cette scène attendrissante. Nous passâmes de cette cérémonie au banquet de noces. Pas un nuage ne couvrit le front du nouvel époux ; il fut gai pendant tout le repas ^ et chanta au dessert deux couplets qu'il avait composés pour son mariage. »
Quelle curieuse scène, à la fois naïve et théâ-
traie, où Rousseau prend l'aspect d'un halluciné qui extravague, avec des intervalles lucides où il fredonne des refrains à la façon du Bonhomme Jadis de Murger. Quelle ironie aussi, dans cette consécration solennelle de l'illégalité, consommée en présence du maire de Bourgoin ! Thérèse futelle sensible à ce témoignage d'amour? Il est à présumer que sa nature bonasse fut émue par tout cet appareil, qu'elle pleura beaucoup comme les autres, et qu'au fond la privation eût été médiocre pour elle si la cérémonie n'eut pas eu lieu. Elle continua comme par le passé à utiliser sa liaison, à cajoler son protecteur, en cherchant ailleurs des dédommagements à la contrainte et à l'ennui que ce rôle intéressé lui imposait. La durée et l'habitude émoussentles affections hypocrites. Le temps n'était plus où Jean-Jacques et Thérèse se plaisaient à dîner modestement et en tête à tète devant la lucarne de leur mansarde, satisfaits de cette vie de bohème. Thérèse trompa son mari de toutes les façons, entre autres avec un palefrenier voisin, ce qui constate plus de dévergondage que d'ambition ou de distinction. L'ancienne servante revenait à ses pairs. Sang vil ne ment point, mais elle eut pu donner à Jean-
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Jacques un plus digne coadjuteur, comme on disait alors.
Partout où on la rencontre elle a sa bourse à la main. Cette femme d'argent a vécu entre son bas de laine et ses créanciers. Sa biographie fait un bruit de gros sous. Elle guette son amant, qui revient d'Eaubonne où il s'est excité auprès de M°^® d'Houdetot, pour le conduire chez le notaire de Montmorency, à qui il la présente comme sa servante pour lui faire par acte notarié donation de tous ses biens :
<c Du 8 mars 1758, par les mêmes présentes, ledit sieur Rousseau se reconnaît redevable envers ladite Le Yasseur, sa domestique, de la somme de dix neuf cent cinquante livres pour treize années de ses gages depuis qu'elle demeure avec lui en cette qualité jusqu'au premier mars dernier, laquelle somme il promet et s'oblige de lui payer à sa volonté et première demande. »
Quelques mois après, Rousseau quitte le pays, et c'est encore de gros sous qu'il s'agit quand Thé rèse se déplace : « Thérèse, conte M™® d'Epinay, ne sait où donner de la tète ; elle a fait pour plus de ^quinze louis de dettes dans le canton. ^ Une version fort controversée accuse Thérèse d'avoir
tué son mari d'un coup de pistolet dans la tête. Cette thèse serait prouvée qu'elle étonnerait à demi. Ce haut fait couronnerait cette existence médiocre et nuisible. De la colère ? elle n'en mérite peut-être pas. Cette fille du peuple, conseillée par d'ignobles parents, a exploité une situation pleine de promesses ; elle a fait ce que font ses pareilles. C'est à Jean-Jacques qu'il en faut vouloir d'avoir prostitué son génie et sa dignité dans une promiscuité vulgaire et trop prolongée. Il méritait mieux. Dans le groupe gracieux des femmes jeunes et distinguées qui ont ému son cœur et qu'il a fait rêver, il pouvait choisir une âme sœur de la sienne qui eût rehaussé sa gloire, ternie à tout jamais par le souvenir et le contact de l'humble servante de a l'hôtel Saint-Quentin ».
Si l'on est curieux de savoir ce qu'il advint d'elle après la mort de son amant, arrivée le 2 juillet 1778, nous la retrouverons encore son portemonnaie à la main, pour y faire tomber les pistoles des droits d'auteur du défunt, précieux et productif même après sa mort. Il y a une amusante et avare lettre d'elle à M. de Girardin, datée d'Ermenonville, an II :
« Je suis la veuve de Jean-Jacques Rousseau
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pour la vie, je ne m'en départirés jamais. Jes asses perdue de mon cher mary, sans que l'on me frusque mon bien tant que par les manusquerie que par la musique et que les conffession, que je vous et mis entre les mains et que vous me les renier aujourd'huy et qui était écrie avec de l'encre de Chine avec une plume de corbeaux, vous ne pourez pas me les disputer quand nous serons vis avis de bien des citoïens. »
M. Offroy, dans un récit publié par M. Buffenoir, donne d'intéressantsdétails sur les dernières années de Thérèse :
(c Je revins, dit-il, par le Plessis-Belleville, autrefois Plessis-le-Yicomte. C'est dans cette commune qu'a vécu pendant vingt-trois ans, et qu'est décédée à l'âge de quatre-vingt-un ans Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau. On trouve sur le registre de la mairie son acte de décès ainsi conçu :
c: Au 23 messidor (23 juin 1801), an IX de la République Française une et indivisible, acte de décès de Marie-Thérèse Levasseur, veuve de Jean- Jacques Rousseau, décédée ce jour sur les quatre heures de relevée, âgée d'environ quatre-vingtun ans, née en la commune d'Orléans, le 21 sep-
tembre 1721, sur la déclaration à nous faite par le citoyen Jean-Henri Bailly, homme de confiance de ladite Marie-Thérèse Levasseur, domicilié en cette commune, assisté des citoyens Pierre Despote, boulanger, et Pierre Gibert, notaire public, lesquels ont signé le présent acte lesdits jour et an que dessus; constaté par nous Etienne-Ambroise Lavaux, maire de cette commune, soussigné. »
« On sait qu'après la mort de son mari , le 2 juillet 1778, Thérèse Levasseur s'attacha au nommé Bailly, qui figure dans son acte de décès, et vécut avec lui dans la plus grande intimité. Elle avait alors cinquante-huit ans. Ils vinrent se retirer au Plessis-Belleville, où Bailly fut employé dans les serres du château. Thérèse jouissait d'une pension que lui faisaient les éditeurs des œuvres de son mari, et qui, plus tard, fut augmentée par celle de 1200 francs que la Convention vota pour la veuve de l'auteur du Contrat social,
« Thérèse Levasseur était une petite femme, très propre dans sa mise, dans son ménage, bonne, généreuse, obligeante, mais peu économe et très simple d'esprit. Elle excellait dans les ouvrages de couture et de broderie, mais elle ne savait rien conserver et se trouvait souvent la dupe du pre-
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mier venu ; ce qui fit que malgré sa pension, elle fut, sur ses vieux jours, réduite à manquer du nécessaire et finit par tomber dans l'avilissement. Elle venait à Dammartin, elle allait à Juilly, où vécut la veuve d'une autre célébrité, JVP^ Volney. Les pères de l'Oratoire lui donnaient à dîner et aimaient l'ingénuité avec laquelle elle leur racontait différentes particularités de la vie de Rousseau .
ce La veuve de Jean-Jacques était souvent visitée par ceux qui venaient honorer la mémoire du philosophe à Ermenonville. Les Confessiom faisaient grand bruit alors, et tout le monde voulait connaître cette singulière Thérèse dont il est tant parlé dans ce livre. On a pensé qu'un jeune homme, qui s'est suicidé peu après la mort de Rousseau, dans le voisinage de sa tombe, et deux autres jeunes gens qu'on voyait assidûment chez elle, au Plessis-Belleville, pouvaient bien être ses enfants.
« Thérèse Levasseur s'éteignit à quatre-vingt-un ans, sans infirmité, sans douleur et chrétiennement. Dans ses derniers moments, elle parlait souvent de son époux et se réjouissait, disait-elle, de la mort qui allait le lui rendre dans un autre monde. Je voulus voir sa tombe, mais rien ne
l'indique dans le cimetière du Plessis-Belleville ; et celle dont le mari a un temple aujourd'hui pour tombeau, le Panthéon, n'a pas même une croix pour sa cendre. Une bonne vieille, qui vint à passer, m'en désigna la place.
— Thérèse? me dit-elle, en écartant quelques broussailles, près d'un vieux buis, tenez c'est là. C'était ma camarade, j'étais à son enterrement.
— « Vous parlait-elle quelquefois de son mari?
— « Oui, c'était un nommé Rousseau ; il est enterré dans l'étang d'Ermenonville , parce qu'il n'était pas de notre religion, il paraît qu'il faisait des livres ; ah ! la pauvre femme, ça lui a fait bien du mal î Elle m'a dit qu'elle avait été obligée de s'enfuir avec lui je ne sais où. Malgré cela, elle n'était pas malheureuse avec lui, elle disait toujours que c'était un bien bon homme.
« La vieille continua son chemin, et je restai seul à rêver sur cette terre qui recouvrait la femme inconnue d'un homme universel.
(c Je me remémorais cette Thérèse, si bien dépeinte par Rousseau qui, dès l'âge de vingt-trois ans, partagea sa destinée, qui devint la mère malheureuse de ses cinq enfants, et lui donna une paternité dont il sut mieux définir les devoirs que
THÉRÈSE LEVASSEUR
les remplir, qui fut la compagne et la consolatrice de toutes ses infortunes, qui le suivit en France, en Suisse, en Angleterre, partout où le poursuivait l'envie, où le décrétaient les tribunaux, où l'accueillait l'amitié, et qui seule vit s'éteindre le génie sublime, entendit les dernières paroles, et reçut le dernier soupir de cet homme, qui, dans ses écrits, fut le précepteur du genre humain, l'auteur le plus éloquent, le plus vrai et le plus utile peut-être à son siècle. »
PHYSIOLOGIE DE L'iMOUR