‹ J.-J. RousseauChapitre 3 sur 29 · I08, BOULEVAUD SAINT-GERMAIN, VI · texte numérisé non relu

I08, BOULEVAUD SAINT-GERMAIN, VI

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Si Jean-Jacques Rousseau n avait fait, en sa vie, rien de plus que composer le Devin du villas^e, écrire son Dictionnaire de musique, prendre ^ part aux guerres musicales enlre la France et ritalie, et n'eût consacré le reste de son activité qu'à publier quelques écrits de caractère purement littéraire et faire le métier de copiste, il mériterait déjà qu'une place lui fût assignée dans l'histoire de la musique française au xviii' siècle. Cette place serait-elle si importante qu elle dût lui valoir les honneurs de tout un livre et mériter de figurer dans la galerie des « Maîtres de la musique » ? Cela est moins certain. Placé, chronologiquement, entre Rameau et Gluck, bien qu'en somme (^n ne voie guère quel autre représenterait mieux que lui l'activité de l'art musical en France pendant l'interrègne qui sépare ces deux génies, il est évidemment, en tant que producteur musical, si loin de l'un et de l'autre que l'on craindrait de l'exposer aux risques delà comparaison, et qu'ainsi une lacune subsistera'it dans l'histoire.

J.-J. ROVSSEAU. *

a JEAN-JACQUES ROUSSEAU

^ Mais il est en outre l'aiiteur à'Émile, des Con- ' fessions, du Contrat social, et sa pensée audacieuse a révolutionné le monde. La hauteur de ses idées le rapproche ainsi des plus grands et va jusqu'à les dépasser. Il n'y a donc plus indignité à paraître à côté des auteurs de Castor ei. Pollux et àWlceste. pour lui qui a écrit la Nouvelle Héloïse. Le moins que ion "puisse faire serait de considérer ses occupations musicales comme les distractions d'un grand homme ; mais cela même suffirait à nous intéresser. Il a donné au recueil des romances par lesquelles il tâchait d'oublier les réalités ce titre expressif: « Les Consolations des misères de ma vie ! « Xe seraitil pas beau de connaître et de répéter les chants qui ont consolé Jean-Jacques ?

Cependant, il faut dire plus encore. Ses compositions musicales, secondaires dans son œuvre, sont rehaussées par l'ensemble de celle-ci. Elles participent en quelque manière à sa grandeur; elles ont reç^i quelque chose du rayonnemeni qui l'éclairé. Il est juste que nous nous plaisions plus au Devin du village parce qu'il est de Jean- Jacques Rousseau que s'il était d'un vulgaire fabricant de notes. Au reste, si menue que'soit cette composition, elle se présente à nous avec des traits originaux que l'on ne retrouverait guère dans les œuvres des professionnels ordi-

naires. Ce n'est pas sans raison, il faut bien s'en rendre compte, que ce simple petit acte, écrit d'une main peu experte, est resté au répertoire de l'Opéra pendant trois quarts de siècle et se laisse encore écouter avec agrément : il a donné par là la preuve d'une vitalité fort supérieure à celle de maintes oeuvres, peut-être de plus grande envergure, mais froides et vides, qu'on affectait d'admirer davantage en son temps. De même les romances de Jean-Jacques Rousseau ont joui d'une longue popularité qui fut de très bon aloi, tandis que les articles de son Dictionnaire de musique ont été pendant longtemps pillés et démarqués par une foule de parasites qui, en même temps, se faisaient un pieux devoir de calomnier l'œuvre et l'auteur.

Enfin — et cela sans doute causera peu de surprise — c'est comme penseur, bien plutôt que comme homme d'action, que son rôle a été surtout considérable. Il a semé des idées qui ont germé et fait lever des moissons abondantes. Il fut l'annonciateur de ce que la musique a produit de plus significatif après lui. Sur l'art, aussi bien que dans d'autres domaines, il a prononcé des paroles que la suite des temps montre avoir été prophétiques. Sans doute l'importance n'en fut pas comprise par ses contemporains : dans l'amas de paradoxes, dé contradictions,

d'obscurités au milieu duquel il s'agita, la vérité qu'il appelait fut lente à se montrer. Mais cent cinquante ans ont passé ; l'art a évolué conformément à des lois dont, au point de vue des formes, ni lui ni personne en son temps n'eût été capable de prévoir les conséquences : quant aux idées, elles ont suivi la direction, sinon imprimée, du moins indiquée par lui-même ; si bien que, dégageant aujourd'hui de la pensée du philosophe ce qui, au moment où il l'exprima, pouvait paraître encore incertain, nous arriverons à conclure que cette pensée a été entièrement conforme aux réalisations dont fut témoin l'avenir.

Par toutes ces raisons, il apparaît donc que, décidément, Jean-Jacques Rousseau mérite d'être étudié spécialement comme musicien.

C'est à remplir cette tâche que nous avons consacré ce li,vre.

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