‹ J.-J. RousseauChapitre 7 sur 29 · Dictionnaire de musique, article Unité de mélodie · texte numérisé non relu

Dictionnaire de musique, article Unité de mélodie

2. Comme preuve de l'influence de la musique des psaumes sur l'esprit de Jean-Jacques Rousseau, nous signalerons une réminiscence que nous avons reconnue dans une de ses romances : « Lisette a quille la plaine » (p. 93 des Consolations des misères de ma vie): les huit premières mesures sont, à deu.^ noies près, identiques au chant d'un des plus beaux psaumes de l'Eglise réformée : « .\insi qu'on oit le cerf bruire. » Un exemplaire autographe do la romance fait précisément partie de la collection de souvenirs de J.-J. Rousseau appartenant ù la Ville de Genève.

quelque aliment aux appétits musicaux de Jean- Jacques ? Peu de chose, il faut le reconnaître. Sans doute, chaque année, au jour de la fête de l'Escalade (12 décembre), autour de la table de famille sur laquelle, suivant l'usage, était servie une soupe au riz, en souvenir de la marmite avec laquelle la mère Royaume avait coilïé le premier assaillant de la nuit d'alarme, il chanta, avec les siens, les chansons traditionnelles par lesquelles l'événement historique était commémoré. Mais cela même était peu musical, carces sortes dechansons(dontqueIques-unessonten patois savoyard) ne différaient guère, sauf par leur sujet, de la généralité des chansons populaires ou des vaudevilles chantés sur des airs connus \ De fait, Genève n'eut jamais de ces hymnes nationaux comme ceux dont les idées de Jean-Jacques contribuèrent à doter la France révolutionnaire et dont la popularité (sauf pour deux) fut trop éphémère. C'est dans sa lettre à d'Alembert qu'il a exposé ses vues sur les fêtes qui conviennent à une république et dit quelles sortes de chants pourraient y être associés ; mais, cherchant à s'appuyer sur les exemples du passé, il ne retrouve guère dans les souvenirs de son enfance

I. Voir, sur les chansons de l'escalade de Genève, les Chanson» populaires des Alpes françaises (Safoic et Dauphiné), par l'aa»' teur de ce livre, chap. Chansons historiques, pp. 33 et suiv.

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que celui d'une fête militaire, décrite d'ailleurs avec autant de vivacité pittoresque que d'émotion. Il montre les soldats de la milice de Saint-Gervais (le quartier populaire de Genève) se rassemblant le soir et organisant une danse autour de la fontaine, sur les degrés de laquelle ils font monter les tambours, les fifres et les porteurs de flambeaux. Ce spectacle animé, . cette farandole guerrière, « le choix des airs, ^ le bruit des tambours », tout cela lui causa une impression qu'il rappelait avec ravissement longtemps après, alors que l'ère des persécutions avait commencé pour lui. « Je sens bien, dit-il, que ce spectacle dont je fus si touché serait sans attraits pour mille autres ^ » Il est vrai. Retenons-en pourtant le souvenir, à cause de l'empreinte profonde que la scène populaire, avec son harmonie des sons et du geste, a laissée en lui.

A la maison, l'enfant retrouvait le chant, plus intime et plus simple encore qu'au dehors. Il y entendait parfois de nouveau celui de Téglise, grâce à sa tante Bernard chez laquelle il vécut quelque temps, « dévote un peu piétiste, qui aimait mieux chanter les psaumes que veiller à

.1. Avant-dernière note de la Lettre à d'Alembert, précédant de quelques lig-aes la citation de Plutarque qui a donné naissance au couplet des enfants ajouté à la Marseillaise.

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l'éducation des enfants^ ». Mais c'est surtout de sa tante Suzon qu'il conserva le plus musical souvenir. Petit enfant, il ne se lassait pas de passer ses journées « assis ou debout à côté d'elle, à l'entendre chanter.

Je suis persuadé, dit-il, que je lui dois le goût, ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développé en moi que longtemps après. Elle savait une quantité prodigieuse d'airs et de chansons qu'elle chantait avec un filet de voix fort douce... Il y en a un surtout qui mest revenu tout entier quant à l'air... en voici le commencement.

Tircis, je n'ose Ecouter ton chalumeau

Sous l'ormeau.

Car on en cause

Déjà dans notre hameau.

« Je cherche, continue-t-il, oîi est le calme attendrissant que mon cœur trouve à cette chanson : c'est un caprice auquel je ne comprends rien; mais il m'est de toute impossibilité de la chanter jusqu'à la fin sans être arrêté par mes larmes ».

S'il n'eût perdu sa mère en naissant, il eût sans doute entendu d'elle des musiques un peu plus savantes, car cette coquette Genevoise, amie des plaisirs et des spectacles autant qu'on pouvait l'être dans sa ville dénuée de distractions, avait des talents « trop brillants pour son état »,

1. Les citations entre .guillemets non suivies de renvois, an cours de ce récit biographique, sont des emprunts aux Confessions.

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chantant en s'accompagnant sur le théorbe, dessinant et faisant des vers. Le père, lui, cumuait son emploi d'horloger avec celui de maître à danser: quoi qu'il n'en dise mot. il est bien probable que Jean-Jacques enfantent ainsi l'occasion, d'entendre jouer quelques menuets et quelques gavottes, et le rythme mieux dessiné et le tour plus léger de ces danses put lui révéler qu'il y avait en musique quelque chose d'un peu différent des psaumes et des chan sons de bero^ères ^

Sur la promenade de la Treille, il dût chanter des rondes enfantines, tandis que, de l'autre côté de la ville où, plus tard, il fît son apprentissage de graveur, ses camarades d'atelier lui apprirent des chansons dont il eut bientôt, dit-il, un répertoire «admirable». Pour aller du quartier du haut, où était sa maison natale, à celui de Saint-Gervais où vivaient les artisans, il fallait traverser le Rhône, non loin de l'île qui porte aujourd'hui le nom de Jean-Jacques Rousseau, et du beau lac qui l'inspira. De la terrasse de la Treille, il avait vue sur la partie opposée des environs de Genève : la Savoie à la végéta-

I. Voy. Eugène Ritter, La famiUe de Jean-Jacques . La mère de Jean-Jacques Rousseau, étant encore jeune fille, avait manifesté son goût pour le théâtre en s'habillant en paysanne afin de pouvoir assister aux fai'ces et comédies que des opérateurs jouaicn sur la place du Molard, et avait été réprimandée pour ce lait par le Consistoire.

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tion abondante, aux montagnes hautaines, aux lignes d'horizon harmonieuses à l'œil. De part et d'autre, c'était la campagne. Il y vécut une partie de son enfance, à commencer par les années passées à Bossey (aujourd'hui village français, sur le territoire de la Haute-Savoie) où le pasteur Lambercier lui enseigna, avec l'écriture et le calcul, un peu de latin et d'histoire, mais pas du tout de musique.

Ce temps fut-il cependant perdu pour sa formation au point de vue qui nous occupe? Peutêtre non. Dans une lettre de la Nouvelle Héloïse, il a vanté les plaisirs de la vie à la campagne et raillé les gens du monde qui croient s'y plaire en « apportant Paris avec eux, — les chanteurs, la musique, la comédie... » Il pouvait faire la comparaison, car, plus tard, il partagea cette vie factice en la compagnie des grands dont il recevait les invitations; mais autrefois, depuis Bossey jusqu'aux Charmettes', il avait vécu vrai-

1. Plusieurs particularités du récit de la Nouvelle Héloïse dont il est ici question, rapprochées du chapitre des Confessions où Jean-Jacques raconte ses souvenirs des Charmettes, semblent établir que les scènes rustiques qu'il place à Clarens ne sont que des transpositions de ce qu'il avait observé autour de Chambéry ; mais nous sommes autorisés par les faits à considérer sa vie aux Charmettes, postérieure de quelques années à l'époque dont nous nous occupons présentement et interrompue par son établissement à Paris, comme un prolongement de celle qu i! avait commencé à mener dès son enfance dans les campagnes savoyardes proches de Genève. Il nous est donc permis de résumer ici en une seule fois l'ensemble des impressions musicale.-; qu'il en ressentit, toujours dcntiques pendant une suite do plusieurs années.

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ment en campagnard, au milieu de la nature, el il y avait fait des provisions d'impressions vivaces pour ses futurs écrits.

La lettre de Saint-Preux, vivante description des travaux des champs et des joyeuses occupations des vendanges, est pleine dobservations musicales. Oh! la musique qui en fait Tobjet est simple et n'a rien de savant ; c'est la chanson populaire, et rien de plus. « Qu'on regarde les prés couverts de gens qui fanent et chantent, insensiblement on se sent attendrir... — Le chant des vendangeurs dont les coteaux retentissent... Le rauque son des instruments rustiques qui anime la marche de ceux qui portent la vendange au pressoir... » Le dimanche, « on se rassemble et l'on danse jusqu'au souper ; » d'autres jours on fait la veillée « en teillant du chanvre; chacun dit sa chanson à son tour ». Et à cet endroit du récit, Saint- Preux, c'est-à-dire Rousseau, se livre à un développement sur le chant populaire qu'il importe de citer en entier.

Quelquefois les vendangeurs chantent en chœur tous ensemble, ou bien alternativement à voix seule et en refrain. La plupart de ces chansons sont de vieilles romances dont les airs ne sont pas piquants ; mais ils ont je ne sais quoi d'antique et de doux qui touche à la longue. Les paroles sont simples, naïves, souvent tristes; elles plaisent pourtant...

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Ce concert de voix de femmes n'est pas sans douceur. Pour moi, je suis convaincu que, de toutes les. harmonies, il n'y en a point d aussi agréable que le chanta l'unisson, et que s'il nous taut des accords, c'est parce que nous avons le goût dépravé. En effet, toute l'harmonie ne se trouve-t-elie pas dans un son quelconque? Et qu'y pouvons-nous ajouter sans altérer les proportions que la nature a établies dans la force relative des sons harmonieux?... La nature a tout fait le mieux qu'il était possible ; mais nous voulons mieux faire encore et nous gâtons toul^

Ces dernières réflexions sont celles du philosophe ; mais les observations qui avaient précédé étaient celles de l'enfant : l'esprit en éveil, celui-ci avait bien écouté, bien vu et bien retenu, et ces souvenirs des chansons au charme desquelles il avait cédé instinctivementtout d'abord n'ont sans doute pas été étrangers à la conception des œuvres que créa plus tard sa volonté consciente.

Ainsi quitta-t-il Genève, à quinze ans et demi, sans peut-être avoir encore jamais vu tracer des notes sur la portée, sans avoir même éprouvé de sensations musicales dont il pùl se rendre compte, mais pourtant, avec ses psaumes et ses chansons, emportant un petit bagage, de nature purement traditionnelle et orale, qui, si dépouillé qu'il fût de technique, ne fut pas sans l'accompagner dans

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