I. La Nouvelle Héloîse. Partie V. lettre VII
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la vie avec quelque utilité et quelque agrément. Il était à lâge où la nécessité du choix d'un état s'est déjà imposée. Déclaré incapable dé remplir les fonctions de commis-greffier, le futur philosophe commença l'apprentissage du métier de graveur. Puis il s'enfuit de Genève, par la crainte d'une discipline trop sévère et par amour instinctif pour la liberté, et il commença sa vie vagabonde. Les souvenirs de ses lectures de romans, commencées dès l'enfance, lui donnaient, sur les relations des êtres humains entre eux, des idées peu conformes aux réalités : il V associait volontiers ses chansons. « Je ne voyais pas un château à droite ou à gauche sans aller chercher l'aventure que j'étais sur qui m'y attendait. Je n'osais entrer dans le château ; mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus d'apparence, fort surpris, après m'être longtemps époumonné, de ne voir paraître ni dames ni demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel de mes chansons, vu que j'en savais d'admirables, que mes camarades m'avaient apprises, et que je chantais admirablement. » Qu'étaient ces chansons ? Peut-être La fille dans la Tour^ ou la Pernefte, si populaire dans tout le pays ; ou bien ces aubades que les garçons s'en vont chanter, dans les nuits de printemps, sous les fenêtres de leurs fiancées : — « Réveillez-vous,
belle endormie ; » — « Ouvrez la port', la bell', si vous m'aimez; » — « ^lie, ma douce mie... » — « Marions-nous, tant belle rose... » Mais, dans les châteaux devant lesquels il s'arrêtait, on eût '" préféré sans aucun doute à ces chants rustiques les ariettes nouvellement venues de Paris, et la voix de Jean-Jacques y devait semJîIer bien plutôt annoncer quelque mendiant qu'être celle d'un troubadour!
Il arriva à Annecy, vit M™° de Warens à « cette heureuse place » qu'il aurait voulu « entourer d'un balustre d'or » : le passage derrière la petite et vieille maison qui servait d'asile momentané à l'entreprenante réfugiée, au bord du ruisseau par lequel se déverse l'eau claire et courante du lac, à coté du couvent des Cordeliers, attenant lui-même à la grande église (aujourd'hui cathédrale), presque vis-à-vis la maîtrise où Jean-Jacques Rousseau s'initiera bientôt aux premiers principes de la musique, — voisinage essentiellement monastique et dévot, avec la sévérité duquel contrastait la vue charmante s'étendant du côté opposé : la campagne des environs d'Annecy, verte et luxuriante, avec, pour fond d'horizon, les coteaux de Pringy et le cône aigu de la balme de Sillingy*.
I. La maison qu'habitait M""> de Warens u i.unl Jean-Jacques Rousseau alla l'y voir pour la prem-t-vp foi'; >t ni;ir< !;28j était
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C'est là qu'il aurait voulu « attirer les hommages de toute la terre w : portons-y du moins le nôtre, puisque ces lieux furent ceux où s'épanouit pour la première fois son être moral et sensible, et où il apprit à connaître les principes de l'art des sons. Mais il n'y séjourna pas tout d'abord, car, pour l'instant, le plus pressé était qu'il eût son pain quotidien, et il paraît qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour lui de le gagner qu'en abjurant la religion de ses pères.
Après avoir fait à petites journées l'agréable course d'Annecy à Turin, puis, dans cette ville, passé deux mois enfermé dans l'hospice, rendu enfin à la liberté, il eut pour premier souci d'en profiter pour entendre de la musique.
Capitale d'un royaume et résidence d'une Cour, Turin comptait parmi les importantes villes musicales d'Italie. Les artistes que le roi y engageait à son service n'étaient pas jalousement réservés à ses seuls plaisirs et à ceux des grands, mais le peuple était admis à jouir de leurs talents. Jean -Jacques Rousseau put donc entendre, non seulement la musique militaire, dont l'éclat l'enchanta, et le faux-bourdon
eiluée sur l'emplacement actuel du palais de l'Evêché, lequel fut construit de i^Si à 1792. Sur ces détails topographiques, voy. J.Serand. L'habitation de M'^' de Warens à Annecy (extrait de la Revue sai'oisienne de 1900), étude dont la documentation exacte et abondante dispense de faire usage des écrits antérieurs.
des prêtres psalmodiant aux processions, mais encore il apprit à connaître les virtuoses les plus renommés. « Le roi de Sardaigne avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, les Besuzzi y brillaient alternativement*. » Ces artistes se faisaient entendre chaque jour à la messe royale, messe basse qui n'était, au fond, qu'un long concert. Sonates, concertos, symphonies y accompagnaient l'office, plus sans doute pour le plaisir des oreilles que pour l'édification des âmes. Le nouveau converti, étonné et ravi par ces pompes religieuses si différentes de celles auxquelles il avait été accoutumé dans ses temples suisses, était assidu à ces cérémonies ; il a reconnu que ce fut à partir de ce moment que sa passion pour la musique commença à se déclarer. Cette nouvelle préoccupation ne le quitta plus et le suivit jusque dans ses aventures les plus
I. Somis, Piémontais d'origine, violoniste célèbre, continuateur des grandes traditions de Corelli et de Vivaldi, était tnaitre de chapelle et violon solo de la cour de Sardaigne. — Les deux frères Alessandro et Geronimo Besozzi ou Besuzzi. hautbois et basson inséparables, appartenant à une famille nombreuse de musiciens, étaient nés à Parme, mais étaient venus de bonne heure se fixer à Turin. — De Desjardins, V Art de se perfectionner dans le violon, de Corrette, donne une pièce pour violon ; il se pourrait que cet artiste (dont les biographies musicales ne savent rien autre que le détail qui vient d'être rapporté) ne fût autre que Giardini, né à Turin, élève de Somis, tout jeune encore à l'époque du séjour de J.-J. Rousseau (il n'avait que douze ans), mais célèbre par sa précocité musicale, et qui, par conséquent, put fort bien se faire entendre alors à la Chapelle royale.
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diverses. Si, chez la petite M""^ Basile qui lui donna charitablement l'hospitalité en l'absence de son mari, il put supporter la compagnie du commis maussade et jaloux, c'est que celuici jouait de la flûte — et la flûte, nous le verrons, fut toujours un instrument cher à Jeah- Jacques.
Passons sur la suite de son histoire à Turin : sans moyens d'existence, il y fut valet de chambre, distingué par son esprit comme supérieur à son état et passé au rang de secrétaire. Mais l'amour de la liberté Temporta sur la contrainte du servage : il reprit sa vie vagabonde et traversa de nouveau les monts, en compagnie d'un autre polisson. Avec sa « fontaine de héron », il crut pouvoir gagner sa vie à faire des tours de physique amusante, tout comme les petits savoyards font danser la marmotte : de fait, il n'était alors, comme eux, qu'un petit vagabond; et quant à leurs chansons, il ne lui manquait même pas de savoir les chanter !
Il rentra enfin à Annecy et s'y fixa pour un an et demi environ. C'était dans les premiers mois de 1729; il avait alors seize ans et demi ^
I. Les dates que nous donnons ici ne sont pas toujours conformes à celles des Confessions, mais ce sont celles dont les recherches des historiens modernes ont démontré l'exactitude.
M""^ de Warens, qui le recueillit auprès d'elle, avait reçu l'éducation conforme à sa naissance assez distinguée. Elle était musicienne, « avait de la voix, chantait passablement et jouait un peu du clavecin ». Ce clavecin^ devint bientôt l'objet favori de Jean-Jacques et le principal lieu de réunion entre elle et lui. Elle le fit chanter et lui donna les premières notions de lecture musicale qu'il reçut de sa vie. « Huit ou dix leçons de femme, et fort interrompues, loin
I. Le clavecin exposé aux Charmettes est-il réellement celui de M°« de Warens? Sur le mobilier de celte maison, nous avons recueilli à Chanibéry, de l'homme le mieux qualifié pour en parler, des renseignements qui pourraient inspirer quelque scepticisme : il nous fut assuré que la plus grande partie de ce mobilier, lits, tables, chaises, etc. est très authentique... comme mobilier du xviii» siècle, à preuve qu'elle a été apportée il y a quelque vingt ans d'une autre maison restée telle qu'à l'époque où vivait Rouseau. Pourtant il fut ajouté que ce nouveau mobilier ne comprenait pas de clavecin, et que celui des Charmettes, de mémoire d'homme, a toujours été vu là. Il semble donc qu'on puisse admettre que cet instrument est bien celui que posséda M"" de Warens qui l'accompagna dans ses diverses résidences, à Annecy, à Chambéry, puis dans la maison de campagne, et sur les touches duquel Jean-Jacques s'exerça pendant sa jeunesse. Ainsi la relique aurait-elle de certaines chances d'authenticité que n'ont pas au même degré tous les objets de cette nature.
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de me mettre en état de solfier, ne m'apprirent pas le quart des signes de la musique », a-t-il écrit. C'est possible : c'était pourtant par là qu'il fallait commencer. Il faut donc nommer M"^ de ^Yarens comme ayant été bien véritablement le premier maître de musique de Jean-Jacques Rousseau.
Cependant il allait avoir dix-sept ans, et la question de la profession qui pourrait lui convenir se posait toujours, car il ne devait pas songer à passer toute sa vie auprès de sa marraine ou « maman », fût-ce en remplissant auprès d'elle l'emploi de secrétaire bénévole. On songea à en faire un curé et on le mit au séminaire. 11 n'y resta pas six mois et fut renvoyé comme incapable. Grand embarras ! Allaitil donc toujours rester à la charge de sa protectrice? Du séminaire, où il n'avait rien appris, il était revenu chantant l'air d'une cantate dont il avait emporté la partition dans sa retraite ; il était parvenu à le déchiffrer tout seul et le savait sans faute. L'on ne pouvait donc pas dire qu'il était resté sans rien faire : il avait appris la musique (qu'on ne lui enseignait pas). Le résultat était assez encourageant, car s'il est vrai que le premier air cVAlphée et Aréthiise, de Clérambault, est « scandé si juste qu'il ne faut que réciter les vers avec leur mesure pour y
mettre celle de l'air », il ne 1 est pas moins que la trame assez complexe de la conîposition la rend assez peu propre à servir pour une première épreuve de lecture à un débutant. Si donc elle avait réussi, la conséquence fut assez naturelle : puisque Jean-Jacques Rousseau n est bon à rien, se dit-on, il faut en faire un musicien !
Par un rare et exceptionnel bonheur, il y avait à ce moment à Annecy un maître de chapelle qui, au témoignage de Rousseau, était le seul musicien digne de ce nom qu'il y eût alors dans toute la Savoie. Il se nommait Le Maître ', était Parisien, V bon compositeur », et, depuis quelques années, avait le titre de « maître de la musique du vénérable chapitre de la cathédrale de Saint-Pierre ». Voisin de M""^ de Warens, il était familièrement reçu par elle (elle l'appelait « Petit Chat ») et faisait de la musique en sa compagnie. Il y avait
I. Le Maître, et non Nicoloz, n'en déplaise aux rectificateurs qu ne* rectifient rien. M. J. Serand. archiviste de la Haute-Savoie, a* publié dans la Revue savoisienne en 1900 un document authentique de 1728, dans lequel le nom et la signature de « Jacques- Louis-Nicolas Le Maître », ou '( Le Maistre » tout court, sont écrits lisiblement par six fois, deux de ces écritures témoignant que l'intéressé était fils de « René Le Maître ». Une autre pièce notariée, de 1727, porte la signature du même « Jacques-Louis- Nicolas Le Maître ». Et si le registre de recensement de 1726 l'a appelé (( Jacques-Louis-Nicoloz », c'est tout simplement parce que le scribe qui l'a rédigé n'a pas voulu se donner la peine d'aller jusqu'au bout et s'est contenté d'écrire les prénoms, prenant le dernier, avec une faute d'orthographe, pour le nom de famille du maître de musique.
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chaque semaine dans la petite maison des réunions musicales, que les Confessions appellent, un peu pompeusement, de « petits concerts ». M™* de Warens et Le Maître en étaient les principaux exécutants. Auprès d'eux se faisait entendre la femme de chambre de Madame, Anne-Marie Merceret : celle-ci n'était pas une femme de chambre ordinaire, car son père était l'organiste de l'autre église (la Collégiale de Notre-Dame). Jean-Jacques chantait des duos avec elle.
Quel était le répertoire de ces « petits concerts » ? A en juger par ce que disent les Confessions, il semble qu'il dût être essentiellement vocal, car il n'est pas cité d'instrumentistes^ comme y ayant pris part. Le violoncelle de Le Maître et le clavecin de M""* de Warens ne -» devaient servir que pour les accompagnements. Les cantates françaises faisaient donc les principaux frais des programmes.
Ce genre, bien que déjà sur son déclin (car la vogue en fut courte) pouvait avoir encore, pou,r la province, le prestige de quelque nouveauté. Destiné à l'usage des concerts de chambre, il était plus facilement accessible aux amateurs que l'Opéra. « Avec une seule voix, un clavecin et une basse de viole, on peut aisément \ faire une musique de chambre », a dit l'auteur qui a publié la première œuvre de cette nature,
PREMIERES ETUDES MUSICALES aS
Morin. Il convient d'ajouter que la musique des cantates françaises publiées en grand nombre dans le premier quart du xviii^ siècle est d'un style certainement supérieur à celui de la musique dramatique du même temps, et qu'il y a souvent plus de substance musicale dans une seule cantate que dans tout un opéra. Jean- Jacques trouva donc là d'excellents sujets d'étude. Pour la première fois, et en dépit de son goût naturel, il dut se rendre compte que la musique n'est pas nécessairement et exclusivement monodique. Il entendit des parties s'agencer avec le chant et faire corps avec lui : l'air de Clérambault qu'il avait déchiffré seul avait pu déjà lui ouvrirdes horizons inconnus, car il y avaittrouvé, concertant avec la partie vocale, une basse au dessin rythmique ferme et net, dont l'allure fait penser à Bach. 11 se familiarisa avec les œuvres de ce répertoire ; nous le verrons, au cours du récit de sa vie, citer plusieurs cantates comme lui étant très bien connues : après Alphée et Aréthuse, déjà nommée, il étudiera L'ilmo^/'/^^^we par une abeille, « très jolie cantate de Clérambault », les Amours dormants, de Dernier, qu'il déclare, au moment où il écrit, savoir encore pai cœur bien que ne l'ayant pas relue depuis quarante ans ; d'autres, du même auteur, dont il ne nomme pas les titres ; les Bains de Thomery, de
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Batistin, etc. Et bientôt il se mêlera lui-même de vouloir composer aussi des cantates.
Il fut donc aisé d'intéresser à son avenir le maître de chapelle. Celui-ci le prit à la maîtrise; il y entra dans le courant d'octobre 1729 et y passa Ihiver.
Pour la première fois de sa vie hors des champs et des routes, Jean-Jacques Rousseau éprouva un sentiment de bien-être. Lui qui ne sut jamais se plier à la discipline pédagogique, il profita de renseignement d'un maître. Enseignement tout empirique, mais qui était encore le meilleur — disons mieux : le seul que l'on sût donner alors. Il prenait part journellement, avec les enfants de chœur et les chantres, aux répétitions parlésquelles se préparait l'office du dimanche. Oh! elles étaient d'une pompe toute relative ces exécutions musicales de la cathédrale d'Annecy ! Les souvenirs qu'en évoque Jean-Jacques nous laissent entendre qu'elles sentaient terriblement la province. (Celles qu'on y donne aujourd'hui sont-elles bien supérieures ? On n'oserait guère l'assurer...) Il n'en pouvait guère être autrement avec le personnel d'exécutants que le maître avait sous ses ordres. C'était, pour jouer la partie de contrebasse, un vieux charpentier boiteux ; la partie de violon était tenue par un petit abbé blondin, etréphcbe Jean- Jacques Rousseau
se distinguait parfois dans un solo de flûte à bec, composé tout exprès pour lui ; ou bien il chantait en duo avec la camériste ; car « la vocale » comme « l'instrumentale », tout lui était bon ! Il ne nous manque que d'être renseignés sur la personnalité du serpent : cet instrument ne faisait certainement pas défaut à la sj'mphonie, qui, pour tout dire, ne devait pas encore être tout à fait à la hauteur de celle du roi de Sardaigne entendue naguère à Turin !
Mais les cérémonies avaient la belle ordonnance qui fut toujours heureusement maintenue par la liturgie dans l'église catholique. De sa place à la tribune, sous la sombre voûte de la cathédrale gothique aux murailles peintes en grisaille, dans le goût italien, Jean-Jacques admirait les cortèges, le luminaire, les ornements du culte, les habits sacerdotaux, la chasuble brodée de l'oiTiciant, l'ample manteau des chaaoines (bleu et rouge, tel qu'on le voit encore aujourd'hui aux offices de la cathédrale d'Annecy'). Le Maître lui-même avait changé d'aspect, et son fin surplis blanc, endossé sur l'habit laïque après qu'il avait posé l'épée, donnait à ce musicien lïiondain un air
1. « Le bel habit de chœur des chanoines, dont parle Rousseau, a été déterminé par un bref du pape Paul V, du 4 avril 1607 n. J. Serand, L'habitation de M"" de Warent à Annecy.
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de cléricature dune très suffisante édification. La vie intime de la maîtrise était plaisante en elle-même, « toujours chantante et gaie », en la compagnie des autres pensionnaires : les enfants de chœur Joseph Carrier et Jacques Berchet, et quelques autres clercs plus âgés, Aymé Verdel, Jacques Demonthé et François Gâche ; Rousseau, ayant dix-sept ans et demi, était le doyen de l'école'. Et puis, quelquefois, on y recevait des visites musicales, comme ce certain soir de février où, tandis qu'il neigeait au dehors, l'on entendit frapper à la porte : la bonne servante Perrine, que les enfants de chœur faisaient toujours endêver, alluma sa lanterne, s'en fut ouvrir et introduisit dans la salle où tout le monde était réuni autour d'un bon feu un voyageur en assez triste équipage et d'extérieur comique, avec d'énormes guêtres et, pour se garantir des flocons, un petit chapeau à porter sous le bras : Yenture, musicien français, ayant l'accent du Midi, aussi la faconde, d'ailleurs non sans talent dans son art, et qui, tel la cigale après que la bise fut venue, en était réduit à a vicarier », ce qui était une façon un peu détournée de dire qu'il mendiait son pain. 11 apportait avec lui un peu d'air de Paris, d'où il disait
I. François Mugnier, M'^' de M'arens et J.-J. Rousseau, p. 6i.
venir, et les pauvres reclus dans leur maîtrise savoyarde, au milieu des neiges, l'écoutaient parler avec admiiation et lui faisaient fête. Il eut bientôt une grande influence sur Jean-Jacques Rousseau, qui tint à honneur d'imiter en tout un si digne modèle !
Pour la musique qu'il entendit et exécuta luimême, qu'était-elle ? D'abord celle qui n'a jamais cessé d'être en usage à l'église : les psalmodies de l'officiant et des chantres, les chants communs, les hymnes. 11 a rappelé le souvenir d' « affection tendre » que lui laissa l'audition matinale, sur le perron de la cathédrale, du Coiiditor aime siderum, mélodie qui, avec son rythme ternaire fortement marqué, a vraiment l'allure d'un antique chant populaire \ ^lais on était au xviii^ siècle, c'est-à-dire la pire époque pour l'art chrétien — l'art catholique du moins. La pureté du chant primitif était contaminée depuis longtemps par des traditions parasites : pour mieux dire, ce chant était délaissé partout, et l'on ne célébrait plus l'office qu' « en musique ». Rousseau l'a déploré : écoutons-le :
Le motet, écrit-il, est une pièce de musique faite sur
I . De Coussemakcr a constaté l'identité existant entre le début de ce chant et celui de la chanson flamande du Reuze (Reiizelied), associée à une très vieille tradilion de la ville de Dunkerque, et l'un des morceaux les plus caractéristiques de son recueil de Chansons poindaircs des Flamands de France.
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des paroles latines à l'usage de l'Eglise Romaine... Et tout cela s'appelle, en général, Musique latine. Les Français réussissent mieux dans ce genre de musique que dans la française, la langue étant moins défavorable ; mais ils y recherchent trop de travail, et jouent trop sur le mot. En généi'al la musique latine n'a pas assez de gravité pour lusage auquel elle est destinée... // faut n avoir, je ne dis pas aucune piété, mais je dis aucun goût, pour préférer dans les églises la musique au plain cJiant^'.
Voilà des paroles qui étonneront quelques lecteurs en méfiance instinctive contre Jean- Jacques Rousseau musicien, et qui les réconcilieront peut-être un peu avec lui. Cependant, quelles que fussent ses préférences, il fut obligé de sacrifier lui-même aux faux dieux. Nous le verrons plus tard composer plusieurs motets, et, à Annecy, il ne chanta guère autre chose. Le répertoire de la maîtrise était entièrement formé par les compositions de Le Maître, car, à cette époque où les publications musicales n'étaient pas multipliées comme elles le devinrent plus tard, le maître de chapelle, avait pour mission de fournir la musique autant que de diriger les exécutions, la cherchant purement et simplement dans sa propre tête (Bach, à Leipzig, ne faisait pas autrement que les autres). Jean-Jacques fut donc l'interprète des motets de Le Maî Ire; il unissait sa voix à celle de M"* Merceretpour chanter en duo