‹ J.J. Rousseau, le protestantisme et la Révolution françaiseChapitre 10 sur 14 · DÉPÔT REMIS A LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

DÉPÔT REMIS A LA PROVIDENCE

« Protecteur des opprimés, Dieu de justice et de vérité, reçois ce dépôt que remet sur ton autel et confie à la Providence, un étranger infortuné, seul, sans appui, sans défenseur sur la terr^, outragé, moqué, diffamé, trahi de toute une génération ; chargé depuis quinze ans à Fenvi de traitements pires que la mort, et d'indignités inouïes jusqu'ici parmi les humains sans avoir pu jamais en apprendre la cause. Toute explication m'est refusée, toute communication m'est ôtée; je n'attends plus des hommes, aigris par leur propre injustice, qu'affronts, mensonges et trahisons. Providence éternelle, mon seul espoir est en toi; daigne prendre mon dépôt sous ta garde et le faire tomber en des mains jeunes et fidèles qui le transmettent, exempt de fraude, à une meilleure génération ; qu'elle apprenne, en déplorant mon sort, comment fut traité par celle-ci un homme sans fiel^ sans fard, ennemi de l'injustice et patient à l'endurer, et qui jamais n'a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne... »

Ces lignes écrites, Rousseau se rend, le samedi 24 février 1776, sur les deux heures, à Notre-Dame, dans l'intention de présenter lui-même son offrande à la Providence et de la déposer sur le maître-autel de l'église. Il trouve fermées les portes de la grille « qui séparaient de la nef la partie des bas-côtés entourant le chœur. » Ce contretemps le bouleverse. Il est saisi de vertige, a comme un homme qui tombe en apoplexie. » La Providence est contre lui! « Je crus, dit-il, dans mon premier transport, voir concourir le ciel même à Toeuvre d'iniquité des hommes. » Et le voilà proférant des blasphèmes tels « qu'ils ne peuvent être excusés que par Celui qui sait lire au fond des cœurs. »

Il renonce alors à Tauxiliarité cléricale de la Providence et tente de s'adresser directement à la nation au moyen d'une espèce de billet- circulaire dont il fait de nombreuses copies qu'il essaie de distribuer, aux promenades, dans les rues, aux passants dont la physionomie lui plaît. La suscription du billet-circulaire était : A tout français aimant encore la justice et la vérité. Les passants regardent avec surprise le -distributeur Jean- Jacques, le prennent pour un fou et refusent son papier- Il se console en s'apostrophant lui-même : « Ils auront beau faire un Jean-Jacques à leur mode; Rousseau restera toujours le même en dépit d'eux. » Dans le naufrage de sa raison la vanité surnage.

Puisque les Parisiens refusaient le billet- circulaire, Rousseau résolut de quitter Paris. Il entra en relations avec le comte Duprat qui lui offrit l'hospitalité dans sa propriété, aux environs de Lyon. Jean-Jacques accepta: « J'accepte, écrivit-il au comte, avec empressement et reconnaissance, l'asile paisible et solitaire que vous avez la bonté de m'offrir. » La lettre qui contient cette accep-

JEAN-JACOUES ROUSSEAU

tation est du 3l décembre 1777. Le 3 février 1778, Rousseau renouvelle au comte Duprat ses remerciemenls, Il est entendu que Thérèse et lui s'installeront chez le comte sous un nom supposé, et afin d'éviter les'commérages, iront le dimanche à la messe : « Je n'ai nulle répugnance, écrit Rousseau à son nouveau biehifaiteur, à aller à la messe ; au contraire. Dans quelque religion que ce soit, je me croirai toujours avec mes frères, t)armi ceux qui s'assemblent pour servir bien. Mais ce h'esl pas non plus un devoir que je veuille m'imposer, encore moins de laisser croire que je suis catholique. » Le 15 mars, Rousseau fait connaître au comte que sa femme est malade et que cette maladie va retarder son départ! Thérèse, d'ailleurs, ce aime mieux mourir à Paris » que de s'exposer à des fatigues et, peut-être, « à des indignités. » Les choses ne s'arrangent pas. C'est alors que le marquis de Girardin demande à Rousseau de venir habiter chez lui, à Ermenonville, non pas au château, mais dans une maisonnette située un peu à l'écart de la propriété principale et que M. et Mme de Girardin ont fait aménager de façon à la rendre le plus agréable possible. Jean-Jacques et Thérèse, tout heureux de cette offre, arrivent au château vers le milieu de mai. L'existence qui leur est faite est paisible et douce. Les hôtes sont aimablement discrets, les sites solitaires, les environs pittoresques. Rousseau fait de longues promenades et se livre à sa passion pour la botanique. 11 jouissait de cette retraite seigneuriale depuis quarante-deux jours, lorque tout à coup, on apprit qu'il était mortsubitement. Les uns disaient qu'il avait succombé à une apoplexie séreuse; les autres qu'il s'était suicidé en se tirant une balle dans la tête; d'autres qu'il s'était empoisonné; cniin, et tout récemment, on a soutenu (^u'il avait été

assassiné par Thérèse et Tamant qu'elle s'était donné.

L'hypothèse de la mort par apoplexie, bien qu'affirmée par un docteur, ne semble pas acceptable. On peut la lire dans la notfice. que le médecin Le Bègue de Presle, qui assista à l'ouverture du corps de Rousseau, publia quelques semaines après l'événement : « Le jeudi 2 juillet, Jean-Jacques se leva de bonne heure, se promena dehors suivant son usage, jusqu'à l'heure de son déjeuner, qu il

^ Ht, selon sa coutume, avec du café au lait préparé par sa femnie, et dont elle prit une tasse, ainsi que sa servante. xVussitôt après le déjeuner, il demanda à sa femme de l'aider à s'habiller, parce que, la veille, il avait promis

^ d'aller au château dans la matinée II se préparait à sortir, lorsqu'il commença à se sentir dans un état de malaise, de faiblesse et de souffrance générale. Il se plaignit successivement de picotements très incommodes à la plante

' lies pieds ; d'une sensation de froid le long de l'épine du dos, cojnme s'il y coulait un fluide glacé; de quelques douleurs de poitrine, et surtout, pendant la dernière heure de sa vie, de douleurs de tête d'une violence extrême qui se faisaient sentir par accès ; il les exprimait en portant les deux mains à sa tête, et en disant qu'il semblait qu'on lui déchirait le crâne. Ce fut dans un de ces accès que sa vie se termina, et qu'il tomba de son siège par terre. On le releva à l'instant; il était mort. »

Ces renseignements avaient été donnés à Le Bègue de Presle par Thérèse Le Vasseur qui, seule, assista aux derniers moments de Rousseau. M. de Girardin y ajouta ce détail que le malade, à sa dernière heure, se serait plaint de « douleurs de coliques. »

Le lendemain de la mort, le lieutenant du bailliage et vicomte d'Ermononville, le procureur fiscal du bailliage, le sergent de celte juridiction et deux chirurgiens vinrent

Page 1