IKAN-.IACQUES HOnSSEAlJ
« Pour attaquer victorieusement d'Alcrnberl et Voltaire il vaut mieux négliger les questions théologiques et se placer sur le terrain de la morale; et, puisque l'écrivain de V Encyclopédie encourage les (Genevois à construire un théâtre dan.s leur ville, il faut montrer, au point de vue des intérêts genevois, Timmoralité du théâtre, des auteurs dramatiques et des acteurs. J'ai sous presse un petit écrit sur Tarticle Genève de M. d'Alembert. Le conseil qu'il nous donne d'établir une comédie m'a paru pernicieux; il a réveillé mon zèle, et m'a d'autant plus indigné que j'ai vu clairement qu'il ne se faisait pas un scrupule de faire sa cour à M. de Voltaire à nos dépens. Voilà nos auteurs et nos philosophes I Toujours pour motif quelque intérêt particulier et toujours le bien public pour prétexte. Cher Vernes, soyons hommes et citoyens jusqu'au dernier soupir. Osons toujours parler pour le bien de tous, fût-il préjudiciable à nos amis et à nous-mêmes. Quoiqu'il en soit, j'ai dit mes raisons, ce sera à mes compatriotes à les peser. >>
Ayant ainsi, dans une lettre privée, calomnié les intentions du philosophe d'Alembert, Rousseau lui envoie cette lettre d'une parfaite déférence :
A M. d'Alembert :
« Montmorency, 25 juin 1788.
« J'ai dû, monsieur, répondre à votre article Genève, Je l'ai fait, et je vous ai adressé cet article. Je suis sensible aux témoignages de votre souvenir, et à l'honneur que j'ai reçu de vous en plus d'une occasion; mais vous nous donnez un conseil pernicieux, et si mon père en avait fait autant, je n'aurai pu ni dû me taire. J'ai tâché d'accorder ce que je vous dois avec ce que je dois à ma
LA LETTRE SUR LES SPECTACLES
patrie; quand il a fallu choisir, j'aurais fait un crime de balancer. Si ma témérité vous offense, vous n'en serez que trop vengé par la faiblesse de Touvrage. Vous y chercherez en vain les restes d'un talent qui n'est plus, et qui ne se nourrissait peut-être que de mon mépris pour mes adversaires. Si je n'avais consulté que ma réputation, j'aurais certainement supprimé cet écrit; mais il n'est pas ici question de ce qui peut vous plaire et m'honorer ; en faisant mon devoir, je serai toujours assez content de moi et assez justifié près de vous. »
La réponse de Rousseau est, dès les premières lignes, une protestation contre le jugement porté par d.'Alembert sur les ministres genevois. Il a osé les accuser de socianisme! Ce mot effarouche Jean-Jacques Rousseau qui se hâte, d'ailleurs, de dire : « Je ne sais pas ce que c'est que le socianisme, ainsi je n'en puis parler ni en bien, ni en mal, et même sur quelques notions confuses de cette secte et de son fondateur, je me sens plus d'éloignement que de goût pour elle. » Cette ignorance de la part d'un citoyen de la ville où Calvin fit brûler Michel Servet, paraît plus voulue que réelle. Rousseau, récemment réintégré dans l'église protestante, obligé de souscrire aux articles de foi contenus dans le Symbole des apôtres, ne pouvait point ne pas avoir entendu parler du dogme trinitaire et des persécutions sanglantes dont ce dogme avait été l'occasion à Genève. En jouant l'ignorance il se dispensait de blâmer l'intolérance de Calvin, et en jetant une sorte de blâme, — malgré son aveu d'ignorance — sur le socianisme, il se rendait favorable tous les dévots de son petit pays. D'Alembert, dans sa réplique à Rousseau, fait remarquer « l'accueil enthousiaste » que les dévots firent à l'écrit où Jean-Jacques
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
parlait de son éloignemcnt pour la secte socinienne. La vérité, cependant, c'est que Rousseau était socinien. Et il le savait bien, puisqu'il venait d'avoir sur le socianisme une controverse avec les prédicants Vernes et Vernet.
La lettre sur les spectactes est une sorte de manifeste contre les grandes cités, leur tolérance, leur civilisation. Tout est beau, vertueux, sublime, dans Tétroite localité (qu'il a désertée pour Paris); tout est corrompu, pernicieux dans les grands centres, et, particulièrement, dans ce Paris monarchique qu'il est venu habiter. Il en veut aux théâtres qu'il renferme, et où il a fait jouer des comédies ennuyeuses et une paysannerie rimée. Et comme Genève n'a pas de théâtre, et que Rouseau sait que Voltaire travaille à en faire établir un dans cette ville, il écrit un réquisitoire en règle contre la comédie, les acteurs et les actrices. Par delà le monde théâtral c'est Voltaire qu'il veut atteindre, et c'est la vénérable compagnie des pasteurs, sa collaboratrice en cette circonstance, qu'il veut satisfaire.
Rousseau regardait la lettre sur les spectacles comme la meilleure de ses publications. Il l'appelait « son Benjamin ». Dans l'apologie de sa personne et de ses œuvres qu'il adressait à M. de Saint-Germain, il dit que « lalecture en est ravissante. » Cela dépend des lecteurs. La thèse principale qu'elle contient est empruntée aux Pères de l'Église, à Bossuet et à Bourdaloue : c'est une condamnation, au nom de la morale, de la comédie et de ses interprètes. Le théâtre est un agent de dépravation, les comédiens font un métier infâme, les comédiennes ont des mœurs avilies et avilissantes. Les tragédies qu'on joue sur le théâtre provoquent au mal, « elles souillent l'imagination de crimes qui font frémir la nature », les
LA LETTBE SUR LES SPECTACLES
comédies poussent à la débauche. Même dans le Misanthrope Molière bafoue la vertu : il fait rire aux dépens d'Alceste. Ces paradoxes, ces outrances ontpour contrepartie Téloge des amusements en usage à Genève et dans les villages suisses. Sans doute on y développe l'esprit de coterie, mais cet esprit est favorable aux amitiés solides et vertueuses. Sans doute on s'y laisse aller à l'ivrognerie, mais .. ici il faut citer Rousseau :
(( Le goût du vin n'est pas un crime; il en fait rarement commettre; il rend l'homme stupide et non pas méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement parlant, les buveurs ont de la cordialité, de la franchise ; ils sont presque tous bons, droits, justes, fidèles, braves et honnêtes gens à leur défaut près. En osera-t on dire autant des vices qu'on substitue à celui-là? ou bien prétend-on faire de toute une ville un peuple d'hommes sans défauts et retenus en toute chose? Combien de vertus apparentes cachent souvent des vices réels! Le sage est sobre par tempérance; le fourbe l'est par fausseté. Dans les pays de mauvaises mœurs, d'intrigues, de trahisons, d'adultères, on redoute un état d'indiscrétion où le cœur se montre sans qu'on y songe. Partout les gens qui abhorrent le plus l'ivresse sont ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en garantir. En Suisse elle est presque en estime; à Naples, elle est en honneur ; mais au fond, laquelle est la plus à craindre, de l'intempérance du Suisse où de la réserve de l'Italien ?»
La moralisation par l'ivrognerie et le salut par l'alcoolisme, tel est le nouvel évangile ! A ce moyen d'influence morale, Rousseau ajoute la rusticité du langage, la brutalité des manières, Tantiféminisme et la xénophobie : « Il ne faut point se le dissumuler, dit-il (à Genève), les
JEAN-JACOUES ROUSSEAU
intentions sont droites encore, mais les mœurs inclinent déjà visiblement vers la décadence... On était plus grossier de mon temps. Les enfants, rustiquement élevés, n'avaient point de teint à conserver, et ne craignaient point les injures de Tair auxquelles ils s'étaient aguerris de bonne heure. Les pères les menaient avec eux à la chasse,- en campagne, à tous les exercices, dans toutes les sociétés. Timides et modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avaient point de frisure à conserver; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis s'embrassaient en pleurant. Ils revenaient au logis suant, essoufflés, déchirés : c'étaient de vrais polissons, mais ces poUssons ont fait des hommes qui ont dans le cœur le zèle pour servir la patrie et du sang à verser pour elle. »
Si un théâtre s'établissait à Genève, si on allait entendre les vers de Corneille et de Racine ou la prose de Molière, il y aurait, paraît-il, moins de polissonnerie, par conséquent moins de vaillance et de patriotisme, et les Genevois n'auraient plus, ou auraient moins de sang à verser pour leur pays! Ces affirmations, écrites en style d'oracle, ravissaient Jean-Jacques. Il en faisait endosser la responsabilité à Sully à qui il prêtait ce langage : « Le grand Sully, qui nous aimait, nous l'eût bien pû dire : spectacles et comédies dans toute petite République, et surtout dans Genève, affaiblissement d'État. »
ÂfTaiblissement d'État également et usage contre nature la réunion des sexes que favorise le théâtre. Rousseau, enchanté d'avoir trouvé cet argument, le développe en quelques pages qui sont un traité d'antiféminisme : i( Suivons les indications de la nature, consultons le bien
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de la société; nous trouverons que les deux sexes doivent se rassembler quelquefois, et vivre ordinairement séparés. Je Fai dit tantôt, par rapport aux femmes, je le dis maintenant par rapport aux hommes. Ils se sentent autant et plus qu'elles de leur trop intime commerce; elles n'y perdent que leurs mœurs, et nous y perdons à la fois nos mœurs et notre constitution ; car ce sexe plus faible, hors d'état de prendre notre manière de vivre, trop pénible pour lui, nous force de prendre la sienne, trop molle pour nous ; et, ne voulant plus souffrir de séparation, faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes. Cet inconvénient^ qui dégrade l'homme, est très grand partout; mais c'est surtout dans les États comme le nôtre qu'il importe de le prévenir. Qu'un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit être assez indifférent, pourvu qu'il soit obéi, mais dans une république il faut des hommes... La nature, qui impose aux femmes la vie sédentaire et casanière, en prescrit aux hommes une toute opposée, et cette inquiétude indique en eux un vrai besoin. Si les Orientaux que la chaleur du climat fait assez transpirer, font peu d'exercice et ne se promènent point, au moins ils vont s'asseoir en plein air et respirer à leur aise, au lieu qu'ici les femmes ont grand soin d'étouffer leurs amis dans de bonnes chambres bien fermées... Nous sommes déchus en tout. Pourquoi cela?... Les premiers Romains vivaient en hommes, et trouvaient dans leurs continuels exercices la vigueur que la nature leur avait refusée ; au lieu que nous perdons la nôtre dans la vie indolente et lâche où nous réduit la dépendance du sexe... La société des deux sexes devenue trop commune et trop facile a produit ces effets. On n'ose parler de patrie et de vertu sans passer pour rabâ-
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cheur, on n'ose être soi-même sans s'asservir aux maximes d'une caillette. »
Ce réquisitoire, que j'ai abrégé, aboutit à cette conclusion : il faut proscrire les théâtres où les sexes se retrouvent pour s'amollir, et prendre exemple sur Sparte. « Les fêtes de Lacédémone, sont dit, Rousseau, les modèles de celles que je voudrais voir parmi nous. »
Ce ne sont pas seulement les théâtres qu'il faut proscrire de Genève, ce sont les étrangers. On n'a pas oublié l'épître où Jean-Jacques reprochait à ses concitoyens d'avoir toléré la présence de Voltaire dans les alentours de Genève. Dans la lettre à d'Alembert il dit : « Jamais étranger n'entra dans Genève qu'il n'y ait fait plus de mal que de bien. Mais savez-vous qui l'on devrait s'efforcer d'attirer et de retenir dans nos murs? Les Genevois même qui, avec un sincère amour de leur pays, ont tous une si grande inclination pour les voyages, qu'il n'y a point de contrée où l'on n'en trouve de répandus. » Argument bizarre, sous la plume d'un Genevois qui a déserté son pays une première fois pour échapper aux mauvais traitements d'un de ses concitoyens et de ses maîtres; argument extraordinaire lorsque celui qui le présente a refusé l'établissement honorable que ses compatriotes lui proposaient dans sa ville natale, pour aller vivre à Paris, dans une société de nobles, de financiers.
Rousseau insiste, pourtant : « La moitié de nos concitoyens, épars dans le reste de l'Europe, vivent et meurent loin de la patrie ; et jè me citerais moi-même avec plus de douleur si j'y étais moins inutile. Je sais que nous sommes forcés d'aller chercher au loin les ressources que notre terrain nous refuse, et que nous pourrions difficilement subsister si nous nous tenions
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renfermés. Mais au moins que ce bannissement ne soit pas éternel pour tous : que ceux dont le ciel a béni les travaux viennent, comme Tabeille, en rapporter le fruit dans la ruche, réjouir leurs concitoyens du spectacle de leur fortune, enrichir le pays de leurs richesses, et jouir modestement chez eux des biens honnêtement acquis chez les autres. Sera-ce avec des théâtres, toujours moins parfaits chez nous qu'ailleurs qu'on les y fera revenir? »
Cette fois l'aveu est dépouillé de rhétorique : allons nous enrichir chez les autres, rapportons ces richesses chez nous et fermons nos portes à l'étranger chez qui nous nous sommes enrichis! Cette conclusion est rigoureusement nationaliste ; elle peut même le paraître un peu trop. A l'exclusivisme théologique de Calvin, Rousseau ajoute l'exclusivisme des Genevois devenus ploutocrates 1
L'écrit de Jean-Jacques lui attira une réponse de d'Alembert qui est un modèle de finesse, de bon sens et de verve railleuse. Ces deux publications mettent en relief les différences de l'esprit français et voltairien et de l'esprit calviniste. Autant le second, tel qu'il apparaît dans l'opuscule de Rousseau, est particulariste, borné, intolérant, d'un égoïsme féroce, préoccupé de tout ramener à lui et de prendre le plus possible aux autres, autant le premier, représenté par d'Alembert, est inspiré de sentiments de sociabilité délicate et d'altruisme. Le caractère de votre philosophie, dit d'Alembert à Rousseau, est d'être ferme et inexorable dans sa marche :
« Vos principes posés, les conséquences sont ce qu'elles peuvent; tant pis pour nous si elles sont fâcheuses ; mais à quelque point qu'elles le soient, elles ne vous le paraissent jamais assez pour vous forcer à revenir sur
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les principes. Bien loin de craindre les objections qu'on peut faire contre vos paradoxes, vous prévenez ces objections en y répondant par des paradoxes nouveaux.
« Vous avez prétendu que la culture des sciences et des arts est nuisible aux mœurs ; on pouvait vous objecter que dans une société policée cette culture est du moins nécessaire jusqu'à un certain point, et vous prier d'en fixer les bornes ; vous vous êtes tiré d'embarras en coupant le nœud ; et vous n'avez cru pouvoir nous rendre heureux et parfaits qu'en nous réduisant à l'état de bêtes. Pour prouver ce que tant d'opéras français avaient si bien prouvé avant vous, que nous n'avons point de musique, vous avez déclaré que nous nepouvions en avoir ^ et que si nous en avions une, ce serait tant 'pis pour nous. Enfin, dans la vue d'inspirer plus efficacement à vos compatriotes l'horreur de la comédie, vous la représentez comme une des plus pernicieuses inventions des hommes, et, pour me servir de vos propres termes, comme un divertissement plus barbare que les combats de gladiateurs,,.
« Quoiqu'il en soit, monsieur, nous avons trop besoin de plaisirs pour nous rendre difficiles sur le nombre ou sur le choix. Sans doute tous nos divertissements forcés et factices, inventés et mis en usage par l'oisiveté, sont bien au dessous des plaisirs si simples que devraient nous offrir les devoirs de citoyens, d'ami, de fils et de père : mais rendez-nous donc, si vous le pouvez, ces devoirs moins pénibles et moins tristes ; ou souffrez qu'après les avoir remplis de notre mieux nous nous consolions de notre mieux aussi des chagrins qui les accompagnent... On va, selon vous, s'isoler au théâtre, on y va oublier ses proches, ses concitoyens, ses amis. Le spectacle est, au contraire, celui de tous nos plaisirs
LA LETTRE SUR LES SPECTACLES
qui nous rappelle le plus aux autres hommes, par Fimage qu'il nous présente de la vie humaine, et par les impressions qu'il nous donne et qu'il nous laisse... »
N'est-ce point parfait d'atticisme, de raison souriante et de grâce ironique ? Il a suffit à d'Alembert d'une parole sincère et d'un geste élégant pour écarter les maussades paradoxes du Genevois calviniste. D'Alembert demande ensuite à Rousseau, et non sans malice, pourquoi ayant parlé du Misanthrope, il n'a rien dit du Tartufe : « Je ne sais, monsieur, ce que vous pensez de cette dernière pièce; elle était bien faite pour trouver grâce devant vous, ne fût-ce que par l'aversion dont on ne peut se défendre pour l'espèce d'hommes si odieuse que Molière y a joués et démasqués. »
Après avoir pris contre Rousseau la défense des gens de théâtre et des auteurs, et montré ce qu'avaient d'injuste et de cruel les insultes et les diffamations que le Genevois s'était permises contre cette catégorie de citoyens, d'Alembert, précurseur de Condorcet et de Stuart Mill, plaide la cause de l'égalité des femmes et trouve, pour les défendre contre les diatribes de Jean- Jacques, des raisons qui semblent d'aujourd'hui : « Quand la lumière sera plus libre de se répandre, plus étendue et plus égale, nous en sentirons les effets bienfaisants. Nous cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans l'ignorance, et elles de séduire, de tromper et de gouverner leurs maîtres... Nous aurons l'humanité et la justice de ne pas leur refuser ce qui peut adoucir leur vie comme à nous... Philosophes que la nature a répandus sur la surface de la terre, c'est à vous à détruire, s'il vous est possible, un préjugé si funeste; c'est à ceux entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagrin d'être pères, d'oser les premiers secouer le joug d'un
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barJjnre usngc, nn don nn ni h leurs fillos la mùme Mucaliori qu'à leurs autres enfants. »
La lettre de Housseau à D'Alembert eut, à Genève, un très grand succès. Tous les prédicants furent en liesse. Un des plus notoires le pasteur Sarasin aîné, écrivit à Rousseau :
« Je n'ai pas de termes assez expressifs pour vous marquer la satisfaction que j'ai ressentie en lisant le digne ou\rage qui vient de sortir de votre plume et que M. Vernes m'a remis de votre part. Vous venez de rendre un service signalé à notre commune patrie, en vous élevant aussi librement et aussi fortement que vous l'avez fait contre la fureur des spectacles, et en montrant tout le ridicule et le danger du projet qu'ont formé certaines personnes d'établir un théâtre dans notre ville. »
Les membres de la vénérable compagnie des pasteurs multiplièrent les démarches pour rappeler Jean-Jacques dans sa patrie. Ils lui mandent que sa présence rendrait de signalés services au clergé national. Puisqu'il a commencé le bon eombat contre l'ennemi, contre Voltaire, il doit le continuer. Le pasteur Vernes écrit à Rousseau : « Ce serait le moment de venir travailler avec nous, d'augmenter le bataillon sacré qui résiste à Voltaire, afin que Genève reste toujours Genève. »
Rousseau est très touché de cet appel ; il est en communion de principes, de sentiments avec la vénérable compagnie. Certes, il serait fier de venir prendre place dans le bataillon sacré des anti-voltairiens, mais il a des précautions à prendre. En effet, si dans les lettres intimes qu'il adresse aux pasteurs, et que ceux-ci font copier et courir dans Genève^ il insulte bassement celui qu'il appellait son maître, publiquement il doit le ménager encore.
LA LETTRE SUR LES SPECTACLES
Voltaire connaît cette conduite de Rousseau et son entente avec les ministres : « Jean Jacques, racontet-il à un de ses correspondants, écrit tous les quinze jours aux prêtres de Genève pour les échauffer contre moi. »
Pourquoi cette hostilité? Par haine du théâtre et des auteurs dramatiques? Il serait naïf de le croire.
Brunetière a cru découvrir le mobile de la conduite de Rousseau, dans les sentiments d'envie auxquels Rousseau, tout en parlant et reparlant sans cesse de sa stoïque « vertu cédait avec une singulière facilité : « Si Rousseau n'envie pas précisément la fortune de Voltaire, ses châteaux et ses rentes, il lui envie certainement l'éclat et la sécurité de sa situation sociale, et, sinon son argent, tout au moins le genre de considération que Voltaire doit à son argent. » Rousseau (c'est aussi une remarque de Brunetière), regarde Voltaire comme « un intrigant qui lui a pris sa place. » Dans cette ville de Genève où le citoyen « comptait de rentrer en triomphateur, un maître en plaisanteries lui a ravi sans retour » ses espérances de popularité : « Vous avez aliéné de moi mes concitoyens, écrit le Genevois à Voltaire, vous me rendez le séjour de mon pays insupportable, vous me me ferez mourir en terre étrangère, tandis que tous les
HONNEURS qu'un HOMME PEUT ATTENDRE VOUS ACCOMPAGNE- RONT DANS MON PAYS. » Voilà le trait et voilà la blessure! Elle apparaît plus envenimée encore dans la lettre que Rousseau, en l'année 1760, envoie de Montmorency au pasteur Moultou de Genève : « Vous me parlez de ce Voltaire I Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépra-
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valion de son cœur. 0 Genevois! il vous paie bien Tasile que vous lui avez donné! Il ne savait plus où aller fair(i du mal; vous serez ses dernières victimes. Je ne crois pas que beaucoup d'autres hommes sages soient tentés d'avoir un tel hôte après vous (i). »
(1) 11 faut croire, pourtant, que « le talent et les l ichesses de ce baladin » lui servaient à autre chose « qu'à nourrir la dépravation de son cœur », puisqu'il les employa à créer et à enrichir Ferney, à sauver de la luiscrc la petite nièce de Corneille, à faire réhabiliter les Galas, à défendre Sirven, Labarre, Lally. Montbailly, à sauver le chevalier d'i^^talonde en le recueillant chez lui, à faire atîranchii' les serfs du Mont-Jura, à préparer, par d'admirables écrits, par une inlassable activité, l'avènement des idées de tolérance, tandis que Rousseau, par son Contrat .social^ fournissait des arguments et des armes aux persécuteurs politiques, aux sectaires déistes de la Terreur.
« JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOISE
Rousseau commença Ja rédaction du roman : La Nouvelle Héloïsey- h FErmitage, alors qu'il était Fhôte de Mme d'Épinay; il continua à l'écrire à Montlouis, pendant qu'il habitait chez l'intendant du prince de Conti ; il le termina dans « le délicieux petit château de Montmorency que le maréchal duc de Luxembourg et Mme de Luxembourg » avaient gracieusement mis à sa disposition. Il vivait là au milieu de gens riches, titrés, les uns d'immoralité notoire, les autres connus pour avoir mis au pillage le trésor de l'État et profité scandaleusemeut des faveurs royales. Son austérité de citoyen de Genève et d'apôtre de l'égalité s'y trouvait à l'aise. Il a fait dans les Confessions f — et fait avec une visible complaisance, — la nomenclature des gens de cour qui « ne dédaignaient pas » de le venir voir :
« Une terrasse, plus élevée que celle du château, dont la vue étoit au moins aussi belle, et sur laquelle j'avais apprivoisé des multitudes d'oiseaux, me servait de salle de compagnie pour recevoir M. et Mme de Luxembourg, M. le duc de Villeroy, M. le prince de Tingry, M. le mar-
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quis d'Armentii^re, Mme la duchesse de Montmorency, Mme la diicliessede I^oufflers, Mme la comtesse de Valentinois, Mme la comtesse de Boufflers et d'autres personnels de ce rang, qui, du château, ne dédaignoient pas de faire, par une montée très fatigante, le pèlerinage de Mont- Louis. Je devois à la faveur de M. et de Mme de Luxembourg toutes ces visites : je le sentais, et mon cœur leur en faisait bien l'hommage. C'est dans un de ces transports d'attendrissement que je dis une fois à M. do Luxembourg en l'embrassant : Ah ! monsieur le maréchal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais davantage encore depuis que vous m(3 faites si bien sentir combien il leur serait aisé de se fair^î adorer. »
Il adorait donc le maréchal duc de Luxembourg et ne s'en montrait pas plus fier pour cela. Pour attester que sa tête n'a pas été troublée par « la vapeur de l'encens » il interpelle solennellement tous ceux qui l'ont connu au milieu de cet éclat :
« Au reste, j'interpelle tous ceux qui m'ont vu durant cette époque : s'ils se sont jamais aperçu que cet éclat m'ait un instant ébloui, que la vapeur de cet encens m'ait porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le peuple^ moins familier avec mes voisins, moins prompt à rendre service à tout le monde quand je l'ai pu, sans me rebuter jamais des. importunités sans nombre, et souvent déraisonnables, dont j'étais sans cesse accablé. Si mon cœur m'attirait au château de Montmorency par mon sincère attachement pour les maîtres, il me ramenait de même à mon voisinage goûter les douceurs de cette vie égale et simple, hors çle laquelle il n'est point de bonheur pour moi. »
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Cet heureux invité des courtisans de Louis XV ne craint pas, après avoir dîné chez un duc, de souper chez un maçon. Il nous raconte cette prouesse :
« Thérèse avait fait amitié avec la fille d'un maçon, mon voisin, nommé Pilleu; jele fis de même avec le père; et, après avoir le matin dîné au château, non sans gêne, mais pour plaire à Mme la maréchale, avec quel empressementje revenaisle soir souper avec le bonhomme Pilleu et sa famille, tantôt chez lui, tantôt chez moi.
« Outre ces deux logements, j'en eus bientôt un troisième à l'hôtel de Luxembourg, dont les maîtrei^ me pressèrent si fort d'aller les y voir quelquefois que j'y consentis... »
Il a trois logis ; il est fêté, heureux, sur le pinacle parisien et content d'y être. Or c'est ce moment qu'il choisit pour écrire à Voltaire une lettre de doléances et d'invectives à laquelle Voltaire ne fît aucune réponse.
(( A Montmorency, le 17 juin 1760.
« Je ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvoient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de Fasile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais... »
Tous les matins Rousseau se rendait chez Mme de Luxembourg, que ses contemporains appelaient « la
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Messaline moderne », pour lui lire dûs chapitres de la Nouvelle Hélohe. M. de Luxembourg y venait. On fermait la porte et Rousseau, assis à cAté du lit de la maréchale, lisait. « Je composais si bien, mes lectures, dit-il/|u'il y en aurait eu pour tout le voyage, quand même il n'aurait pas été interrompu. Le succès de cet expédient passn mon attente. Mme de Luxembourg s'engoua de la Julie et de son auteur; elle ne parlait que de moi, ne n'occupait que de moi, me disait des douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle voulut que j'eusse toujours ma place à table à côté d'elle, et, quand quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs. »
Ainsi préparé, dans le monde de la Cour, le succès de la Nouvelle Béla*ise fut considérable.
« Les sentiments furent partagés chez les gens de lettres : mais, dans le monde, il n'y eut qu'un avis; et les femmes surtout s'enivrèrent et du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avoit peu, même dans les hauts rangs> dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avois entrepris. »
Qu'est-ce donc que ce roman à qui la cour de Louis XV faisait un accueil enthousiaste, dont les femmes du plus haut rang étaient enivrées, aupoint que Rousseau n'avait qu'un geste à faire pour les voir tomber dans ses bras? C'est, dans le cadre d'une histoire de séduction, un interminable recueil de conférences, de prédications, de dissertations sur tous les sujets : sur le suicide, la musique française, les Genevois, le duel, Téconomie domestique, l'éducation des enfants, l'art des jardins, la prière, la liberté, le mariage, le spiritualisme, etc., etc. Tout cela en style monotone et d'une éloquence labo-
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rieuse, de cette éloquence dont Pascal disait : l'éloquence continue ennuie.
La Nouvelle Héloïse, qu'on a définie « un roman d'importation anglaise et d'écriture suisse », procède, en effet, de Richardson et des prédications genevoises. Jean-Jacques s'y est peint sous le nom de Saint-Preux. Ce détail n'avait pas échappé à Voltaire : « Comme Rousseau, écrit-il, est persuadé qu'il est l'objet des soupirs de toutes les dames de Paris, il s'est fait le héros de son roman. Ce sont les aventures et les opinions de Jean- Jacques qu'on lit dans la Nouvelle Héloïse . »
Les descriptions, souvent remarquables, abondent dans ce roman qu'on ne lit plus ; elles sont gâtées par des affectations de style dans le goût du temps, mais qui aujourd'hui feraient rire. Voici, par exemple, comment Saint-Preux raconte à Julie, qui pourtant ne doit pas l'ignorer, l'incident du baiser dans un bosquet.
« J'aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d'intelligence, vos sourires mutuels et le coloris de vos joues prendre un nouvel éclat. En y entrant je vis avec surprise ta cousine s'approcher de moi, et, d'un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère, j'embrassai cette charmante amie, et toute aimable, toute piquante qu'elle est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être. Mais que devins-je un moment après, quand je sentis... la main me tremble.. . un doux frémissement... ta bouche de roses... la bouche de Julie... se presser sur la mienne, et mon corps serré dans ses bras! Non, le feu du ciel n'est pas plus vif, ni plus prompt que celui qui vint à l'instant m'embraser. Toutes les parties de moi-même (sic) se rassemblèrent sous ce toucher délicieux, le feu s'exhalait avec
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nos soupirs de nos lèvres brûlantes et mon cœur se mourait sous le poids de la volupté. » Ce passage est célèbre. On appelait cela de l'éloquence érotique au dixhuitième siècle; et on regardait comme de la passion les lignes qui suivent et qui célèbrent le baiser de la bouche de roses : <( L'impression profonde que j'ai reçu(i ne peut plus s'elîacer. Une faveur!... C'est un tourment horrible... Non, garde tes baisers, je ne les saurais supporter... Ils sont trop acres, trop pénétrants, ils percent (i'ic), ils brûlent jusqu'à la moelle... Ils me rendraient furieux... Je ne puis plus vivre dans l'état où je suis, et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes pieds... ou dans tes bras. » Ce n'est pas aux pieds de Julie que Saint- Preux ëxpire, et il en résulte une grossesse, suivie d'une fausse couche.
Rousseau aimait, admirait les personnages de son roman. Jamais il ne s'est demandé si Saint-Preux, admis comme précepteur dans une maison honnête, n'avait pas commis une vilaine action, un abus de confiance, en se transformant, lui, éducateur salarié, en suborneur qui semble plus obéir à des sensations physiologiques qu'à des sentiments amoureux, et confondre, comme s'exprime Bossuet, les hennissements de la concupiscence avec la voix de l'amour. Malgré leur étalage de belles maximes et leurs perpétuelles invocations à la vertu, Saint-Preux et Julie apparaissent comme des natures grossières. Leurs discours rendent le son du verbiage prétentieux. 11 y a du fard sur leurs visages, et, quand ils s'en débarrassent, c'est pour se révéler cyniques.
Julie, qui a dix-huit ans, disserte sur l'onanisme : « Je me souviens, écrit-elle à Saint-Preux, des réflexions que nous faisions en lisant ton Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces tristes plaisirs
« JULIE OU LA NOUVELLE IlÉLOISE »
n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait assez, disions-nous, pour les rendre insipides et méprisables. Appliquons la même idée aux erreurs d'une imagination trop active; elle ne leur conviendra pas moins. Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir? Ces voluptés solitaires sont des voluptés mortes. 0 amour! les tiennes sont vives!... »
A cette vertueuse Julie, qu'il a si bien instruite (en commentant Plutarque) des mystères des voluptés mortes, le vertueux Saint-Preux révèle, dans une longue épître, les secrets des maisons où l'on vend des voluptés vivantes : «... Les objets qui frappaient mes yeux m'échauffèrent insensiblement ; mes deux voisines ne cessaient de me faire des agaceries qui furent enfin poussées trop loin pour me laisser de sang-froid. Je sentis que ma tête s'embarrassait ; j'avais toujours bu mon vin fort trempé, j'y mis plus d'eau encore, et, enfin, je m'avisai de la boire pure. Alors seulement je m'aperçus que cette eau prétendue était du vin blanc et que avais été trompé tout le long du repas. Je ne fis point de plaintes qui ne m'auraient attiré que des railleries; je cessai de boire. Il n'était plus temps ; le mal était fait. L'ivresse ne tarda pas à m'ôter le peu de connaissance qui me restait. Je fus surpris, en revenant à moi, de me trouver dans un cabinet reculé, entre les bras d'une de ces créatures, et j'eus au même instant le désespoir de me sentir aussi coupable que je pouvais l'être... »
La vertueuse Julie répond à cette confidence par une lettre, ou plutôt par un sermon de quatorze pages, terminé par ce conseil de jeune fille avertie et prudente : « Adieu, mon ami; veille avec soin sur ta santé, je t'en conjure, et songe quil ne doit rester aucune trace d'un crime que j'ai pardonné, »
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Etrange correspondanco ontre un prrccîpleur et uikî élève de dix-huit ans ! Il est vrai que Télève se plaît, aWc, aussi, aux détails les plus scabreux, parlant de « la virginité » comnme d'un dépôt dangereux et lourd à garder pour les jeunes filles, et donnant des rendez-vous dans (( des bois épais qui ofl'rent au delà des asiles plus déserts et plus sombres où Tart, ni la main des hommes, n'y montrent nulle part leurs soins inquiétants. On n'y voit partout que les tendres soins de la mère comnmne. » « C'est là, continue-t-elle, en s'adressant à son éducateur, qu'on n'est que sous ses auspices — les auspices de la mère commune, — « et quon peut ndcouler que ses lois. » Ce qui signifie que, lorsqu'ils sont au bois, les amants, afin d'obéir à la nature, doivent se mettre à l'aise.
Cette rhétorique cantharidée, philosophique et pédante, eut du succès près des dames de la cour; mais fut peu appréciée des gens de lettres. Diderot la trouva ennuyeuse et affirma « qu'un homme de goût ne s'avisera jamais de comparer la Nouvelle Héloïse avec les romans de Richardson que Jean-Jacques a pris pour modèles. » Mmed'Epinay écrivit à Grimm :
(( Après dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si je suis mal disposée, mais je n'en suis pas contente. C'est écrit à merveillf^ mais c'est trop fait, et me paraît être sans v^'^rité - r-Jenr. Les person-
nages ne disent pas un mol ae ce qu'ils doivent dire; c'est toujours l'auteur qui parle. » Ce fut aussi Timpression de madame de Staël.
Jean-Jacques dans ce roman se montre très sévère pour le monde parisien où il n'a cessé de trouver accueil favorable, protection, indépendance et plaisir. — a J'ai, disait-il à Diderot, l'âme naturellement ingrate. » En composant la Nouvelle- H l'hnse il a eu pour but a de rap-
« JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOTSE
procher les esprits opposés, d'apprendre aux philosophes qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite et aux croyants qu'on peut être incrédule sans être un coquin. » Le terrain d'union qu'il croit avoir trouvé c'est le protestantisme déiste et chrétien. Il espère y amener tous les croyants qui ne sont pas intolérants, tous les philosophes qui ne se retranchent pas dans un matérialisme intraitable. Il compte, pour ce résultat, sur la collaboration des pasteurs de Genève, et particulièrement, sur celle des pasteurs Roustan, Moultou, Vernes et Vernet. Le pasteur Vernes s'étant ému de la sympathie que, dans la Nouvelle Héloise^ Jean-Jacques accordait à l'athée Yolmar, reçoit: de Rousseau ces explications : « Je n'ai jamais prétendu justifier les innombrables défauts de la Nouvelle Béloïse. Mais vos griefs contre Volmar me prouvent que /ai mal rempli Vobjet du livre^ ou que vous ne l'avez pas bien saisi... Julie dévote est une leçon pour les philosophes, et Volmar athée en est une pour les intolérants. Voilà le vrai but du livre. C'est à vous de voir si je m'en suis écarté. Vous me reprochez de n'avoir pas fait changer de système à Volmar sur la fin du roman ; mais, mpn cher Vernes, vous n'avez pas lu cette fin; car sa conversion ij est indiquée avec une clarté qui ne pouvait souffrir un plus (jrand développement sans vouloir faire une capucinade. »
Les pasteurs genevois ne répondirent pas aux intentions de Rousseau et ne favorisèrent pas ses projets de syncrétisme chrétien. Ils témoignèrent au contraire, d'après Gaberel, un étonnement douloureux en voyant Jean-Jacques oublier, dans la Nouvelle Héloïse^ « qu'il avait répondu affirmativement au consistoire, touchant le fait du caractère miraculeux de l'Evangile. »
De leur cOté les philosophes ne virent dans ce roman
JEAN-JACQUES HOUSSEAU
que les tendances huguenotes, l'apologie des cérémonies ecclésiasliquos, le saint enthousiasme de Julie recevant d'un pasteur la bénédiction nuptiale : « Tremblante et prête à tomber en défaillance, écrit Julie à Saint-Preux, j'eus peine à me traîner jusqu'aux pieds de la chaire... Je crus voir l'organe delà Providence et entendre la voix de Dieu dans le ministre prononçant gravement la sainte liturgie. La pureté, la dignité, la sainteté du mariage si vivement exposées dans les paroles de l'Ecriture, ses chastes et sublimes devoirs si importants à l'ordre, à la paix, à la durée du genre humain, tout cela me fit une telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections, et les rétablir selon la loi du devoir et de la nature. L'oeil éternel qui voit tout, disais-je en moi-môme, lit maintenant au fond de mon cœur ; il compare ma volonté cachée à la réponse de ma bouche ; le ciel et la terre sont les témoins de l'engagement sacré que je prends... » A ces accents mystiques, qui, récemment, ont provoqué l'admiration de M. Jules Lemaître, la Nouvelle Béloïse mêlait des paroles de réprobation contre les enseignements immoraux des philosophes.
Voltaire intervint. Ni dans le fond, ni dans la forme, le roman de Rousseau ne pouvait lui plaire. Resté fidèle au génie français, au langage clair, au style vif, à l'ironie ailée; ennemi de la métaphysique, des dissertations embrouillées et grandiloquentes, il devait trouver irritante et insupportable la faconde alambiquée, cuistrale et prédicante de la verbeuse Juhe et du moraliste Saint- Preux.
Dans une lettre à l'abbé d'Olivetoù il relève les singularités du style de Rousseau, Voltaire écrit : « Il faut
« JULIE OU LA NOUVELLE HÉLOISE
toujours conformer son style à son sujet. Il m'est tombé entre les mains l'annonce imprimée d'un marchand de ce qu'on peut envoyer de Paris en province pour servir sur la table. Il commence par un éloge magnifique de l'agriculture et du commerce; il pèse dans ses balances d'épicier le mérite du duc de Sully et du grand ministre Colbert; et il s'agit de vendre des saucissons et des harengs frais !
« Le déplacé, le faux, le gigantesque semblent vouloir dominer aujourd'hui ; c'est à qui renchérira sur le siècle passé. On appelle de tous côtés les passants pour leur faire admirer des tours de force qu'on substitue à la démarche simple, noble, aiséê, décente des Pélisson, des Fénelon, des Bossuet, des Massillon. Un charlatan est parvenu jusqu'à dire dans je ne sais quelles lettres, en parlant de l'angoisse et de la passion de Jésus-Christ, que si Socrate mourut en sage, Jésus-Christ mourut en Dieu. Gomme s'il y avait des dieux accoutumés à la mort, comme si on savait comment ils meurent ; comme si une sueur de sang était le caractère de la mort de Dieu; enfin comme si c'était Dieu qui fût mort. On descend d'un style violent et effréné au familier le plus bas et le plus dégoûtant. On dit de la musique du célèbre Rousseau, l'honneur de notre siècle, « qu'elle ressemble à la course d'une oie grasse et au galop d'une vache » ; on parle « des âmes épuisées d'amour qui coulent comme de l'eau », des « pas qui séparent un corps d'une âme », et de vingt autres extravagances. »
Ce n'était point là, de la part de Voltaire, simple souci de grammairien et de littérateur exact, mais préoccupation de Français qui voyait s'introduire dans les lettres des habitudes nuisibles à la tradition nationale : l'égotisme, l'emphase niaise à propos des plus petites choses.
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et, sous prétexte de st yle noble et cadencé, la monoto l'ennui, le lourd ennui.
A un siècle de distance, Emile Zola jugeait, de la même façon que Voltaire, la Nouvel! n-I/cloïse : « Quel pathos I Je déclare qu'il ne m'a jamais été possible de lire ce roman sans bâiller. Le style en est devenu insupportable... Voyez Voltaire, avec sa langue sèche, sa phrase nerveuse, sans adjectifs, qui raconte et qui ne peint pa^ : il demeure éternellement jeune (i). »
Le succès de la Nouvelle Héioïse à la cour et dans le inonde opulent, à Paris, fut très vif; l'insuccès delaA^owvelle Héioïse à Genève et en Suisse fut, au contraire, très marqué. Les Genevois, les pasteurs surtout, blessés dans leur puritanisme par les pages érotiques du roman de Jean- Jacques, changèrent d'attitude à son égard et passèrent de l'admiration à une sorte d'hostilité. Elle se manifestera et ira jusqu'à la violence lorsque paraîtra l'œuvre capitale de Rousseau : Emile ou de V éducation.
(1) Les Romanciers naturalistes, p. 373.
« EMILE OU DE L'ÉDUCATION » , « LA PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD. »
Les deux années pendant lesquelles Rousseau travailla à V Emile sont au nombre des plus heureuses de son existence. Il était en France, à deux pas de Paris, dans (( un parc admirable, ayant sous les yeux un paysage enchanteur. » M. et Mme de Luxembourg lui avaient réservé, dans leur propriété, un appartement assez vaste, a d'une propreté charmante et dont Tameublement était blanc et bleu. » C'est dans « cette solitude profonde et délicieuse » que Jean-Jacques, « au milieu des bois et des eaux, au concert des oiseaux de toute espèce, au parfum de la fleur d'oranger », composa « dans une continuelle extase » une partie de son nouvel ouvrage.
Le matin « il allait faire sa cour à Mme la Maréchale » ; Taprès-midi « il se promenait avec M. le Maréchal. »
L'art, la nature, les faveurs du grand monde et les joies de l'intimité Rousseau les avait à souhait. Il était, ainsi qu'il l'avoue, dans le paradis terrestre. Il en fut chassé brusquement.
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Le livre qui fut roccasion de son infortune, YEmila^ n'est pas cependant une œuvre redoutable aux pouvoirs établis. C'est un traité de l'éducation, imité de Locke, et à l'usage des gens riches. L'idée qui sert de point de départ à llousseau et qui domine toute sa théorie de l'éducation comme en général toute sa philosophie morale, est la même qui Ta déjà inspiré dans ses premiers discours: « Tout est bien, sortant des mains de Fauteur des choses : tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre, un arbre à porter les fruits d'un autre; il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres; il ne veut rien tel que la fait la nature, pas même l'homme. Il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin. »
Singulier début pour un livre où l'auteur se propose de former, et, par conséquent, suivant lui, de déformer un enfant! Non moins bizarres les autres affirmations de ce morceau de littérature : compléter la nature est-ce la faire dégénérer? Acclimater est-ce nuire? Fortifier l'humanité par la science et l'industrie est-ce produire des difformités et créer des monstres?
Dans sa haine de la société civilisée, Rousseau ne recule pas devant des paradoxes de cette énormité : parlant de l'homme qui creuse les mines pour en extraire des métaux, il s'écrie : « Il s'enterre tout vivant et il fait bien, car il n'est pas digne de voir la lumière. » Ce rhéteur, qui vit parmi les princes et dans leurs châteaux, ne paraît pas se douter de l'héroïsme du travailleur qui mène une vie tragique pour le profit de l'humanité. Empêtré dans sa métaphysique du « tout est bien
sortant des mains du créateur, tout dégénère entre les mains de l'homme, » limitant son horizon à de petites villes telles que Sparte et Genève, il ne comprend ni la beauté des hardiesses du travail, ni la grandeur de la science.
Dès qu'on reconnaît que l'éducation est nécessaire, on doit reconnaître que l'être humain n'est nullement parfait en sortant des mains de Fauteur des choses. Il est un organisme perfectible, un devenir à qui l'éducation, collective ou particulière, est indispensable. Mais c'est seulement si la famille e^t riche que l'enfant peut avoir un précepteur spécial. V Emile est par conséquent un traité d'éducation à lusage exclusif des privilégiés de la fortune, des hommes dont Rousseau disait : « Celui qui mange dans l'oisiveté le pain qu'il n'a pas gagné luimême le vole ; un rentier que TÉtat paie pour ne rien faire ne diffère pas à mes yeux d'un brigand. » C'est pour cette clientèle que Rousseau compose son Traité d éducation. 11 le dit très clairement lorsqu'il remarque, dans V Emile, que l'homme a qui sa naissance impose la pauvreté « n'a pas besoin de l'éducation ; celle de son état est forcée; il n'en saurait avoir d'autres. »
S'agit-il de l'éducation de la femme, Jean-Jacques se montre moins féministe encore que Fénelon. Si l'homme du Genevois doit obéir à la nature, la femme de Rousseau doit obéir à l'homme. Saint Paul avait dit, Calvin avait répété : le mari est le chef de la femme, de même que Jésus est le chef de l'Église ; Rousseau, comme saint Paul et Calvin, courbe la femme sous la loi d'infériorité. Il fait plus ou pire : il impose à l'épouse, non seulement le devoir d'aimer son « chef », mais aussi l'obligation de lui plaire :
« Leur plaire (aux hommes), leuf être utiles, se faire
JKAN-.IACyUES KOUSSKAl)
ailiicf rl honorer d'eux, h'> ( lr\< i
grands, les conseiller, les consoler, leur rtindre la \nt agréable et douce : voil;\ les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès leur (Mifance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but, et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur, ni pour le nôtre. » Aura-t-elle, du moins, cette femme soumise, le droit d'avoir des sentiments religieux personnels? Nullement : « Toute lille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme la religion de son- mari. » Pourquoi cette abdication de la raison et de la conscience féminines? Parce que, selon Rousseau, la femme est incapable de juger et de choisir par elle-même en matière de religion. Jean-Jacques oublie qu'il a fait de sa Julie une raisonneuse, une théologienne. Il oublie également ses déclamations en Thonneur de l'état de nature, ou de ce qui se rapproche le plus de Tétat de nature, lorsqu'il écrit <( qu'il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable défaire le bonheur d'un honnête homme; non qu'on soit plus vicieuse dans les derniers rangs que les premiers, mais parce qu'on y a peu d'idée de ce qui est beau et honnête, et que l'injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes. Naturellement l'homme ne pense guère. Penser est un art qu'il apprend comme tous les autres et même plus difficilement. Je ne connais pour les deux sexes que deux classes réellement distinctes : Tune des gens qui pensent, l'autre des gens qui ne pensent point, et cette différence vient uniquement de l'éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre; car le plus grand charme de la société manque à la sienne lorsqu'il est réduit à penser
« ÉMILE » Ëï LE « VICAIRE SAVOYARD » ^03
tout seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre, n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt, et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. » C'est fort discutable; mais si cela était vrai, Rousseau, qui a écrit que tout homme qui pense est un animal dépravé, devrait conclure autrement qu'il ne le fait. Il n'aurait pas dû, non plus, écrire dans VÉmile qu'il est des circonstances où « il y a telles convenances, de goût, d'honneur, de sentiments, de caractères qui devraient engager un père sage, fût- il prince, fût-il monarque à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il aurait toutes ces convenances, fûtelle née dans une famille déshonnête, fût-elle la fille du bourreau », car les bourreaux font probablement partie de la lie du peuple, et leurs enfants n'appartiennent pas précisément à la classe des gens qui pensent. Mais il ne faut voir dans ce brutal paradoxe qu'une de ces outrances où le Genevois s'ébat lourdement, comme il Ta fait si souvent dans le Contrai social et dans le Discours sur Vinégalité où il s'est amusé à écrire : « L'imbécillité n'est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à un habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent, du moins, une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originaires. »
A part le détail sur la fille du bourreau digne d'épouser un monarque, le reste du livre ne heurtait pas le sentiment des classes possédantes contemporaines de LouisXV. Dissertant sur l'idée de propriété, Jean-Jacques s'attachait à montrer, dans VEniile, que le droit de propriété se fonde sur le travail et la première occupation, — théorie orthodoxe et acceptée par les possédants.
Malheureusement pour l'auteur voici la Confession de
.IKAN-.IACOUKS HOUSSKAL:
foi du vicaire savoyard; elle soul(îvera des tempêtes dans le monde catholique à Paris, et dans le monde ])roteslant à Genève. Et il adviendra que le livre le plus ('irconspect, le plus modéré de Jean Jacques, un livre infiniment moins audacieux que les pensées philosophiques de Diderot et vingt autres publications de ce temps, attirera un violent orage sur Rousseauqui, surpris, ne comprenant rien à ce qui lui arrive, après les précautions qu'il a prises, les atténuations auxquelles il avait consenti, quittera la France en toute hate, et, cédant à une inspiration malheureuse, se rendra en Suisse où l'attendaient, non le refuge et le réconfort qu'il espérait, mais des tracasseries et des persécutions.
Elle était bien anodine, pourtant, cette Profession de foi du vicaire savoyard qui, dans la pensée de Rousseau, devait être une apologie du christianisme et une répudiation du matérialisme d'Helvétius, du monisme de d'Holbach etde Diderot, de Timpiétévoltairienne. Mélange incohérent de catholicisme latitudinaire et de protestantisme libéral, elle procédait de la vague religiosité de la néo-catholique Mme de Warens et des théories d'une demoiselle lyonnaise et protestante : Mlle Huber.
Le vicaire savoyard, très respectueux pour les pouvoirs établis, plein de déférence pour les ecclésiastiques, ecclésiastique lui-même ; disant la messe sans y croire, apologiant son hypocrisie et la présentant, selon la méthode de Rousseau, comme une vertu et une nécessité sociale, parlait avec dédain, ou sur un ton vitupératif, de la philosophie et des philosophes :
« Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions, je les trouvai tous fiers, affîrmatifs, dogmatiques même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se
moquant les uns des autres; et ce point, commun à tous, me parut le seul sur lequel ils ont tous raison... »
Cette première impertinence est suivie de cette autre :
« Quand les philosophes seraient en état de découvrir la vérité, qui d'entre eux, prendrait intérêt à elle? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres, mais il le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui, venant à connaître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre... »
Ces outrages aux philosophes Jean-Jacques les écrivait et les faisait publier à l'heure même où un redoublement de persécutions sévissait contre la philosophie.
Il allait plus avant dans la diatribe et dans l'injure; il dénonçait les philosophes comme des malfaiteurs publics : « Fuyez, faisait-il dire à son « bon prêtre », au vicaire savoyard, fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer la nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines^ et dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils vous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systèmes qu'ils ont bâti dans leur imagination. Du reste^ renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le frein de leurs passions ; ils arrachent du fond du cœur le remords du crime, Vespoir de la vertu, et se vantent d'être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes : je le crois comme eux, et c'est à mon avis une grande preuve
JIsAN-JACO'UKS ROUSSKAlj
(juc ce qu 'ils enseignent n*esl pas la vérité. » Les évéquos, dans leurs mandements dénonciateurs, nè se montraient pas plus insultants pour le parti de V /'Encyclopédie qu(; Rousseau ne l'était dans la Profession de foi du vicaire savoyard. Etant donnée la législation d alors etTétat des esprits, Jean-Jacques commettait le crime de signaler les philosophes aux persécuteurs, d'appeler sur eux les violences de la loi. Dans sa rage à leur nuire, il faisait dans une note du livre de V Emile une sorte d'apologie du fanatisme qu'il plaçait fort au- dessus de l'irréligion et de l'esprit raisonneur :
« Quoique sanguinaire et cruel le fanatisme est, pourtant, une passion grande et forte qui élève le cœur de l'homme et qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les plus sublimes vertus; au lieu que l'irréligion, et, en général, l'esprit raisonneur et philosophique attache à la vie, efféminé, avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse et l intérêt particulier, dans V abjection du moi humain^ et sape ainsi^ petit à petit, les vrais fondements de toute société ; car ce que les intérêts parlicuHers ont de commun est si peu de chose qu'il ne balancera jamais ce qu'ils ont d'opposé.
« Si l'athéisme ne fa'it pas verser le sang des hommes, c'est moins par amour de la paix que par indifférence pour le bien; comme que tout aille, peu importe au prétendu sage, pourvu qu'il reste en repos dans son cabinet, Sçs principes ne font pas tuér les hommes, mais ils les empêchent de naître, en détruisant les mœurs qui les multiplient, en les détachant de leur espèce, en réduisant toutes leurs affections à un secret égoïsme, aussi funeste à la population qu'à la vertu. L'indifférence philosophique ressemble à la tranquillité de l'État sous le des-
potisme : c'est la tranquillité de la mort; elle est plus destructive que la guerre même. »
Nous retrouverons ces accusations dans les discours de Robespierre contre Fathéisme et les athées. Il n'y a nulle exagération à dire que « le citoyen de Genève » a aiguisé le couperet dont s'est servi le député d'Arras pour guillotiner ses adversaires.
Ce qui rend la conduite de Rousseau odieuse, c'est qu'il était persuadé que son livre, le livre où il attaquait ses anciens amis, ne Texposerait personnellement à aucun danger. Ces attaques contre les philosophes devaient être pour lui un préservatif, un moyen de sécurité et de succès pour sa personne et son œuvre. Il a pris soin de nous donner sur ce sujet de suggestifs détails : « En Tannée 1760, raconte-t-il, la lecture de la Julie étant finie, j'eus recours à celle de V Emile pour me soutenir auprès de Mme de Luxembourg... Comme elle me reprochait de me laisser duper par les libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire imprimer cet ouvrage, afm d'en tirer un meilleur parti. » Rousseau accepte ; Mme de Luxembourg fait une démarche auprès de M. de Malesherbes, surintendant de la librairie, et celui-ci, après avoir lu la Profession de foi du vicaire savoyard écrit à Jean-Jacques que cette pièce est précisément faite « pour avoir 1 approbation du genre humain et celle de la Cour dans la circonstance. » Cette appréciation équivalait à un brevet d'impunité pour V Emile, La maréchale de Luxembourg entre en négociations avec les libraires; elle traite avec le libraire Duchesne, et par celui-ci avec le libraire Néaulme d'Amsterdam. M. de Malesherbes est mis au courant de ces tractations et les approuve. Le libraire Duchesne donne du manuscrit de V Emile six mille francs et deux cents exemplaires.
.IKAN-JACQUES ROUSSEAU
Le libraire Rey achète le manuscrit du Contrat sor/ial mille francs, et s'engage à faire à Thérèse Le Vasseur une pension viagère de trois cents francs. « Sur d'être en règle à tous égards sur cet ouvrage (Y /ùnila), fortement persuadé qu'il avait non seulement l'agrément et la protection du magistrat (M. de Malesherbes), mais même qu'il méritait et qu'il avait de môme la faveur du ministère, je me félicitais de mon courage à bien faire et je riais de mes pusillanimes amis qui paraissaient s'inquiéter pour moi »
Jean-Jacques satisfait, heureux, en possession d'une petite fortune, fait des projets d'avenir qu'il compte mettre à exécution après la mise en vente de Y Emile. 11 n'écrira plus; il passera dans le repos le reste de sa vie. A Genève? Oh! non : « Je songeais, dit-il, à la Touraine où j'avais déjà été et qui me plaisait beaucoup, tant pour la douceur du climat que pour celle des habitants. »
Il parle de ce projet à M. de Luxembourg, et lui en parle comme d'une chose résolue. Le maréchal lui propose le château de Merlou, à quinze lieues de Paris, comme un asile qui pourrait lui convenir. Cette proposition ne déplaît pas au farouche égalitaire, qui fait profession de détester les grands, à moins qu'il ne les « adore. » Avant toutes choses « il fallait visiter le lieu : nous convînmes du jour où M. le maréchal enverrait son valet de chambre avec une voiture pour m'y conduire. Je me trouvai ce jour-là fort incommodé, il fallut remettre la partie... »
V Emile paraît enfin. Des rumeurs fâcheuses circulent à ce moment. Jean-Jacques ne s'en émeut pas : « Il ne me vint pas même à l'esprit qu'il pût avoir dans toute cette affaire la moindre chose qui me regardât person-
nellement, moi qui me sentais si parfaitement irréprochable, si bien appuyé, si bien en règle à tous égards. »
Rousseau avait raison de dire que vis-à-vis du pouvoir il se sentait irréprochable. La Profession de foi du vicaire savoyard renferme, en effet, dans une note de Rousseau lui-même, une apologie des gouvernements monarchiques et chrétiens :
« Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité, et leurs révolutions moins fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires. (G est un protestant qui parle ainsi après la Saint-Barthélemy et la Révocation de Tédit de Nantes. C'est un citoyen de la ville oii furent brûlés Michel Servet et Antoine qui tient ce langage.) Gela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme, a donné plus de douceurs aux mœurs chrétiennes. »
Ni cet éloge des nations chrétiennes, ni les outrages et les dénonciations contre les philosophes, ne suffirent à satisfaire Tautorité catholique de Paris et l'autorité protestante de Genève. Pourquoi donc? G'est que Rousseau avait glissé dans la Profession de foi du Vicaire des idées sociniennes, et, contre les miracles, des arguments de protestantisme libéral empruntés aux livres de mademoiselle Hubert (1;. 11 avait mis en doute la réalité des
(1) Sur Mile Hubert, née à Genève, en 1695, petite-fiUe d'un professeur de théologie, voir la substantielle étude de M. Gourda-veaux, doyen de la Faculté des lettres de Douai. Saint-Denis, imprimerie Charles Lambert, 1884. — Mlle Hubert avait essayé d'établir, dans des livres qui avaient provoqué à Genève et à Strasbourg de vives controverses de 1733 à 1748, que l'essentiel du christianisme et de la religion utile à l'homme c'est la croyance à l'existence de Dieu, à Fimmortalité de l'âme, à la bienfaisante In'iuence de la Bible, allégée des miracles, et de Jésus, regardé f omme le porte-parole de la divinité et le héros de la pure morale,
.iI':an-.iacouI':s Rousseau
prétendus faits surnaturels et contesté leur efficacité relif^ieuse. Certes, il avait entouré ces allégations de phrases dévotes et d'une rhétorique à double sens destinée à satisfaire les plus difficiles parmi les croyants. Mais ces habiletés n'eurent pas le succès qu'en attendait Jean-Jacques. Et, cependant, était-il possible de se nnontrer plus pieux, plus apologéte chrétien que le vicaire savoyard dans cet assembjage de phrases :
«... La sainteté de TÉvar^gile parle à mon cœur. Voyez les livres des philosophes [ivec toute leur pompe; qu'ils sont petits près de celui-là)! Se peut-il qu'un livre, à la
fois si sublime et si simple
Se peut-il que celui dont
, soit l'ouvrage des hommes l fait riiisloire ne soit quun
homme lui-même? Est-ce l i le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Cuelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! Quelle grâce touchante dans ses instructions! Quelle élévatiori dans ses maximes! Quelle profonde sagesse dans sep discours! Quelle présence d'esprit î Quelle finesse, quelle justesse dans ses réponses ! Quel empire sur ses passions ! (?) Oii est l'homme, où est le sage qui sait ainsi agir, souffrir et mourir sans faiblesse et sans ostentation! Quand Platon peint son juste imaginaire, couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus- Christ : la ressemblance es|; si frappante que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il, n'est pas possible de s'y tromper. Quels préjugés, qliel aveuglement ne faut-il pas pour oser comparer le fii^ de Sopbronisque au fils de Marie ! Quelle distance de ru|î à l'autre ! Socrate mourant sans douleur, sans ignomini^, soutint aisément jusqu'au bout son personnage, et si cëtte facile mort n'eût honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fût autre chose qu'un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale.
D'autres avant lui l'avaient mise en pratique; il ne fit que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste, avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice. Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie. Sparte était sobre, avant que Socrate eût loué la sobriété : avant qu'il eût défini la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fît entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis est la plus douce qiion puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure; Jésus au milieu d'un supphce affreux prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu,
« Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont pârsonne^ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. »
Cette débauche de rhétorique et d'ignorance à propos d'un personnage dont l'histoire est absolument inconnue pendant la presque totalité de son existence, et dont les derniers jours sont en\eloppés de légendes et de miracles ; que les apologies de sa personne, écrites un siècle après sa mort, nous présentent comme un halluciné annonçant son prochain retour sur les nuées du
.lEAN- JACQUES ROUSSKAI
ciel, méritait racclamation de tous les dévots. Jean- Jacques ne s'était pas contenté, pour atlirer à lui les croyants et l'aire accepter son livre, de celte phrase : « ia vie et la mort de Jésus sont la vie et la mort d'un Dieu»; il vs'était incliné dnvant n la Révélation », sans « la rejeter, ni l'admettre >), mais erl déclarant qu'elle avait « en sa faveur des preuves qu'il lui était impossible de combattre; » et, quant àila messe, quant aux rites et aux pratiques du catholicisme, il faisait dire au vicaire savoyard : « Honoré du mystère sacré quoique dans le dernier rang, je ne ferai, nil ne dirai jamais rien qui me rende indigne d'en remplir [les plus sublimes devoirs. »
Ces capucinades — le moi est de Diderot, — révèlent les craintes et les habiletés de Rousseau, en même temps qu'elles nous font connaître sa curieuse tentative de donner plus d éclat, en les riijeunissant, au socinianisme et au théisme chrétien de Mlle Hubert complétés par le
vague catholicisme de Mme ^e Warens. Il s'agissait pour Rousseau d'orienter le dixl-huitième siècle vers une conception religieuse catholjco-protestante, et, dans le naufrage qui menaçait d'engloutir la crédulité et la foi, d'ofTrir une sorte de radeali sauveur aux catholiques atteints de mysticisme et dellibéralisme et aux protestants que gênait l'âpre, l'étroite doctrine calviniste. Jean-Jacques qui, semblable à tous les Genevois, avait la théologie dans le sang, faisait ce rêve, qui ne manquait pas d'une certaine originalité, d'agrandir et d'amalgamer l'œuvre de Calvin et de François de Sales. Il rêvera même un jour d'être un nouvèau Christ.
Au nom d'un christianismê qui ne s'embarrasse pas du miracle, et à l'aide de pieuses habiletés de langage, Rousseau s'efforcera d'enrayer le mouvement purement rationaliste et anti-chrétien dej| voltairiens de VEncijclo-^
pédie. Il préparera les voies au protestantisme libéral du dix-neuvième siècle ; il inaugurera une réaction religieuse.
Les philosophes virent l'intention de Rousseau et s'indignèrent des attaques directes que « le faux Irère » avait dirigées contre eux. Voltaire écrivit, en réponse aux palinodies de Jean-Jacques : Le Sermon des Cinquante^ où il oppose au théisme chrétien le théisme anti-chrétien. Les deux écrits : la professioQ de foi du Vicaire savoyard et le Sermon des Cinquante mettent en présence la conception entièrement laïque de la philosophie du dixhuitième siècle et la conception étrangère, genevoise et religiosâtre d'un protestant qui vient de passer par le catholicisme. Entre Voltaire et Rousseau il ne se rencontre, quant aux idées métaphysiques, aucune différence. Tous les deux affirment la croyance à Dieu, à l'immortalité de Tâme, à la liberté morale. Sur ces trois points, Rousseau, qui d'ailleurs le déclare, n'est qu'un disciple de Voltaire Entre eux il n'y a qu'une diff'érence de style. Voltaire exprime ses idées plus simplement, avec beaucoup plus de clarté, moins de contradiction dans le fond et dans la forme que Rousseau. Mais sur une question essentielle les deux écrivains se séparent et se combattent. Voltaire a cessé d'être chrétien, Rousseau est redevenu protestant évangélique. Voltaire parle de Jésus et des origines du christianisme en historien et en critique qui se préoccupe de l'authenticité et de la valeur des textes; Rousseau en parle en rhéteur qui remplace les idées par des mots et les faits par des affirmations. Il prêche; il plaide pour son saint et pour sa paroisse. Voltaire ne veut s'incliner que devant la vérité dûment établie. L'un a l'esprit laïque et tolérant; l'autre a l'esprit prêtre, sectaire, persécuteur ; l'un est dans la
JEAN-JACQUES ROUSSEAU
lignée de Montaigne, de Molière, de Saint-Evremond ; Tautre dans la tradition de Calvin, de Théodore de Bèze, de MmeGuyon, de Mlle Hubert et des prédicants obscurs de sa petite ville. 11 veut que chacun reste dans la religion de son pays, et il fait a^pel au bourreau contre ceux qui s'écartent des dogmes oUficiels de la cité; lautre veut qu'on sorte de la religion nationale, si on la trouve insuffisante ou mauvaise, et qu'on ait le droit de la discuter et de la réprouver. Ce droit esc même à ses yeux un devoir.
A rhypocrisie du vicaire sa église que son cœur renie e Voltaire oppose, dans le Ser conduite des prêtres qui, se qu'ils avaient coutume de
oyard, demeurant dans une que son esprit condamne, non des Cinquante, la noble débarrassant des mensonges iébiter, tout en les raillant
dans Tintimité, viendront sè joindre aux défenseurs de la vérité : « ... Qu'ils reconnaissent que la secte chré-
tienne n'est que le pervertiss relie, qu'il n'y a qu'un Die
commun de tous les hommep, qui sont frères, que ces
nvers les autres, bons et toutes les vertus,... alors
ment de la religion natu- , que ce Dieu est le père
tre né d'une fille, ni être angé dans un morceau de
frères doivent être, les uns justes, qu'ils doivent exercei les hommes seront plus gens de bien, en étant moins superstitieux. Puisse ce grandpieu qui m'écoute, ce Dieu qui, assurément, ne peut ni mort à une potence, ni être pâte, ni avoir inspiré des li\tes remplis de contradictions, de démence et d'horreur; puisse ce Dieu, créateur de tous les mondes, avoir pitié de cette secte de chrétiens qui le blasphèment I... »
C'est l'appel à la loyauté succédant à l'appel à l'hypocrisie; c'est l'invitation au courage, remplaçant le culte de l'équivoque. Michelet a très nettement indiqué ce point de vue dans l'entretien qu'il eut avec son gendre
Alfred Dumesnil, qui soumettait à sa critique le manuscrit d'un livre à tendances rousseautistes : « Prenez garde I s'écrie Michelet. L'auteur de la Foi nouvelle (un livre d'Alfred Dumesnil) sortant par ses alliances, ses amitiés du parti voltairien, venant replâtrer, refarder une idole décrépite, ce sera le bonheur des ennemis de la Révolution, et rien n'est mieux trouvé pour le parti prêtre qui triomphe aujourd'hui. — Mon livre, réplique Dumesnil, ne peut leur donner ces avantages; il replace le Christ dans la nature, il dissipe le miracle, il permet à toutes les vérités de la nature d'arriver aux simples, en brisant une idole et en montrant sous une superstition des vérités de conscience. — Vous donnez au clergé tout ce qu'il demande, réplique Michelet. Les quarante mille chaires tireront argument de votre livre. Qu'importe que vous disiez que le Christ n'est qu'un homme et non un Dieu, personne au monde ne croit plus au Dieu, si vous faites de lui le plus adorable des hommes; c'est l'homme que les femmes veulent dans le Christ. Vous continuez Rousseau qui d'avance a frappé au cœur la Révolution française par un mot du vicaire savoyard : Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage^ la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »
Tandis que Rousseau, se croyant assuré de l'impunité, «restait tranquille, attendant même des éloges, se sentant pour patrons dans cette affaire Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes, et ne voyant pas comment on pouvait s'y prendre pour les écarter et venir jusqu'à lui )),le péril se rapprochait. Mme de Bouf fiers et le prince de Conti, amis et protecteurs de Rousseau, instruits de ce qui pouvait se produire, et certains qu'on voulait seulement, ainsi que l'événement le prouva, obliger Jean-Jacques à quitter momentanément la France, lui
•ll'AN-.lACni;!' s !;()( SSL/\ i
cons('illai(îiiL la reLraiU; cl un voyage en Aii^l(3U;ri"(; d»; nombreux amis lui olVriraienl riiospilalité. Housscni i persistait à pe pas croire au danger et tenait pour manœuvres « de fabrique bolbneliiM" • > 1' - n ve^ f i -s^- ments qu'on lui donnait.
Le citoyen de (ienève s'objpl inant à ne pas tenir compte des conseils de ses protecteurs, le jirince de Conti et Mme de Luxepibourg le lirelit avertir officiellement que, « malgré tous leurs elï'orls^ ou était décidé à procéder contre lui; » le prince aJouljLit <( qu'il avait obtenu (pion ne poursuivrait pas Rousseau s'il, s'éloignait^ mais que, s'il persistait à vouloir se laisser prendre, il serait pris. » Rousseau « sacrifiant, dit-il, sa gloire à la tranquillité de Mme de Luxembourg (! ) », voulut alors partir sans retard.
Oi^i ira-t-il? Il va nous le d re : « Mon premier mouvement fut de me retirer à Genève; mais un instant de réflexion suffit pour me dissuader de faire cette sottise. Je savais que le ministère de France, encore plus puissant à Genève qu'à Paris, ne me laisseroit pas plus en paix dans une de ces villes bue dans l'autre, s'il avait résolu de me tourmenter. Je aavois que le Discours sur rinégalité avoit excité contre moi, dans le Conseil, une haine d'autant plus dangereuse qu'il n'osoit la manifester. Je savois qu'en derniér lieu, quand la Nouvelle Héloïse parut, il s'était pressé de la défendre, à la sollicitation du docteur Tronchin; mkis voyant que personne ne l'imitoit, pas même à Paris, il eut honte de cette étourderie, et retira la défense. Je ne doutois pas que, trouvant ici l'occasion plus favorable, il n'eût grand soin d'en profiter. Je savois que, malgré tous les beaux semblants, il régnoit contre moi, dans tous œs cœurs genevois^ une se^ crête jalousie, qui n'attendoit queV occasion de s'assouvir. » Il n'ira donc pas chez les Genevois jaloux et persécuteurs.
Il se décide, évitant Genève, à se mettre en route vers la Suisse. C'est là, — et là seulement — qu'il connaîtra la persécution. En France, on' s'était montré pour lui plus débonnaire qu'on ne l'avait été pour Voltaire et pour Diderot. On rendit facile son départ^ on favorisa son voyage.
Jean-Jacques, avant de monter dans la voiture que lui offre un maréchal de France, est tendrement embrassé par des duchesses et des princesses ; en chemin il est salué avec déférence. Si ce n'est pas une sortie triomphale, c'est moins encore une fuite humiliée.
En entrant sur le territoire de Berne, Jean-Jacque ses livre à un accès d'enthousiasme helvétique. 11 fait arrêter son carrosse, descend, se prosterne, embrasse, baise la terre et s'écrie • Ciel, protecteur de la vertu, je te loue, je touche une terre de liberté! » Son postillon, témoin de cette pantomime, le croit fou. Jean-Jacques remonte dans sa chaise et arrive à Iverdon, pour y apprendre que son livre venait d'être brûlé à Genève par la main du bourreau, qu'un décret de prise de corps avait été rendu contre lui et que ses compatriotes, au lieu de s'émouvoir de ce tant d'incroyables absurdités », de cette manifeste et criante infraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens », restaient parfaitement « tranquilles. » A Berne le « Sénat » s'était ému, mais contre Rousseau, et lui avait signifié d'avoir à chercher refuge ailleurs que dans le canton. Jean-Jacques, plein d'amertume contre l'intolérante Suisse, demande asile... à qui? au roi de Prusse, à Frédéric II, à l'ami, à l'admirateur de Voltaire, au roi philosophe, matérialiste et athée, qu'il venait d'attaquer sous le nom d'Adraste, dans un passage de ÏÉmile. 11 se transporte à Moitiers, dans le Val-Travers, comté de Neuchàtel, alors sous l'autorité du souverain allemand : « Quand Jean-Jacques, dit-il.
JEAN- JACgUKS ROUSSEAU
s'élève à cAté de Goriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des Volsques? » Et Rousseau envoie une supplique à « milord Maréchal n qui gouverne, pour le contipte du roi de Prusse, TËtat de Neuchâtel. Puis il écrit au roi do l^rnsso :
Au roi de Prusse.
<( A Moitiers-Travers, juillet 1762.
« J'ai dit beaucoup de mal de vous, j'en dirai peut-être encore; cependant, chassé de France, de Genève, de Berne, je viens chercher un asile dans vos États. Ma faute est, peut-être, de n'avoir pas commencé par là : cet éloge est de ceux dont vous êtes digne.
« Sire! je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas; mais j'ai cru jievoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pojivoir et que j'y voulais être : « elle peut disposer de mpi comme il lui plaira. »
Frédéric II manda à milord Maréchal de faire accueil à Rousseau et de lui remettre douze louis. Bien que cette offre fut, ou put paraître insultànte (et elle parut telle à Jean-Jacques), il regarda Frédéiic comme son « bienfaiteur et protecteur, il s'attacha sincèrement à lui, et à la paix qu'il lit peu de temps après, il lui témoigna sa joie par une illumination de très bin goût, un cordon de guirlandes dont il orna la mais(|n qu'il habitait à Moitiers-Travers. »
ROUSSEAU SUJET DU ROI DE PRUSSE. — POLÉMIQUES AVEC l'archevêque de PARIS ET LES PASTEURS PROTESTANTS DE GENÈVE.
Habitant un pays calviniste, devenu sujet d'un roi philosophe etprotestant de naissance, que va faire Rousseau ? Sa correspondance, pendant les années 1762-1763, nous fait assister à Tassombrissement de son intelligence par la folie. Le citoyen de Genève n'a pas un tempérament de martyr. Dès que le malheur l'atteint il est abattu. Ses lettres sont pleines de jérémiades ; quelques-unes manquent entièrement non seulement de fierté mais de dignité. Le souvenir de Voltaire, alors occupé à la défense et à la réhabilitation des Galas, devient pour lui une obsession. Il le dénonce à la comtesse de Boufflers comme ayant abusé du crédit qu'il avait à fienève, afin d'obtenir la condamnation de Y Fmile II II mande à Moultou : « Je prends haleine à Motiers-Travers jusqu'à ce qu'il plaise à MM. de Voltaire et Tronchin de m'y poursuivre et de m'en faire chasser : ce que je ne doute pas qui m'arrive bientôt. » Il écrit à M. Gingins de Moiry : « Tous mes malheurs viennent d'avoir trop bien pensé des hommes. Ils me font
.lEAN-IACOUES ROUSSEAU
sentir combien je m'étais trompé... Je savais qu'on ne pouvait dire impunémentla vérité dans cesiècle, ni peutêtre dans aucun autre ; je m'attendais à souffrir pour la cause de Dieu, mais je ne m'attendais pas, je l'avoue, aux traitements inouïs que je viens d éprouver... Tant de barbarie et d'acharnement m'ont surpris au dépourvu. Calomnié publiquement par des hommes établis pour venger l'innocence, traité comme un malfaiteur dans mon propre pays que j'ai tâché d'honorer, poursuivi, chassé d'asile en asile, sentant à la fois mes propres maux et la honte de ma patrie, j'avais ITâme éniue et troublée... » Quel langage aurait-il donc teiu s'il avait vu se dresser devant lui le bûcher de Michel Servet ou d'Antoine? A Moultou, dans une autre lettre,! et pour la troisième fois, il accuse de ses malheurs Voltairfe et Tronchin qu'il appelle « le poète et le jongleur. » A jun M. Marcel il donne le conseil d'écrire un mémoire pour montrer qu'il n'est pas certain que, lui, Rousseau, soit l'auteur du livre poursuivi qui porte son nom et que si même cette certitude était acquise « il s'agirait de skvoir si la profession de foi du vicaire savoyard est bien de Jean-Jacques. » Ces misérables arguties, ces chicanes de mauvais plaideur, alors qu'un me adsum qui feci auilait dû jaillir de la conscience, font pitié. « A l'égard du tontrat social, continue Rousseau dans cette épître à Mariet, l'auteur de cet écrit prétend qu'une religion est toujours nécessaire à la bonne constitution d'un Etat. Cè sentiment peut bien déplaire au poète Voltaire, au jingleur Tronchin, et à leurs satellites, mais ce n'est pas par là qu'ils oseront attaquer le livre en public. L'auteur examine ensuite' quelle est la religion civile sans laquelle nul Etat ne peut être bien constitué. 11 semble, il œt vrai, ne pas croire que le christianisme, du moins celui d'aujourd'hui, soit
ROUSSEAU SUJET DU ROI DE PRUSSE
cette religion civile indispensable à toute bonne législation... Supposons qu'en cela Fauteur se soit trompé : il aura fait une erreur en politique, car il n'est point question d'autre chose. Je ne vois point où sera Fliérésie et encore moins le crime à punir ». Non seulement Rousseau ne voit rien de répréhensible dans ces affirmations, mais il déclare que si à Genève on les poursuivait « il vaudrait mieux être Turc que genevois. » Dans d'autres lettres à Moultou, Voltaire est qualifié de « glorieux souverain de Genève )), et «les ministres protestants, les dévots, de « satellites » du philosophe de Ferney 1
Ces lamentations, ces diatribes à propos des pasteurs auraient dû avoir pour conséquence logique d'éloigner Rousseau de la communauté protestante. C'est le contraire qui se produit. Condamné en France et à Genève pour avoir professé des idées sociniennes, Rousseau demande au prédicant calviniste, M, de Montmolin, de le recevoir « parmi ses fidèles et de l'admettre à la sainte table ».
Cette démarche semble inexplicable. Elle fut qualifiée d'hypocrisie par Mme de Boufflers et Mme de Luxembourg, et de folie par quelques autres amis de Jean- Jacques. Elle aura pour Rousseau des conséquences extrêmement pénibles, qu'il n'a pas su prévoir, non par irréflexion ou par naïveté, — Jean-Jacques était le moins naïf, le plus réfléchi et, parfois, le plus rusé des hommes, — mais parce que connaissant bien mieux les curés catholiques et leur souplesse que les prédicants calvinistes et leur morgue, il avait attribué aux seconds la flexibilité de nature qui n'appartenait qu'aux premiers Le but qu'il poursuivait était celui-ci : se mettre en bons termes avec une communauté protestante et surtout avec le pasteur orthodoxe de cette communauté, afin d'obliger les pré-
IKA.N-.JACnrES lUJLSM.AI
dicanls genevois et leurs fidèles à re\t;nir a im, i mettre de son parti, à exercer leur influence en sa faveur contre les juf^es de Genève qui venaient de condamner YEmilc et contre Voltaire If souvenir' ronfiriinif .'i
le tourmenter.
C'est pourquoi, à peine admis u a la Sainte Table », il annonce cet événement au pasteur théologien genevois Jacob Vernet. Il le flatte : « Nous avons, monsieur, des ennemis communs qui cherchent à brouiller deux hommes d'honneur qui s'estiment ; je vous réponds, de mon côté, quMls auront beau faire, ils ne parviendront pas à m'oter la confiance que je vous ai vouée et qui ne se démentira jamais. » Il proteste de la profondeur de ses sentiments protestants auxquels il restera fidèle jusqu'à la fin de sa vie ; il se félicite d'avoir, grâce à M. de Montmolin, goûté la consolation de s'approcher de la Sainte Table, et il se flatte que M. Vernet, pasteur à Genève, voudra bien ne pas désapprouver ce qu'a fait « en cette occasion l'un des Messieurs ses jcollègues ». Avec Mme de Boufflers, à qui il a écrit le 30|octobre 1762, il est plus explicite el il raconte ce qu'il a [projeté et ce qu'il espère obtenir : « M. de Voltaire me voyint opprimé par le Parlement de Paris, avec la générosité naturelle à lui et à son parti, saisit ce moment de me faire opprimer même à Genève, et d'opposer une barrièie insurmontable à mon retour dans ma patrie. Un deslplus sûrs moyen qu'il employa pour cela fut de me faire Regarder comme déserteur de ma religion ; car les lois sont formelles, et tout citoyen ou bourgeois qui ne professe pas la religion qu'elles autorisent perd par làméoie son droit de cité. Il travailla de toutes ses forces à soulever les ministres... Heureusement, M. de Montmolin s'est rencontré qui Ta solennellement introduit dans! le petit troupeau. »
ROUSSEAU SUJET DU ROI DE PRUSSE
Cet incident « a mis les Voltairiens au désespoir ; des foules de Genevois sont accourus à Motiers, m'embrassant avec des larmes de joie et appelant hautement M. de Montmolin leur bienfaiteur et leur père » Nous apprendrons bientôt comment il traitera ce bienfaiteur et ce père !
Réintégrédans la petite secte, se croyant fort de l'appui de M. de Montmolin, en relations amicales avec quelques pasteurs genevois qui lui restent fidèles, protégé par milord Maréchal et par le roi de Prusse, Rousseau se sent sur un terrain solide. Il pourra faire face à ses ennemis : aux catholiques contre lesquels s'est réveillée, au dedans de lui-même, la vieille haine protestante; aux philosophes, à Voltaire, qu'il déteste et qu'il envie ; aux pasteurs orthodoxes de Genève qui ont prêché contre la profession du Vicaire savoyard ; aux magistrats genevois qui ont fait brûler V Emile et aussi le Contrat social^ — ce qu'on n'avait pas fait à Paris. — Il pourra devenir le grand-prêtre du théisme chrétien, inaugurer une forme nouvelle du protestantisme...
En attendant il fréquente assidûment « les saintes assemblées calvinistes avec respect et avec une dévotion extérieure, qui fait que le peuple le juge favorablement. » Il réitère à M. de Montmolin qu'il est sincèrement chrétien et chrétien réformé. Comme celui-ci lui fait observer « qu'il y a de la contradiction dans les principes qu'il a posés dans Y Emile avdc le désir ardent qu'il témoigne de pouvoir participer à la Sainte table », Rousseau proteste de nouveau qu'étant chrétien réformé, il souhaite d'accomplir tous les a:tes du culte et qu'il attend « de la charité pastorale w qu'on ne lui refuse pas cette consolation. Et quant à son A'm/^ il proteste encore qu'il n'avait point en vue, dans l6S passages incriminés, la religion
.lEAN-JACUUKS HOlJSSKAI
chrétienne réformée, mais le catholicisme, et qu'il Ji r u uniquement dans son plan ces trois objets .principaux : « Le premier : comballre VfUi lise romaine, et surtout (te principe qu'elle admet, qu'on ne peut être sauvé hors de riîglise ;
« Le second : réfuter l'ouvrage matérialiste et infernal d'IIelvétius;
« Le troisième : foudroyer plusieurs de nos nouveaux philosophes qui, vains et présomptueux, sapent par les fondements et la religion naturelle et la religion révélée. »
Après avoir fait ces déclarations et (Quelques autres qui accentuaient sa soumission à l'Eglise protestante, l'ancien converti de Mme de Warens fut admis « à la Sainte table », et communia dévotement, avec une humilité qui, au témoignage de M. de Montmolin, édifia toute Téglise.
Rassuré de ce côté, Jean-Jacques se tourna vers Farchevêque de Paris, dont le mandement contre VEmile venait d'arriver à Métiers, et, au vif déplaisir de Rousseau, avait été lu par un grand nombre de personnes, « ce qui, mandait-il à Mme Latour, ne peut faire qu'un fort mauvais effet dans un pays où les jugements de Paris servent de règle et où il importe ji'être bien vu. »
Il saisit Foccasion que lui offraU ce mandement pour affirmer son protestantisme et publier la lettre célèbre qui porte ce titre : Jean-Jacques j Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe deBeaumon^, archevêque de Paris, duc de Saint Gloud, pair de Frajice, commandeur de Tordre du Saint-Esprit, professeurlde Sorbonne, etc..
C'est le plus théâtral des écrits du GenevoiS; le plus éloquent et le plus habile. 1
Rousseau., avant de discuter le mandement de Farchevêque, parle de son existence passée (mais sans allusion
ROUSSEAU SUJET DU ROI DE PRUSSE
à son long état d'âme catholique), et fait l'apologie de ses talents et l'histoire de ses malheurs.
Après l'apothéose de sa personnalité, Rousseau raconte le roman de ses persécutions. Lui qui sait bien, pourtant, qu'on n'a jamais voulu se saisir de sa personne, il écrit : a Le Parlement, toujours si soigneux pour les Français de Tordre des procédures, les néglige toutes dès qu'il s'agit d'un étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l'auteur du livre qui porte son nom, s'il lu reconnaît pour sien, si c'est lui qui le fait imprimer; sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu'il souffre, on commence par le décréter de prise de corps; on Feût arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons où pourrissaient les scélérats, on l'eût brûlé, peut-être, sans l'entendre... » Quel abus de la déclamation!
Mais tout en déclamant, en s'apologiant, tout en déclarant qu'il est « le seul auteur de son siècle et de beaucoup d'autres qui ait écrit de bonne foi ; tout en fa'sant imprimer que « s'il existait en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, ce gouvernement eût rendu des honneurs publics à l'auteur à.' Emile et lui eût élevé des statues », il ne détourne pas son attention du but qu'il poursuit et, par-dessus la tête de l'archevêque de Paris, il adresse ses hommages à la com^munauté calviniste de Môtiers et à son « digne pasteur » M. de Montmolin :
« Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre, je reste inviolablement attaché au culte de mes pères : comme eux je prends \ Ecriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus- Christ et les vrais adorateurs
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de Dieu, pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommaj^cs de son église. 11 m'est consolant et doux d'ôtre compté parmi ses membres, de participer au culte public qu'ils rendent à la divinité et de me dire : au milieu d'eux, je suis avec mes frères. Pénétré de reconnaissance pour le digne pasteur qui, résistant au torrent deTexemple, le Jugeant dans la vérité, n'a point exclu de l'Eglise un défenseur de la cause de Dieu, je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau, et j'espère n'en point scandaliser les membres par mes sentiments ni par ma conduite. »
Se souvenant alors de Tintolérance calviniste qui, à Genève, frappe de proscription les catholiques, il essaie de la justifier par ces mots : « Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères sans la permission du souverain; car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois, et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu. »
Enfin, dans cette lettre, toute en- argumentation tendue, minutieuse et sévère, Rousseau se déride une seule fois et c'est pour se moquer de la principale doctrine du catholicisme : la transsubstantiation.
« Vous conviendrez bien^ je pense, monseigneur, qu'une des vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison est que la partie est moindre que le tout, et c'est pour avoir affirmé le contraire que l'inspiré (dans la profession de foi du Vicaire savoyard) vous paraît tenir un discours plein d'ineptie. Or, selon votre doctrine de la transsubstantiation, lorsque Jésus fit la dernière cène avec ses disciples, et qu'ayant rompu la pain il donna son corps à chacun d'eux, il est clair qu'il tint son corps
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entier dans sa main, et s'il mangea lui-même le pain consacré, comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche. Voilà donc bien clairement, bien précisément la partie plus grande que le tout, et le contenant que le contenu. Que dites-vous à cela, monseigneur? »
Bien qu'il trouvât cette plaisanterie un peu géométrique, Voltaire disait : « Il y a, par-ci, par-là, d'assez bonnes choses dans ce Jean-Jacques. »
Les attaques contre le catholicisme, le dithyrambe en l'honneur des pasteurs suisses et du protestantisme ne produisirent pas 1 effet qu'en attendait Rousseau. Les prédicants en qui il espérait l'abandonnèrent et le réduisirent ou à une soumission humiliante ou à une lutte sans répit. Il se décida pour la lutte.
A Genève la vénérable compagnie des pasteurs possédait la puissance religieuse et politique. Le gouvernement était,, en réalité, une théocratie. Théoriquementle peuple était investi d'une sorte de souveraineté, mais, en fait, une aristocratie composée de quelques familles riches et dévotes détenait et exerçait l'autorité. L'ensemble des citoyens qui formaient le Conseil général était rarement convoqué. Or le pouvoir politique et le pouvoir religieux s'étaient prononcés conireY Emile et le Contrat social. Le premier avait condamné au feu ces deux ouvrages et rendu un . décret de prise de corps contre leur auteur. Le second, par l'organe des pasteurs, avait dénoncé et réprouvé, dans les chaires, les hérésies de la profession de foi du vicaire savoyard. Le premier imputait à Rousseau d avoir proclamé l'égalité et la responsabilité de tous les hommes devant la loi, l'égalité de toutes les charges sociales pour toutes les classes de la société (Gaberel, Rousseau et les Genevois^ 72). Le second reprochait au citoyen de Genève, au transfuge du pro-
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testantisme, redevenu membre de Tfiglise, d'avoir (( dogmatisé contrairement à la foi, et d'être tombé sous le coup des édits, en niant les miracles de Tl^vangile, en oubliant ses récentes affirmations au Consistoire touchant « le fait surnaturel de la Kévélation. » Politiquement Rousseau était frappé de déchéance, religieusement, il était exclu de rfiglise.
En se faisant admettre comme membre actif dans la communauté de Môtiers, Rousseau, malgré Genève, demeurait officiellement protestant. 11 espérait, en faisant agir quelques-uns des prédicants genevois restés ses correspondants et ses amis, amener, la vénérable compagnie à prendre à son égard une attitude sympathique; et il comptait, en dénonçant les irrégularités de forme dont le pouvoir politique s'était rendu coupable envers sa personne et ses livres, créer un parti populaire assez puissant pour faire réviser son procès.
Très adroitement, avec des souplesses de langage qui ne lui sont pas familières, il s'efTorce d'amener à ses projets et le pasteur Jacob Yernet, très inQuent en sa . qualité de professeur de théologie, et le pasteur Verne, et le pasteur Moultou, et le pasteur Roustan.
Vernet, après quelques fluctuations, se retourne contre Jean-Jacques et lui demande une rétractation publique des hérésies de la profession de foi; Vernet, un peu hésitant d'abord, abandonne l'hérésiarque. Moultou, avec tendresse, Roustan, avec docilité, lui demeurent fidèles.
La correspondance de Rousseau nous met au courant des déconvenues et des colères qu'il éprouve :
A Moultou qui le renseigne sur les mauvaises dispositions des Genevois, il écrit le 25 novembre 1762 :
« Ces messieurs les Genevois le prennent, en vérité,
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sur un singulier ton. On dirait qu'il faut que j'aille encore demander pardon des affronts qu'on m'a faits. Et puis quelle extravagante inquisition! L'on n'en ferait pas tant chez les catholiques! En vérité, ces gens-là sont bien bêtement rogues. »
Et dans une autre lettre (17 février 1763) : «... Que j'aille, à mon âge, solliciter, comme un écolier, des certificats de consistoire, il me paraît singulier, mon cher Moultou, que vous Tayez imaginé possible. Vos ministres et moi sommes loin de compte : ils ont cru, sur ma lettre à M. de Montmelin, avoir trouvé une occasion favorable de me faire ramper sous eux. Ils auront tout le temps de se désabuser. Puisqu'ils se sont ôté mon estime, ils s'accommoderont, s'il leur plaît, de mon mépris. Je leur ai donné des témoignages publics de mon estime, j'ai eu tort, et voilà le seul tort qu'il me reste à réparer.
« Mon cher, je suis, dans ma religion, tolérant par principe, (?) car je suis chrétien : je tolère tout hors l'intolérance; mais toute inquisition m'est odieuse. Je regarde tous les inquisiteurs comme autant de satellites du diable. Par cette raison^ je ne voudrais pas plus vivre à Genève quà Goa. Il n'y a que des athées qui puissent vivre en paix dans ce pays-là, parce que toutes les professions de foi ne coûtent rien à qui n'en a pas dans le cœur; et quelque peu que je sois attaché à la vie, je ne suis point curieux d'aller chercher le sort de Servet. Adieu donc, messieurs les brûleurs : Rousseau n'est point votre homme. »
Le 26 février 1763, dans une nouvelle lettre à Moultou, il insiste sur le mépris que lui fait éprouver la conduite de ses compatriotes :
«... Je suis si excédé de toutes les tracasseries gene-
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voises, que je ne puis plus soulT'rir les (Jenevois. Je ne leur dis rien, je ne leur demande rien, je ne veux rien avoir à faire avec eux. Je les ai laissés brûler, décréter, censurer à leur aise. Que me veulent-ils de plus? El ces imbéciles bourgeois, qui regardent tout cela du haut de leur gloire, comme si cela ne les intéressait point, et, au lieu de réclamer hautement contre la violation des lois, s amusent à vouloir me faire dire mon catéchisme, et à se demander ce que je ferai tandis qu'ils demeurent les bras croisés, que me veulent-ils? Je croyais que les Genevois étaient des hommes et ce ne sont que des caillettes. Je sens que mon cœur s'intéresse encore un peu à eux, par le souvenir de mon bon père, qui certainement, valait mieux qu'eux tous, mais l'intérêt devient bien faible quand Testime ne le soutient plus Dans l'état où je suis, ennuyé de tout, et surtout de la vie, le repos et la paix sont les seuls biens que je puisse goûter encore. Voulez-vous que j'y renonce pour aller chercher des corrections, des leçons, des réprimandes et de nouveaux affronts parmi des gens que je méprise? Oh! par ma foi, non ! »
Et encore, le 21 mars de la même année : Ils (les Genevois) sont si sots et si rogues que le bien même ne m'intéresserait désormais de leur part guère plus que le mal. On ne tient guère aux gens qu'on méprise. »
Et, de nouveau, le 2 avril, au pasteur Moultou : « Les Genevois m'ont fait trop de mal pour ne pas me haïr; et moi je les connais trop pour ne pas les mépriser... J'ai honte de porter encore ce même titre dont je m'honorai ci-devant : dans six mois d'ici, je compte en être délivré. Votre aventure avec la compagnie (des pasteurs) ne m'étonne point. Elle me confirme dans le jugement que
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j'ai porté de toute cette prêtraille. Je ne doute point, qu'en effet, votre amitié pour moi n'ait produit votre exclusion, mais loin d'en être fâché, ;e vous en félicite. L'Etat d'homme d'Eglise ne peut plus convenir à un homme de bien^ ni à un croyant. Quittez-moi ce collet qui vous avilit; cultivez en paix les lettres, vos amis, la vertu; soyez libre puisque tous pouvez l'être. Les marchands de religion n'en sauraient avoir. Mes malheurs m'ont instruit trop tard : qu'ils vous instruisent à temps. »
Rousseau ne compte plus sur les protestants genevois pour faire triompher le théisme rationaliste et chrétien dont il est le zélateur. Il ne cesse de redire à Moultou qu'il doit, sans tarder, quitter sa robe, puisque la robe pastorale « ne peut plus que le déshonorer. » Quanta ses compatriotes, qui ont condamné et flétri sa personne et ses livres, sans que nul ait réclamé contre cette flétrissure, aussi injuste qu'illégale, puisqu'ils l'ont renié, il les renie. Ma patrie n'est plus, « elle a péri », écrit-il à Pictet. Il fait le serment de ne plus la revoir, de n'y mettre jamais les pieds. Et il a tenu ce serment.
Le 12 mai 1763, il abdique solennellement et « à perpétuité », par une lettre au syndic de la République, « son droit de bourgeoisie et de cité dans la ville de Genève. »
Cette démarche, raconte Rousseau dans les Con/essionsy ouvrit enfin les yeux aux citoyens : sentant qu'ils avaient eu tort, pour leur propre intérêt, u d'abandonner ma défense, ils la prirent quand il n'était plus temps. Ils avaient d'autres griefs qu'ils joignirent à celui-là et ils en firent la matière de plusieurs représentations très bien raisonnées qu'ils étendirent et renforcèrent à mesure que les durs et rebutants refus du Conseil, qui se sentait soutenu par le ministère de France, leur firent
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mieux sentir le projet formé de les asservir. Ces altercations produisirent diverses brocliures qui ne décidaient rien jusqu'à ce que parurent tout d'un coup les Lellres écrites de la Campagne ...»
Rousseau fait un grand éloge de ces lettres écrites contre lui et ses partisans, et dont Fauteur était le procureur général Tronchin. Sollicité par ses amis de Genève de répondre à « un tel adversaire », il se rend à leur invitation, et, secrètement, il compose les Lettres écrites de la Montagne. Lorsqu'elles parurent, ce fut, dit Rousseau, « une terrible explosion contre cet infernal ouvrage et son abominable auteur. »
Le « Petit Conseil de Genève », dirigé par le procureur général, donna une déclaration par laquelle, « avec les qualifications les plus atroces », il était déclaré que ces lettres étaient « indignes d'être brûlées par le bourreau » et qu'on ne pouvait « sans se déshonorer y répondre ou en faire mention! » Les amis genevois, à la sollicitation desquels Jean-Jacques avait composé ce nouveau livre, « eurent la lâcheté de ne rendre ni honneur ni justice à cet écrit fait pour leur défense. »
Restait à voir comment le pasteur de Montmolin et ses paroissiens prendraient les terribles Lettres.
Le théisme chrétien et rationaliste de Jean-Jacques rencontrerait-il sympathie et adhésion dans la ville qu'habitait son propagateur? Il n'y trouva que haine et persécution.
Rousseau nous a laissé de ce douloureux incident de son existence un récit très ulcéré :
« La populace, soulevée secrètement je ne sais par qui, s'anima contre moi par degrés jusqu'à la fureur, elle m'insulta publiquement en plein jour, non seulement dans la campagne et dans les chxcmins, mais en pleine
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rue. Ceux à qui j'avais fait le plus de bien étaient les plus acharnés. »
En vain, pour adoucir le pasteur orthodoxe et se le rendre favorable, Jean-Jacques avait-il écrit cette déclaration, bien peu courageuse :
« Par déférence pour M. de MontmoUin, mon pasteur, et par respect pour la vénérable classe, j'offre, si on l'agrée, de m'engager, par un écrit signé de ma main, à ne publier de ma vie aucun ouvrage sur aucune matière de religion^ même de n'en traiter incidemment dans aucun nouvel ouvrage que je pourrais publier sur tout autre sujet] et au surplus, je continuerai de montrer, par mes sentiments et par ma conduite, tout le prix que je mets au bonheur d'être uni à V Église. Je supplie monsieur le professeur de vouloir bien communiquer cette déclaration à la vénérable classe.
« Fait à Motiers, le 10 mars 1765.
Cette humble déclaration, qui fait un si singulier contraste avec les Lettres à Moultou sur la livrée déshonorante du pasteur et l'indignité des fonctions ecclésiastiques, ne désarma point les calvinistes de Motiers et leur conducteur, M. de Montmollin. Si ce que Rousseau atteste est vrai, le pasteur calviniste et ses confrères ameutèrent de plus en plus la populace et Fincitèrent au double meurtre de Rousseau et de l'officier du roi de Prusse, qui aurait pu être « assassiné en défendant Jean-Jacques. »
Que disaient donc ces Lettres de la Montagne qui provoquaient la guerre civile dans Genève et déchaînaient
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la fureur populaire contre Rousseau à Moliers-Travers?
Elles alfirmaient que le protestantisme avait pour principe la liberté d'examen et que la forme la: plus exncte du christianisme réformé, c'était le théisme chrétien selon Rousseau.
LES (ILLETTRES DE LA MONÏAGJNE »