ROUSSEAU ET LES PROTESTANTS
Les Lettres écrites de la Montagne sont un réquisitoire contre les magistrats de Genève, coupables d'avoir « illégalement » condamné VÉmile et le Contrat social; elles sont un violent pamphlet contre les pasteurs genevois, coupables d'avoir approuvé ces condamnations. Rousseau voudrait qu'on revînt sur les faits accomplis. Ce qu'il poursuit, c'est la revision de son procès.
Puisqu'il cherchait à être jugé contradictoirement, puisqu'il s'indignait d'avoir été « flétri » sans avoir été entendu, que ne se présentait-il devant ses juges? que n'allait-il, dans sa ville natale, plaider sa cause devant les magistrats ses compatriotes? Naguère il proclamait leur esprit de justice et apologiait leur vertu.
Mais dès que se montre le péril, Rousseau ne sait que fuir, se lamenter et vitupérer. Ce quïl entend, c'est qu'on capitule devant lui; ce qu'il veut, c'est qu'on revienne, pendant qu'il est au loin, sur les décisions prises à son égard. Il reproche à ses concitoyens de manquer de zèle pour sa cause, il les invective, il les insulte; il les excite
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à manifester contre la légalité qui le frappe; il les provoque à s'engager dans une voie qui mène à la guerre civile. Mais il n'a garde de répondre à leur appel et de se rendre au milieu d'eux.
Toute la partie juridique des Lettres de la MontfKjne est, aujourd'hui, sans intérêt; elle est, du reste, mesquine, pointilleuse, ennuyeuse. Au contraire, les lettres consacrées à la Réforme, à ses origines, à ses principes, au théisme chrétien ne manquent pas d'éloquence ; mais elles révèlent une fâcheuse insuffisance dans Tétude des questions traitées et une singulière incompréhension du protestantisme historique.
« La religion protestante, dit Jean-Jacques, dans la seconde des Lettres de la Montagne^ est tolérante par principe; elle est tolérante essentiellement; elle Test autant qu'il est possible de l'être, puisque le seul dogme qu'elle ne tolère pas est celui de l'intolérance. » 11 est difficile d'accumuler plus d'erreurs en moins de mots. Toute l'histoire du protestantisme et, principalement, l'histoire du calvinisme genevois se dresse contre les assertions de Rousseau. Non seulement il n'est pas vrai que l'intolérance soit « le seul dogme » que le protestan- ^tisme « ne tolère pas », mais il est positif, au contraire, qu'il affirme théoriquement la nécessité de ce dogme; et il est incontestable qu'il n'a cessé de le mettre en pratique. Loin d'être une affirmation de la liberté de conscience, la Réforme en a été la condamnation, toutes les fois que la conscience s'est insurgée contre les théologies calvinistes et luthériennes. Rousseau objecte qu'en se montrant intolérants les protestants manquent à leur principe. Mais quel est ce principe, sinon que, l'Évangile étant (( la parole de Dieu », on commet le plus grand des crimes en ne se courbant pas devant l'autorité de cette
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parole? Et c'est aussi le principe du protestantisme que, l'Évangile étant d'une parfaite clarté pour toutes les questions qui « touchent au salut », les communautés religieuses ont le droit et le devoir d'établir et d'imposer l'acceptation des dogmes de salut. Si on leur nie ce droit, il n'y a plus de protestantisme et d'églises. Les ministres (Rousseau le déclare lui-même) deviennent alors des incohérents: «On ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ilsne croient pas; on ne sait pas môme ce qu'ils font semblant de croire ; leur seule manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres... ils croient se montrer assez orthodoxes en se montrant persécuteurs. » Ahl s'écriait Rousseau, «si ces doux chrétiens pouvaient m'arracher quelque blasphème, quel triomphe! quel contentement! quelle édification pour leurs charitables âmes! Avec quelle sainte joie ils apporteraient des tisons allumés au feu de leur zèle pour embraser mon bûcher! »
Quel est mon crime? demande-t-il : On m'accuse d'avoir nié les miracles. Mais qu'est-ce donc que le miracle, sinon « une exception aux lois de la nature? Pour en juger il faut connaître ces lois, et, pour en juger sûrement, il faut les connaître toutes, car une seule qu'on ne connaîtrait pas pourrait, en certains cas, inconnus aux spectateurs, changer l'effet de celles qu'on connaîtrait. Ainsi celui qui prononce que tel ou tel acte est un miracle déclare qu'il connaît toutes les lois de la nature et qu'il sait que cet acte en est une exception. Mais quel est le mortel qui connaît toutes les lois de la nature? » D'où il conclut que n'ayant jamais prétendu à l'omniscience, il n'a pu se rendre coupable de la négation qu'on lui reproche.
Rousseau se trompe : le miracle chrétien n'est pas une exception aux lois delà nature; il est, pour les croyants,
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une dérogation, une contradiction voulue par Dieu aux lois de la nature, une alfirmation de la supériorité de Dieu sur la nature; une preuve donnée par la divinité de
sa puissance sans bornes, et, dans le cas de Jésus, une manifestation providentielle d'une personnalité égale à Dieu, brisant intentionnellement les lois de la nature, les anéantissant pour bien laisser voir que le Dieu seul apparaît. Les tentatives de Rousseau pour ramener les miracles de FÉvangile à des faits naturels sont un enfantillage de rationaliste attardé à expliquer Tinexplicable, alors qu'il aurait fallu se placer sur le terrain de Thistoire, comme le faisaient d'Holbach et Voltaire, et montrer que les prétendus faits miraculeux sont des hallucinations, des fraudes pieuses ou des légendes.
Quelle valeur pour des théologiens et des croyants calvinistes à la divinité de Jésus-Christ pouvaient avoir des raisonnements comme ces raisonnements de Rousseau dans les Lettres de la iMontagne :
a Tout ce qu'on.peut dire de celui qui se vante de faire des miracles, est qu'il fait des choses extraordinaires; mais qui est-ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraordinaires? J'en ai vu, moi, de ces choses-là et même j'en ai fait. L'étude de la nature y fait faire tous les jours de nouvelles découvertes : l'industrie humaine se perfectionne tous les jours. La chimie a des transmutations, des précipitations, des détonations, des explosions, des phosphores, des pyrophores, des tremblements de terre, et mille autres merveilles à faire signer mille fois le peuple qui les verrait. L'huile de gaïac et Tesprit de nitre ne sont pas des liqueurs fort rares ; mêlezles ensemble et vous verrez ce qu'il arrivera .. )^ Est-ce un discours de M. Homais qu'on entend? Est-ce Une page de Bouvard et Pécuchet qu'on lit?
LES « LETTRES DE LA MONTAGNE
«Que devons-nous donc penser, demande Jean Jacques, de tant de miracles rapportés par des auteurs véridiques, je n'en doute pas, mais d'une crasse si ignorance et si pleins d'ardeur pour la gloire de leur maître. Faut-il les admettre? Je Tignore. Nous devons les respecter, sans prononcer sur leur nature. »
C'est à ce : ni oui^ ni non que se hausse Fexôgèse de Rousseau Voltaire, parlant de ce passage des Lettres de la Montagne, fait cette remarque : « Tous ces raisonnements de Jean-Jacques sont pitoyables; car si FEvangile est divin, il faut croire sans disputer. La question se réduit donc à savoir si l'on a des preuves de la divinité de l'Evangile, et si on peut examiner son authenticité par les règles de la critique ordinaire, yy Ni Strauss, ni Ernest Havet, ni Renan n'ont rien trouvé de plus précis et de plus décisif que cette observation du philosophe de Ferney.
Les mots tolérance et liberté reviennent fréquemment dans les Lettres de la Montagne. Malheureusement ils sont accompagnés de provocations à poursuivre les philosophes, Voltaire et les voltairiens. Rousseau dit tout net : « Les ridicules outrageants, les impiétés grossières, les blasphèmes contre la religion sont punissables ; jamais les raisonnements. Pourquoi cela? parce que, dans le premier cas, on n'attaque pas seulement la religion, mais ceux qui la professent; on les insulte, on les outrage dans leur culte, on marque un mépris révoltant pour ce qu'ils respectent et par conséquent pour eux. De tels outrages doivent être punis par les lois... »
Et, quelques lignes après, comme s'il s'agissait, pour Rousseau, de préciser sa dénonciation, il met ces paroles dans la bouche de Voltaire : « Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai... Voyez mon chapitre des juifs; voyez le
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mômo cliapilre plus développé dans lo Sermon dcn rinqiumle... »
Ces lignes étaient délatrices. Voltaire n'avait pas mis
son nom au Sermon des chirpLanle^ — un de ses plus vifs écrits contre le christianisme. En le signalant comme auteur de ce redoutable opuscule, Rousseau commettait une méchante action. Celte action méchante il l'aggravait dans cet autre passage :
« Que nMmprime-t-on pas à Genève? Que n^y tolère-ton pas? Des ouvrages qu'on ne peut lire sans indirjnalion s'y débitent publiquement; tout le monde les lit, tout le monde les aime; les magistrats se taisent... »
Cette agression, venant après tant d'autres, irrita profondément Voltaire. Rousseau venait de déchaîner le vent : il récolta la tempête. Voltaire qu'il avait dénoncé, les pasteurs qu'il avait vilipendés, les Genevois auxquels il avait prodigué les duretés se tournèrent contre lui. Tronchin, qui venait d'apprendre Tenvoi des cinq enfants à l'hôpital, écrivit au pasteur Vernes:
« Tous les témoins oculaires (de ces envois) et il y en a quatre, sont pleins de vie. Ces quatre témoins, et la conscience qui est le cinquième, font un contraste bien humiliant avec la morale qu'on affiche. C'est une torture continuelle ; ce sont cinq bourreaux qui arrachent les ongles et qui tenaillent sans cesse. Oh! que cet état est afTreux ! J'en ai la plus grande compassion, je vous assure. Plaignons, mon ami, ce malheureux, d'autant plus malheureux que le rôle qu'il a joué et qu'il joue encore est incompatible avec le souvenir de ses fautes. »
Venant des protestants, les attaques exaspéraient Rousseau. Il était persuadé que ses coreligionnaires lui devaient de la reconnaissance. Qu'avait-il donc fait pour eux ? Quand avait-il élevé la voix en faveur des huguenots
LES « LETTRES DE LA MONTAGNE
de France? Quand avait-il plaidé la cause des martyrs auprès de ses amis les grands seigneurs : le maréchal duc de Luxembourg, le prince de Conti, la comtesse de Boufflers? En ITGl, sollicité de venir au secours du ministre Rocliette qui avait été arrêté, Rousseau garde le silence. Rochette est exécuté; trois gentilshommes verriers du comté de Foix qui avaient tenté de le sauver sont mis à mort.
En 1764, nouvel appel des protestants à Rousseau La réponse que Jean Jacques fit, à cette occasion, à M. de Pourtalès, réclamant son aide, est odieuse :
« Je n'avais pas attendu, monsieur, les exhortations des protestants de France pour réclamer contre les mauvais traitements qu'ils subissent; ma lettre à Mgr l'archevêque de Paris porte un témoignage assez éclatant du vif intérêt que je prends à leurs peines. Quel gré m en oui' ils su? L'on dirait que cette lettre qui a ramené tant de catholiques n'a fait qu'achever d'aliéner les protestants, et combien d'entre eux ont osé m'en faire un nouveau crime! Comment voulez-vous, monsieur, que je prenne avec succès leur défense, lorsque j'ai moi-même à me défendre de leurs outrages? Opprimé, persécuté, poursuivi de toutes parts comme un scélérat, je les ai vus tous réunis pour achever de m'accabler. Si je continuais à plaider leur cause, ne me demanderait-on pas de quoi je me mêle? Ne jugerait-on pas qu'apparemment je suis un de ces braves qu'on fait combattre à coups de bâton? »
« Vous avez bonne grâce à venir nous prêcher la tolérance, me dirait-on, tandis que vos gens se montrent plus intolérants que nous; votre propre histoire dément vos principes, et prouve que les réformés, doux peut-être quand ils sont faibles, sont très violents sitôt qu ils sont les plus forts. Les uns vous décrètent, les
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JEAN- JACQUES ROUSSEAU
autres vous bannissent, les autres vous reçoivent en rechignant. Cependant vous voulez que nous les traitions sur des maximes de douceur qu'ils n'ont pas eux-mêmes I Non, puisqu'ils perséculent, ils doivent être persécutés ; cesl la loi de l' hJvanrjile qui veut qu'on fasse à chacun comme il fait aux autres. Croyez-nous, ne vous mêlez pas de leurs afïaires, car ce ne sont pas les vôtres, ils ont grand soin de le déclarer tous les jours, en vous reniant pour leur frère, en protestant que votre religion n'est pas la leur(l). »
A cette honteuse dérobade, M. de J^ourtalès fit une réponse d'une noble indignation. Il reprocha à son coreligionnaire de manquer d'équité en rendant tous les protestants responsables des procédés du clergé de Genève; il lui dit qu'il est peu chrétien de faire payer à un grand nombre d'innocents persécutés la faute impu-. tée à quelques personnes que Jean-Jacques déclare coupables.
Celui-ci répliqua par quelques phrases arrogantes, fielleuses et lâches :
« Les protestants de France jouissent maintenant d'un repos auquel je puis avoir contribué, non par de vainesdéclamations comme tant d'autres, mais par de bonnes, raisons politiques bien exposées ; cependant voilà qu'ils me pressent d'écrire en leur faveur. C'est faire trop de cas de ce que je puis faire, ou trop peu de ce que j'ai fait. Ils avouent qu'ils sont tranquilles, mais ils veulent être mieux que bien ; et c'est après que je les ai servis de; toutes mes forces qu'ils me reprochent de ne pas les' servir au-delà de mes forces. Ce reproche, monsieur,
(1) 26 mai 1764. Bulletin de la Société cr histoire du protestantisme français, t. III, p. 322.
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me paraît peu reconnaissant de leur part et peu raison^ nable de la vôtre, »
M. de Pourtalès aurait été en droit de faire remarquer à Rousseau que ses coreligionnaires étaient fort peu « bien », puisque des lois d'emprisonnement, d'exil et de mort les menaçaient encore ; et il aurait pu lui dire aussi qu'ayant refusé, en 1761, et refusant en 1764, de les aider de son éloquence, il avait bien mauvaise grâce à parler des services qu'il leur avait rendus. Sans doute, dans la lettre à 1 archevêque de Paris, qu'il rappelait si orgueilleusement, et qui est* surtout un plaidoyer pour lui-même, il avait écrit quelques pages sur les protestants et leurs souffrances, mais en tirant argument de ces ^outïrances pour sa propre apologie. Voltaire, qui n'était ni de famille huguenote, ni petit-fils de réfugiés et qui à bien des reprises avait été attaqué, insulté par des pasteurs protestants avait eu une autre attitude et la gardait encore, sans se vanter d avoir servi les persécutés de toutes ses forces, et sans leur reprocher, lorsqu'ils continuaient à s'adresser à lui, de lui demander de les, servir au-delà de ses forces. C'est que Voltaire était animé de l'amour de l'humanité, qu'il s'oubliait pour elle, qu'il se dévouait à elle ; tandis queRousseau^ rhéteur égoïste et infatué, se préoccupait sans cesse de lui-même, et voyait le monde entier dans des querelles misérables et bysantines dès que sa personne y était engagée. Un autre motif aussi le rendait sourd à Tappel des protestants persécutés : tandis que Voltaire, en plaidant pour la tolérance, défendait les droits universels de la conscience outragée et promettait de « la défendre tant qu'il y aurait des persécuteurs », Rousseau, intolérant par atavisme calviniste, proclamait la persécution dogmatique nécessaire à la constitution des États, tenait pour révolté
JEAN-JACQUES ROnSSEAl
contre rantorité nationale tous ceux ([ui ne s'inclinaient pas devant la religion du « souv(3rain » ; el, dans le Contrat social^ instituait une religion civile et métaphysique dont le bourreau était le protecteur. Voltaire représentait la tradition d'un grand peuple, en ce qu'elle a de libéral et de généreux; liousseau représentait la tradition d'une petite ville sectaire dans ce qu'elle a de plus étroit et de plus cruel.
A Motiers-Travers, Jean-Jacques se trouvait en pleine sécurité. Milord Keit, maréchal d'Écosse, gouverneur deNeuchâtel, Testimait et le proté.ireait ; le roi de Prusse, dont le Genevois était devenu Theureux et reconnaissant sujet, lui accordait bienveillance et faveurs. La contrée ne lui déplaisait pas et, malgré ses geignements sempiternels, il y vivait assez joyeusement. C'est là qu'il imagina de se costumer en Arménien. Thérèse, qui le servait, passait pour être la fille d'un homme de lettres indigent, qui, en mourant, l'avait confiée à la garde de Tex-citoyen de Genève. On la disait instruite et non sans mérite, mais d'un mérite qu'elle cachait modestement. « Rousseau, écrit le pasteur Mouchon, est gai, riant avec ceux qui rient, badinant et causant avec les enfants, plaisantant avec sa gouvernante et s'amusantà la railler; elle lui fait une savoureuse cuisine qui laisse aux invités d'aimables souvenirs. »
« Il doit m'être permis, écrit le comte d'Eschery, de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Motiers- Travers, chez Jean-Jacques, en tête à tête avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il Faimait, et je partagea bien son goût ; apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple, il n'est pas possible de faire mieux que Mlle Levasseur : c'étaient de succulents légumes, des gigoLs de mouton, nourris, dans le vallon, de thym et de serpolet,
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d'un fumet admirable et parfaitement rôtis. L'Areuse nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait ; c'étaient des pelotons de graisse. Nous ne buvions que des vins du pays, mais ceux de Cortaillod, dans les bonnes années, sont aussi bons que les meilleurs vins de Bourgogne. »
Sans préoccupation du lendemain, bien soigné, Jean- Jacques faisait de longues courses ; sa santé était à souhait. Il ne tenait qu'à lui d'être heureux. Les querelles théologiques dans lesquelles il se jeta troublèrent l'existence de douce sensualité qu'il menait à Motiers-Travers. Ainsi tombe la légende mensongère qu'on a essayé de rajeunir, et qui fait de Rousseau le persécuté de Grimm, de Diderot, de Voltaire, de Mme d'Épinay et des encyclopédistes. Quelle influence ces philosophes antichrétiens pouvaient-ils avoir sur les pasteurs et les dévots, qui, à Motiers-Travers, excommunièrent Jean-Jacques, le diffamèrent dans leurs sermons, excitèrent contre lui les calvinistes fanatiques qui vinrent l'attaquer, la nuit, dans sa maison, à coups de pierres?
Effrayé, persuadé qu'il ne pouvait plus vivre en sûreté « ni avec honneur » dans la paroisse que dirigeait le ministre Montmolin, Rousseau prit la résolution de fuir les protestants ses persécuteurs et de quitter Motiers- Travers.
11 avait plus d'une retraite à choisir ; des princes se disputaient l'avantage de le recevoir : milord Maréchal lui offrait un asile dans ses terres, en Ecosse ; Frédéric II aurait voulu l'avoir à Potsdam; la duchesse de Saxe- Gotha le pressait d'aller chez elle; mais Rousseau ne pouvait « se résoudre à quitter la Suisse ». Il alla s'éta-