CHAPITRE Vn
LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA LITTÉRA- TURE FRANÇAISE AVANT ROUSSEAU.
Rousseau, avons-nous dit au début de ce livre, est le plus grand peintre de la nature que nous ayons eu depuis lesorigines de notre littérature jusqu'à la fin du dix-huitième siècle : pour le prouver, ' il ne nous suffît pas de citer Rousseau, il faut encore montrer, à grands traits tout au moins, comment on a compris chez nous la nature avant Tauteur d'Emile : c'est là, en effet, la seule manière de rendre pleinement justice à Rousseau et d'apprécier sa véritable originalité.
La littérature française, prise dans son ensemble, est éminemment une littérature de citadins, c'est-à-dire de gens qui préfèrent les agréments de la société aux beautés de la nature. Quels sont, en effet, les sentiments que la contemplation de la nature développe d'ordinaire? la rêverie et, dans les âmes particulièrement sensibles ou paresseuses, une certaine mélancolie. Or le génie
de nos pères, le génie gaulois, n'est ni rêveur ni mélancolique. Nos pères aimaient la gatté, l'esprit, la vivacité et la finesse des réparties, toutes choses qu'on trouve, non aux champs, mais à la ville, chez les gens qui aiment à causer et à rire entre quatre murs. Voyez, par exemple, au moyen âge, une de ces humbles maisons en bois habitées par les artisans et les marchands de Paris ; c'est le soir, quand les portes sont bien closes, qu'on prend plaisir, les coudes appuyés sur la table, à se raconter d'amusantes histoires et à dauber sur le prochain : de ces médisances '< est sortie, dans le Nord de la France, l'épopée satirique du moyen âge, le roman de Renart, Au Midi, il est vrai, l'inspiration est autre, parce qu'on ne passe pas sa vie chez soi, comme dans le Nord, mais en plein air, dans les campagnes, inondées de soleil, de la douce Provence : c'est là aussi que fleurit la Pastourelle^ une chanson qui nous transporte bien au milieu des champs, car la pastourelle est d'ordinaire un dialogue entre un troubadour et une bergère. Mais, même dans ces chansons rustiques, la nature, loin d'être aimée pour elle-même, n'est qu'un simple cadre : le vrai tableau représente ce qui se passe dans l'âme émue du troubadour.
Parfois, cependant, ces gracieux poètes paraissent s'oublier un moment, pour regarder le paysage qui est sous leurs yeux ; mais, remarquez-le, ce paysage est invariablement joli et riant, et la nature, dans leurs vers, n'a qu'une saison qui est un printemps éternel ; les troubadours sont exclusivement les chantres du Renouveau:
Le doux printemps et fleurs et violettes, Et lou signol (le rossignol) mê semont (m*invite) de
[chanter
L'hiver, avec son cortège de brouillards, avec son manteau de vent, de froidure et de pluie, glace ces imaginations frileuses ; il est traité en ennemi par ces gentils esprits, amoureux de lumière, de gaie science et « du beau teint des printanières fleurs. » Voyez, par l'exemple suivant, comment, même dans le Nord, où il a pourtant ses beautés, l'hiver est détesté et même calomnié, tandis que le printemps seul est fêté par les poètes :
Bien montrez, printemps gracîeur, De quel métier savez servir, Car hiver fait cœur ennuieux Et vous, les faites réjouir:
Si tôt comme il vous voit venir.
Lui et sa méchant retenue (cortège) Sont contraints et près de fuir, A votre joyeuse venue.
Yver fait champs et arbres vieux, Leurs barbes, de neige blanchir.
Et est si froit, ort (sale) et pluieux, Qu'emprès le feu convient croupir.
On ne peut hors des huis yssir.
Comme un oisel qui est en mue :
Mais vous faites tout rajeunir A votre joyeuse venue.
Yver fait le souleil, es cieulx, Du mantel des nues couvrir; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous este venu éclaircir Toutes choses et embellir; . Yver a sa peine perdue,
Car Tan nouvel (1) Ta fait bannir A votre joyeuse venue.
(Ballade de Charles d'Orléans.)
Si nous nous adressons à Villon, nous voyons qu'il prend plaisir à railler les rêves idylliques de certains poètes de son temps, bûcherons amateurs qui admiraient, de très loin, la campagne et Teau claire du ruisseau : il préfère, lui, et le dit
(1) Le printemps.
envers plaisants, les commodités de la vie civilisée, de la vie telle qu'il l'avait entrevue plutôt que vécue.
Certains vers badins de Villon sont comme le prélude d'une charmante poésie du dix-huitième siècle, le Mondain y dans laquelle Voltaire raille finement la vie champêtre et patriarcale tant vantée par Rousseau. Aussi pouvons-nous opposer à Villon, comme l'a fait son ingénieux biographe M. Campeaux , l'auteur même de V Emile :
« Parcourez toutes les poésies de Villon, vous n'y trouverez pas l'ombre d'un arbre, pas le plus petit reflet du ciel bleu. Et pourtant, dans sa jeunesse, ne s'était-il jamais arrêté, par quelque jour de printemps, devant le frais et verdoyant spectacle que présentait, dans toute sa longueur, sur son revers méridional, la montagne Sainte- Geneviève?.... Plus tard, lorsque, chevauchant sans croix ni pile, par tous les chemins de France et de Navarre, il promenait son exil et sa misère d'une frontière à l'autre, l'arbre et le buisson de la route ne lui avaient-ils donc jamais parlé et fait oublier un instant ses douleurs, comme ils devaient un jour calmer celles de Jean-Jacques vagabond? »
En somme, les poètes du moyen âge, quand ils
daignent regarder la nature, n'en font jamaîs de vrais tableaux ; ils n'ont que des traits lestement dessinés, qui sont, il est vrai, vifs et saillants comme ces bourgeons d'avril qu'on voit luire entre les branches aux premiers beaux jours.
Au seizième siècle, Ronsard lui-même, pour aller droit au chef du chœur, lorsqu'il chante la nature (son éloquente apostrophe aux bûcherons de la forêt de Gastine mise à part), n'a en mains qu'un léger chalumeau auquel il fait dire d'ailleurs de bien jolis airs . Et ne demandez pas davantage à tous les autres poètes de la Pléiade, pas plus à Baïf qu'au gentil Belleau, de ces larges peintures de la vie des champs, comme en ont su faire Lucrèce et Virgile : ils vont voir « Therbelette perleuse » ou entendre bourdonner les avettes (abeilles) autour du « gentil aubepin» : leurs peintures les mieux réussies ne sont que de jolies miniatures.
Au commencement du dix-septième siècle, les bergers de VAstrée^ de ce roman si célèbre et si aimé de Jean-Jacques, ne mènent leurs troupeaux aux champs que pour deviser avec des bergères. « Si on te reproche, dit dans sa préface Fauteur de VAstréSy d'Urfé, à la bergère qui a donné son nom au roman, si on te reproche que tu ne parles pas le langage des villageoises, réponds-leur que
tu n*es pas de ces bergères nécessiteuses qui, pour gagner leur vie, conduisent leurs troupeaux aux pâturages, mais que vous n'avez toutes pris cette condition que pour vivre plus doucement et sans contrainte. » Rousseau qui, dans sonjeune âge, avait ludeux foisle roman de d'Urfé,etqui avaitpeut-être puisé en partie dans VAstrée ses rêves de vie innocente, étant près de Lyon, demanda à son hôtesse la route du Forez: c'est le pays où sepasse VAstréCy ft celui de tous les romans, dit-il, qui me revenait au cœur le plus fréquemment. »
L'hôtesse lui apprit que le Forez était un bon pays de ressources pour les ouvriers et qu'il y avait beaucoup de forges. Ces renseignements trop précis calmèrent subitement sa curiosité romanesque ; il ne jugea pas à propos « d'aller chercher des Dianes et des Sylvandres chez un peuple de forgerons, » et se contenta de remarquer, en riant, que son hôtesse avait dû le prendre pour un garçon serrurier. Il ne se vengea pas toujours aussi spirituellement des nombreux démentis que devait donner à ses poétiques chimères la prosaïque réalité.
Tout le monde connaît, et nous n'avons garde de peindre, après tant d'autres, cette légion pimpante de bergers enrubannés et galants qui, à la
suite du tendre et vertueux Céladon, de VAstrée, envahirent la littérature française, un joli madrigal à la bouche et une houlette d'or à la main. Pour montrer par un seul exemple, mais fort piquant, combien on s'écartait à dessein de la vraie et simple nature, nous citerons seulement cette anecdote rapportée par Fhistorien Tallemant desRéaux : « Un jour, Gombaud (Fauteur d'une pastorale intitulée Amaranthe) me fit excuse de ce que dans ses poésies il y avait des vers pour une paysanne. Mais, dit-îl, c'était la fille d'un riche fermier de Saintonge et elle avait plus de dix mille écus en mariage. » Voilà, en effet, de quoi l'ennoblir, les écus, comme dit M"®deSévigné, étant toujours de bonne maison. Ce qui est vrai, c'est qu'au dix-septième siècle la campagne et les paysans n'existaient pour ainsi dire pas pour les courtisans et les hommes de lettres, qui ignoraient profondément et méprisaient les travaux des champs : les plus belles moissons étaient pour eux à Versailles. L'ignorancedesbourgeoiségalaitdu reste celle des grands seigneurs : « On s'élève, à la ville, nous dit La Bruyère, dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres : on distingue à peine la plante qui porte le chanvre de celle qui produit le lin, et le blé-froment d'avec les
seigles...; ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets... ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pas français. » {De la Villcy xxi.)
Sans insister sur ce qui est devenu un lieu commun (encore que trop facilement admis peut-être), on peut pourtant dire d'une manière générale que les grands écrivains du dix-septième siècle n'ont, de la nature, sérieusement étudié et bien connu que la nature humaine; ils ont tous fait comme Nicole qui, suivant le mot de M"** de Sévigné, était « descendu dans le cœur humain avec une lanterne » ; mais les champs et les arbres ne leur disent rien. Peut-être n'est-ce qu'au prix de cette ignorance et de ce dédain des choses de la nature qu'ils ont pu écrire des œuvres morales qui sontautant de chefsd'œuvre. Onraconte que lejardinier de Bossuet, se plaignant de l'indifiérence de son maître pour les fleurs; s'écriait : « Il faudrait planter des Saint- Jean Chrysostome pour vous les faire regarder. » Quant à Corneille et Racine, on sait que ce n'est point dans leurs tragédies très peu pittoresques qu'on risque d'entendre ce chant de l'alouette qui avertit Roméo de l'approche du jour, ou ces martinets qui ont suspendu leur nid au fronton du château de Macbeth. Deux écrivains font exception
166 JEAN- JACQUES ROUESSAU.
et sont sincèrement amateurs des bois et des prairies : Tun y va faire à Taurore sa cour parmi le thym et la rosée, l'autre se plaît à voir les faneurs remuer du foin en batifolant : on a nommé La Fontaine et M""^ de Se vigne.
La Fontaine, on le sait, peint d'un naot, vif et pittoresque, bêtes et gens; la nature,.qui n'est le plus souvent qu'au second plan dans ses fables (quand toutefois il ne nous transporte pas par air en Amérique ou au Monomotapa), n'est jamais longuement décrite ; elle est, le plus souvent, évoquée par un trait rapide et comme par un geste du conteur qui nous fait mesurer, par exemple, la hauteur du chêne « voisin du ciel, » ou la longueur du bec de la cigogne « emmanché d'un long cou. » On a tout dit sur les paysages, si sobrement et si finement dessinés, du fabuliste, et sur les portraits si expressifs de ses animaux. Peut-être n'a-t-on pas assez remarqué que La Fontaine, préoccupé de faire la leçon aux hommes, a, sans le vouloir du reste, ou du moins sans y mettre des allusions directes à ses contemporains, un peu trop AMmanwe ses bêtes ; il n'a pas toujours respecté, ne les ayant pas observées de très près, leur originalité, leurs mœurs et leurs caractères. Le genre même de la fable le forçait de sacrifier
LE Sentiment t)E la nature. 167
t un peu V animalité de ses personnages et de donner, même à la nature inanimée, des sentiments et une voix humaine : en ce sens on pourrait dire qu'il est moins le peintre que le moraliste de la nature personnifiée.
Pour M°*® de Sévigné, qui ne connaît ses lettres écrites à la campagne, lettres enjouées, « triomphantes » comme le mois de mai, pleines d'entrain et babiilardes comme « ces trois rossignols qui sont sûr sa tête et dont elle est étourdie, » tandis qu'elle écritàM""® de Grignan? Lorsqu'elle souffre trop, lorsqu'elle « étouffe» d'être si loin de sa fille, « le vert naissant et le rossignol lui redonnent quelque douceur àl'esprit. » La voici aux Rochers qui prend des alignements et semet bravementdansla rosée jusqu'àmi-jambe,oubien encore àlssy où « l'épine blanche, les lilas, les fontaines et le beau temps lui donnent tous les plaisirs innocents qu'on peut avoir. » Pages charmantes, adorables de naturel etde fraîcheur; et cependant leur auteur est-il bien vraiment, dans toute l'acception du terme, un peintre de la nature? M"*® de Sévigné, comme La Fontaine, trace d'agréables croquis, elle peint rarement de vrais tableaux ; elle est bien trop impatiente pour cela, et c'est surtout lorsqu'elle dessine un paysage que sa plume va vite,
168 jèaN-jacquès Rousseau.
la bride sur le cou. A propos de Livry, par exemple, quelques mots vifs et rapides sur « ses beaux arbres verts et ses aimables chèvrefeuilles, » et c'est tout : c'estbien assez, aurait-elle ditdansson style,pour une lettre de campagncQu'onneToublie pas, d'ailleurs, ce n'est pas toujours par pur amour de la campagne qu'elle s^nstalle à Livry ou aux Rochers; bien souvent elle aimerait mieux rester à Paris dans la société d'esprits délicats et charmants, tels que M"*® de La Fayette et M. de La Rochefoucauld. « Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres ! » Mais, hélas 1 il faut faire des économies pour fuir, c'est elle qui parle, « pour apaiser ces petits créanciers dont j'étais étranglée à la ville. En passant l'hiver dans ce pays, j'aurai le temps de respirer et je m'amuserai à payer mes dettes. » Sentiments fort louables, sans doute, mais qu'il ne faudrait pas tout à fait confondre avec le sentiment de la nature.
Après cette promenade à travers champs, un peu longue peut-être et telle que les aimait Rousseau, nous voici arrivés aux contemporains mêmes de notre auteur. Comment, au dix-huitième siècle, a-t-on dépeint la nature? C'est encore par quelques citations précises (les citations sont en littérature ce que les faits sont en
histoire), que nous allons montrer ce qui distingue Rousseau de tous les auteurs de son temps, Xe dix-huitième siècle hérita de Faversion qu'on jivait eue pour la campagne au siècle précédent. Il est vrai que Paris était si amusant à cette époque, avec ses théâtres si courus où se succédaient sans relâche les pièces nouvelles, avec ses cafés célèbres où se donnaient rendez-vous les grands écrivains, avec ses salons enfin où on causait avec tant d'esprit et où se pressaient tant d'étrangers de distinction dont Paris était devenu la véritable patrie ! A quoi bon dès lors voyager et à quoi bon aller vivre, c'est-à-dire, suivant l'expression usitée jn pareil cas, aller s'enterrera la campagne?
« Les gens qui voyagent, écrivait Diderot, qui lui-même se fit longtemps prier pour aller remercier sa bienfaitrice, Catherine II, à Saint-Pétersbourg, les gens qui voyagent me font l'eflet de gens qui passeraient leur temps à monter de la cave au grenier et à descendre du grenier à la cave » (lettre à M"® VoUand). Pour les femmes surtout, la campagne, c'est l'exil, c'est, plus que jamais, dans ce siècle de plaisirs et de folles prodigalités, la pénitence qu'on s'impose « pour expier les dépenses et les toilettes de l'hiver. » Et quelle vie encore mène-t-on à la campagne ?
j.-j. BOUssEAtr. a
la vie de Paris. « Dans le salon aux grandes fenêtres, qui donnent pourtant sur les bois et les prés, le jeu dure toute la journée, retient les gens et dispense de la promenade. Ou bien, si Ton ne se donne pas au jeu, Ton appartient à la conversation, et l'heure ne sonne pas plus tôt au château qu'à Thôtel... Le lendemain, au réveil, tout ce monde, une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nouvelles attendues de Paris, et le grand événement du jour est l'arrivée de Mercure de France (1). »
Je n'oublie pas que le plus grand écrivain du siècle, quele roi y oltaire, quitta Paris pour aller s^établirprès d'un lac, aupieddes montagnes neigeuses. Mais les Déli(ies3t Ferneji n'étaient, pour l'auteur du Dictionnaire philosophique ^ que des retraites admirablement choisies et comme des forteresses d'où il pouvait lancer impunément sur la France et l'Europe une grêle d'épigrammes et de pamphlets. — C'est grâce à ce dédain général et à cette profonde ignorance des choses de la campagne que des peintres de la nature tels que Saint- Lambert réussirent à faire lire d'insipides poèmes comme les Saisons. Cet ouvrage, écrit dans Thon-
(i) De Goncourt, La Femme au xwîif aièole^
nête intention d'inspirer aux gens du monde de la sympathie pour les cultivateurs, <r citoyens estimables, » suit consciencieusement Falmanach dans ses froides descriptions et peint toiir à tour « les promesses, les bienfaits, la décadence et les rigueurs de la Nature ; » vous entendez bien, par là, le printemps, Tété, l'automne et l'hiver. Voici un seul échantillon de ce fade poème qui parut en 1769, c'est-à-dire, ce qui est pour Fauteur une circonstance aggravante, huit ans après la Nouvelle Hélo'ise. Saint-Lambert apostrophe ainsi les marins (dans un poème champêtre 1):
Volez des champs d'Olinde aux rives du Golconde, GueiUez dans l'Yémen ce fruit délicieux Dont les sels irritants, les sucs spiritueux Rendent la vie aux' sens, éveillent la pensée.
Tout cela, pour dire : allez, braves marins, nous chercher du bon moka. Ailleurs, le poète célèbre le bonheur des paysans, et voyez sa façon de nous faire envier « Fheureux peuple des champs. » Il monte sur une colline et nous décrit ce qu'il voit et contemple :
Sur la plaine brûlante^ Des faneurs promenaient la faux étincelante.
La sueur inondait leurs membre palpitanls ; Fatigués, harassés, ils paraissaient contents,
et peu difficiles, ajoutera le lecteur. Mais patience, les voici récompensés de leur labeur, ils vont dîner :
Quand le feu de midi suspendit leur ouvrage, Je les vis, en riant, se rendre sous l'ombrage, Et bientôt se livrer aux charmes d'un festin, Qu'avaient assaisonné le travail et la faim.
Ciell avec quelle ardeur leur troupe impatiente Dévorait tour à tour
Devinez quoi? vous pariez pour quelque plat solide, quelqu'une de « ces choses qui rassasient d'abord, » comme dit Harpagon; ce n'est pas cela :
La framboise odorante, Le lait de ses troupeaux, la fraise et le pain bis, Placés sur le gazon qui servait de tapis.
Et Fauteur aTaudace d'ajouter :
Le plaisir d*un repas n'est senti qu'au village.
Combien Jean-Jacques avait raison d'écrire à propos de tous ces faux amants de la nature :
« Les gens de la ville ne savent pas aimer la campagne, ils ne savent pas même y être : à peine , quand ils y sont, savent-ils ce qu'on y fait. Ils en dédaignent les
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travaux, les plaisirs, ils les ignorent, ils sont là comme en pays d'étranger : je ne m^ étonne pas qu'ils s'y déplaisent ! Il faut être villageois au village ou n'y point aller, car qu'y va-t-on faire ? Les gens de Paris, qui croient aller à la campagne, n y vont point : ils portent Paris avec eux. »
Rien de plus vrai : Saint-Lambert, et tous ses imitateurs avec lui, ignore ce dont il parle ; par exemple, a-t-il à peindre un bœuf: il n'oublie jamais de le faire fumer et gémir sous l'aiguillon, comme si le laboureur était assez sot pour frapper sans nécessité un si utile serviteur. Et, de même, où qu'il aille à travers champs, suivant l'expression de Rousseau, il emporte partout Paris avec lui. A-t-il àpeindre, au printemps, la parure des jardins où étincellent les rubis et les émeraudes : il semble avoir pillé, pour s'approvisionner de métaphores, l'étalage d'une marchande de modes ou la boutique d'un bijoutier du Palais- Royal. Veut-il, au contraire, vanter les plaisirs de l'hiver : il nous parle des tragédies de Voltaire, des opéras et des soupers en ville, et c'est ainsi qu'il reste citadin au village.
Et maintenant, revoyez en esprit toute cette société élégante et mondaine du dix-huitième sièclC; entrez dans quelqu'un de ces salons fameux
OÙ un Galiani, par exemple, ce joli petit arlequin, conte d'un ton leste de piquantes anecdotes, tandis qu'un poète ou même un « philosophe, » débite un madrigal raffiné, et figurez-^ous qu'un beau jour Tun de ces citadins raffinés et blasés vienne à lire des pages telles que celle-ci ; voyezvous l'effet produit par la noblesse de Taccent et la nouveauté de la peinture :
«Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu'au lendemain matin. On était en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. lime mena hors delà ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait la rivière du Pô, dont on voyait le coursa travers les fertiles rives qu'il baigne; dans Téloignement, l'immense chaine des Alpes couronnait le paysage; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les chçimps, par longues ombres, les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. »
Où donc cet original (le mot convient entons sens à Rousseau) a-t-il appris à peindre en termes si vrais et si magnifiques les grands spectacles de la nature? Nous qui connaissons sa vie et qui venons de passer en revue les peintres de la cam-
pagne avant Jean-Jacques, nous pouvons répondre qu'ici comme en d'autres sujets, Jean-Jacques n'a pas eu de modèles. S'il veut écrire un livre d'éducation, il s'inspirera, avant tout, de ses réflexions personnelles, et sa raison éloquente écrira VEmile; et, de même, s'il veut peindre un paysage, il ne demandera rien aux livres, il n'empruntera passesimages, comme faisaient ses contemporains, à Théocrite ou à Virgile; il n'aura qu'à se souvenir de ses premières années à Bossey , puis de ses courses vagabondes à travers la Savoie et la Suisse : ses tableaux seront vivants et vrais, parce qu'il a parcouru, non pas en carrosse et d'un air distrait et ennuyé, comme on voyageait alors, mais en piéton et en enthousiaste, les contrées pittoresques que son pinceau va rendre à jamais célèbres.