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CHAPITRE VIIL

LA CAMPAGNE DANS Lg^ (EHYEES DE ROUSSEAU.

Ce qui fait tout d'abord Foriginalité des tableaux champêtres de Rousseau, c'est qu'il a dépeint la vraie campagne : il ignorait ces fausses pudeurs des citadins trop délicats, qui n'osaient appeler par leurs noms les animaux, ignobles à leurs yeux, et les plantes roturières qui peuplent nos champs et nos basses-cours. On avait, pour leur permettre d'entrer dans un poème, débaptisé les trois quarts des animaux de la création : par exemple, l'âne était l'animal utile c qu'outragent nos dédains, » et le porc, si estimé des héros d'Homère pour son embonpoint et ses dents blanches, s'appelait invariablement un sanglier. De même, on ne s'intéressait, en poésie, qu'aux plantes nobles, et l'abbé Delille ayant fait un poème champêtre sur les Jardins^ un plaisant anonyme plaida

en vers la cause des plantes utiles injustement dédaignées par l'élégant abbé.

Rousseau n'aurait pas mérité ces reproches de la gent potagère, lui qui fait l'éloge, en les nommant par leur nom, « du mouron, du cerfeuil » et de toutes les plantes, dites vulgaires, qu'il rencontre sur son chemin. Il nous présente, non les hôtes d'élite, mais tout le petit monde, indistinctement, et tous les instruments de travail qu'on rencontre dans la vraie campagne. Parlant des changements qu'on a faits dans la maison de Julie :

« La basse-cour, dit-il, a été agrandie aux dépens des remises. A la place d'un vieux billard délabré, on a fait un beau pressoir, et une laiterie où logeaient des paons criards dont on s'est défait... Aux tristes ifs qui couvraient les murs ont été substitués de bons espaliers. Au lieu de Finutile marronnier d'Inde, de jeunes mûriers noirs commencent à ombrager la cour, et on a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin à la place des vieux tilleuls qui bordaient Tavenue. Partout on a substitué Tutile à l'agréable, et Tagréable y a presque toujours gagné. Quant à moi, du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail, l'attelage des chariots, les repas des champs, le retour des ouvriers et tout l'appareil de l'économie rustique donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé, je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être qu'elle n'avait pas dans sa morne dignité. »

Nous savons enfin, par Bernardin de Saint- Pierre (Fra^^men^* sur jRoU55^aw) que Jean-Jacques se moquait beaucoup de la bizarrerie des gens riches qui scellent sur les bords de leurs ruisseaux factices des grenouilles et des roseaux de plomb, tandis qu'ils font détruire avec grand soin ceux qui viennent naturellement dans leurs jardins.

En second lieu, Rousseau vit à la campagne en vrai campagnard, ce qui est le seul moyen non seulement de s'y plaire, mais d'en exprimer la grande et simple poésie : « Comme je serais peuple avec le peuple (même si j'étais riche), je serais campagnard aux champs, et, quand je parlerais d'agriculture, le paysan ne se moquerait pas de moi. » {Emiley livre rv.)

Rousseau se donna tout entier, sans aucune préoccupation d'auteur et en vrai campagnard, aux travaux et aux amusements champêtres qui remplissaient et enchantaient ses journées aux Charmettes, à l'Hermitage, partout où, disait-il plus tard, il vécut heureux. Souvenez-vous de ses fréquentes visites au colombier et au verger des Charmettes, voyez-le planter et « bêcher » avec passion ; ailleurs il assiste aux vendanges et nous parle, sans barguigner, avec une admiration sincère, du beau pressoir, des grandes futailles et

du cellier et de la vapeur des cuves. {Nauv. Hél. Partie v, lettre vn.) Dans l'Ile de Saint-Pierre, les Bernois, qui avaient fait le voyage pour contempler le grand homme, le trouvaient souvent « juché sur de grands arbres, ceint d'un sac qu'il remplissait de fruits et qu'il dévalait ensuite à terre avec une corde. io( Rêveries d'un promeneur solitaire. — V* Promenade.) Une fois, dans cette même île de Saint-Pierre, il remarque un terrain qui, tout semé « de serpolet, d'escarpette et de trèfles, est très propre à multiplier des lapins : » aussitôt il s'approvisionne, à Neuchâtel, de ces animaux, mâles et femelles, et il passe une aprèsmidi délicieuse à fonder une petite colonie de lapins.

Au retour de telles expéditions, dont il était aussi fier, disait-il, qu'un Argonaute allant à la conquête de la toison d'or, il trouvait le couvert mis sur sa terrasse, prenait un léger repas et, « quand la soirée était belle, il allait respirer l'air et la fraîcheur du lac. » Ces détails paraîtront peut-être insignifiants et vulgaires à certains lecteurs, et pourtant ce sont toutes ces petites choses, ces occupations familières et le plaisir qu'on prend à s'y livrer tout entier, qui font le charme delà vie champêtre : c'est en estimante leur prix

et en faisant valoir par toutes les séductions de son style les sérieux labeurs et les mille petits riens dont est faite une journée à la campagne, que Rousseau enrichit et agrandit, non seulement la littérature, mais Tâme même de ses contemporains. On rêva avec lui et d'après lui un idéal de bonheur qu'on ne plaçait plus à Paris entre les quatre murs d'un salon plus ou moins richement meublé, mais aux champs, dans une modeste et proprette maison, dans cette « maison aux contrevents verts » où Jean-Jacques aurait aimé vivre et qu'il eût préférée aux plus magnifiques châteaux :

« Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et quoique une couverture de chaume soit, en toute saison, la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu'elle a Tair plus propre et plus gaie que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier; et mon avarô magnificence n'étalerait

18 i JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'argent et beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.

Là, je rassemblerais une société, plus choisie ^ue nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s'y connaissant, des femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses, et le panier des vendangeurs.

Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'élégance ; la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre ; quelquefois au loin, près d'une source vive, sur l'herbe verdoyante et fraîche, sous les touffes d'aunes et de coudriers ; une longue procession de gais convives porterait en chantant l'apprêt du festin ; on aurait le gazon pour table et pour chaise, les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. »

Remarquons, en passant, que dans la manière même dont il voudrait arranger sa vie, s'il était riche , dans le souci qu'il prendrait de bien peupler sa basse-cour et d'entretenir soigneusement son verger, dans ce désir enfin de confort et de propreté que nous pourrions relever en d'autres endroits de ses œuvres, Jean-Jacques a tracé l'idéal d'un bourgeois aisé, retiré à la campagne. C'ost qu\i tenait, de sa ville natale et des habitudes pjses

dans la maison paternelle et chez Thonnête M. Lambercier, des goûts très bourgeois d'ordre et de bien-être : le fait est curieux à noter chez celui qui devait être un jour (à son grand étonnement, s'il eût vécu) Toracle des Sans-culottes,

Il n'y a pas seulement dans la propriété de jyjme ^Q Wolmar {Nouv. Hél.) le verger que nous avons décrit, il y a aussi un jardin dont il vaut la peine de dire un mot, parce que la façon dont Ta conçu Jean-Jacques annonce et prépare une curieuse révolution dans Tart des jardins en France , On sait ce qu'étaient, au dix-septième siècle, ces fameux parcs de Le Nôtre, si bien alignés et ordonnés, auxquels on a si souvent, et un peu à tort et à travers, comparé toute la littérature du temps. On sait plus généralement ce qu'on entend parjardin français : des allées droites, bien sablées, plaatées de grands arbres soigneusement émondés. « Tout y est préparé pour une prome* nade grave et solennelle... L'eau est recueillie par des bassins autour desquels se rangent des plates-bandes symétriques... les compartiments des parterres sont encadrés par des bordures de buis façonné... Les arbres sont rangés en échiquiers. De toutes parts enfin la végétation fournit les éléments d'une architecture verdoyante et gran-

dit sous la surveillance de la serpe et du fil à plomb (1). » Un Anglais spirituel et instruit, cet Horace Walpole, qui avait cruellement mystifié Rousseau par cette lettre où il lui promettait de le persécuter tant qu'il voudrait, écrit, de Paris, à un de ses correspondants de Londres : c Dans tout ce royaume, on ne voit pas un arbre qui ne soit très bien élevé ; ils sont d'abord vigoureusement tondus par le haut et ensuite élagués jusqu'au bas, si bien qu'il vous serait plus facile de rencontrer un homme avec les cheveux autour de ses oreilles qu'un chêne ou un frêne dans le même cas. » C'est ce dont se plaignait Jean- Jacques : on croirait, dit-il, que la nature est faite en France autrement que dans tout le reste du monde, tant on y prend soin de la défigurer. Les parcs n'y sont plantés que de longues perches ; ce sont des forêts de mâts, et l'on se promène au milieu des bois sans trouver de l'ombre.

Celui qui devait écrire dans sa vieillesse (1777- 1 n%)les Rêveries d!unpromeneur solitaire y et qui avait composé quelques-uns de ses chefs-d'œuvre au milieu des bois fort peu réguliers plantés par la nature, était peu fait pour goûter le bel ordre,

(i) Charles Blanc, Grammaire des arts du dessin.

effet de Fart français, qui régnait dans nos jardins symétriques» Le parc de Julie n'est point « tiré au cordeau... ; on y voit, sans ordre et sans symétrie, des broussailles de roses, de framboisiers, des fourrés de lilas, de genêt et detrifolium partout

des allées tortueuses et irrégulières bordées de bocages fleuris... partout des guirlandes je^ee^ négligemment d'un arbre à Fautre. » Sans insister sur ce qu'a d'artificiel cette négligence, au fond très calculée, remarquons, ce qui importe seul ici, que Rousseau fait la guerre aux allées droites et aux arbres trop bien taillés, et que, de bon cœur, il porterait la pioche dans les charmilles trop émondées et les plates-bandes trop correctes qui rendaient nos jardins si froids et si ridicules.

Jean-Jacquesoppose ànos jardins géométriques, où la nature est corrigée et parfois étouffée par l'art, les jardins pittoresques où l'art s'applique uniquement à imiter la nature; ces jardins naturels sont appelés jardins anglais, mais en réalité c'est un Français qui les a imaginés le premier et, chose curieuse, en plein dix-septième siècle. Un certain abbéPajot, qui possédait une belle maison prèsdeVincennes, pria son ami, l'auteur dramatique Dufresny, qui était un dessinateur fort habile, de faire le plan de son jardin. Celui-ci, à la vue du

terrain très inégal et d'une forme bizarre, eut l'idée de rompre complètement avec Tart classique de Le Nôtre et « fit un jardin complètement irrégulier : pas une allée droite, des gazons, des arbres distribués par groupes : en un mot, un petit abrégé de paysage (1). » Cette nouveauté eut un grand succès : on alla en foule admirer le jardin de Fabbé Pajot, et il paraît même que Louis XIV, au moment d'embellir Versailles et d'eL *.racer les jardins, hésita entre les plans de Le Nôtre et ceux de Dufresny. La symétrie l'emporta à Versailles, et l'étiquette fut imposée aux arbres comme aux courtisans. Mais le système de Dufresny, transplanté en Angleterre, où le sol, comme le génie, était plus > favorable au pittoresque, fut appliqué et même ' exagéré de toutes parts : il trouva son théoricien ^^ ^N dans Kent qui, partant de ce principe que la nature v**^.^t un grand jardin, concluait que, pour faire des jardins artificiels, il faut copier la nature le plus exactement et le plus minutieusement possible. Le jardin-modèle doit renfermer un échantillon de tous les accidents de la nature : Kent ne se contenta pas d'introduire dans ses compositions, des landes, des bruyères et des ruines artificielles :

F (1) Vitet, Etudes sur les Beaux^Arls,

il fit encore, dans le jardin de Kensîngton, planter des arbres morts pour donner à son paysage un plus grand air de vérité : le jardin anglais était né.

' Il détrôna bientôt,, grâce surtout à Rousseau, notre jardin français : le jardin (l'Elysée) de Julie fit fureur, et, avec lui, il faut bien Favouer, le faux naturel. On joua à la nature, on créa partout un désordre factice qui était aussi puéril que l'ancienne symétrie du jardin français avait été froide et monotone. Au lieu de dessiner des boulingrins bien corrects, on tailla des précipices bien abrupts et des rochers bien fantastiques; on accorda, comme dit Walpole en parlant de Moulin- Joli, jardin du peintre Watelot, indulgence plénièreà toutes les orties, à toutes les ronces et à tous les chardons qui poussaient en tous sens et envahissaient les sentiers; chaque percée aboutissait à un château, à un clocher ou à quelque ruine bien désolée, toutes choses qui faisaient pousser des cris de surprise au visiteur, mais devaient à la longue profondément agacer leur propriétaire. Ailleurs, à Toulouse, dans le jardin de M. du Barry, le beau-frère de la trop célèbre comtesse, « sont entassées des collines en terre, des montag les de carton, des rochers de toile; on y voit des

vaches, des bergères, des moutons de plomb... tout, en un mot, excepté la nature. » (Arthur Young.) Une grande actrice du dix-huitième siècle, M"® Sophie Arnould, non moins célèbre par ses bons mots que par son talent de comédienne, se promenait un jour dans un de ces jardins anglais qui reproduisaient, en raccourci, toutes les beautés de la nature. Comme on lui montrait une pauvre petite rigole sur laquelle on avait jeté un misérable petit pont : « Ceci , dit-elle , ressemble à une rivière comme deuœ gouttes d'eau. »

Sans doute Jean-Jacques aurait désavoué toutes ces sottes et mesquines imitations de la nature, lui qui s'était si souvent promené autour de vrais lacs et qui avait gravi de vraies montagnes : ici, comme en tou! le reste, ses disciples allaient plus loin qu'il n'aurait voulu; il faut convenir cependant que, d'une manière générale, il a sa bonne part de responsabilité dans toutes les sottises qui se sont faites en son nom : non seulement il a poussé à l'extrême la plupart de ses idées, mais, pour mieux frapper les esprits, il a prononcé, sur un ton d'oracle, quelques-uns de ces axiomes sans réplique et certaines de ces formules impérieuses qui deviennent si aisément les mots d'or-

dre d'une révolution. Dans Thumble révolution qui nous occupe, par exemple, et pour ne pas quitter le monde des plantes, remarquez ces aphorismes tranchants de Rousseau : « La nature ne plante rien au cordeau La symétrie est ennemie de la nature et de la variété... La nature emploie-t-elle Téquerre? »

Non, certes, mais mon jardinier ne doit pas oublier la sienne, sijeFai chargé de me dessiner un jardin commode où je veuille me promener sans observer tous mes pas et sans me cogner contre tous les arbres. Il faut, dans un parterre, aussi bien des lignes droites que des lignes courbes, car les jardins à surprises sont, quand on les connaît, cent fois plus monotones que les parcs réguliers. Un jardin doit rappeler la nature, non la copier ni prétendre à la remplacer, puisqu'il ne saurait être qu'une œuvre d'art : Rousseau le sentait vaguement, mais ilne s'en est guère souvenu en construisant V Elysée de Julie, où il se serait mortellement ennuyé dès sa seconde promenade ; le lecteur s'y ennuie dès la première lecture. Nous en pouvons conclure que les sites purement imaginaires, comme cet Elysée de M"^® de Wolmar, n'inspirent pas aussi bien Rousseau que les maisons de campagne qu'il

a habitées, comme les Charmettes, ou que les pays qu'il a réellement parcourus, comme les pays de montagnes : on va voir comment il a su parler de ces derniers.

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