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ORIGINALITÉ ET INFLUENCE DE ROUSSEAU

Les oeuvres de Rousseau trouvèrent, à mesure qu'elles parurent, des lecteurs et surtout des lectrices enthousiastes, et elles ont eu, de tout temps et dans tous les pays, des défenseurs passionnés. Rousseau est un des écrivains qui font le plus d'honneur aux lettres françaises (nous laissons toujours de côté ses œuvres politiques). I/iafljyience vr aiment extraordinaire, qu'il a exercée à la fois en France et à l'étranger^ est due à trois causes principales : avant tout, à l'incontestable originalité de son génie, à la séduisante nouveauté des idées et des sentiments qu'il a exprimés dans ses livres; en second lieu, à l'enchaînement même de ces idées, à cette dialectique pressante qui emporte l'assentiment du lecteur, sans lui permettre de réfléchir et de critiquer, à moins que le lecteur ne reste de sang-froid et très maître de son jugement; mais c'est justement ce que Tem-

rf.-J. BOUSSEAU. 10

pêche de faire Jean-Jacques, grâce aux merveilleuses séductions de son style ice style est, d'ailleurs, croyons-nous, la principale cause de sa grande influence. Sans nul doute, si on voulait examiner de près ce qui a fait le succès de Rousseau, on trouverait que son originalité est faite souvent d'erreur et de paradoxes, que sa dialectique est d'un sophiste et que son style est, en bien des endroits, déclamatoire l)u qu'il échauflTe sans éclairer. Mais qu'importent tous ces défauts, puisque le grand mérite de Jean-Jacques est bien moins dans les idées particulières qu'il a soutenues que dans une direction générale qu'il a imprimée à l'esprit et comme dans une secousse morale qu'il a donnée à l'âme de ses lecteurs. Au fond, l'immense influence qu'il a exercée de tout temps est absolument indépendante de la vérité ou de la fausseté de ses doctrines. C'est ce qu'a très bien dit un des plus grands romanciers de l'Angleterre, G. Eliot :

« Il me serait fort indifférent que quelque bonne âme entreprît de me démontrer que les vues de Rousseau sur la vie, sur la religion et le gouvernement des hommes étaient pitoyables, et qu'il s'est rendu coupable de quelques-unes des pires bassesses qui dégradent l'homme. Je pourrais

admettre tout cela, et il n'en resterait pas moins vrai que le génie de Rousseau a lancé à travers tout mon être intellectuel et moral une vibration électrique, qu'il a éveillé en moi de nouvelles facultés, qu'il a fait de l'homme et de la nature pour moi un nouveau monde de pensée et de sentiment. Et cela, non pas en m'inculquant quelque croyance nouvelle : c'est uniquement le souffle puissant de son inspiration qui, vivifiant mon âme, l'a aidée à prendre conscience de ce qui n'avait été jusque-là pour elle que des pressentiments; le feu de son génie a fondu au creuset mes vieilles idées, mes préjugés, et m'a mise en état-' d'en faire sortir de nouvelles .conibinaisons. »

Si on néglige les défauts par lesquels îl est bien de son siècle, tels que l'emphase, la fausse sensibilité, on peut dire que Rousseau se distingue profondément de tous ses contemporains à la fois en littérature et en philosophie, c'est-à-dire comme écrivain et comme penseur.

En littérature, le dix-huitième siècle professe le plus grand respect, l'admiration la plus sincère pour les écrivains, désormais classiques, du dixseptième siècle : Racine est le modèle du poète tragique et, sur le conseil de Voltaire^ on se garde

de dire du mal de Nicolas (Boileau). Or y le dix-septième siècle avait imité lesLatins qui avaient imité les Grecs, de sorte qu'à certains égards, pour certaines idées et pour certains genres littéraires, la littérature du dix-huitième siècle était, comme on dit en géologie, une littérature quaternaire. Mais Rousseau ne sait pas le grec; il ne lit Plutarque que dans une traduction, et même ce qu'il puise dans cette lecture, c'est un idéal politique qu'il oppose, nous l'avons montré, à la civilisation ou, ce qui revient au même pour lui, à la corruption de son siècle. Rousseau sait très malle latin, l'ayant appris seul et trop tard pour en pénétrer le génie ; il n'a pas fait ses études^ comme ses contemporains. Voltaire, Diderot et tant d'autres, et son originalité ne court pas le risque d'être étouffée par un respect religieux pour l'antiquité classique. Quant aux imitateurs de cette antiquité, fussent-ils du reste des imitateurs de génie, comme l'ont été nos grands écrivains du dix-septième siècle, Rousseau, bien loin de partager à leur égard l'admiration respectueuse d'un Voltaire, accusera brutalement Molière de tenir « école de vices et de mauvaises mœurs » {Lettre à ffAlembert)^ ne craindra pas d'écrire que « Corneille et Racine, avec tout leur

génie, ne sont que des parleurs » (Nouv. HéL)j et verra dans La Fontaine « d'horribles leçons » de morale qu'il faut bien se garder de faire apprendre aux enfants {Emile). Sans doute il critiquera tous ces beaux génies avec plus de verve et d'impertinence que de bon goût, bien qu'il y ait, même dans ses plus violentes critiques, de quoi faire réfléchir tout lecteur sérieux et libre de préjugés; mais, qu'il ait tort ou raison, il fait preuve d'indépendance d'esprit, il se sépare, en littérature ^ de ce « peuple imitateur » [Nouv. Hél.) chez qui il introduit une nouvelle nàanière de sentir et de dire. Ce n'est pas seulement par ses absurdes atta^^es contre la civilisation, mais encore par la nouveauté de son style et l'étrange choix de ses sujets, qu'il déplaît à Voltaire et que, très sincèrement, en dehors de tout motif de rivalité, il

) fait à l'auteur de Zaïre l'effet d'un AUobroge et

' d'un barbare (1).

Il n'est pas moins indépendant et original en philosophie. Le dix-huitième siècle a beau sacrifier Descartes, le philosophe de la raison, à Locke, le philosophe des sens: il est cartésien, quoi qu'il

(!) Rousseau dît lui-même, dans sa préface do la Non- - velle Héloïsej que t le ton en est gothique et que le style , rebutera les gens de goût. »

en ait, puisqu'il prétend résoudre tous les problèmes sans exception à l'aide de la raison seule, et c'est même pour cela qu'il s'appelle très justement le siècle de la philosophie, la jai^on étant la faculté philosophique par excellence. Rousseau, de même qu'il avait rompu en visière à la tradition et, pour ainsi dire, au credo littéraire de ses contemporains, combat hardiment leurs tendances philosophiques : il proclame les droits méconnus du sentiment qu'il met à côté, parfois au-dessus de la raison, car il a, seul peut-être parmi les grands écrivains de son siècle, la religion du cœur, si bien qu'il est encore aujourd'hui, pour certains hommes très religieux, « un grand professeur de christianisme. »

C'est, en définitive, parce qu'il parle le langage du sentimentque Rousseau est original et novateur aussi bien en littérature qu'en philosophie. En littérature, il ne se contente pas de juger très librement les grands modèles du dix-septième siècle, mais à la langue classique, c'est-à-dire avant tout raisonnable et, par là même, un peu sèche ou froide, des Montesquieu, des Buffon et des Voltaire même, il substitue un style tout plein de couleur et tout frémissant de passion, le style enflammé de la Nouvelle Héloïse. Si on remarque,

w^LOm

en effet, que le cœur chez Marivaux est bien spi- rituel et chez Diderot bien discoureur, on conviendra qu'en littérature c'est Rousseau qui, malgré toutes ses fautes de goût, a le mieux connu, au dix-huitième siècle, le langage de la passion. Et c'est, de même, par ses appels et ses apostrophes à la conscience, par la simple et candide prière de la vieille femme qui se contentait de s'écrier : oh! et d'adorer, c est, en un mot, par toutes les effusions, éloquentes ou naïves, du sentiment religieux que Rousseau réchauffe et renouvelle le froid rationalisme des philosophes de son temps.

Enfin, tandis que ces littérateurs et ces philosophes passaient la moitié de leur vie dans les salons, Rousseau promena ses lecteurs dans la vraie campagne et dans lagrandenature; il rajeunit la littérature vieillissante de la seconde moitié du dix-huitième siècle, de cette époque qu'un contemporain appelait justement « le siècle sexagénaire. » A tous ces citadins blasés, qui ne goûtaient que les charmes de la société et de la conversation, il fit admirer « For des genêts et la pourpre des bruyères; » il leur apprit « le plaisir d'aller dans les bois chercher la première violette et d'épier le premier bourgeon » {Emile), et, en le lisant, on croyait

respirer l'air vif et salutaire des montagnes , comme un souffle régénérateur qui venait des Alpes et des forêts de sapins. Le dix-huitième siècle sembla se réveiller à la voix de F enchanteur; tout le monde voulut connaître ces sites charmants qu'avaient connus Saint-Preux et Julie d'Etange. Non seulement (en 1777), dès l'approche du printemps, on s'envole de Paris, « le goût de la campiagne faisant des progrès dans ce pays » (Gibbon, Mémoires), mais, qui plus est, « le tour de Suisse, des Alpes et des glaciers est devenu une mode. » (Id,) Dès 1779 le guide, si célèbre ^ et si souvent traduit au dix-huitième siècle, de l'Anglais Coxe, accompagne les voyageurs, avec ^ d'abondantes explications, aux endroits que Jean-Jacques vient

! de rendre célèbres : la Suisse devenait peu à peu

\la terre classique des touristes.

Ainsi Nature et Sentiment, ces deux mots pourraient, à la rigueur, résumer toute l'originalité de Rousseau et rappeler ses meilleurs titres à la reconnaissance de la postérité. Est-il nécessaire d'ajouter, après toutes nos citations, que Rousseau mêle sans cesse ses propres sentiments à la contemplation de la nature, qu'il n'est pas un pur descriptif et que nul n'a, plus que lui, pratiqué l'art de peindre suivant la maxime de Bacon ;

Tart, c'est rhomme ajouté à la nature? La nature est pour lui une consolatrice et une amie ; elle adoucit ses maux réels et, ce qui était plus difficile peut-être, ses maux imaginaires : « Je gravis les rochers, les montagnes, je m'enfonce dans les vallons, dans les bois, pour me dérober, autant qu'il est possible, au souvenir des hommes et aux atteintes des méchants. Il me semble que, sous les ombrages d'une forêt, je suis oublié, libre, paisible, comme si je n'avais plus d'ennemis ou que le feuillage des bois dût me garantir de leurs atteintes, comme il les éloigne de mon souvenir. » ÇVlll'^'' Promenade.)

La nature charme et console Rousseau parce qu'elle flatte son penchant à la rêverie : les amants de la nature sont tous des rêveurs, non pas, par exemple, à la façon de Boileau qui, dans ses promenades à la campagne, mettant, comme toujours, la raison de la partie, s'occupe « d'utiles rêveries, > mais des rêveurs comme Jean-Jacques : à l'île de Saint-Pierre, paresseusementcouchédans son bateau, il le laisse dériver au gré de l'eau et ne pense à rien, sinon que le lac est superbe, et qu'il fait bon contempler à loisir, dans une douce extase, ces beaux rivages couronnés par les montagnes bleuâtres qui se profilent à l'horizon.

Que si à cette rêveuse contemplation de la nature vient se mêler le souvenir du passé, le triste et doux souvenird'un bonheur qui ne reviendra plus, alors la rêverie se transforme en un sentiment voisin, plus intime et plus tendre, mais presque douloureux : la mélancolie. Ce nouveau sentiment n'est point étranger à Jean-Jacques, et c'est même lui, et non pas, comme on Ta dit à tort, l'auteur de Werther, qui a écrit la première page de ce qu'on pourrait appeler le Romantisme mélancolique.

Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein deces sortes de beautés qui ne plaisent qu^aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, et charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait Fesplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu'on nomme les Glacières, parce que d'énormes sommets de glaces qui s'accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde. Des forêts de noirs sapins, nous ombragaient tristement à droite. Un grand bois de chênes était à gauche au delà du torrent ; et au-dessous de nous cette immense plaine d'eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparait des riches côtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.

Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions étalait les charmes d'un séjour riant

et champêtre ; quelques ruisseaux filtraient à travers lea rochers, et roulaient sur la verdure en filets de cristal ; quelques arbres fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres ; la terre humide et fraîche était couverte d'herbes et de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui Tenvironnaient, il semblait que ce lieu désert dût être Tasile de deux êtres échappés seuls au bouleversement de la nature.

Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève, en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, Teau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau et je m'assis à coté d'elle. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attrislait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon âme s'y retracèrent pour l'affliger ; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus; ils ont disparu pour jamais. Hélas I ils ne re-

viendront plus^ et nous vivons et nous sommes ensemble, ^t nos cœurs sont toujours unis I II me semblait que j'aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j'avais moins souffert tout le temps que j'avais passé loin d'elle. »

C'est cette page de Rousseau qui faisait dire sans doute à une femme illustre, M°*® Necker de Saussure : « Ce n'est pas une lecture, c'est un songe enchanteur; le calme du lac, le bruit des rames, cette nuit si belle et si sombre, tout se peint à votre âme attendrie. »

En effet, ajoutez simplement des rimes à ces lignes d'une si ineffable tristesse, et vous avez quelques-unes des strophes les plus harmonieuses et les plus mélancoliques d'une poésie de Lamartine qui est dans toutes les mémoires et que cette page de Rousseau a peut-être inspirée.

11 suffit, croyons-nous, de nommer, parce qu'ils sont connus de tous, les écrivains français qui ont subi, les premiers, l'influence de Rousseau : ils s'appellent Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, M™* de Staël, Lamennais et plus tard George Sand, qui a dît de son auteur favori : « Je lui reste fidèle, comme au père qui m'a engendré; il m'a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l'amour de la nature, »

Maïs, quelque grande qu'ait été, chez nous, rinfluence de Rousseau (en dehors de la politique), elle fut plus considérable encore à l'étranger : l'Europe entière, on peut le dire sans exagération, a été tributaire de son génie. Sans vouloir ajouter à notre modeste livre un livre nouveau qu'on pourrait intituler RousseauàV étranger y nous tenons simplement à citer quelques-uns des grands écrivains aux œuvres desquels le souvenir de Jean- Jacques est indissolublement attaché.

En Angleterre, lord Byron a témoigné de son admiration pour Rousseau dans les stances .célèbres de Childe Harold :.

« C'est ici (à Clarens) que Rousseau commença une vie de malheurs, Rousseau, sophiste sauvage, auteur de ses propres tourments, apôtre de l'affection, qui revêtit la passion d'un charme magique et puisa dans ses douleurs une irrésistible éloquence... Ses paroles éblouissaient comme les rayons du soleil et arrachaient des larmes d'attendrissement....

« Clarens ! doux Clarens ! on respire dans tpn air le souffle de la pensée jeune et passionnée, 2>

En Italie, Foscolo écrit un roman dont le héros, Jacobo Ortis, est un disciple de Jean-Jacques : par exemple, il vend tous ses livres, comme eût

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fait Emile, sauf Plutarque, l'auteur favori de Rousseau. — Si nous ouvrons l'ouvrage de Filçngieri, la Science de la Légidation, nous retrouvons, à chaque page, les idées de Rousseau.

Mais c'est pour lesAIlemands surtout que Rousseau a été véritablement un grand initiateur. Les rêveries de son âme sensible et les hardiesses même de son génie paradoxal devaient plaire à l'esprit allemand, si audacieux en philosophie, si amoureux du rêve et de la sentimentalité en littérature. L'Emile (ut lu et médité comme un Evangile (mot de Gœthe) ; et, quand parut la Nouvelle Héloïse (1761), « on s'arracha » la traduction allemande (lettre de Mendelssohn). — Disons quelques mots tout d'abord de l'influence purement pédagogique de Rousseau.

Tandis qu'en France V Emile n'eut qu'un succès éphémère et une action peu profonde et surtout peu durable, en Allemagne, ce livre d'éducation, pris au sérieux comme il devait l'être, ouvrit l'ère des grandes réformes pédagogiques ; les auteurs de ces réformes, les Basedow, les Pestalozzi, etc., sont tous des disciples ou des admirateurs fervents de Jean- Jacques. Nos voisins se sont si profondément et si heureusement pénétrés de l'esprit même de VEmile qu'ils ont pu dire eux-

.mêmes de Rousseau qu'il était devenu « un maître d'école allemand. » Un de leurs pédagogues les plus populaires, Campe, ayait, dans la grande salle de sa maison, à Brunswick, le buste de Rousseau, avec cette inscription en lettres d'or : < A mon saint » 1 Un abtre, non moins célèbre, Diesterweg, a dit avec beaucoup de justesse : « Rousseau a découvert les droits de Tenfaut, » Nous n'avons pas l'intention de relever toutes les idées excellentes qu'ont empruntées à Jean-Jacques les fondateurs de la pédagogie ailemande ; mais, comme il s'agit ici de la gloire de Rousseau et des lettres françaises, nous tenons à traduire le jugement si élogieux qu'a porté sur YEmile l'auteur d'une histoire classique de la pédagogie en Allemagne, M. Schmidt : « Jamais, dit-il, livre pédagogique n'eut tant de succès.... Jamais on n'avait combattu avec tant d'éloquence contre le bavardage des nourrices, contre la vaine science des mots et l'instruction purement livresque. Tout désormais dans l'éducation d'un enfant devait être mis à sa place et venir en son temps. Ces vérités, proclamées par Rousseau, sont devenues des axiomes pédagogiques. »

Quanta l'influence puremenl littéraire de Rousseau en Allemagne, elle est si importante et elle a

été sî peu étudiée jusqu'ici qu'on me permettra de la faire connaître très rapidement : nous oublions trop en France, ou du moins nous ne faisons pas assez yaloir les services éminents que nos grands écrivains ont rendus de tous temps aux ûttératures étrangères, particulièrement à la littérature allemande. Il est certain cependant que le patriotisme est permis, même dans la critique littéraire, quand il est d'accord avec la plus exacte vérité.

- Parmi les voyageurs illustres qu'attira à Clarens la Nouvelle Héloïsej nous rencontrons le nom du plus grand poète de l'Allemagne, de Gœthe : « Nous poussâmes jusqu'à Vevey, écrit-il à son amie, M"® de Stein ; je ne pus retenir mes larmes quand j'aperçus au loin la Meillerie et la Dent-de- Jamant. » Gœthe avait raison d'être ému en contemplant lés montagnes où avait erré l'infortuné Saint-Preux, car Rousseau n'avait pas seulement tracé d'avance, dans son héros, le portrait de Werther, mais, ce qui est bien autrement important, Rousseau avait été l'inspirateur et le guide de toute une génération d'écrivains allemands qui s'appelaient Herder, Schiller, Gœthe, pour ne citer ici que les plus grands noms. Les écrivains de cette époque forment ce qu'on appelle en Aile-

magne la période orageuse , la période de tempête et d'assaut. On va voir ce que furent pour eux tous les œuvres de Rousseau.

Que le lecteur se rappelle en quoi nous avons fait consister Foriginalité de Rousseau : le sentiment et la conscience avec « ses instincts divins » opposés à la philosophie purement raisonneuse ; la passion, avec ses plus sauvages emportements, introduite dans une littérature élégante et spirituelle avant tout ; l'indépendance absolue revendiquée pour le génie qui s'insurge à la fois contre les réputations littéraires les mieux établies, contre les distinctions sociales les plus anciennement reconnues, et préfère, aux mensonges de la société, la solitude au milieu des bois, des lacs et des montagnes. Or tout cela c'est mot à mot ce que répètent sur tous les tons, dans leurs œuvres « orageuses », les Herder, les Gœthe et les Schiller.

C'est Rousseau qu'ils opposent, en littérature, à leurs anciens modèles, les classiques français ; c'est Rousseau qui leur donne des armes pour combattre, en philosophie, les rationalistes, ceux qu'on appelait chez nous les Encyclopédistes : le chef des rationalistes allemands, en effet, Nicolaï, avait fondé une revue (la Bibliothèque générale

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allemande), qui devait être, il l'avait dit formellement, « la continuation de TEncyclopédie française. » Ainsi, après avoir été l'adversaire des Encyclopédistes français, Rousseau eut, pour ainsi dire, à livrer une guerre d'outre-tombe aux Encyclopédistes allemands. Enfin c'est de Rousseau que les écrivains allemands de la fin du dix-huitième siècle apprennent, avec l'amour de r humanité (Schiller, Kant même), le goût à la fois de la vie champêtre et de la nature sauvage : Karl Moor, le Brigand idéal de Schiller, déclame contre les livres et la civilisation dans les mêmes termes que l'auteur de V Emile, et vit au milieu des forêts; quand Werther (héros de Gœthe) s'en va, au petit village de Valheim, contempler les scènes rustiques, qu'il décrit d'ailleurs si poétiquement, il emporte avec lui, non pas seulement Homère et Ossian, les seuls auteurs dont il parle, l'ingrat ! mais aussi un livre qu'il a lu bien des fois, il y paraît dans tous ses discours, et qui s'appelle la Nouvelle Héloïse.

On nous pardonnera tous ces rapprochements, que nous avons un peu multipliés, parce que nous voulions, dans une étude qui, pour bien des raisons, ne pouvait être complète, faire ressortir avant tout l'importance capitale des œuvres de

Rousseau. Ces œuvres, on vient de le voir, ne sont pas seulement intéressantes par elles-mêmes, par la notifeauté des idées et des sentiments qu'elles expriment, mais aussi par l'influence profonde et durable qu'elles ont exercée en France et à l'étranger. C'est ce que nous avons essayé de montrer dans ce livre, dont la conclusion naturelle peut se formuler ainsi : en résumé, Jean-Jacques Rousseau, malgré les paradoxes indéniables et seulement à moitié sincères de son génie, malgré les erreurs et les mensonges mêmes de sa plume, a été, non pas seulement, comme on l'a dit, le plus grand orateur, mais encore le penseur le plus vraiment original de tout le dix-huitième siècle.

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