LA GRANDE NATURE : POÉSIE DES PAYSAGES ALPESTRES
Dire aujourd'hui que l^a Suisse est un admirable pays, que ses lacs, ses montagnes et ses glaciers forment un des plus magnifiques spectacles qu'il soit donné à Thomme de contempler, c'est dire une banalité ; à l'époque de Rousseau, c'était dire un paradoxe : si étrange que cela puisse paraître, ce n'est que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que, grâce à Rousseau, on a découvert, et commencé à admirer, la beauté des Alpes. Rien de plus vrai que ces paroles de Saint- Preux parcourant les Alpes du Valais : « Je m'aperçois que ce pays ignoré mérite les regards des hommes et qu'il ne lui manque, pour être admiré, que des spectateurs qui sachent le voir. » De tels spectateurs lui manquèrent jusqu^au jour
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OÙ Rousseau révéla à ses contemporains les sites pittoresque de son pays. Ce serait écrire une très curieuse page de l'histoire des idées artistiques en Europe que de recueillir, dans les récits des écrivains, et surtout des voyageurs, leurs impressions singulières sur lés Alpes, jusqu'à l'époque de Rousseau. Quelques citations précises suffiront pour faire apprécier tout le mérite de l'auteur de la Nouvelle Héloïse.
On peut dire que jusqu'à Rousseau, les AJpes furent, pour tous ceux qui les visitèrent, un véritable objet d'effroi. Au moyen âge, par exemple, les Alpes du Tyrol étaient traversées par les pèlerins allemands qui se rendaient en Terre Sainte. L'un de ceux-ci, nommé Félix Fabri, s'exprime de la sorte, en un latin que nous traduisons : « Ces montagnes sont efïrayantes [horribiles)^ toutes hérissées de glace et de neige. » Affreuses^ épouvantables, ce sont leç seules épithètes dont sont invariablement gratifiées les Alpes dans toutes les relations des voyageurs. Au seizième siècle, Fauteur d'une Cosmographie, Sébastien Munster (1 544), au moment où il arrive au col de la Gemmi, se sent, dit-il, « trembler jusque dans les os et dans le cœur » (je traduis mot à mot de l'allemand). Déjà, chez nous, Marot avait dit dans une
épître an roi (1535) où il raconte son exil à Ferrare :
J*abandonnay, sans avoir commis crime, LMngrate France, ingrate, ingratissime À son poète, et, en la délaissant, Fort grand regret ne vint mon cœur blessant.
Tu mens, Marot, grand regret tu sentis.
Quand tu pensas à tes enfants petits.
Enfin, passay les grands froides montagnes^ Et vins entrer aux Lombardes campagnes.
Montaigne, se rendant en Italie, passe par Schaffouse et va voir la fameuse chute du Rhin. Rentré à Tauberge, il dicte simplement à son secrétaire : « Au-dessoubs de Schaffouse, le Rhin rencontre un fond plein de rochiers, où il se rompt, et audessoi.bs dans ces mêmes rochiers il rencontre une pante, où il faict un grand sault, escumant et bruiant estrangement. Cela arreste le cours des basteaux et interrompt la navigation de laditte rivière. » Et quand il traversera, bientôt après, les Alpes du Tyrol, il se contentera d'observer « qu'il y a eu bien moins froid qu'on ne lui avait fait craindre. »
Au dix-septième siècle, un guide pour la Suisse, un des ancêtres des guides Joanne, le Mercurius Helveticusy de Jacob Werner (1688), dit expressé-
ment « qu'il voyage de lieu en lieu dans la plaine, mais ne gravit pas les montagnes. »
Un autre trait, commun à tous les voyageurs, et qui explique en un sens leur indifférence pour les beautés alpestres, c'est que, si nous exceptons, bien entendu, les voyages d'affaires, on ne se déplace guère que pour s'instruire, pour étudier les mœurs des différents peuples, leur gouvernement et leur industrie : « Ulysse en fit autant, » et les deux canards de La Fontaine parlent comme auraient fait deux amateurs de voyages au dixseptième siècle :
Vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Dès rinstant qu'on voyage pour connaître les institutions des peuples étrangers, il va de soi qu'on visitera les villes, qu'on étudiera leurs habitants, leurs monuments célèbres, mais qu'on ne s'inquiétera guère des beautés naturelles : un guide du dix-septième siècle, « Le fidèle Achate, » de Martin Zeller (1660), décrit les cités, non les paysages des contrées dont il parle.
Le dix-huitième siècle, si mondain, si curieux d'opposer aux mœurs régnantes, aux « préjugés » nationaux, les excentricités des peuples étrangers,
des Chinois, par exemple, très à la mode du temps de Rousseau, ne comprit pas autrement qu'on ne Tavait fait jusque-là l'agrément et Futilité des voyages. Un Anglais célèbre qui visita précisément la France dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, Arthur Young, fut frappé de la surprenante rareté des voyageurs. Il trouvait « la circulation presque nulle en France. »
Un jour, un marchand français lui fit, paralt-îl, cette jolie question : « Avez-vous des arbres dans votre pays? — Quelques-uns, *> répondit flegmatiquement notre Anglais. Quand on ne voyageait pas dans un but scientifique, c'était pour aller prendre les eaux ou consulter un grand médecin, ou bien encore pour aller faire sa cour à un prince ou à une czarine amie des lettres et des philosophes; mais personne n'aurait eu l'idée de se déranger pour aller voir des rochers, des sapins et des neiges. Que si on rencontrait, par hasard, les Alpes sur son chemin, on les trouvait « peu divertissantes : » c'est le mot d'une voyageuse célèbre du dix-huitième siècle, lady Montagne, auteur de Lettres de voyage (1763), qui la firent surnommer, un peu vite, la Sévigné anglaise.
Voyez enfin, dans les entours mêmes de Rousseau, une des femmes les plus intelligentes du dix-hui-
tième siècle. M"*' d'Epinay. Obligée d'aller consulter le docteur Tronchin, à Genève, elle séjourne assez longtemps dans la ville natale de Jean- Jacques et qu'y voit-elle? Elle écrit à Saint- Lambert : « Les abords de Genève sont très propres à effaroucher des têtes françaises et, à plus forte raison, des têtes féminines qui ne sont jamais sorties de leur pays :
On n'y voit que des monts glacés^ Ou bien des campagnes arides. >
Et c'est tout, Elle voyait peut-être, de son hôtel, le roi des montagnes, le Mont-Blanc et elle n'en dit pas un mot ! Elle était de son temps : elle .avait des yeux pour ne point voir. Elle était du siècle où le plus grand naturaliste lui-même, Buflon, disait : « La nature brute est hideuse et mourante (1). »
Sans doute on peut alléguer, pour expliquer chez nos pères cet étrange dédain des grandes beautés de la nature, la difficulté des voyages
(1) Voici tout ce qu'a inspiré le lac Léman à M«>* Necker, qui était pourtant la compatriote de Rousseau : « Figurez- ,vous, écrit-elle à son ami Thomas, un lac, immense réservoir, préparé pour flatter le goût et la vue. » C'est avec .'d'autres yeux que Jean- Jacques avait regardé ce c réservoir. 3»
aux siècles passés : au dix-septième siècle, et pour ne citer qu'un ou deux faits caractéristiques, en 1686, il n'y avait, pour aller d^une ville à l'autre, par exemple de Rouen au Havre, qu'une charrette de messager, couverte d'une toile, à travers laquelle il pleuvait ; et c'est seulement sous le ministère Turgot que des diligences, les turgotines^ commencèrent à marcher de nuit : dç là, l'ennuyeuse longueur des voyages. Enfin le projet seul de l'abbé de Saint-Pierre, « pour rendre les chemins praticables en hiver, » prouve de reste qu'au dix-huitième siècle, en France, les routes n'existaient que quand il faisait beau. Voilà, convenons-en, de bonnes raisons pour rester au coin de son feu ; il y en avait de meilleures encore pour ne pas s'aventurer dans les pays de montagnes, où les chemins les plus battus aujourd'hui de nos touristes n'étaient pas même tracés au siècle dernier. Et pourtant tout cela ne suffit pas pour excuser complètement nos ancêtres de n'avoir rien compris à la poésie des Alpes et des glaciers. Ne sait-on pas que les difficultés et les dangers même d'une ascension ne sont qu'un attrait de plus pour l'Alpiniste? et qui donc aujourd'hui n'a affronté avec enthousiasme la fatigue, la chaleur et le froid pour contempler
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de plus près la Mer de glace ou la Jungfrau?
C'est qu'il faut ajouter, à tous les motifs qu'on pouvait avoir de ne pas s'aventurer en Suisse, une raison toute esthétique, si on nous permet ce mot, et qui était la raison principale : l'idée qu'on avait alors d'un beau paysage faisait tort aux sites alpestres. La nature, pour plaire, devait avoir un aspect riant, — c'est l'adjectif qui revient sans cesse chez les descriptifs du dix-huitième siècle, — de même que tous les ruisseaux sont « clairs et murmurants (1). » On ne s'était guère éloigné, en somme, de l'idéal tracé par du Bellay au seizième siècle : « Les uns aiment de clairs ruisselez doucement murmurans parmy les prés ornez et tapissés de verdure. » {Défense et illustration de la langue française. IP Livre, chap. xi.)
Ce n'est pas seulement en France d'ailleurs, mais en tout pays qu'on louait uniquement le riant et l'agréable dans les paysages qu'on trouvait
(4) € On veut que la campagne soit toujours riante,
c'est le mot consacré Les jours sont riants^ la pelouse
rit, le laboureur sourit aux prés^ les prés rendent la pareille au laboureur, et un de ces poètes s'est cru obligé de faire rire même les déserts. Chacun tourne de son mieux le même compliment à la nature dont l'éternel sourire vous agace et vous exaspère. » (Marfcha : De la Poésie rustique chez les anciens et chez les modernes. Revue des cours littéraires, 20 janvier 4866.)
dignes d'être admirés. A Tépoque même de Rousseau, un livre de voyages, qui eut rapidement trois éditions et qui promenaitle lecteur à travers la Suisse et l'Italie, le livre d'un Allemand nommé Keyssler(1776), lorsqu'il faitl'éloge d'une contrée, ne l'appelle jamais qu'agréable {angenehm). C'est aussi le mot dont se sert lady Montague pour recommander un joli endroit [mtertaining). Or il est bien certain que si on voulait à tout prix des sites plaisants, ce n'est pas parmi les rochers et dans les sombres forêts de sapins qu'il les fallait chercher : aussi préférait-on les pays de plaines. Lisez l'arrivée du célèbre littérateur anglais, Addison, à Genève (décembre 1701). Il vient défaire, dit-il, « un ennuyeux voyage àtravers les Alpes. Ma tête est encore toute étourdie des montagnes^ et vous ne pouvez vous imaginer ma joie de revoir une plaine. » Pour bien comprendre toute l'originalité de Rousseau, en regard de ce passage d'Addison qui traduit très exactement les goûts, ou, si on aime mieux, les injustes dégoûts de ses contemporains, il suffit de lire simplement cette phrase si différente de Rousseau : « On sait ce que j'entends par un beau pays : jamais pays de plaine j quelque beau quHlfût^ neparut tel âmes yeux. II me faut des torrents, des rochers, des sapins,
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des bois noirs, des montagnes^ des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à ; mes côtés qui me fassent bien peur. »
On devine quel sera dès lors pour Jean-Jacques le plus beau des pays : justement celui que de son temps on dédaignait plus. Il n'aimera pas seulement la Suisse comme on aime sa patrie, surtout ; quand cette patrie est un pays libre et qu'on tient beaucoup au titre pompeux de « citoyen de Genève ; » Jean-Jacques aime la Suisse, à la fois comme un artiste qui a appris tout jeune à en admirer les beautés, et comme un rêveur qui a pris plaisir à peupler les bords de ses lacs et ses verdoyants coteaux des êtres chers à son imagination : « Allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour, une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux. » C'est là, dans .le pays de Vaud, que Jean-Jacques aurait voulu vivre ; c'est vers les bords enchanteurs du lac de Genève que se tournaient ses regards lorsque « Tardent désir de ^cette vie heureuse ' qui le fuyait partout et pour laquelle il se sentait ' né, venait enflammer son imagination... Alors il . lui fallait un verger, un ami sûr, au bord de ce lac : &t non pas d'un autre. >^
Toutes les fois que Rousseau pa,rle du lac Léman . et des riches campagnes qui l'entourent, il y a, à la fois, dans son style, un açceut de légitime fierté ; et une é;fflotion sincère qui touchent profondément le lecteur. Ecoutez Saint-Preux revenant d'un voyage au long cours : « Plus j'approchais de la Suisse, plus je me sentais ému. L'instant où, des hauteurs du Jura, je découvris le lac de Genève, fut un instant d'extase et de ravissement. La vue de mon pays... Pair des Alpes, si salutaire et si pur..., cette terre riche et fertile, ce paysage unique, le plus beau dont l'œil humain fût jamais ; frappé ; ce séjour charmant auquel je n'avais rien trouvé d'égal dans le monde ; l'aspect d'un peuple heureux et libre, mille souvenirs délicieux..... tout cela me jetait dans des transports que je ixe puis décrire et semblait me rendre à la fois la jouissance de. ma vie entière. » [Nouv. Hél.)
Tantôt ce sont, comme ici, et comme au début ; de la Profession de foi du vicaire savoyard (1), des vues d'ensemble, de grandes toiles où l'on embrasse du regard le lac, les forêts de sapins ou les rives du Pô et, dominant le tout, les hauteurs du « Jura majestueux » ou les sommets neigeux des Alpes :
(1) Voir page 172.
tout cela nous entraîne loin, bien loin des prés fleuris où paissent les chères brebis de M"»« Deshoulières et des clairs ruisselets où viennent se mirer les coquettes bergères de nos pastorales.
Tantôt, au contraire, ce sont des détails précis et pittoresques, qui nous font voir les choses dont on parle. Ici, par exemple, nous noussentons bien dans le pays de Vaud : quoique « Fautomne soit encore agréable, nous voyons déjà blanchir la pointe de la Dent-de-Jamant. » Là nous suivons Saint-Preux parmi les rochers de la Meillerie, où il va cacher sa douleur, et ces rochers sauvages, comme nous les connaissons bien : « r herbe y est jaune et fié trie y les arbres sont dépouillés, le séchard (vent du nordest) et la froide bise y entassent la neige et les glaces. » Plus tard, quand il y reviendra avec Julie, il distinguera, à travers les cris des corbeaux et des aigles, « le chant assez gai de la bécassine du lac de Genève. » Ce sont ces détails qui, bien observés et exprimés en traits expressifs,
donnent la vie et la vérité à tous ces tableaux et
les ont rendus si attrayants et si populaires : qui ne connaît la pervenche de Rousseau et sa maison blanche aux contrevents verts, et le cerisierdu haut duquel il jetait des bouquets de cerises dont on
lui rendait les noyaux à travers les branches ? Préférer les rochers et les précipices, les grands bois touffus, les lacs et les pics neigeux, aux plaines riantes et aux parcs soigneusement entretenus, c'est avoir des goûts romantiques et, par là, être en avance sur ses contemporains ; c'est, en un mot, être un des précurseurs, et le premier en date et en importance, du Romantisme, :1e mot et la chose sont déjà dans Rousseau : « les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et plus romanti" ques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent Feau de plus près. » Romantique, pour Jean-Jacques, est synonyme de sauvage, agreste, et aussi de romanesque qu'il emploie également pour peindre le même lac (« aux rivages romanesques »); il entendait sans doute, par ce mot, je ne sais quoi de pittoresque et de désordonné qui laissait un librejeu à Timaginationetà la rêverie, un site un peu désert, qui n'eût pas été arrangé, c'est-à-dire gâté par la main des hommes. «Comme il n'y a pas sur ces heureux bords (du lac de Bienne) de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires (qui s'appelleront bientôt Werther, Obermann et René),
s'ils aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent de la montagne (1). » [Rêveries. V® Promenade.)
Jean-Jacques aime déjà « à se promener dans les nuages » et à a se perdre dans l'obscurité des bois touffus, » tandis que « d'immenses rochers pendent en ruines au-dessus de sa tête et que de hautes et bruyantes cascades l'inondent de leur épais brouillard. » {Nouv. Hél.) Sans doute et c'est une distinction qu'il importe défaire ici, pour éviter de le confondre absolument avec les Romantiques . qui viendront plus tard et n'aimeront que la nuit et la solitude, Jean-Jacques ne s'attarde jamais longtemps dans les endroits sombres et solitaires, dont il ne peut, à la longue, supporter le silence et l'horreur. Il est heureux de contempler, « au sortir d'un gouffre, une agréable prairie qui réjouit tout à coup les regards. » Il ne fuit pas les humains, du moins dans ses œuvres, comme feront plus tard ces grands désolés qui ne voudront s'entretenir qu'avec eux-mêmes : a J'aurais
(1) Voir plus haut la p. 125 et suivantes.
^assé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage (le Valais), si je n'en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants. » Enfin, même dans le site le plus sauvage qu'il ait décrit et parmi les sommets les plus élevés qu'il ait gravis, à la Meillerie, Rousseau a placé, au milieu du morne paysage, comme pour en tempérer Thorreur et en adoucir la trop grande tristesse, une fraîche et verdoyante oasis.
La nuance que nous essayons de faire sentir ici, a été assez nettement,' bien qu'involontairement, indiquée par ces mots d'une lettre du comte de Zinzendorf à Jean-Jacques : « En passant à Avignon, j'ai profité du voisinage pour voir la fontaine de Vaucluse, que Pétrarque a rendue si célèbre. C'est un endroit qui mérite d'être vu par vous. Monsieur, qui aimez tant les beautés du spectacle de la nature : il inspire une horreur agréable. » L'adjectif agréable, que nous avons relevé dans les descriptions du temps, adoucit ici le mot horreur et nous avertit que nous ne sommes pas, même avec Rousseau et ses admirateurs, tout à fait sortis du dix-huitième siècle.
Rappelons-nous d'ailleurs que le séjour préféré de Jean-Jacques, le pays de ses rêves, c'est le pays de Vaud « avec ses campagnes charmantes, »
ses jardins en terrasse et ses riants coteaux plan* tés de vignes et de noyers. Rodolphe Tôpfifer a très justement remarqué que, des trois zones distinctes qui forment le paysage alpestre, Rousseau n'a bien connu et réellement pratiqué que la zone la plus basse, très pittoresque d'ailleurs, très accidentée, mais qui n'est qu'à demi romantique, si on la compare aux deux régions supérieures. Cette première zone, qui est proprement le pays savoyard ou celui du canton de Vaud, comprend « les jardins du bas, les collines, les abords cultivés des gorges et les tapis des premières pentes : elle finit où finissent les noyers. C'est la région même que Jean-Jacques parcourait en piéton dans sa jeunesse et qu'il a rendue avec tant de fraîcheur.
« La seconde région, ou région moyenne, est plus sobre, plus austère, plus difficile et souvent dénudée. La végétation variée de la région inférieure y expire ; mais les sapins, les mélèzes, k son milieu, envahissent les pentes, bordent les torrents ; la chaumière n'y est plus riante et richement assise comme dans le bas, elle y est conquise sur la sécheresse des terrains et la roideur des pentes ; ce n'est plus le charme agreste, c'est le règne sauvage qui a sa beauté. »> C'est dans
cette seconde région que Jean-Jacques s'est aventuré, à la suite de Saint-Preux (les rochers de la Meillerie). Quant à la région supérieure des Alpes, la région des pics et des glaciers, on sait qu'elle a été la conquête du grand physicien de Saussure, qui fit, en 1787, sa fameuse ascension du Mont- Blanc.
En résumé, si Jean-Jacques n'a pas eu la gloire, fort périlleuse, d'aller cueillir des rhododendrons dans les interstices des neiges éternelles, il a décrit en détail, on a vu avec quelle fraîcheur de coloris, les premières pentes des Alpes, ce qui fut une grande nouveauté à Tépoque où parut la nouvelle Héloïse{^^Q^) ; en outre, il a mis le pied sur les cimes plus sauvages de la région moyenne, et il en a rapporté, dans sa boîte de botaniste, cette fleur d'un bleu si vif et si pur qui ne croît que sur les sommets : ne serait-ce pas là précisément cette légendaire et mystérieuse fleur bleue du Romantisme ?
Au commencement de ce siècle, un grand écrivain qui a dépeint le premier et, pour ainsi dire, révélé au monde les forêts de l'Amérique, comme Jean-Jacques avait fait pour les montagnes de la Suisse, Chateaubriand, a trouvé à redire aux descriptions dé Rousseau, plus magnifiques que vraies,
selon lui. Il n'a vu en effet, « dans ces fameux chalets enchantés par Fimagination de Jean-Jacques que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux. » Rousseau d'ailleurs s'est trompé ou, du moins, il a voulu nous faire admirer ce qui n'existait que dans son imagination, lorsqu'il nous a vanté la grande beauté des montagnes. « Cette grandeur des montagnes, dont on fait tant de bruit, n'est réelle que par la fatigue qu'elle donne. . . le grandiose proprement dit disparaît dans Tintérieur des montagnes, car on y est, comme, par exemple, dans la vallée de Chamounix,aufond d'un entonnoir d'où on n'aperçoit, au-dessus de sa tête, qu'une petite portion d'un ciel bleu et dur, sanscouchant etsans aurore ... » Qnojït àugracievo), ne l'y cherchez pas davantage dans « ces saules chétifs » ou « dans ces fraises qui rougissent au milieu de la neige, imperceptibles merveilles qui ne produisent aucun effet, l'ornement étant trop
petit pour des colosses Qu'on ne me force
donc pas d'admirer les longues arêtes des rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes. » Non content d'opposer à l'enthousiasme de Jean-Jacques son indifférence personnelle et son superbe dédain à l'égard des Alpes, Chateaubriand invoque l'au-
torité des anciens, ces maîtres du goût : il s'applique à démontrer, ce qui est vrai, mais ce dont nous faisons un mérite à Jean-Jacques, que l'antiquité n'a point connu les sentiments qu'éprouve Rousseau en face des montagnes. « L'antiquité représente les montagnes comme le séjour de la désolation et de la douleur : si Saint-Preux oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, répoux d'Eurydice (Orphée) nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace.... Enfin, une autre antiquité, plus belle encore et plus sacrée, nous offre les mêmes exemples. L'Ecriture nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes et Jésus-Christ même, se retirant, au jour de Taffliction, sur les hauts lieux. Je m'élèverai sur les montagnes, dit Jérémie, pour pleurer et gémir. » Sans objecter à Chateaubriand (et notre objection ne serait pas beaucoup plus puérile que la plupart des arguments familiers à Tauteur du Génie du Christianisme)^ sans lui objecter que le christianisme nous dépeint la vie présente comme une vallée de larmes, on peut répondre simplement qu'Homère et Virgile s'étaient fait tout naturellement, d'après les contrées qu'ils habitaient, un idéal de paysage, très beau et très harmonieux, qui heureusement ne pouvait être celui du Gène-
vois Jean-Jacques : ce qui lui a permis de réhabiliter les Alpes, leurs rochers sauvages et leurs précipices. Si c'est à lui que nous devons d'admirer « ce glacier du Taconay et ce rocher de la Tête- Noire, dont Virgile, dit Chateaubriand, se serait fort peu soucié, » ceux qui aiment la Suisse, c'està-dire aujourd'hui tout le monde, ne sauraient être trop reconnaissants à Jean-Jacques qui nous a révélé la poésie des grandes montagnes.