ENFANCE DB ROUSSEAU. — • LE VILLAGE DE BOSSEY
Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève le 28 juin 1712; sa mère, Suzanne Rernard, fille d'un ministre genevois, mourut en lui donnant le jour, et Jean-Jacques pouvait dire plus tard que sa • naissance fut le premier de ses malheurs » • Son père, en effet, Isaac Rousseau, un horloger intelligent et instruit, mais d'un caractère léger, ne sut pas élever ses enfants : l'atné, plus âgé ^ que Jean-Jacques de sept ans, devint un franc polisson et s'échappa un beau jour de la maison paternelle; on ne sut jamais ce qu'il était devenu. Jean-Jacques grandit entre sa tante Suzon, « sa jnie Jacqueline, • et son père qui le chérissait et
Tembrassait avec transport^ parce qu'il croyait revoir en lui celle qu'il avait perdue.
« Quand il me disait : Jean-Jacques, parlons de ta mère; je lui disais : Hé bien ! mon père , nous allons donc pleurer ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. Ah I disait-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu^elle a laissé dans mon àme. T'aimerais-je ainsi, si tu n'étais que mon fils ? »
Jean-Jacques, élevé et idolâtré ainsi par trois femmes (car son père était une nature toute féminine), passant d'ailleurs toutes ses journées à la maison, soit à voir travailler son père à son établi, soit à écouter les airs attendrissants que chantait « la douce voix » de sa tante, fut naturellement, dès son plus jeune âge, d'une sensibilité extrême, que surexcitèrent encore ses premières lectures.
« Ma mère, dit-il, avait laissé des romans ; nous nous mimes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l'intérêt devînt si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles^ disait tout honteux : Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. »
En citant ces dernières lignes, d'une poésie si pittoresque, et d'une familiarité si nouvelle dans notre littérature, notre grand critique Sainte- Beuve ajoutait: « Notez bien cette hirondelle; a c'est la première et qui annonce un nouveau <c printemps de la langue ; on ne commence à la , « voir paraître que chez Rousseau. »
^ La lecture des romans^ avait exalté l'imagination, déjà si vive, de Jean-Jacques. Un livre d'un autre genre , qui fut bientôt son livre favori, devait contribuer \ le faire revivre en dehors et au-dessus de la réalité. Nous voulons parler de Plutarque, dont les héros devinrent autant de modèles pour notre jeune enthousiaste. Il se croyait « Grec et Romain, » se transformait tour à tour dans tous les personnages dont il lisait la noble vie et se répétait à lui-même, les yeux étincelants et la voix forte, le récit des traits de constance et d'intrépidité qui l'avaient frappé
a Un jour que je racontais, à table, Faventurede Scœvola (1), on fui effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter son action. »
(1) Mucius Scœvola est ce jeune patricien romain qui, pendant le siège de Rome par Porsenna, roi des Etrusques, en 507 avant J.-C, pénétra sous un déguisement dans le
Ainsi, une éducation toute domestique, pleine de douceurs et de caresses, et des histoires qui se passent dans le pays des romans ou dans le monde des héros, voilà ce qui, de Jbonne heure, exalta la sensibilité naturelle de Rousseau et enflamma sa naissante imagination ; voilà ce qui fut aussi, en partie, la cause de ses malheurs et de sa gloire. Plus tard , en eflet, il cherchera vainement, dans le monde, les grandes vertus des héros de Plutarque et les tendresses de la maisonpaternelle, et alors, rebuté et froissé, il se repliera sur lui-même, vivra dans une cité idéale peuplée de Gâtons et de Régulus, et deviendra misanthrope ; il accusera ses amis de torts imaginaires, se brouillera avec eux et avec ses bienfaiteurs, et, pourtant, ce besoin d'affection qu'avait développé en lui son éducation première se reportera, à défaut d'amitiés durables, sur les hommes en général, et, si on a raison de dire de lui qu'il fut un très mauvais ami, il est juste d'ajouter que
camp ennemi, essaya de tuer Porsenna, n*y réussit pas et fut arrêté. Amené devant Porsenna et menacé du supplice, il plaça de lui-même la main sur un brasier ardent et la laissa se consumer sans manifester la moindre douleur, montrant ainsi quMl était inaccessible à la crainte des tourments. Voir dans la même collection Plutarque^ par de Crozals, p. 115.
Tamour de rhumanité échauffa du moins son génie et ennoblit même ses œuvres les plus imparfaites.
Le père de Rousseau ayant été obligé de quitter Genève à la suite d'un duel, Rousseau fut confié aux soins d'un oncle du nom de Bernard, lequel, se sentant incapable d'élever à la fois son neveu et son fils^ les mit tous deux en pension à Bossey, chez un pasteur nommé Lambercier.
Bossey est un village situé à un mille environ de Genève, au pied du mont Salève ; les années qu'y passa Jean-Jacques sont très importantes pour l'histoire de sa vie et le développement de son génie; car il apprit, d'une part, dans la pieuse maison du pasteur Lambercier, à honorer et à prier Dieu, et les principes religieux que lui inculqua alors son austère précepteur et qu'il n'oublia jamais, devaient le distinguer un jour des philosophes athées du dix-huitième siècle. Et, d'autre part, c'est pendant les années passées au village de Bossey que s'éveilla en, lui l'amour de la nature.
« La campagne était pour moi si nouvelle que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un goût si vif qu'il n'a jamais pu s'éteindre. »
Trente ans plus tard, il ne pouvait penser, sans
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attendrissement, à Bossey et aux heures délicieuses qu'il y passait, avec son inséparable cousin, à cultiver, dans son petit jardin, ses herbes et ses fleurs, àgratter légèrement la terre pour découvrir le germe du grain qu'on avait semé et dont on saluait les premières pousses avec des cris de joie.
c Je vois, à cette heure, écrivait-il bien plus tard, âgé de près de soixante ans, je vois tous les lieux et toutes les personnes de Bossey. Je vois la servante ou le valet agir dans la chambre, une hirondelle entrer par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main, tandis que je récitais ma leçon ; je vois tous les arrangements de la chambre où nous étions ; le cabinet de M. Lambercier à main droite , une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers quif d'un jardin fort élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient quelquefois jusqu'en dedans. »
N'est-ce pas que tout cela est d'un naturel et d'une simplicité charmants, et que Rousseau s'entend merveilleusement à poétiser les détails les plus ordinaires de la vie domestique ! C'est qu'il aime vraiment tous ces menus objets et toutes ces choses familières qui parlent encore à son imagination et à son cœur au moment où il les décrit, et voilà pourquoi ce framboisier et ce baromètre lui-même nous paraissent intéressants.
C'est à Bossey qu'arriva la grande et tragique aventure du noyer de la terrasse. Rousseau nous demande la permission de nous la raconter le plus longtemps possible, afin de faire durer son plaisir.
c II yaTait,horslaporiedelacour,aneterrasseàgauche en entrant, sur laquelle on allait souvent s'asseoir Taprèsmidi, mais qui n'avait point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité ; les deux pensionnaires en furent les parrains, et, tandis qu'on comblait le creux, nous tenions Tarbre, chacun d'une main, avec des chants de triomphe. On fit, pour l'arroser, une espèce de bassin tout autour du pied. Chaque jour, ardents spectateurs de cet arrosementy nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche, et nous résolûmes de nous procurer cette gloire, sans la partager avec qui que ce fût.
Pour cela nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre ; la difliculté était d avoir de quoi le remplir, car l'eau venait d'assez loin, et on ne nous laissait pas courir pour en aller prendre. Cependant il en fallait absolument pour notre saule. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours ; et cela nous réussit si bien, que nous le vîmes bourgeonner et pousser de petites feuilles, dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure,
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persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il ne tarderait pas à nous ombrager.
Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendait incapables de toute application, de toute étude, que nous étions comme en délire, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenait ^e plus court qu'auparavant, nous vîmes V instant fatal où Teau nous allait manquer, et nous nous désolions dans l'attente devoir notre arbre périr de sécheresse. Enfin, la nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra une invention pour garantir l'arbre et nous d'une mort certaine : ce fut de faire par-dessous terre une rigole qui conduisît secrètement au saule une partie de l'eau dont on arrosait le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pourtant pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente, que l'eau ne coulait point ; la terre s'éboulait et bouchait la rigole; l'entrée se remplissait d'ordure ; tout allait de travers. Rien ne nous rebuta. Nous creusâmes davantage la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement ; nous coupâmes des fonds de boîtes en petites planches étroites, dont les unes mises de plat à la file, et d'autres, , posées en angle des deux côtés sur celles-là, nous firent - un canal triangulaire pour notre conduit. Nous plantâmes, à l'entrée, de petits bouts de bois mince et à claire-voie, qui, faisant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenaient le limon et les pierres, sansboucher le passage à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage de terre bien foulée, et, le jour où tout fut fait, nous attendîmes, dans des transes d'espérance et de crainte, l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure vint enfin : M. Lambercier vint aussi, comme à son ordinaire, assister à l'opération, durant la-
d'après LeJBarbier Vaine, gravé par Dambrun,
Un aqueduc, s'écriait-il, un aqueduc, un aqueduc !
quelle nous nous tenions tous deux derrière lui, pour cacher notre arbre, auquel très heureusement il tournait '^6 dos.
A peine achevait-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre bassin. A cet aspect, la prudence nous abandonna ; nous nous mimes à pousser descris de joie qui firent retourner M. Lambercier : et ce fut dommage, car il prenait grand plaisir à voir comment la terre du noyer était bonne et buvait avidement son eau. Frappé de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie àson tour, regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et criant à pleine tète: a Un aqueduc! un aqueduc 1 » il frappe de^toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos cœurs. En un moment, les planches, le conduit, le bassin, lesaule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition terrible, nul autre mot prononcé, sinon Fexclamation qu*il répétait sans cesse : « Un aqueduc ! s' écriaii-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc! »
Si M. Lambercier eut, ce jour, la main un peu prompte, il faut convenir aussi que les petits architectes étaient dans leur tort, puisqu'ils dérobaient au noyçr l'eau dont celui-ci avait besoin pour donner de Fombre à ceux qui l'avaient planté. Mais, une autrefois, les deux pensionnaires furent punis sans l'avoir mérité, et cette injustice les mit dans la plus violente colère»
« J'étudiais un jour seul ma leçon dans la chambre contiguë à la cuisine. La servante avait mis sécher à la plaque les peignes de mademoiselle Lambercier. Quand elle revint les prendre, il s'en trouva un dont tout un côté de dents était brisé. A qui s'en prendre de ce dégât? personne autre que moi n'était entré dans la chambre. On m'interroge : je nie d'avoir touché le peigne. M. et Mademoiselle Lambercier se réunissent, m'exhortent, me pressent, me menacent : je persiste avec opiniâtreté; mais la conviction était trop forte ; elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d*audace à mentir. La chose fut prise au
sérieux On écrivit à mon oncle Bernard; il vint. Mon
pauvre cousin était chargé d'un autre délit non moins
grave ; nous fûmes enveloppés dans la même exécution
Tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais point commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible: je ne sentais que Pindignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, qu'on avait puni d'une faute involontaire, comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions ; et quand nos jeunes cœurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Camifex ! Carnifex! Camifex (1)/ »
Sans voir, comme Jean- Jacques, un affreux bourreau dans M. Lambercier, nous croyons
(1) Mot latin qui signifie bourreau.
cependant que ce dernier ayait tort. Les apparences avaient beau être contre l'accusé, dès l'instant que Jean-Jacques n'ayait jamais menti, on devait le croire sur parole.
, Quelques mois après cette fâcheuse aventure, et comme il n'y avait plus désormais la même confiance ni la même affection entre le maître et ses deux élèves, ceux-ci furent retirés de chezM.Lambercier, et Jean-Jacques retourna à Genève, chez son oncle Bernard. C'était le plus grand malheur qui pût lui arriver, car personne ne s'occupa plus de lui, son oncle ne songeant qu'à ses plaisirs et son père vivant retirée Nyon"(l ), sans s'inquiéter beaucoup, semble-t-il, de l'éducation et de l'avenir de Jean-Jacques. Parlant, dans ses Confessions, de ces années passées chez son oncle, Rousseau disait mélancoliquement : « Ainsi se perdait en nîaise- « ries le plus précieux temps de mon enfance, « avant qu'on eût décidé de ma destination. » Le moment vint pourtant où il fallait lui choisir^ un métier : on le plaça chez un greffier, et le lecteur devine quelle triste figure devait faire, au milieu des paperasses du greffe, l'admirateur et l'émule des Scipions et des Fabius. Au bout
(i^ Nyon est une ville de Suisse, située sur le lac de Genève.
de quelque temps, le greffier déclara que Rousseau n'était « qu'un âne » et tout au plus bon à manier la lime ; il fut donc mis chez un graveur, chez le terrible M. Ducommun, dont les mauvais traitements firent de lui un polisson. On se rappelle combien il avait été caressé et choyé à la maison paternelle, où il lui arrivait parfois d'échapper, par quelque heureuse saillie, aux châtiments les plus mérités : un soir, par exemple, qu'il avait été condamné à s'aller coucher sans souper et qu'il passait par la cuisine avec son triste morceau de pain, il aperçut et flaira le rôti qui tournait à labroche. On était autour du feu et il fallait, en passant, saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'œil ce rôti qui avait si bonne mine et sentait si bon, il ne put s'empêcher de lui faire aussi la révérence et de lui dire d'un ton piteux : Adieu, rôti. Cette naïveté parut si plaisante qu'on le fit rester à souper. Maintenant, au contraire, chez son barbare maître, il n'osait plus ouvrir la bouche, et d'ailleurs il devait se lever de table au tiers du repas. Le maître graveur le roulait de coups pour les fautes les plus légères ; cet te brutalité le rendit méchant, menteur et même, car il faut tout dire, voleur. Il vola d'abord des asperges pour faire plaisir à un camarade, qui l'avait
séduit par ses cajoleries : Jean-Jacques ne sut jamais résister aux caresses. Il yola ensuite pour son compte, et, tout en blâmant le petit vaurien nous ne pouvons pourtant nous empêcher de rire en lisant le récit dramatique de sa chasse aux pommes; car enfin il ne s'agit encore ici que d'une peccadille.
« Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étaient au fond d'une dépense (1) qui, par une jalousie élevée, recevait du jour de la cuisine. Un jour que j'étais seul dans la maison, je montai sur la maie (2) pour regarder ce précieux fruit dont je ne pouvais approcher. J'allai chercher la broche pour \oir si elle y pourrait atteindre : elle était trop courte. Je l'allongeai par une autre petite broche qui servait pour le menu gibier; car mon maitre aimait la chasse. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j'amenais une pomme. Je tirai très doucement : déjà la poiume touchait à la jalousie, j'étais prêt à la saisir. Qui ô^^a. ma douleur? La pomme était trop grosse; elle ne put (tasser parle trou. Que d'inventions ne mis-je point en us ge pour la tirer I II fallut trouver des supports pour tenir' a broche en état, un couteau assez long pour fendre la p< mme, une latte pour la soutenir. A force d'adresse et de fcijmps, je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces l'une après
(1) Dépense, lieu où Ton serre les pro . isions et les objets destinés à la table.
(2) Maie, huche au pain.
l'autre ; mais à peine furent-elles séparées qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.
Je ne perdis point courage ; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je craignais d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse, et je me remets à Touvrage, tout aussi tranquillement que si je n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient contre moi dans la dépense.
Le lendemain, retrouvant Toccasion belle, je tente un nouvel essai. Je monte sur mes tréteaux, j'allonge la broche, je l'ajuste; j'étais prêta piquer Malheureusement le dragon ne dormait pas : tout à coup la porte de la dépense s'ouvre ; mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit : Courage!... La plume me tombe des mains. »
La correction fut sans doute terrible, car M. Ducommun était « rustre et violent; » ici, du moins, il avait pour lui le droit : il défendait ses pommes contre la friponnerie d'un gourmand ; mais où le tyran outrepassait ses droits, c'est quand il épiait Jean-Jacques pour le surprendre, un livre à la main, en dehors des heures de travail ; il le battait alors et brûlait les livres ou les jetait par la fenêtre, au grand désespoir de Rousseau, qui les avait payés à une loueuse délivres, nommée La Tribu, avec ses étrennes des dimanches et, par acomptes, en lui abandonnant ses cravates et ses bardes. Naturellement, parmi ces livres, il y en avait de
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bons et de mauvais, car le jeune apprenti graveur était incapable de choisir ses lectures ; plus tard, quand il fera des livres lui-même, il ne saura pas toujours distinguer le vrai du faux, et ce sera là en partie la conséquence de ses lectures désordonnées, où tout, le bien comme le mal, était dévoré avec une égale avidité. Du moins la bibliothèque de La Tribu lui rendit à cette époque un grand service qu'il vaut la peine de signaler, car il va nous permettre de combattre d'avance une des plus grandes erreurs de Rousseau. Dans le premier de ses ouvrages, dont nous parlerons un "peu plus loin, Rousseau essaie de démontrer que les lettreset lessciences ont contribué à corrompre les bonnes mœurs. Eh bien! lisez ce qu'il écrit lui-même en parlant de cette époque de sa jeunesse où il faisait de si fréquentes visites à la bibliothèque de La Tribu : « Livré tout entier à « mon nouveau goût, je ne faisais plus que lire, « je ne volais plus. » Les livres sont donc utiles à quelque chose : c'est Rousseau lui-même qui le constate par son propre exemple. Au bas des mots que nous venons de citer, on pourrait écrire en note : Rousseau réfuté par Jean-Jacques.
Cependant, la tyrannie de M. Ducommun devenant de plus en plus insupportable à une âme
sensible et fière comme Tétait celle de Jean- Jacques, celui-ci prit enfin le parti de secouer le joug, et voici comment il parvint à s'affranchir.
Dans les promenades qu'il faisait hors de la ville avec quelques vauriens de son âge, Jean-Jacques avait oublié deux fois Theure du couvre-feu ; il avait trouvé, au retour, les portes de la ville fermées et, après une nuit passée sans doute à la belle étoile, il avait été accueilli, le lendemain matin, chez son maître, par une grêle de coups.
Un dimanche soir qu'il revenait de la campagne avec ses camarades, il entend tout à coup, à une demi-lieue de la ville, sonner la retraite. Il double le pas, court à toutes jambes, arrive essoufflé, tout en nage. Il aperçoit déjàles soldats àleur poste, il accourt et crie d'une voix effarée. Il était trop tard : à vingt pas de lui, il voit lever le premier pont.
« Je frémis en voyant en Tair ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment commençait pour moi.
« Dans le premier transport de ma douleur,je me jetai sur le glacis et mordis la terre. Mes camarades, riant de leur malheur, prirent, à l'instant, leur parti. Je pris aussi le mien ; mais ce fut d'une autre manière. Sur le lieu même, je jurai de ne retourner jamais chez mon maître ; et, le lendemain, quand, à Theure de la décou-
verte, ils rentrèrent en ville, je leur dis adieu pour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cousin Bernard de la résolution que j'avais prise et du lieu où il pourrait me voir encore une fois. »
Voilà donc Rousseau livré à lui-même, « dans le vaste espace du monde. » Son oncle Bernard est enchanté d'être débarrassé de lui, et quant à son père, il se mettra à sa recherche; mais, comme on va le voir, ses recherches ne dureront pas bien longtemps. On n'est pas plus libre et plus isolé que ne le fut Jean-Jacques à partir de ce moment. Faut-il s'étonner s'il commit des fautes, et de très graves, et ne doit-on pas juger avec quelque indulgence un enfant à qui on n'a pas donné le temps de s'instruire, que personne, en définitive, n'a pris la peine d'élever, et qui, dès Tâge de seize ans, est le maître de faire tout ce qu'il veut et de vagabonder partout où il lui plaira?
Après avoir erré quelques jours autour de Genève, nourri et logé par des paysans qui avaient pitié de lui, notre jeune fugitif arriva à Confignon, dans la Savoie, et alla frapper à la porte du curé, qui s'appelait M. de Pontverre; ce nom, fameux dans l'histoire de la Suisse, avait frappé Jean-Jacques, qui était curieux de voir un descendant de ces illustres gentilshommes de la cuiller : on
les appelait ainsi parce que les Pontverre, ennemis des Genevois qu'ils s'étaient vantés démanger à la cuiller, portaient, comme signe de ralliement, une cuiller pendue à leur cou. Le curé reçut fort bien le jeune Rousseau, tout Genevois et tout protestant qu'il était : il pensa qu'une excellente occasion s'offrait à lui de sauver une âme, et il essaya de convertir Rousseau à la foi catholique. On a beaucoup reproché à M. de Pontverre de n'avoir pas renvoyé le vagabond à Genève dans sa famille ; mais on ne réfléchit pas assez que la famille de Jean-Jacques ne paraît pas s'être fort inquiétée de le ramener au logis, car son oncle, qui était venu jusqu'à Confignon,ne voulut pas aller plus loin, quand il sut que le déserteur avait poussé jusqu'à Annecy. Quant à son père, il alla bien jusqu'à Annecy, mais il s'y reposa tranquillement lorsqu'il apprit que Jean-Jacques était à quelques lieues de là : voilà un père et un oncle qui sont vite fatigués ! et il y a apparence qu'ils n'en voulurent pas trop au curé de n'avoir pas rendu Jean-Jacques à leur sollicitude si peu empressée. M. de Pontverre n'eut pas de peine à convaincre Jean-Jacques, qui partit pour Annecy : son hôte l'y recommandait à une dame charitable chargée de ravir les âmes à l'hérésie.