‹ J.-J. RousseauChapitre 9 sur 23 · JEUNESSE DE ROUSSEAU. — LES CHARMETTES · texte numérisé non relu

JEUNESSE DE ROUSSEAU. — LES CHARMETTES

C'est le jour des Rameaux de Tannée 1 728, date mémorable dans sa vie, que Jean-Jacques arriva à Annecy et se présenta chez M"« de Warens, qui devait être sa première bienfaitrice. Pour le moment, elle se contenta de l'envoyer à Turin dans un hospice où on instruisait les catéchumènes décidés à embrasser la. religion catholique. Jean- Jacques, qui se souvenait des bonnes leçons, malheureusement trop vite interrompues, du pasteur Lambercier, opposa quelque résistance aux instructions nouvelles qu'on lui donnait. Il fit des objections, puis il se soumit, à la fin, dans l'espoir que sa conversion allait lui ouvrir toutes les portes. Il se trompait et, après la cérémonie, il reçut quelques pièces de menue monnaie, une vingtaine de francs environ, et on lui souhaita bonne fortune.

Voilà donc Rousseau de nouveau seul, et cette

fois, sur le payé d'une grande ville. Léger d'argent, mais aussi léger de souci, il se mit tranquillement à visiter les curiosités de Turin. Tous les matins, il allait assister à la messe du roi, et il était très fier de se voir dans la même chapelle avecle prince ettoute sa suite. Il cherchait des yeux, parmi les personnes richement parées qui composaient lacour, quelle était la princesse qui viendrait lui offrir sa main, car il doutait peu de lui-même et il arrangeait le monde d'après ce qu'il avait lu dans ses romans : la princesse ne vint pas, mais Jean-Jacques sentit s'éveiller en lui, dans cette chapelle royale de Turin, sa passion pour la musique ; et c'est à cette noble passion qu'il devra plus tard un de ses grtnds triomphes ; un jour il verra les plus belles dames de la cour de France applaudir son joli opéra. Le Devin du village.

Pour le moment, il entre bien, comme il l'avait rêvé, dans la maison d'une grande dame, mais c'est pour y revêtir un costume qu'il n'avait pas ambitionné. On lui donne une livrée, et le voilà laquais de M""® de Vercellis, femme hautaine, qui n'eut jamais pour lui une parole bienveillante. Reconnaissons, d'ailleurs, que Jean-Jacques se conduisit chez elle comme un impudent valet.

Nous allons le laisser parler et s'accuser lui-même. jyjme dg Vercellis venait de mourir.

« Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu de confusion dans la maison, et qu'il ne s^gare bien des choses ; cependant, telle était la fidélité des domestiques que rien ne se trouva de manque sur Finventaire. La seule MU« Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent déjà vieux. Beaucoup d'autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai : et comme je ne le cachais guère, on me le trouva bientôt. On voulut savoir où je l'avais pris. Je me trouble, jebalbutie, et enfin je dis^ en rougissant, que c'est Marion qui me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont M°^« de Vercellis avait fait sa cuisinière, quand, cessant de donner à manger, elle avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ragoûts fins. Marion avait un air de modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer ; d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui surprit quand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en moi qu'en elle, et l'on jugea qu'il importait de vérifier lequel était le fripon des deux. On la fit venir : l'assemblée était nombreuse, le comte de la Roque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effrontément ; elle reste interdite, se tait, me jette un regard qui aurait désarmé les démons, et auquel mon barbare cœur résiste. Elle nie enfin avec assurance, mais sans emportement, m'apostrophe, m'exhorte à rentrer en moi^néme, à, ne pas déshonorer une fille innocente qui ne m'a jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme ma déclaration, et lui

soutiens, en face, qu'elle m'a donné le ruban. La pauvre fille se mit à pleurer, et ne me dit que ces mots : « Ah I Rousseau, je vous croyais un bon caractère. Vous me rendez bien malheureuse, mais je ne voudrais pas être à votre place. » Voilà tout. Elle continua de se défendre avec autant de simplicité que dé fermeté, mais sans se permettre jamais contre moi la moindre invective. Cette modération, comparée à mon ton décidé, lui fit tort. Il ne semblait pas naturel de supposer d*un côté une audace aussi diabolique, et deTautre une aussi angélique douceur . On ne parut pas se décider absolument, mais les préjugés étaient pour moi. Dans le tracas où Ton était, on ne se donna pas le temps d'approfondir la chose, et le comte de la Roque, en nous renvoyant tous deux, se contenta de dire que la conscience du coupable vengerait assez rinnocent. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul jour de s'accomplir. »

Voilà, certes, une des plus mauvaises actions dont Jean-Jacques se soit rendu coupable : non seulement il vole, non seulement il aggrave son vol par un odieux mensonge, mais, ce qui est peut- être plus mal encore, il résiste aux prières et aux larmes d'une brave fille qu'il a calomniée ! Que ce sang-froid lui fait peu d'honneur, et comme son cœur s'est bien vite endurci dans le mal ! C'est ici que nous avons besoin, pour l'excuser un peu, de rappeler ces années malheureuses qu'il avait passées loin de la maison paternelle.

abandonné à lui-même, et à tous ses mauvais instincts, n'ayant pour camarades que les ouvriers paresseux et fripons de M. Ducoipmun, et enfin les laquais effrontés de M"* de Vercellis. Avant de le condamner avec trop de sévérité, demandonsnous si nous-mêmes, à sa place, privés à la fois de la bonne éducation que nos parents nous ont donnée et des bons exemples que nous avons eus sous les yeux, nous aurions été beaucoup meilleurs que lui.

De chez M"* de Vercellis, Jean-Jacques passa dans la maison de la marquise de Breil, une descendante de l'illustre famille de Solar. Il y fut traité avec un peu plus d'égards : on lui épargna la livrée, mais il dut faire le service comme les autres laquais, bien qu'il leur fût évidemment supérieur à tous par son esprit naturel et par ses lectures. Il montra même un jour, à la stupéfaction générale, qu'il en savait plus que les maîtres, et, dans la piquante anecdote qui suit, nous voyons un laquais donner une leçon de français à de grands seigneurs ignorants.

< Ondonnait^ce jour-là, un grand d!ner, où, pour la première fois, je vis avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir, Tépée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de

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Solar, qui était sur la tapisserie avec les armoiries : Tel fiert qui ne tue pas. Gomme les Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la langue française, quelqu'un trouva, dans cette devise, une faute d'orthographe et dit qu'au mot fiert il ne fallait pas de t.

Le vieux comte de Gouvon allait répondre ; mais, ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire : il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fût de trop ; que fiert était un vieux mot français qui ne venait pas du mot férus, fier, menaçant, mais du verbe ferit, il frappe, il blesse ; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire : tel menace^ mais tel frappe qui ne tue pas.

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un tel étonnement. Mais, ce qui me flatta davantage, fut de voir clairement sur le visage de M^^<^ de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse, tournant les yeux vers son grand-papa, semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu^il me donna en effet, si pleine et si entière et d'un air si content, que toute la table s'empressa défaire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel^ et vengent le tnérite avili des outrages de la fortune, n

Cependant Rousseau sentait qu'il n'était pas né pour être laquais : poussé àlafois par son humeur voyageuse et par je ne sais quels rêves de gloire qui étaient comme une obscure conscience de son génie, il prit congé de ses maîtres et se mit à cou-

rir le monde en compagnie d'un aventurier nommé Bâcle, qui Tavait séduit par ses bons mots et sa bouffonnerie. Rousseau, ayant reçu en présent une fontaine de Héron (1), forma le beau projet de gagner sa yie en montrant aux badauds cet instrument merveilleux. Il papt, la bourse très peu garnie, mais le cœur plein de joie à l'idée de cette « félicité ambulante à laquelle il borne pour le moment ses brillants projets. » Les deux voyageurs avaient fait à peine quelques lieues que la précieuse fontaine se casse : nos jeunesfous ne fontqu'enrire, car ellecommençait à les ennuyer. Ce qui les amuse encore beaucoup, c'est de n'avoir pas songé que leurs habits et leurs souliers finiraient par s'user et qu'ils n'auraient pas de quoi les remplacer. Rousseau, qui n'avait pas oublié M"* de Warens et sa gracieuse hospitalité, se débarrassa adroitement de son compagnon de voyage en affectant tout à coup, à son égard, une grande froideur, et il arriva bientôt à Annecy, où il trouva le même accueil empressé. Mais, cette fois encore, il ne devait faire qu'un très court séjour chez

(1) La fontaine de Héron est un appareil ingénieux inventé par Héron d'Alexandrie, au deuxième siècle avant notre ère, dans lequel Tair, comprimé par une certaine quantité d'eau, en fait jaillir d'autre au-dessus du niveau de la première. (Littré.)

M"** de Warens. Cette dame te chargea d'accompàgner à Lyon un de ses amîs qui lui avait donné quelques leçons de musique, et Rousseau, ayant trouvé au retour la maison vide, prît le parti d'attendre à Annecy des nouvelles de sa bienlaitrice. Pendant qu'il errait aux environs de la ville, il eut une amusante aventure qu'il nous a contée avec une fraîcheur de coloris et une grâce exquises.

« L'aurore, un matin, me parut si belle, que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c'était la semaine après la Saint- Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbe et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge, et qu'on n'a jamais vus dans le triste sol où j'habite aujourd'hui (en Angleterre).

Je m'étais insensiblement éloigné de la ville, la chaleur augmentait, et je me promenais sous des ombrages, dans un vallon, le long d'un ruisseau... J'entends, derrière moi, des pas de chevaux et des voix qui semblaient embarrassées, mais qui n'en riaient pas de moins bon cœur. Je me retourne ; on m'appelle par mon nom; j'approche, je trouve deux jeunes personnes de ma connaissance, M^'« de Graffendried et M^l" Galley, qui, n'étant pas d'ex-

cellentes cavalières, ne savaient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Elles me dirent qu'elles allaient à Toune, vieux château appartenant à M"« Galley ; elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs

chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules Je

voulus fouetter les chevaux ; mais elles craignaient pour moi les ruades. J'eus recours à un autre expédient: je pris par la bride le cheval de M"« Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau, ayant de Teau jusqu'à mi-jambes, et Tautre cheval suivit sans dilHculté. Cela fait, je voulus saluer ces demoiselles et m'en cdler comme un benêt : elles se dirent quelques mots tout bas; et M"<»de Graffendried s'adressant à moi : c Non pas, non pas, me dit-elle, on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en conscience avoir soin de vous sécher : il faut, s^il vous plaît, venir avec nous, nous vous arrêtons prisonnier. . . » Nous dînâmes dans la cuisine de la Grangère, les deux amies assises sur des bancs aux deux côtés de la longue table, et leur hôte, entre elles deux, sur une escabelle à trois pieds. Quel dîner ! quel souvenir plein de charmes ! Après le dîner, nous fîmes une économie : au lieu de prendre le café qui nous restait du déjeuner, nous le gardâmes pour le goûter avec de la crènip et des gâteaux qu'elles avaient apportés ; et, pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises. Je montai sur l'arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. >

N'est-ce pas, qu'en lisant ces jolies pages on jouit, avec Tauteur, de tous les charmes de cette

belle matinée de printemps, on s'amuse avec lui des piquantes aventures que lui réservait la journée, et surtout on croit voir ce joli cerisier avec le groupe animé des trois folâtres jeunes gens?

Les cerises pourtant ne nourrissent guère, et Jean-Jacques, qui avait déjà connu la faim, imagina, pour gagner sa vie, de donner des leçons

^rtfCt/x, de musique: à vrai dire, il enseignait ce qu'il

aurait eu besoin d'apprendre, mais il comptait que son aplomb suppléerait à ses connaissances. On n'aurait jamais imaginé, s'il n'avait pas pris le soin de nous le raconter lui-même, jusqu'où pouvait pousser l'effronterie ce prétendu musicien

.^ V V. qui ne savait pas même déchiffrer un air ; ne forma-

t-il pas le projet insensé de se produire en public, et de donner un concert I C'est à Lausanne qu'il commit cette extravagance ; écoutons-le luimême, puisqu'il a pris plaisir à nous dépeindre cette scène incroyable :

« On s'assemble pour exécuter ma pièce. J'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties ; j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin tout étant prêt, je frappe avec un i)eau rouleau de papier sur mon pupitre magistral les cinq ou six coups du prenez garde à vous. On fait silence ; je me mets gravement à battre la mesure ; on commence...

Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, Teffet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire ; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingt. J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à '; grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la mienne, l'un : Il n'y a rien là de supportable ; un autre : Quelle musique enragée ! un autre : Quel diable de sabbat I Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant ; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien. »

"^i Après ce beau succès, Jean-Jacques se remit à courir le pays, et, sans le suivre dans toutes les villes qu'il visita, nous raconterons seulement un repas singulier qu'il fit un soir chez un paysan français. Pour bien comprendre son récit, il faut savoir qu'avant la Révolution, le paysan français était accablé d'impôts qui n'étaient pas seulement vexatoires, mais injustes, puisque les ordres

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privilégiés en étaient exempts. De plus,Iescommis chargés de taxer chaque commune et chaque citoyen, n'ayant pas les moyens d'évaluer la fortune des contribuables et le produit de leur travail, établissaient les impôts d'une manière très inexacte et très arbitraire ; voilà pourquoi le paysan, comme nous allons le voir, était obligé de dissimuler son aisance etd'aflecter la gêne, pour échapper aux vexations des collecteurs. Nous pouvons maintenant laisser parler Rousseau :

a Un jour, m' étant à dessein détourné pour voir de près un lieu qui me parut admirable, je m'y plus si fort et j'y fis tant de tours que je me perdis enfin tout à fait. Après plusieurs heures de course inutile, las et mourant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la maison n'avait pas belle apparence, mais c'était la seule que je visse aux environs. Je croyais que c'était comme à Genève ou en Suisse, où tous les habitants à leur aise sont en état d'exercer Thospitalilé. Je priai celui-ci de me donner à dîner en payant.Il m'off'rit du lait écrémé et du gros pain d'orge, en me disant que c'était tout ce qu'il avait. Je buvais ce lait avec délices et je mangeais ce pain, paille et tout; mais cela n'était pas fort restaurant pour un homme épuisé defatigue. Ce paysan, qui m'examinait, jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon ap*petit. Tout de suite après avoir dit qu'il voyait bien que j'étais un bon jeune honnête homme qui n'était pas là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de la cuisine, descendit, et revint un moment après avec un bon

pain bis de pur froment, un jambon très appétissant, quoique entamé, et une bouteille de vin dont Taspect me réjouit le cœur plus que tout le reste : on joignit à cela une omelette assez épaisse, et je fis un dîner tel qu'autre qu*un piéton n'en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà son inquiétude et ses craintes qui le reprennent; il ne voulait point de mon argent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire ; et ce qu'il y avait de plaisant, était que je ne pouvais imaginer de quoi il avait peur. Enfin il prononça ces mots terribles de commis et de rats de cave. Il me fit entendre qu'il cachait son vin à cause des aides (i), qu'il cachait son pain à cause delà taille (2), et qu'Userait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le gei*me de cette' haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations quMprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. Cet homme, quoique aisé, ^ n'osait manger le pain qu'il avait gagné à la sueur de son ^jpont, et ne pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la misère qui régnait autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indigné qu'attendri, et déplorant le sort de ces belles contrées à qui la nature n'a prodigué ses dons que pour en faire la proie des barbares publicains. »

(1) Levées de deniers qui se faisaient sur le peuple pour aider à soutenir les dépenses de TÉtat.

(2) Imposition levée sur les personnes qui n'étaient pas nobles ou ecclésiastiques. Ce mot de taille venait de l'usage des collecteurs de marquer sur une petite taille de bois ce que les contribuables avaient donné.

Ce qui explique Tindignation de Jean-Jacques, 1 c'est qu'il était Genevois et que le paysan suisse était bien plus heureux et bien plus libre que le paysan français au dix-huitième siècle.

Dans sa Lettre à d'Alembert, dont nous parlerons plus loin, Rousseau décrit un spectacle très 9 curieux aux environs de Neuchâtel: c'est une

montagne entière couverte d'habitations à égale distance les unes des autres. Les montagnards, francs de tailles, d'impôts et de corvées, cultivent des biens dont tout le produit est pour eux, et emploient leurs loisirs à faire mille ouvrages de leurs mains. « L'hiver surtout, temps où la hauteur des neiges leur ôte une communication facile, chacun, renfermé bien chaudement, avec sa nombreuse famille, dans sa jolie et propre maison de bois, qu'il a bâtie lui-même, s'occupe de mille travaux amusants qui chassent l'ennui de son asile, et ajoutent à son bien-être. »

Rousseau, dans ce premier voyage en France, ne fit pas toujours d'aussi bons soupers que celui qu'il vit sortir de dessous terre chez ce brave paysan; souvent même il n'avait pas de quoi payer son gîte et dormait sur le bord du chemin. Mais il avait vingt ans, il adorait la nature et il trouvait que le plus beau ciel de lit est le ciel étoile. Il dor-

mait, dit-il, par terre ou sur un banc, aussi tranquillement que sur un lit de roses ; et il nous a décrit une de ces nuits passées à la belle étoile avec un entrain et une poésie qui donnent envie de dormir en plein air :

c II avait fait très chaud ce jour-là; la soirée était charmante; la rosée humectait Therbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille ; l'air était frais sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait Veau couleur de rose; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient Fun à Tautre. Je me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon lit était formé par les tètes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi : je m'endormis à son chant. Mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour : mes yeux, en s' ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai : la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore* »

Cependant cette vie misérable et vagabonde tou-

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chait à sa fin : Rousseau arriva à Chambéry, où jyjme jg Warens le recueillit et le logea chez elle pendant neuf ans. Ce n'est pourtant pas à Chambéry même, mais dans une modeste campagne des environs, que Jean-Jâcques passa ces neuf années, les plus heureuses de sa vie, et les jolies pages dans lesquelles il nous a raconté ce beau temps de sa jeunesse ont rendu à jamais célèbre la maison qu'il habita alors et qu'on appelait les Charmettes.

Entre deux coteaux peu élevés, situés au-dessus de Chambéry, est un petit vallon au fond duquel coule un ruisseau parmi des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, était située une jolie maisonnette qu'on peutvoir aujourd'hui telle qu'elle était lorsqu'y arriva Jean-Jacques, à la fin de l'été 1736. Les alentours sont restés les mêmes, aussi frais et champêtres que jadis, et l'on montre encore, dans la maison, quelques-uns des objets qui ont appartenu à M™* de Warens : son épinette, par exemple, sur laquelle a dû plus d'une fois s'exercer le futur compositeur du Devin du village. « Au-devant de la maison, dit Rousseau, était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée; plus haut, dans la mon-

tagne , des prés pour l'entretien du bétail. » Le jour où M"® de Warens alla prendre possession des Charmettes, elle remarqua, en montant le coteau, une fleur dont le nom est resté attaché au souvenir de Jean-Jacques. A moitié chemin, elle était descendue de sa chaise, pour ne pas fatiguer les porteurs. « En marchant, dit Rousseau dans son style précis et poétique à la fois, elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : « Voilà de lapervenche encore en fleur » En 1 764, c'està-dire, près de trente ans plus tard, étantàCressier avec mon ami, M. du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu'il appelle Belle-Vue. Je commençais alors d'herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : Ah ! voilà de lapervenche ! Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause. » Nous la connaissons, nous ; elle est dans ce cœur, sensible à l'excès, qui ressentait à la vue, ou, tout simplement, au souvenir de certains objets, toutes les impressions qu'il en avait éprouvées jadis : il retrouvait alors, grâce à cette merveilleuse mémoire de sa sensibilité, des paysages etdes scènes entières, et il nous les dépeignait, dans ses ConfessionSy avec autant de vérité et de viva-

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cité que s'il les avait eus encore sous les yeux.

Voici quelles étaient les occupations de Jean- Jacques aux Charmettes : il se levait avant le soleil, prenait un joli chemin qui dominait la vigne et suivait la côte qui mène à Chambéry. « Là, tout en me promenant, je faisais ma prière, qui ne consistait pas en un vain balbutiement de lèvres, mais dans une sincère élévation de cœur à Tauteur de cette aimable nature dont les beautés étaient sous mes yeux. » Au retour, et après un frugal déjeuner, il se mettait à lire ou plutôt à dévorer, car il faisait tout avec passion, toute sorte de livres, des livres de philosophie et d'histoire, d'algèbre et de théologie. Après avoir approfondi, avec Descartes, Locke ou Leibnitz, quelque question ardue de métaphysique, et avoir essayé vainement de mettre d'accord ces philosophes, ce qui est une grande entreprise, fatigué et « la tête brouillée » de leurs subtilités métaphysiques, il se reposait dans la lecture plus récréative des poètes; il allait au jardin lire et apprendre par cœur une églogue de Virgile; mais il interrompait vingt fois son étude pour observer une plante, un insecte, donner un coup de bêche ou redresser un échalas. - '.^

Une de ses distractions favorites était de donner à manger aux pigeons ; il leur inspira peu à

peu tant de confiance qu'ils le suivaient partout et venaient familièrement se percher sur ses bras et sur sa tête : on a plaisir à se représenter ainsi» avec cette gracieuse escorte de pigeons apprivoisés, celui qui devait un jour par ses doctrines audacieuses fournir de si terribles armes aux plus farouches révolutionnaires.

Rousseau ne se borna pas, aux Charmettes, h lire dans le grand livre de la nature : dévoré du désir d'apprendre et sentant parfaitement qu'il ne savait rien, il aborda bravement toute espèce de sciences, de même qu'il avait lu jadis et continuait à lire toute sorte de livres. Dans les études de sa jeunesse, comme dans les lectures de sa première enfance, c'est toujours la même fougue désordonnée et, suivant son expression, la même façon de « travailler à bâtons rompus. » Parmi les diverses sciences qu'il aborda aux Charmettes plus qu'il ne les apprit véritablement, nous ne mentionnerons ici que l'astronomie et la médecine, parce que ce que nous avons à en dire se rattache à la biographie de notre auteur. Voici d'abord comment Rousseau s'y prit pour étudier l'astronomie : sa vue basse ne lui permettant pas de distinguer assez nettement les astres à l'œil nu, il s'était acheté un planisphère céleste pour étudier à son aise les cons-

tellations. Il attacha ce planisphère sur un châssis,

« Les nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser mon châssis sur quatre piquets de ma hauteur, le planisphère tourné en dessous ; et pour l'éclairer sans que le vent soufflât ma chandelle, je la mis dans un seau à terre entre les quatre piquets; puis, regardant alternativement le planisphère avec mes yeux et les astres avec ma lunette, je m'exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations. Je crois avoir dit que le jardin était en terrasse ; on y voyait du chemin tout ce qui s y faisait. Un soir, des paysans, passant assez tard, me virent dans un grotesque équipage occupé à mon opération. La lueur qui donnait sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause, parce que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces quatre piquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce cadre, et le jeu de ma lunette, qu ils voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un air de grimoire qui les efTraya. Ma parure n'était pas propre à les rassurer; mon costume oflVait à leurs yeux l'image d'un vrai sorcier ; et, comme il était près de minuit, ils ne doulèrent point que ce ne fût le commencement du sabbat. Peu curieux d*en '■ voir davantage, ils se sauvèrent très alarmés, éveillèrent leurs voisins pour leur cpnter leur vision ; et i*hisloire courut si bien, que dès le lendemain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez nous. »

Ce qui lui arriva, tandis qu'il étudiait la médecine, eut, pour son imagination du moins, et Jean- Jacques vivait surtout parTimagination, de plus

graves conséquences : de même qu'il se figurait jadis être successivement tous les personnages dont il étudiait la vie glorieuse dans Plutarque, il sjmagina^ aux Charmettes, avoir toutes les maladies dont il lisait la description. C'est ainsi qu'il se persuada un beau jour qu'il avait un polype au cœur et, comme il se sentait dépérir, 17-j^ il résolut d'aller consulter, i Montpellier, un

médecin qui avait la spécialité de soigner les polypes. Chemin faisant, il s'arrêta à Remoulin pour voir le pont du Gard; il admira beaucoup ce monument grandiose, qu'il nous a décrit dans une belle page :

« On m'avait dit d'aller voir le pont du Gard : je n'y manquai pas. C'était le premier ouvrage des Romains que j'eusse vu. Je m'attendais à trouver un monument digne des mains qui l'avaient construit. Pour le coup, l'objet passa mon attente, et ce fut la seule fois en ma vie. Il n'appartenait qu'aux Romains de produire cet effet. L'aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d'autant plus qu'il est au milieu d'un désert où le silence et la solitude rendent l'objet plus frappant et l'admiration plus vive, car ce prétendu pont n'était qu'un aqueduc. On se demande quelle force a transporté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les bras de tant de milliers d'hommes dans un lieu où il n'en habite aucun. Je parcourus les trois étages de ce superbe édifice que le respect m'empêchait presque d'oser fouler sous mes

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pieds. Le retentissement de mes pas sous ces immenses voûtes me faisait croire entendre la forte voix de ceux qui les avaient bâties. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité. Je sentais, tout en me faisant petit, je ne sais quoi qui m'élevait Fâme; et je me disais en soupirant : que ne suis-je né Romain I Je restai là plusieurs heures dans une contemplation ravissante.»

A son retour, Rousseau ne s'arrêta que peu de temps chez M*"® de Warens : il lui dit adieu pour aller tenter la fortune à Paris.

^ En résumé, ce que nous devons retenir du séjour de Jean-Jacques aux Charmettes, c'est qu'il y put se livrer tout entier, sans souci du lendemain, à sa vive passion pour la campagne, les oiseaux et les fleurs. Les Charmettes, en développant cet amour de la nature qu'avaient éveillé en lui le jardin de M. Lambercier, le petit village de Bossey et ses premiers voyages à travers la Suisse et la Savoie, firent définitivement de Jean-Jacques le vrai poète des champs et des bois au dix-huitième siècle.

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