XXIV INTRODUCTION
Motiers-Travers ! WooltonI Trye-le-Château ! Nous avons encore à parcourir ces stations de la voie douloureuse; nous avons à étudier attentivement les derniers actes connus du long drame intérieur qui, avant d^avoir son dénoûment dans une morl dont, jusqu'à présent, rien n'a éclairci le mystère, aboutit à la plus étrange et à la plus navrante des folies. Grâce à nos documents, nous ne perdons point pendant quelques années la trace de l'illustre et infortuné fugitif. Les lettres de milord Maréchal nous renseignent sur le séjour a Motiers-Travers; celles de David Hume, de madame de Bouiflers, de madame de Yerdelin, du marquis de Mirabeau, sur le voyage en Angleterre et l'établissement à Woolton ; celles enfin du prince de Conti jettent quelque lumière sur l'épisode si affligeant, si embrouillé et, en dépit de tout, si obscur, de la retraite à Trye-le-Château. Nous continuerons à chercher dans celte précieuse collection les renseignements, les indications qui nous sembleront le plus propres à dissiper nos incertitudes, à vérifier nos hypothèses et à fournir des éléments indispensables aux futurs biographes de Rousseau ^ Dans une étude impartiale sur l'auteur des Confessions^ il
* L'histoire de Jean-Jacques Rousseau est encore à écrire. Rendons cependant justice au solide travail de Mussel-Pathay, fort complet pour le temps. On ne saurait même, à l'heure qu'il est, s'en passer. Mais avec les progrès que fait de nos jours le genre biographique, ce travail ne tardera pas à devenir insuffisant. On peut d'ailleurs lui reprocher beaucoup de confusion, de désordre et une excessive partialité en faveur de Jean-Jacques. La partie purement interprétative eA extrêmement faible. Quand donc M. Sainl-Marc Girardin lermiijera-l-il et réunira-t-il ses beaux articles de la Revue des Deux Mondes?
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n'y a pas moyen d'éluder, de négliger l'examen sérieux et approfondi de son état mental. Agir autrement, ce serait tomber dans une sorte d'idolâtrie et, par excès d'attachement ou de déférence, manquer essentiellement de respect à la mémoire de celui qui mit en tète de ses ouvrages cette altièro devise : Viiam impeiidere vero. Un tel examen, d'ailleurs, importe à l'honneur de l'homme. Si» à la suite des cruelles tribulations que Rousseau eut à subir, sa raison n'avait pas reçu de graves atteintes et si, à mainte place, ses écrits, principalement ses confidences autobiographiques, ne se ressentaient trop évidemment de ce désordre intellectuel, on serait fondé à révoquer souvent en doute sa véracité, à suspecter la bonne foi de ses déclarations, à l'accuser de médisance et même de calomnie. Au lieu de nier un trouble cérébral qui éclate et se révèle dans les moindres actes de Jean-Jacques, qui n*a rien de déshonorant et qui, au contraire, lorsqu'on connaît les circonstances à la suite desquelles il se manifesta, s'explique facilement, se justifie, pour ainsi dire, l'historien psychologue doit préciser la nature de celte folie, en fixer les limites, en chercher les causes, en constater soigneusement les effets.
En ce qui touche la nature et les limites de cette singulière ahénation d'esprit, il n'y a qu'une observation à faire. Même lorsqu'elle atteignit à son maximum d'intensité, elle n'exerça aucune influence sur le talent de l'écrivain; elle n'altéra ni ne paralysa chez le grand prosateur le coloris du style, la pureté de diction, l'harmonie, le mouvement, la construction de la phrase, la puissance de jet, la solidité de déduction et d'enchaînement, Témiiiente faculté de composition. Les derniers ouvrages du philosophe, ceux justement qu'il