‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 9 sur 63 · M INTRODUCTION · texte numérisé non relu

M INTRODUCTION

tants ; les lumineuses hardiesses de son génie étaient coinprometlantes. Il importe, pour demeurer équitable, de noter ce point. Je ne puis là-dessus m^exprimer qu'avec la plus grande réserve, parce que la conviction n'est pas encore entièrement formée dans mon esprit. En lisant la correspondance de madame de Luxembourg et celle du prince de Conti, on est frappé de l'attachement sincère qu^ils portent l'un et l'autre à Rousseau; on apprécie l'exquise délicatesse de leurs procédés; on admire leur patience à supporter de choquantes bizarreries et de blessantes incartades. Je ne prétends donc point nier, ni rabaisser cette patience et cet attachement. Cependant, j'avouerai que la conduite des amis et protecteurs du philosophe dans l'affaire ^e VÉmile ne me paraît pas exempte de légèreté, d'inconséquence et de faiblesse.

On se souvient de la scène si vivement racontée au livre XI des Confessions. Une lettre du prince de Conti annonçant à monsieur et à madame de Luxembourg que le Parlement de Paris vient de rendre un décret de prise de corps contre l'auteur d'Émi/^, et que ce décret doit être mis à exécution dès lé lendemain, arrive dans la nuit au château de Montmorency. On envoie immédiatement réveiller et chercher Rousseau. Il accourt, il trouve la maréchale de Luxembourg extrêmement troublée. « Dans ce moment de surprise, écrit-il, au milieu de la nuit, je n'étais pas moimême exempt d'émotion; mais en la voyant {la maréchale), je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer si je me laissais prendre : car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dût-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être

INTRODUCTION. xxi

assez de fermeté poqr éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquillité, à faire pour elle, en celte occasion, ce que rien ne m'eût fait faire pour moi. Dans l'instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice, en le lui faisant acheter. » Le maréchal, madame de Boufflers surviennent; ils acceptent avec reconnaissance Toffre de son départ, disons mieux, de sa fuite; ils le félicitent, Tencouragent, le flattent, le pressent; nul ne songe à le retenir, à le calmer, à le rassurer ; personne ne lui conseille d'attendre, de se cacher en lieu sûr, de laisser passer Torage. Qu'il disparaisse, qu'il ne nous compromette pas: voilà le crï que chacun a, sinon sur les lèvres, au moins dans le cœur. Il s'doigne, il part, la tranquillité renaît pour ses patrons ; les en voilà débarrassés.

Peut-être trouvera-t-on cette manière de voir empreinte de quelque exagération. Comme ce défaut m'est particulièrement odieux, et que je redoute on ne peut plus un tel reproche, j'ai hâte dem'expliquer sur le sens, sur la portée de mes paroles. On me permettra d'abord d'alléguer à ma décharge que cette opinion fut, au moment même, celle de plusieurs amis de Rousseau, et qu'elle persista chez eux durant les années qui suivirent. Le marquis de Mirabeau, notamment, ne crut jamais le philosophe en péril; et, malgré la discrétion, la réserve des termes, les lettres de madame de Cheuonceaux, de madame de Verdelin nous autorisent à penser qu'elles regardaient comme excessives les craintes de madame de Luxembourg, et qu'elles avaient peine à les partager.

Du reste, ce n'est pas sur ce terrain que je désire porter la discussion. Je n'examinerai point si Jean-Jacques courait

ïxii INTRODUCTION.

un danger sérieux ni si ce danger, en admettant qu'il existât, pouvait, par contre-coup, atteindre ses protecteurs et diminuer, ébranler leur crédit à la cour. Il est inutile d'entrer dans le domaine des probabilités et de calculer la gravité possible d'évcnementjB qui ne se sont pas accomplis. Ce qui, à juger d'après les faits, nie parait suriisamment établi et prouvé, c'est que les patrons de l'auteur d^Émile le désavouèrent et récartèrent avec empressement, dès que ses écrits leur semblèrent de nature à leur attirer des désagréments et des contrariétés. Or, on ne se détache si vite, on ne fait si bon marché que de ceux que Ton a choisis, adoptés, protégés à la légère.

Toute la question est de savoir au juste si madame de Luxembourg, M. de Malesherbes, le prince de Conti se formaient une idée à peu près exacte des doctrines, des théories de Rousseau, et s'ils se rendaient compte de ce qu'il y avait de liarJi, de rénovateur, de profondément révolutionnaire, dans ces ouvrages à la pubhcation, à l'impression desquels ils s'employaient et veillaient si généreusement. Nous n'aurons pas besoin de longues recherches pour obtenir à cette question une réponse satisfaisante. La conduite tenue par t^es hauts et puissants personnages à Tannonce du décret lancé contre l'auteur d'Emile, leur irrésolution, leur trouble, leur anxiété nous montrent assez qu'ils ne soupçonnaient guère quel agitateur terrible ils abritaient avec tant de complaisance. A déclarer dans son entière ingénuité mon sentiment personnel, je suis intimement convaincu qu'ils ignoraient la valeur, la signification, les tendances, le but des livres de Rousseau. Ils choyaient et caressaient en lui Thomme singulier, l'original, ranimai

INTRODUCTION. xxiii

curieux. Quant au moraliste, au publiciste, au réformateur, ils ne le goûtaient, ne l'appréciaient, ne le comprenaient en aucune façon. S'ils Tavaient compris, je le répète, ils auraient agi tout autrement dans l'affaire de VÉmile, Ils n'eussent pas élé surpris, parce qu'il n'y avait pas à l'être pour quiconque connaissait les doctrines de l'auteur; plus au courant, mieux préparés, ils eussent été plus fermes, plus habiles et peut-être auraient-ils réussi à détourner le coup ou du moins à Tamortir; mais ils ne furent sensibles qu'à rinconvénient d'avoir accueilli et réchauffé dans leurs salons un hôte si incommode et si compromettant, leur principal souci fut de Péloigner, de le renier, et celle préoccupation leur voila, fort heureusement pour eux, la révoltante inconséquence de leurs actes.

Ainsi, les rapports de Rousseau avec les grands, ces rapports qui n'étaient nés et ne subsistaient qu'en vertu d'un malentendu, se terminèrent aussitôt qu'en présence d'une circonstance décisive le malentendu cessa. Des deux côtés, on eut à se repentir: les nobles patrons d'avoir, par étourderie et par dilettantisme, encouragé, prôné, fêté un adversaire, et pis que cela, un ennemi ; l'écrivain démocrate de s'être fié à des sympathies superficielles, d'avoir cru à la possibilité d'un commerce suivi, fructueux, presque d'une alliance, avec des personnes que leur situation et leurs préjugés rendaient incapables d'entendre ses idées, de s'associer ù ses passions et qui, si elles avaient daigné un instant y réfléchir, n'auraient eu que du dédain, de la colère pour ses espérances et ses vœux.

Page 1