‹ J. J. Rousseau, ses amis et ses ennemis (volume 2)Chapitre 18 sur 63 · LETTRES DE MOULTOD A J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LETTRES DE MOULTOD A J.-J. ROUSSEAU

Yolre livre* est ici le signal de ralliement de tous les bons citoyens, l'opprobre et l'effroi des méchants, et Ton peut juger maintenant de Tamour plus ou moins grand que chacun porte à la patrie par le degré d'estime qu'il donne à votre ouvrage. En un mot, si Genève peut conserver ses anciennes mœurs ou les reprendre, c'est à vous qu'elle le de-

* La Lettre à d'Alemberl sur les Spec tacles.

2 LETTRES DE IIOILTOI

vra, et le palladium de cette république est sorti de cet article de VEncyelopédie qui devait la conduire à sa ruine.

Non, monsieur, le patriotisme ne parla jamais un plus touchant langage; Tombre seule d*un républicain peut conserver tant de vie ; seule elle peut chercher au fond des cœurs ces germes expirants de Tamour de la patrie, et, les développant de ces aflections étrangères qui les concentrent et les absorbent, leur donner une nouvelle activité. Si vous nous avez peints plus vertueux que nous ne le sommes peut-être, c'est pour nous apprendre les vertus que nous devons avoir, et nous mettre dans T heureuse nécessité de les acquérir. Il y a cependant encore des mœurs parmi nous, mais ce n'est pas chez le plus grand nombre. Les riches, depuis longtemps corrompus, ont commencé k corrompre les pauvres en les avilissant; les vertus ne sont que dans la classe des hommes médiocres, parce que ce n'est que là que peuvent être les vertus des républicains. Nos LucuUus et nos Apicius ont enfin produit des Atticus, et la nouvelle célébrité que nous avons acquise, se joignant à la décadence de nos principes et de nos mœurs, ne nous offre dans l'avenir que d'affligeantes perspectives. Autrefois nous n'étions connus que de nos voisins, mais nous n'appréhendions. pas de Têtre, nous leur avions appris à nous respecter : aujourd'hui nous craignons tout le monde, et tout le monde nous connaît.

Ce langage me convient peut-être peu à moi qui, Genevois par adoption, ne partage les droits du peuple le plus heureux de la terre que parce qu'il a daigné me décorer de ses privilèges. Mais si, en passant de l'esclavage à la liberté, j'en ai mieux senti toute la différence; si, épris de l'avantage inestimable d'avoir enfin une patrie que je peux avouer; si, échauffé du feu républicain qui brûle dans tous vos ouvrages, j'ai ensuite ouvert les yeux sur mes concitoyens, et que là j*aie vu des hommes, ennuyés do leur liberté, s'efforcer à substi-

tuer parmi nous aux vertus sévères des citoyens les vices brillants des monarchies, frémir au seul nom d'égalité, et oublier que si le titre de bourgeois de Genève est bieaucoup sans doute, celui de prince de Genève ne serait rien, quand même il pourrait n'être pas un opprobre ; à cette vue, ai-je pu me refuser, monsieur, à cet essor patriotique? Quel citoyen pourrait le condamner! Je finis, monsieur, cette lettre trop longue sans doute par une réflexion que je fais à regret. Tous nos Genevois n'ont pu goûter votre livre. S'il est bon, nos partisans de la comédie sont mauvais politiques ou mauvais citoyens, je ne sais lequel de ces deux aveux leur coûterait le plus, mais je sais bien que des gens qui se piquent surtout d^ esprit ne feront pas le premier.

Si je pouvais, monsieur, vous dire tout Teffet que votre ouvrage a fait sur moi, ce serait la meilleure manière dont je pourrais vous en remercier. En général, tous vos écrits, lors même que je ne suis peut-être pas de votre sentiment, m'ont appris une grande chose : à aimer la vertu. Les livres de nos grands philosophes de ce siècle nous apprennent trop à Taffronter^ J'ai Thonneur, etc.

Janvier t7G0,

Si je respectais moins vos occupations, il y a longtemps que je me serais prévalu de la permission que vous m'aviez donnée de vous écrire, mais je sais que vous vous devez au public plus qu'à vos amis, et j'ai sacrifié mon inclination, «non intérêt particulier à l'intérêt du grand nombre. Je ne dois pas lui sacrifier cependant l'intérêt d'un de mes amis ; il mérite de vous voir et de vous entendre, et je mérite peut- <étre de lui donner accès auprès de vous.

' La réponse de Rouueau à cette lettre est du 15 décembre 1758.

Permettez donc, monsieur, que je tous fasse connaître un Genevois tel que vous les aimez et que je voudrais que fussent tous vos compatriotes, qui, avec des qualités bien suffisantes pour s'en distinguer, ne verra point de gloire plus flatteuse que de pouvoir se dire leur égal ; qui ne cherche des connaissances que pour leur être utile ; qui ne leur apportera que des vertus, lorsque tant d'autres ne leur apportent que des ridicules et des travers ; qui sera plus touché de la simplicité de votre retraite que du faste cruel de Paris ; et qui nous dira ce qu'il vous a vu, pour nous apprendre ce que nous devons être.

M. Favre^ vous admirait, monsieur, avant de vous connaître; vos ouvrages ont souvent été le sujet de nos conversations ; nous en parlions avec cet enthousiasme que produit toujours la vertu, quand elle daigne s'associer aux grands talents; association malheureusement trop rare, et par cela même d'un bien grand prix.

Il parut enfin, cet ouvrage de M. d'Alembert* dont vos ennemis, ou plutôt ceux de la patrie, nous avaient si longtemps menaces et avec tant de hauteur; il parut, et ils furent confondus. Quelle misère qu'un tel livre pour un homme tel que d'Alembert, mais que peut-on quand on combajt Tévidence môme, et que l'on défend "un ouvrage auquel on ne prend qu'un intérêt forcé ! M. d'Alembert méritait cette humiliation; était-ce d'un philosophe que de prêter son nom à des absurdités aussi méprisables? Aussi me semble-t-il avoir assez mal tenu l'engagement qu'il avait pris dès le commencement de son livre ; il vous a cédé sur les égards comme sur fout le reste, mais le moyen de réfuter les armes du ridicule et de la satire quand on n'a pas celles de la raison î

* Premier syndic de la république de Genève.

' Rcponfie de d'Alembert à la Lctlre de Rousseau sur les Spectacles. Celt» réponse avait paru Tannée précédente.

J'ai été surtout scandalisé de deux reproches qu'il vous fait. Le premier, c est de n^ètre jamais effrayé des conséquences de vos principes; comme si une conséquence, quelle qu'elle soit, pouvait rendre un principe moins vrai, et qu'il fût possible de montrer aux hommes de grandes vérités sans choquer de grands préjugés. Le second reproche est encore pins singulier que le premier : c'est que les Genevois se sont récriés contre la peinture que vous avez faite de leurs mœurs ! Mais de quels Genevois M. d'Alembert parle-t-il? des philosophes de Saint-Jean*, des très-humbles sujets du comte de Tourney*? Etait-ce donc les mœurs de ces sybarites-là que vous étiez appelé à peindre, et deviez-vous seulement vous souvenir que ces hommes étaient Genevois, après qu'ils l'avaient si indignement oublié eux-mêmes? Il faut l'avouer, monsieur, nous avons ici de très-aimables gens ; la mission de Paris a eu des succès. M. de Voltaire avait bien disposé les esprits en sa faveur, et il cultive au mieux les heureuses plantes que ces dames ont fait naître.

Sans mentir, monsieur, cet homme nous fait beaucoup de mal; plût à Dieu qu'on eût suivi à son égard le conseil de Platon; mais ceux qui l'appelèrent n'étaient pas des Plalons, et je crois qu'ils n'auraient exécuté la sentence en rigueur qu'à regard de ce philosophe lui-même*. Quoi qu'il en soit, Voltaire vous réfute d'une autre manière que d'Alembert, et avec des succès bien humiliants pour lui. A soixante ans,

• Les Troncbin.

• Voltaire.

^ Le lecteur sera peut-être étonne^, du jugement porte par Moultou sur Voltaire dans ce passage et plusieurs autres ; il ne peut manquer de paraître en contradiction avec les rapports intimes qui s'établirent plus tard entre ces deux hommes. Nous croyons donc nécessaire de rappeler que la liaison de Voltaire et de Moultou avait pour but essentiel la diffusion des principes de tolérance, partout alors si cruellement méconnus ; mais que, pour tout le reste, Moultou, conservant toujours son opinion première, était bien loin de suivre dans «es excès polémiques Tallié momentané, dont il ne subit jamais l'influence.

f LETTRES DE MOULTOU.

monsieur, il se donne en spectacle avec des écervelés de quinze, pour amuser des radoteurs et des enfants. Yoilà ia misère des grands talents qui ne s(Mit pas étayés parun grand fonds de raison, ils ne font qu'un bouffon d'un Voltaire. Mais combien d'hommes peuvent se flatter de réunir ces deux choses, et à qui les sciences seront-elles utiles? Je connais un peu l'histoire de Genève, et il me semble que nos Genevoise raffinés, avec leurs poëtes, leurs physiciens, leurs artistes, ne valent pas nos ancêtres, qui n'avaient qu'un bon sens grossier. Mais si les enfants de ces fins messieurs ne sont ni artistes ni poëtes, que seront-ils? Le vernis des sciences cache la corruption des mœurs ; mais par malheur cette corruption, au lieu de suivre le sort des sciences dans leur affaiblissement, se perpétue et survit à leur chute; il en est d'elle comme de ces successions trompeuses qui ne laissent aux héritiers que des dettes, des procès et une orgueilleuse pauvreté, disant comme Ovide : Priscajuvent alias^ ego nuncme denique natum gratulor hsec setas moribus apta meis. C'est ainsi, monsieur, que plus je médite vos principes, et plus je m'y affermis. Oui, toute notre science politique, morale, vous Tavez condensée en ces mots : La nature a fait ïhomme bon, la société le déprave. Si d'Alembert avait médité ce principe,- s'il Tavait saisi, il n'aurait pas reproché à Dieu de n'avoir destiné l'homme qu'à pleurer et à mourir, et il se serait épargné un blasphème horrible; mais on a plus tôt dit: « Vous voulez faire de l'homme une bête, » comme si une bête ne valait pas mieux qu'un méchant. Pour moi je dis, monsieur, que vous avez vu plus loin que Montesquieu, que vous avez mieux prouvé dans ce peu de mots que les monarques ne peuvent se soutenir que par des principes faux et corrupteurs, et qu'il ne peut y avoir de vertus que dans lea petites républiques, parce qu'elles forment moins ce qu'on appelle des sociétés que des associations d'hommes. Le beau

s6crel que vous nous avez appris, si nous étions assez sages pour en profiter! Heureux qui comme vous, dans une sage retraite, nec dolet miserans inopem^ nec invidet habenti. Mais ma lettre devient un volume, excusez mon esprit en faveur de mon cœur ; je parlerais moins si je pouvais vous entendre. M. Favre vous écoulera : que je lui porteenvie ! Je suis attaché à mos pénates par des nœuds qui ne peuvent se relâcher le moins du monde, sans cela je ferais bien comme la reine de Saba; elle fit un long voyage pour entendre Salomon, et Salomon avait-il vos principes^? J*ai IMionneur d'être, avec le respect le plus profond et le plus sincère, monsieur, etc.

7 mars 1761.

Non, monsieur, il ne m'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous.

Que de choses ne vous dirais-je point, si je voulais vous écrire la moindre partie de celles que vous m'avez fait penser ! et quand j'aurais votre pinceau, monsieur, pourrais-je vous rendre tout ce que vous m'avez fait sentir? 0 Julie! ô Saint- Preux! ô Claire! ô Edouard! Quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je munir à vous ! Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels; ouvrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes.

Malheur à celui qui ne sait pas s'attendrir ^u touchant spectacle de Phumanité dans la perfection ! Malheur à celui qui voit du même œil les faiblesses de l'homme de bien et

*■ La réponse de Rousseau à cette lettre est du 29 janvier 1760.

mmisieur, il se donne en spectacle avec des écervelés de quinze, pour amuser des radoteurs et des enfants. Voilà ia misère des grands taleiits qui ne s(Mit pas étayés par un grand fonds de raison, ils ne font qu'un boulTon d'un Voltaire. Mais combien d'hommes peuvent se flatter de réunir ces deux choses, et à qui les sciences seront-elles utiles? Je connais un peu l'histoire de Genève, et il me semble que nos Genevoisraffinés, avec leurs poètes, leurs physiciens, leurs artistes, ne valent pas nos ancêtres, qui n^avaient qu'un bon sens grossier. Mais si les enfants de ces fins messieurs ne sont ni artistes ni poètes, que seront-ils? Le vernis des sciences cache la corruption des mœurs ; mais par malheur cette corruption, au lieu de suivre le sort des sciences dans leur affaiblissement, se perpétue et survit à leur chute; il en est d'elle comme de ces successions trompeuses qui ne laissent aux héritiers que des dettes, des procès et une orgueilleuse pauvreté, disant comme Ovide : Priscajuvent alias^ ego nuncme denique natum gratulor hœc œlas moribus apta meis. C'est ainsi, monsieur, que plus je médite vos principes, et plus je m'y affermis. Oui, toute notre science politique, morale,, vous Tavez condensée en ces mots : La nature a fait ïhomme bon^ la société le déprave. Si d'Alembert avait médité ce principe,- s'il l'avait saisi, il n'aurait pas reproché à Dieu de n'avoir destiné l'homme qu'à pleurer et à mourir, et il se ser rait épargné un blasphème horrible; mais on a plus tôt dit: « Vous voulez faire de l'homme une bête, » comme si une bête ne valait pas mieux qu'un méchant. Pour moi je dis, monsieur, que vous avez vu plus loin que Montesquieu, que vous avez mieux prouvé dans ce peu de mots que les monarques ne peuvent se soutenir que par des principes faux et corrupteurs, et qu'il ne peut y avoir de vertus que dans les petites républiques, parce qu'elles forment moins ce qu*on appelle des sociétés que des associations d'hommes. Le beau

s6cret que vous nous avez appris, si nous étions assez sages pour en profiter! Heureux qui comme vous, dans une sage retraite, nec dolet miserans inoperriy nec iiividet habenti. Mais ma lettre devient un volume, excusez mon esprit en faveur de mon cœur ; je parlerais moins si je pouvais vous entendre. M. Favre vous écoutera : que je lui porte envie ! Je suis attaché à mos pénates par des nœuds qui ne peuvent se relâcher le moins du monde, sans cela je ferais bien comme la reine de Saba; elle fit un long voyage pour entendre Salomon, et Salomon avait-il vos principes^? J*ai Thonneur d'être, avec le respect le plus profond et le plus sincère, monsieur, etc.

7 mars 1761.

Non, monsieur, il ne m'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous.

Que de choses ne vous dirais-je point, si je voulais vous écrire la moindre partie de celles que vous m'avez fait penser ! et quand j'aurais votre pinceau, monsieur, pourrais-je vous rendre tout ce que vous m'avez fait senlir ? 0 Julie! ô Saint- Preux! ô Claire! ô Edouard! Quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je m'unir à vous ! Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels; ouvrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes.

Malheur à celui qui ne sait pas s^ attendrir ^u touchant spectacle de Phumanité dans la perfection ! Malheur a celui qui voit du même œil les faiblesses de Thomme de bien et

La réponse de Rousseau à cette lettre est du 29 janvier 1760.

i LEflftES D£ lOULTOi;

le» trimes do roéchaot! Nod^ Jolie dans soo chalet ne me b\i haïr cfae les misérables coorenûoiis des bommes, leurs préogés barbares, et le désolant empire du (aux honneur. Mais madame de Wolmar, à Meillene ou à Qarens, me fait sentir toute la dignité de l'homme; elle me démontre cette force intérieure souvent méconnue, toujours existante, qui fait triompher Touvrage de la nature d'un ordre factice qui le corrompt, et peut le conserver entier malgré la tyrannie des criminels exemples, la séduction des fausses maximes, et le choc violent des passions. Ainsi, monsieur, dans tous vos écrits, vous êtes le vengeur de la nature, vous la déchargez de nos crimes et de nos folies, et vous devez être haï des méchants, parce que personne ne leur prouve mieux que vous qu'ils sont des méchants. Pourquoi donc, monsieur, votre livre a-l-il trouvé à Genève un si grand nombre de censeurs; c'est que vous n*avez pas écrit pour Genève! Et n avez- vous donc des rapports qu'avec votre patrie? Un sage ne se doit-il pas à l'univers? Si Ton avait fait cette, réflexion, on se serait épargné bien des critiques ; on aurait concilié vos principes avec vos actes, et on aurait compris que celui dont Tardente plume foudroya Paniour dans Zaïre, pouvait ensuite, sans se démentir, crayonner les traits si touchants de la douce et lendiY Héloise, Quoi donc! ne fut-il pas un temps oii les poinluit^ss les plus brâlanios de l'amour honnête n*auraient |vi$ iHé s^ns utilité pour les Grecs? Quand les hommes ont oublii^ la naiurt^^ cVst sa seule énergie qui peut les y ramener^ iH $'il oxi$l;iii un (uniple chei qui Tamour innocent fût un crimox b jialanlerie prt^squo une vertu, Tadultère un jeu, <j«<^l l;jibli\iu pluîSi ^nlért:^î5^Mt à offrir à ce peuple même que «X'bii d<o d<Hi\ coiMirs hoiuiètcs eu qui reutbonsîasine de la ^ttin « <CK^)6HHir<jiil A\tv lo délire des seus? Maïs si Paiis d^^u^Uil ocl^ji^ il fjilhit Mitrx^ cbiû^:^'' à Genève, cl je cnûns Uvf o^fiMufciul (miw cWr ccwdltdytew^ (pourquoi m';i

TOUS cette réflexion amère?), je crains trop que votre ouvrage n'ait pas devancé nos mœurs de vingt ans.

Mais pourquoi faire un philosophe d'un séducteur, et un modèle de vertu d'une fille effrontée qui se jette à sa léte? Si l'énoncé seul de cette objection ne la réfutait suffisamment, j'aurais essayé d*y répondre; permettez seulement, monsieur, que j'en prenne occasion d'admirer ici l'endroit de votre livre oii l'art m'a paru le plus surprenant. Si Saint- Preux n'eût pas respecté Julie tant que Julie se respecta, c'était un monstre, vous n'en pouvi^iplus rien faire de hon; mais la conduite noble de Saint-Preuiif justifie presque les égarements de Julie; cette àme aimante ne devait-elle pas être faible en proportion de ce que son amant était plus généreux? En un mot, je vois dans Saint-Preux un jeune homme sans expérience, passionné, mais pourtant vertueux. Abélard, au contraire, ne m'a jamais paru qu'un perfide qui, avec le degré de passion qui fait souhaiter le crime, avait encore tout le sang-froid nécessaire pour conduire avec art la plus détestable séduction.

Mais où vos critiques ont triomphé de bonne foi, c'est sur le mariage de Julie. Ici, monsieur, les reproches ne finissent point. Et comment comprendi^é, en effet, que Julie ait pu rompre un lien sacré, un lien avoué du ciel, contracter un mariage presque adultère, et trahir deux hommes à la fois? Je l'avoue, mon esprit n'a pas de réponse à cette objection, mais mon cœur n'en sent pas moins que Julie n'était plus Julie, si elle n'avait été faible pour son père comme pour son amant. Eh quoi! les tendresses du sang n'auraient pas eu sur cette âme sensible le même empire que les feux de l'amour? Ah I monsieur, qu'il y a loin du sentiment à la raison, et que ceux qui ne suivent que ce dernier guide sont> peu propres à juger de certaines vertus I

Dans Wolmar on n'a vu qu'un athée vertueux ; j'y ai vu.

moi, toute la morale des athées, et d'admirables leçons aux persécuteurs. Puissent-ils en profiter les uns et les autres! Puisse l'athée de bonne foi comprendre que la non^-existence de Dieu ne pouvant jamais être démontrée, la possibilité seule de cette existence est encore pour lui un engagement assez fort aux vertus I Puisse le persécuteur, convaincu qu il est lui-même contre Dieu l'objection la plus terrible, ne plus envier aux démons leurs tristes plaisirs, et se rapprocher enfin des chrétiens, dont il est plus éloigné que le sceptique ou l'athée!

Mais nous n'avons à Genève ni athées ni persécuteurs, deux sortes d'hommes qui vont toujours ensemble, aussi ce n'est pas pour Genève que vous avez écrit.

Voilà, mon respectable concitoyen, d'après quels principes j'ai osé vous défendre. La seule manière devons louer, c'est de vous montrer qu'on vous a compris ; si mon zèle ne vous a pas déplu, je m'en estimerai davantage; et que m'importent les ennemis que j'ai pu me faire, si par là j'ai acquis les plus petits droits à votre amitié ! J'en dis trop, monsieur, votre amitié m'est acquise; en pouvais-je douter après la touchante lettre* que vous m'écrivîtes il y a près d'un an, et à laquelle de tristes circonstances m'empêchèrent de répondre! Je venais de perdre ma belle-mère ; la même maladie me fit voir six semaines entières ma fille aînée au bord du tombeau ; je ne sentais mon existence que par les secousses de la douleur et les anxiétés de la crainte. Je laissai donc passer le moment de vous écrire, et je fus forcé d'attendre une occasion plus favorable de vous exprimer ma reconnaissance. Quoi, monsieur, vousl vous daignâtes lire, vous daignâtes copier cet informe extrait du sermon, c'est-à-dire que vous viles le patriote chez nous, et que vous dédaignâtes d'y cher*

* La lettre de Rousseau du 29 janvier 1760.

cher le reste*. Ah! je pouvais donc mépriser mes critiques! Y aurait-il un choix à faire entre leur suffrage et le vôtre? Oui, monsieur, j'aime la patrie, et, parce que je l'aime, sa vue m'attendrit. Respectable Genevois, vous le dirai-je? ferai- je saigner votre cœur? C'en' est fait, nos mœurs sont perdues, et en aucun temps peut-être nous n'eûmes un plus grand nombre de vrais citoyens; mais la ligne fatale est enfm tirée; les méchants se séparent des bons, et ceiix-ci s'éloignent encore plus des méchants, au lieu de les ramener par des voies douces ; ils les ont irrités par une âpreté qui n'était plus de saison. Les mœurs sont le mot de ralliement des uns, l'instrument du ridicule dans les mains des autres, et quand le ridicule est jeté sur un parti, ce n'est pas celui que les jeunes gens suivent. Noiis aurons donc encore quelque temps des vrais citoyens, lïiais la source en tarira, et qu'aurons-nous ensuite? Mes enfants même, que seront-ils?

Comrtient se torrompént les pî'incipes d'une république? Par quels moyens peut-on en retarder la corruption? Voilà, monsieur, un sujet pour vous, il est digiie de vous, c'est le temps de le traiter. Montesquieu Ta fait en partie, mais vous pouvez parler après Montesquieu. 0 Rousseau, notre ange tutélaire, sauvez-nous, ou élevez un monument qui proteste contre notre corruption, et qui fasse après vous des citoyens, quand vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle. Vous avez bien fait, monsieur, des lettres sur la musique pour des gens qui n'ont pioint d'oreilles ; nous avons encore des cœurs républicains, faites parler la patrie, ils vous entendront.

* On lit dans la lettre de Rousseau: « M. Favre avait un extrait de votre sermon sur le luxe : il me l'a lu, et je l'ai prié de me le prêter pour le copier. M 'en tendez- vous, monsieur? » Nous possédons cette copie écrite de la main de Rousseau, qui n'avait pas l'habitude d'accorder cet honneur aux écrits des autres, cl qui avait été frappé à juste titre par le sermon remarquable que venait de prêcher son jeune compatriote.

mmisieur, il se donne en spectacle avec des écervelés de quinze, pour amuser des radoteurs et des enfants. Voilà ia misère des grands talents qui ne s(Mit pas étayés par un grand fonds de raison, ils ne font qu'un bouffon d'un Voltaire. Mais combien d'hommes peuvent se flatter de réunir ces deux choses, et à qui les sciences seront-elles utiles? Je connais un peu l'histoire de Genève, et il me semble que nos Génevoi» raffinés, avec leurs poètes, leurs physiciens, leurs artistes, ne valent pas nos ancêtres, qui n'avaient qu'un bon sens grossier. Mais si les enfants de ces fins messieurs ne sont ni artistes ni poètes, que seront-ils? Le vernis des sciences cache la corruption des mœurs ; mais par malheur cette corruption, au lieu de suivre le sort des sciences dans leur affaiblissement, se perpétue et survit à leur chute; il en est d'elle comme de ces successions trompeuses qui ne laissent aux héritiers que des dettes, des procès et une orgueilleuse pauvreté, disant comme Ovide : Priscajuvent alias, ego nunc me denique natum gratulor hsec œtas moribus apta meis. C'est ainsi, monsieur, que plus je médite vos principes, et plus je m'y affermis. Oui, toute notre science politique, morale,, vous Tavez condensée en ces mots : La nature a fait rhomme bon, la société le déprave. Si d'Alembert avait médité ce principe,- s'il Tavait saisi, il n'aurait pas reproché à Dieu de n'avoir destiné l'homme qu'à pleurer et à mourir, et il se serait épargné un blasphème horrible; mais on a plus tôt dit: « Vous voulez faire de l'homme une bête, » comme si une bête ne valait pas mieux qu'un méchant. Pour moi je dis, monsieur, que vous avez vu plus loin que Montesquieu, que vous avez mieux prouvé dans ce peu de mots que les monarques ne peuvent se soutenir que par des principes faux et corrupteurs, et qu'il ne peut y avoir de vertus que dans lea petites républiques, parce qu'elles forment moins ce qu'on appelle des sociétés que des associations d'hommes. Le beau

secret que vous nous avez appris, si nous étions assez sages pour en profiter! Heureux qui comme vous, dans une sage retraite, nec dolet miserans inopemj nec invidet habetUi. Mais ma lettre devient un volume, excusez mon esprit en faveur de mon cœur ; je parlerais moins si je pouvais vous entendre. M. Favre vous écoutera : que je lui porte envie ! Je suis attaché à mes pénates par des nœuds qui ne peuvent se relâcher le moins du monde, sans cela je ferais bien comme la reine de Saba; elle fit un long voyage pour entendre Salomon, et Salomon avait-il vos principes^? J'ai Thonneur d'être, avec le respect le plus profond et le plus sincère, monsieur, etc.

7 mars 1761.

Non, monsieur, il ne m'est plus possible de garder le silence; vous avez mis mon âme à la gêne, elle est oppressée, elle a besoin de s'épancher avec vous.

Que de choses ne vous dirais-je point, si je voulais vous écrire la moindre partie de celles que vous m'avez fait penser ! et quand j'aurais votre pinceau, monsieur, pourrais-je vous rendre tout ce que vous m'avez fait sentir? 0 Julie! ô Saint- Preux! ô Claire! ô Edouard! Quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je munir à vous ! Monsieur, ce sont là les enfants de votre cœur, votre esprit ne les eût point faits tels; ouvrez-le-moi donc, ce cœur, que j'y contemple vivantes des vertus dont la seule image m'a fait répandre de si douces larmes.

Malheur à celui qui ne sait pas s'attendrir ^u touchant spectacle de Thumanité dans la perfection! Malheur à celui qui voit du même œil les faiblesses de l'homme de bien et

* La réponse de Rousseau à celle lettre est du 29 janvier 1760.

s LETTRES DE MOULTOU

les crimes du méchant! Non, Julie dans son chalet ne me fait haïr que les misérables conventious des hommes, leurs préugés barbares, et le désolant empire du faux honneur. Mais madame de Wolmar, à Meillerie ou à Clarens, me fait sentir toute la dignité de l'homme; elle me démontre cette force intérieure souvent méconnue, toujours existante, qui fait triompher Touvrage de la nature d'un ordre factice qui le corrompt, et peut le conserver entier malgré la tyrannie des criminels exemples, la séduction deis fausses maximes, et le choc violent des passions. Ainsi, monsieur, dans tous vos écrits, vous êtes le vengeur de la nature, vous la déchargez de nos crimes et de nos folies, et vous devez être haï des méchants, parce que personne ne leur prouve mieux que vous qu'ils sont des méchants. Pourquoi donc, monsieur, voire livre a-t-il trouvé à Genève un si grand nombre de censeurs; c'est que vous n'avez pas écrit pour Genève! Et n'avez- vous donc des rapports qu'avec votre patrie? Un sage ne se doit-il pas à l'univers? Si Ton avait fait cette, réflexion, on se serait épargné bien des critiques ; on aurait concilié vos principes avec vos actes, et on aurait compris que celui dont Tardonte plume foudroya Tamour dans Zaïre, pouvait ensuite, sans se démentir, crayonner les traits si touchants de la douce et tendre Héloïse. Quoi donc! ne fut-il pas un temps où les peintures les plus brûlantes de l'amour honnête n'auraient pas été sans utilité pour les Grecs? Quand les hommes ont oubhé la nature, c'est sa seule énergie qui peut les y ramener, et s'il existait un peuple chez qui Tamour innocent fût un crime, la galanterie presque une vertu, l'adultère un jeu, quel tableau plus intéressant à offrir à ce peuple même que celui de deux cœurs honnêtes en qui l'enthousiasme de la vertu se confondrait avec le délire des sens? Mais si Paris demandait cela, il fallait autre chose à Genève, et je crains trop cependant (mon cher concitoyen, pourquoi m'arrachea-

TOUS cette réflexion amère?), je crains trop que votre ouvrage n'ait pas devancé nos mœurs de vingt ans.

Mais pourquoi faire un philosophe d'un séducteur, et un modèle de vertu d'une fille effrontée qui se jette à sa léte? Si l'énoncé seul de cette objection ne la réfutait suffisamment, j'aurais essayé d'y répondre; permettez seulement, monsieur, que j'en prenne occasion d'admirer ici l'endroit de votre livre où l'art m'a paru le plus surprenant. Si Saint- Preux n'eût pas respecté Julie tant que Julie se respecta, c'était un monstre, vous n'en pouvie^plus rien faire de bon; mais la conduite noble de Saint-PreuJf justifie presque les égarements de Julie; cette àme aimante ne devait-elle pas être faible en proportion de ce que son amant élait plus généreux? En un mot, je vois dans Saint-Preux un jeune homme sans expérience, passionné, mais pourtant vertueux. Ahélard, au contraire, ne m'a jamais paru qu'un perfide qui, avec le degré de passion qui fait souhaiter le crime, avait encore tout le sang-froid nécessaire pour conduire avec art la plus détestable séduction.

Mais oii vos critiques ont triomphé de bonne foi, c'est sur le mariage de Julie. Ici, monsieur, les reproches ne finissent • point. Et comment comprendre, en effet, que Juhe ait pu rompre un lien sacré, un lien avoué du ciel, contracter un mariage presque adultère, et trahir deux hommes à la fois? Je l'avoue, mon esprit n'a pas de réponse à cette objection, mais mon cœur n'en sent pas moins que Julie n^était plus Juhe, si elle n'avait été faible pour son père comme pour son amant. Eh quoi! les tendresses du sang n'auraient pas eu sur cette âme sensible le même empire que les feux de l'amour? Ah I monsieur, qu'il y a loin du sentiment à la raison, et que ceux qui ne suivent que ce dernier guide sont peu propres à juger de certaines vertus 1

Dans Wolmar on n'a vu qu'un athée vertueux; j'y ai vu.

moi, toute la morale des athées, et d'admirables leçons aux persécuteurs. Puissent-ils en profiter les uns et les autres! Puisse Tathée de bonne foi comprendre que la non-existence de Dieu ne pouvant jamais être démontrée, la possibilité seule de cette existence est encore pour lui un engagement assez fort aux vertus I Puisse le persécuteur, convaincu quil est lui-même contre Dieu l'objection la plus terrible, ne plus envier aux démons leurs tristes plaisirs, et se rapprocher enfin des chrétiens, dont il est plus éloigné que le sceptique ou Tathée!

Mais nous n'avons à Genève ni athées ni persécuteurs, deux sortes d'hommes qui vont toujours ensemble, aussi ce n'est pas pour Genève que vous avez écrit.

Voilà, mon respectable concitoyen, d'après quels principes j'ai osé vous défendre. La seule manière devons louer, c'est devons montrer qu'on vous a compris; si mon zèle ne vous a pas déplu, je m'en estimerai davantage; et que m'importent les ennemis que j'ai pu me faire, si par là j'ai acquis les plus petits droits à votre amitié! J'en dis trop, monsieur, votre amitié m'est acquise; en pouvais-je douter après la touchante lettre* que vous m'écrivîtes il y a près d'un an, et à laquelle de tristes circonstances m'empêchèrent de répondre! Je venais de perdre ma belle-mère ; la même maladie me fil voir six semaines entières ma fille aînée au bord du tombeau ; je ne sentais mon existence que par les secousses de la douleur et les anxiétés de la crainte. Je laissai donc passer le moment de vous écrire, et je fus forcé d'attendre uive occasion plus favorable de vous exprimer ma reconnaissance. Quoi, monsieur, vousl vous daignâtes lire, vous daignâtes copier cet informe extrait du sermon, c'est-à-dire que vous vîtes le patriote chez nous, et que vous dédaignâtes d'y cher-

* La lettre de Rousseau du 21) janvier 1760.

A J.-J. ROUSSEAU. i\

cher le reste*. Ah! je pouvais donc mépriser mes critiques! Y aurait-ii un choix à faire entre leur suffrage et le vôtre? Oui, monsieur, j'aime la patrie, et, parce que je l'aime, sa vue m'attendrit. Respectable Genevois, vous le dirai-je? ferai-je saigner votre Cœur? C'eii'èst fait, nos mœurs sont perdues, et en aucun temps peut-être ïîous n'eûmes Un (ilus grand nombre de vrais citoyens; mais la ligne fatale est enfm tirée; les méchants se séparent des bons, et cetix-ci s'éloignent encore plus des méchants, au lieu de les ramener par des voies douces ; ils les ont irrités par une âpreté qui n'était plus de saison. Les mœurs isont le mot de ralliement des uns, Tinstrument du ridicule dans les mains des autres, et quand le ridicule est jeté sur un parti, ce n'est pas celui que les jeunes gens suivent. Noils aurons donc encore quelque temps des vrais citoyens, niais la source en tarira, et qu'aurons-nous ensuite? Mes enfants même, que seront-ils?

Comment se corrompent les pttncipes d'une république? Par quels moyens peut-on en retarder la corruption? Voilà, monsieur, un sujet pour vous, il est digiie de vous, c'est le temps de le traiter. Montesquieu Ta fait en partie, mais vous pouvez parler après Montesquieu, 0 Rousseau, notre ange tiitélaire, sauvez-nous, ou élevez un monument qui proteste contre noire corruption, et (Jui fasse après vous des citoyens, quand vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle. Vous avez bien fait, monsieur, des lettres sur la musique pour des gens qui n'ont point d* oreilles ; nous avons encore des cœurs républicains, faites parler la patrie, ils vous entendront.

* On lit dans la lettre de Rousseau: « M. Favre avait un extrait de votre sermon sur le luxe : il me l'a lu, et je l'ai prié de me le prêter pour le copier. M 'en tendez- vous, monsieur? » Nous possédons cette copie écrite de la main de Uousseau, qui n'avait pas l'habitude d'accorder cet honneur aux écrits des autres, et qui avait été frappé à juste titre par le sermon remarquable que venait de prêcher son jeune compatriote.

Si j'avais (|uelque génie, je ferais un tel ouvrage; mais il n'y a d'énergie que dans mes sentiments.

Je me rabats sur des sujets moins difûciles, et qui pourtant ont bien leur prix. Permettez-moi de vous parler d'un petit ouvrage qui n'est encore qu'ébauché, et sur lequel vous pouvez me donner des lumières, car tout est de votre ressort.

C'est, monsieur, un Traité sur les causes divines et humaines de l'établissement du christianisme, sujet bien neuf, quoique fort rebattu, et bien propre à faire connaître l'esprit humaine Je suis théologien et non pas superstitieux ; comme vous, je crois que les erreurs ne damnent point, si elles n'ont pas leur source dans un cœur vicieux. Je crois encore qu'il ne faut pas combattre toutes les erreurs. Avec de tels principes, je puis donc plaire au philosophe sans blesser le théologien; peut-être aussi est-ce un moyen sûr de déplaire aux uns et aux autres; mais je connais votre devise, et je m'y tiens.

Dans quelque tenjps, si vous me le permettez, monsieur, je me propose de vous envoyer le plan de cet ouvrage. 0 mon concitoyen, si j'avais votre plume, que dis-je, si j'avais votre génie I . . .

Vous allez donc donner un Traité de V Éducation f Ami des hommes, que vous ressemblez peu à nos philosophes, et combien mes enfants vous devront I

Mais j'abuse, motisieur, de votre indulgence; continuezmoi votre amitié; quand je vous écris, il me semble cpie j'en suis digne. J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur, etc.

^ Xtfultou a travaillé longtemps à cet ouvrage sans jamais Pachever; il est prvbubU) même qu'il le détruisit en partie pour un motif qu'il est facile de «iv^inw. H e!?t souvent question de cet ouvrage dans les leltres de Voltaire à

A i.-J. ROUSSEAU. 15

Î3 mars 17G1.

M. Brown ne peut se résoudre à passer par Paris sans vous voir. C'est un de vos plus zélés admirateurs, et son suffrage honorerait la ^ertu même. Milord Edouard en eût fait son chapelain, et bientôt son ami. M. Brown a toutes les vertus d'un Anglais, sans en avoir les préjugés. Il a Tâme fière d'un républicain et n'en a pas la dureté. Honoré à Genève, il serait aimé à Paris. Théologien, philosophe, il se souvient qu'il était homme avant d'être ministre. Il emporte avec lui l'estime et les regrets de tous ceux qui Tont connu à (jencve, et quand vous le connaîtrez, monsieur, je m'honorerai aupràs de vous de son amitié que je me flatte d'avoir acquise. J'ai Thonneur, etc.

Juin 1761.

Je reçois en ce moment, monsieur, votre lettre datée du 29 mai, et j'y réponds aussitôt^ J'y répondrai mal, mon cœur est trop ému, mais vous verrez mon amitié dans le désordre même de ma lettre. Non, il ne m'est pas possible de vous exprimer combien je suis touché de la proposition que vous me faites' et de l'état où je vous vois. Ahl monsieur, moi qui désirais depuis si longtemps .une occasion favorable de faire le voyage de Paris pour vous voir, m' entretenir avec vous, recueillir dans votre sein les leçons de la

* Voyez cette lettre de Rousseau du 29 mai 1761.

* Rousseau, croyant sa tin plus prochaine qu'elle ne l'était, aurait touIu qu'après sa mort, Moullou entreprit l'édition générale de ses œuvres qu'il méditait i cette époque. Moultou ne réalisa le désir de son ami que vingt ans plus lard : secondé par du Peyrou, il donna, en 1782, a Genève, la belle édition in-4* des œuvres de Jeau-Jacques.

U LETTRKS DK MOULTOU

sagesse et les doux fruits de l'amitié, je ne ferais ce voyage que pour mettre en ordre vos écrits ! Je vous Tayoue, monsieur, cette pensée me trouble, elle me pénètre ju$qu'au fond de Tâme. Mais il faut une réponse précise à votre lettre, je vais vous la faire, monsieur, et pour cela je dois vous faire connaître ma situation. Plût à Dieu qu'elle me permit d^acceptar sans restriction une faveur dont je sens trop le prix pour n'en être pas digne. D'abord, monsieur, avez-vous consulté mes forces, et me croyez-vous capable des soins dont votre amitié me charge? Je le suis si je ne consulte que mon cœur, c'est à vous de juger du reste.

A l'égard de vos sentiments sur la religion, peut-être ne sont-ils pas les miens; peut-être aussi les miens se rapprochent-ils plus que vous ne le croyez des vôtres. Je n'ai pas toujours pensé comme je pense aujourd'hui, et pourvu qu'on respecte, comme vous l'avez toujours fait, les dogmes essentiels à l'ordre moral, je ne suis pas aussi difficile sur le reste. Ainsi, monsieur, je m'engage bien à ne point toucher à cet article, me réservant néanmoins, si les choses étaient trop délicates, d'en dire mon avis comme vous me le permettez; soit pour mettre à couvert mon ministère, soit pour décfaai^ ger ma conscience, si je ne pensais pas comme vous* Jusqu'ici donc rien ne m'empêche d'acquiescer à la proposition que vous me faites; mais ce que je suis forcé d'ajouter me privera peut-être de la plus douce satisfaction que je puisse avoir en ma vie.

Monsieur, je suis enfant, époux et père; mon père approche de quatre-vingts ans, et n'a d'enfant que moi; ma femme m'aime avec une tendresse qui approche de la faiblesse. J*ai trois enfants, bientôt quatre, dont deux ne peuvent se passer de mes soins. Je suis donc chargé du soin de ma famille et de la conduite de mes affaires ; une longue absence me serait impossible, un voyage d'un ou deux mois

ne le serait pas en prenant mon temps. C'est donc à vous à juger, monsieur, si ce temps serait suffisant pour Texamen de vos papiers ; au cas qu'il ne le fât pas, ne pourrais-je pas les emporter avec moi à Genève, où je les mettrais en état de paraître; heureux si je pouvais le faire d'une manière qui ne fût pas indigne de vous. Je dois observer encore que, lié comme je le suis à une famille qui a besoin de moi, il pourrait arriver que je ne puisse faire le voyage au moment qu'on l'exigerait. Aujourd'hui, par exemple, je ne laisserais point ma femme dans une grossesse avancée, ce serait lui donner le coup de mort ; mais ce ne sont là que des obstacles à temps, qui retarderaient mon voyage, et ne m'empêcheraient point de le faire.

Si ces difficultés ne vous empêchent pas de me confier vos écrits, permettez-moi d'exiger encore deux choses que vous ne pouvez me refuser. La première, c'est de faire un mémoire dans lequel vous nommerez la personne à qiii je devrai remettre le prix que je retirerai de l'édition de vos ouvrages; ma situation est très-aisée, et quand les soins que vous daignez me confier seraient infiniment plus pénibles qu'ils ne te seront en effet, la marque d'estime que vous me donnez est d'un prix supérieur à tout, c'est même la seule récompense que vous^puissiez m'olfrir.

La seconde chose que je' souhaiterais, monsieur, c'est que vous ayez la bonté de marquer dans ce mémoire ce que vous croyez que peut valoir l'édition corâpiète de vos ouvrages, soit pour me servir de règle en traitant avec un libraire, soit afin qu'on ne pût pas me reprocher ensuite de n'avoir pas tiré tout le parti possible de vos manuscrits. Vous me rendez assez de justice pour croire que je ne négligerais rien pour les négocier de la manière la plus avantageuse ; trop heureux, si les circonstances le demandaient, de pouvoir, de mon propre bien même, en faire à ceux que vous aurez jugés di-

gnes d'hériter du vôtre. Oubliez cela. En cas que vous ayez jeté les yeux sur quelque libraire pour cette édition, ne serait-il pas utile de le prévenir que la personne à qui vous en confiez le soin n'en est pas tout à fait indigne? Je n'ai point de nom, monsieur, votre confiance m'en fait un que je m me serais jamais fait moi-même ; mais les libraires ne sont pas des gens à sentir cela, et le manque de célébrité de la part de l'éditeur pourrait nuire, à cet égard, aux ouvrages de Tauteur. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais à observer sur la proposition que vous me faites, et avec quelles res* trictions je puis y acquiescer. Si j'étais' libre et indépendant, je n'y en aurais mis aucune; je l'aurais acceptée avec des transports de reconnaissance. Un séjour de deux ans à Part:*, s'il eût été nécessaire, ne m'aurait pas paru long. Je n'aurais pas même eu besoin, pour m'encourager à ce travail, de penser à l'honneur que je me ferais en contribuant à votre gloire. Je n'aurais vu que vous, monsieur, et si j'avais été capable de bien faire, ce n'aurait été qu'en fixant mes yeux sur vous. Une étincelle de votre âme aurait peut-être échauffé la mienne, et alors je me serais élevé à votre niveau. Puissé-je n'être jamais appelé à cet ouvrage ; puissiez-vou» mettre vous-même le sceau à votre gloire, en nous donnant cette édition. Votre santé, monsieur, peut se rétablir jusqu'à un certain point; vous avez eu autrefois de semblables craintes, qui n'ont pas eu les suites funestes que nous appréhendions. Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui? Mon cœur me dit que vous ne nous serez pas enlevé dans le temps que vous travaillez pour nous, et que vous pouvez nous être encore utile. Ah ! monsieur, que les alarmes que vous causez à mon amitié n'aient point d'autre effet que de m'avoir procuré la preuve la plus forte et la plus douce que je pouvais souhaiter de la vôtre.

J'oubliais, monsieur, une chose : c'est que, s'il est possible

A J. J.-ROUSSEAl. 17

que vos papiers soient transportés à Genève, conformément à ce que je vous ai dit au commencement de ma lettre, j offre en ce cas à vos héritiers toutes les sûretés qu'on pourra légitimement exiger, que les manuscrits seront bien négociés à leiir profit, et qu'il n'en sera rien détourné. Imaginez vousmême tout ce qu'on pourrait faire pour les tranquilliser à cet égard, car il ne serait pas juste d'exiger qu'ils eussent pour moi autant de confiance que vous en auriez vous-même.

Si mes propositions ne vous agréent pas, monsieur, il sera toujours bien flatteur pour moi d avoir connu voire façon de penser à mon égard, et d'avoir eu une preuve si touchante de votre estime; elle vivra éternellement dans mon cœur, et j'aurai la consolante satisfaction de penser que mon amitié a voulu faire pour vous tout ce qu'elle était capable de faire. Je n'ai plus qu'une grâce à vous demander, Teslime que vous venez de me témoigner m'enhardit à le faire; c'est que, si vous donnez vous-même au public l'édilion complète de vos ouvrages, vous ne détruisiez aucun de vos manuscrits. Ce que vous ne jugerez pas digne de paraître peut être très-digne de vos amis ; tout ce qui vient de vous, monsieur, o un bien grand prix pour moi. Ah! qu'il me reste quelque chose de vous qui ne soit que pour moi quand je ne pourrai plus avoir de vos lettres*. Il m'est impossible de continuer après cette idée. Vous pouvez mieux juger de mon admiration que de mon amilié.

30 novembre 1761.

Oh! monsieur, est-il possible que vous passiez votre vie à lutter contre la douleur*. Le méchant est heureux, l'homme

' Rousseau répondit au dcsir de Mcultou en lui envoyant le manuscrit original de l'Oraison funèbre du duc d'Orléans. Ce morceau n'a été itn primé qu'après la mort de l'auteur.

Housseau venait d'avoir une cruelle attaque du mal qui le lit souffrir toute »a vie.

s LKTTRES DE MOULTOU

(le l)ien gémit, et pourtant il est un Dieu! Ce raisonnement, tout commun qu'il est, me prouve plus Timmortalité de mon âme que toutes les billevesées de la métaphysique. J'avais prié M. Coindct de me dire au vrai votre état^ et il ne m'a point écrit; je m'adresse donc à vous-même, monsieur, et je vous conjure de me tirer de peine, en m'écrivant un mol, ou en me faisant écrire. Je ne conçois point de situation plus violente que celle où l'âme, suspendue entre la crainte et l'espérance, ne sait si elle doit s'abattre ou se réjouir. Un de mes amis qui dînait il y a quelques jours chez Yoltaire, me dit que d'Alembert lui écrivait que vous souffriez cruellement; depuis ce moment je souffre avec vous, et peut-être vous avez cessé de souffrir. Qu'il me tarde de l'apprendre! Au nom de Dieu, monsieur, ménagez-vous, travaillez peu, soumettezvous à un régime austère ; il faut calmer votre sang pour calmer vos douleurs. Ma femme a accouche fort heureusement, et je suis hors d'inquiétude à cet égard. Si je ne suis arrêté par quelque obstacle imprévu, j'ai résolu, monsieur, de vous aller faire une visite le printemps prochain. J'ai besoin de vous voir, mais que je voudrais vous voir heureux. 0 mon cher ami (pardonnez-moi cette expression), si vous voyiez mon âme tout entière, elle est pleine de vous et ne s'estime elle-même qu'en proportion du cas qu'elle fait de vous. Si ce voyage peut avoir lieu, monsieur, et je le désire trop pour ne pas m'en flatter, j'aurai besoin, comme Français réfugié, d'un passe-port de la cour; j'ai des amis qui me l'obtiendront, à ce que je crois; mais si je ne pouvais réussir par cette voie, je suis persuadé que M. le maréchal de Luxembourg ne vous refuserait pas de s'employer pour cela. Je vous verrais donc, monsieur! 11 m'est impossible de vous exprimer l'émotion que cette idée me cause. Que serait-ce si je vous voyais réellement ! Rien n'est plus flatteur pour moi que la dernière lettre que vous m'avez écrite ; je ne sais

A 3. J.-ROUSSEAU. i\)

•si je dois être plus touché de votre amitié qu'honoré de votre confiance. Les arrangements que vous avez pris avec vos amis me déchargent de tout ce qu'il y aurait de pénible pour moi dans les soins que vous daignez me confier, heureux si je pouvais compter sur mon esprit comme sur mon cœur. Plus heureux si je ne suis jamais appelé à remplir un devoir que Tamitié me rendrait bien respectable et intéressant, mais encore plus triste.

J'appris il y a quelques jours qu'un libraire de Genève réimprimait votre lettre à Voltaire sur le poëme de Lisbonne. Je résolus d'abord de faire cesser l'impression; j'en parlai à M. Vernet, qui me dit qu'il fallait s'adresser aux Scholarques. Je le fis, et on a arrêté l'édition ; il y avait déjà vingt>quatre pages d'impriniées. Approuvez- vous, monsieur, ce que j'ai fait à cet égard; je vous prie de me le marquer dans votre réponse, parce que la raison dont je me servis auprès de M. le syndic Mussard pour faire arrêter l'impression fut que je savais de vous-même que vous ne vouliez pas que cette lettre se répandît davantage. Je vous avais dit qu'il n'y avait à Genève que le seul exemplaire que je vous avais envoyé, mais depuis on en a fait venir deux d'Allemagne, où il n'y en a plus, car nos libraires en avaient demandé et n'en ont point reçu. M. Abauzit regarde cette lettre comme un de vos meilleurs ouvrages, il la trouve admirable d'un bout à Tautre; en général, vous avez peu d'admirateurs aussi sincères, parce qn'il n'y a que lui peut-être qui soit digne de vous admirer. Si vous viviez ensemble, il me semble que vos âmes s'entendraient facilement; vos vertus vous lieraient encore plus que vos lumières, et je connais quelqu'un pour qui ce spectacle aurait tout son prix*. J'ai l'honneur d'être, avec la plus profonde vénération, etc.

* Voyea la réponse de Rousseau du 12 décembre 1764.

% décembre 1761 .

Âh! monsieur, que les peines de Tamitié sont cruelles! Je vois vos maux, je les sens, et je ne peux les adoucir. Avec quel saisissement j'ouvris votre lettre, de quelle terreur je fus frappé en la lisant! Mon Dieu ! que j'entre vivement dans tous vos chagrins, et que je voudrais être auprès de vous pour les partager, s'il était possible, encore plus avec vous.

Je n'ai pu m'empèchcr de parler à Cabanis, habile chirurgien, de votre situation, et du nouvel accident qui vous est arrivé (sans vous nommer cependant). Il m'a assuré que ces accidents étaient assez fréquents, et que pour Tordinaife ils n'avaient point de suites. J'ai besoin de le croire.

Oui, monsieur, les inquiétudes que vous donne votre dernier ouvrage sont bien affreuses. Un livre qui devait mettre le sceau à votre gloire , et qui vous déshonorerait après votre mort; un bienfait au genre humain qui deviendrait un poison mortel pour lui \ Non, cela ne sera pas, votre post-scriptum ne rassure, et combien de réflexions doivent vous tranquilliser. D'abord, monsieur, si vos craintes se réalisaient, je vous le jure, par les sentiments que j'ai pour vous, qui ne sont pas distincts de ceux que j'ai pour la vertu, ma voix éclaterait contre ces infâmes prévaricateurs. Je découvrirais leur détestable artifice ; vos premiers ouvrages justifieront mes assertions, et votre lettre ne laisserait aucun doute sur leur complot perfide ; et d'ailleurs, monsieur, qui se méprend sûr vos ouvra<,'es ? Un livre de votre vivant même, portât-il votre nom, ne serait pas cru de vous, s'il n'enseignait pas la vertu. Mais on peut ôter de votre ouvrage ce qui en ferait peut-être

^ Il est ici question de l'Emile qu'on imprimait alors. Rousseau, dans sa liîttre à Moultou (12 décembre précédent), lui expose longuement les craintes •|ue la lenteur de l'impression lui inspirait; il redoutait surtout devoir alléicr io ip.ïtc de son livre.

toul le prix, et j'ai bien plus de regrets à ce qu'on nous ferait perdre que de crainte sur ce qu'on pourrait vous imputer.

Je n'ose donc pas vous dire, monsieur, vous avez bien fait de vous remettre sur votre brouillon, car, hélas! dans l'état où vous êtes, avec un corps miné par la souffrance, un cœur dévoré de chagrins, un esprit tourmenté par la crainte, un pareil travail peut aigrir vos maux et abréger votre vie. Mais je vous dirai cependant : dans les moments de calme et de tranquillité, il faut rétablir les principaux endroits de votre livre, ceux que vous croyez qu'ils essayeront de falsifier, ou qu'ils oseront supprimer (comme ils ne toucheront point au corps de Touvrage, car comment imiter votre style et se flatter de faire jiasser un livre qui ne serait pas de vousl), il me serait alors assez aisé de le rétablir avec ce secours, surtout si vous me laissez YOli'e brouillon, qui pourrait me diriger,d'une manière sûre. D'ailleurs un seul endroit bien rétabli confondrait ces infâmes, et plu§ieurs me mettraient en état de rendre à votre livre toul son prix et toute son ulililé. Vous en avez travaillé un, monsieur, il faut me l'envoyer *. Qu dépôt pour moi, qu'il est intéressant pour mon esprit et pour mon cœur! Puissé-je n'être jamais appelé à en faire usage. Mais enfin il convient que je l'aie, il sera en sûreté entre mes mains; les frais de la poste quels qu'ils soient ne me sont rien, et songez que vous ne pouvez ménager ma bourse sans déshonorer mon cœur. *

Que si vos soupçons continuaient, et que votre santé vous permît de faire une seconde fois votre livre, soyez tranquille sur l'impression, cela ne serait pas aussi difficile que vous le pensez ; il y aurait bien des moyens de rendre vaines les intrigues de ces méchants. Je ferais imprimer ici votre livre, jo

* C'était la Profession de foi du Vicaire savoyard^ que Rousseau venait de recopier pour ^loultou en y introduisant quelques variantes, et qu'il lui envoya Je 25 décembre suivant.

2'i LETTRES DE 510ULT0U

le ferais imprimer à mes frais et à voire profit, en ine remboursant de mes avances (parce que vous le voudriez) . Je présiderais à Tédition, elle se ferait avec le plus grand secret et toute la diligence possible. Oh! monsieur, quel plaisir pour moi si je pouvais vous être utile, et quel plus sage emploi pourrais-je faire de mon temps, que de mettre les autres à portée de recueillir les précieux fruits du vôtre?

Je -recevrai avec transport cet ouvrage* que vous me promettez; s'il pouvait être faible comme vous me le dites, il n'en aurait pas moins de prix pour moi. Je le mettrai dan« mon cabinet, comme un monument de votre amitié, et en me disant ce que vous m'avez été, il me fera éternellement souvenir de ce que je dois être. Vous pouvez, si vous le trouvez bon, me l'envoyer aussi par la poste.

J aime à me flatter, monsieur, que vos maux s'apaiseront, que vous vivrez encore, et que vous vivrez moins malheureux; mais si mes espérances étaient trompées, ahl monsieur, vous avez été trop célèbre pendant votre vie pour ne letre pas longtemps encore quand elle aura fini. Plus d'un homme de lettres voudra s'illustrer en honorant votre mémoire d'un éloge. D'Alembert le fera, mais d'Alembert a-t-il un cœur?... Et puis n'est-ce pas au sein de votre patrie que le monument doit s'élever? n'est-ce pas l'amitié, la vertu qui doivent l'ériger de concert ; si j'en croyais mon cœur, je serais digne d'un aussi grand soin; mais il faudrait m' aider, vous pouvez seul parler dignement de vous-même. Vos ouvrages, monsieur, sont sans doute la plus belle mémoire que vous puissiez laisser de vous ; mais pourra-t-on les lire sans se plaindre de ne vous avoir pas connu ; que je puisse tracer votre image à mes enfants, et que je propose aux savants un modèle quiles fasse rougir, s'ils n'ont pas la force de l'imiter. Si vous avez de la confiance dans l'amitié que j'ai pour vous, et qui ne finira

^ L'Oraison funèbre du Hue d'Orléans.

ni avec votre vie, ni avec la mienne, laissez-moi vos Mémoires S heureux si je pouvais, en vous faisant connaître, faire dire de moi : il fut digne d'eii être aimé !

Vous ne me parlez plus de vos manuscrils ; au nom de Dieu, monsieur, ne brûlez rien; si je via plus que vous et que vous n'ayez pas le temps de les publier vous-même, comptez sur moi; quoi qu'il arrive, je tiendrai la parole que je vous ai donnée d'aller alors à Paris. Si je puis y venir plus tôt, ce printemps (non, monsieur, je n'y pense pas sans verser des larmes), ah! je vous verrais encore, je vous serrerais dans mes bras, je pourrais me flatter de l'espoir de vous rendre à vos concitoyens, à vos amis, à votre patrie I II n'est plus d'obstsrcle qui puisse rendre un tel projet vain ; je n'en imagine pas au moins, mais, hélas I je suis homme.

Je verrai, monsieur, le syndic Mussard, au sujet de la lettre; mais ne conviendrait^il pas que j'écrivisse de votre part à Voltaire pour lui demander son aveu; il faut ménager les méchants qui ont du crédit. Je ne ferai rien sans votre réponse. Au reste, vous me demandez le secret, c'est une précaution inutile; quand je n'aurais qu'une âme commune, je le garderais, et votre amitié a tant élevé la mienne! Je ne saurais exprimer tous mes sentiments pour vous.

. * 5 février 1762.

J'ai lu vingt fois, monsieur, votre manuscrit*, et à chaque

'lecture que j'en ai faite j'ai éprouvé de nouveaux sentiments

d'admiration. — Non, on n'a rien écrit d'aussi fort, d'aussi

lumineux, d'aussi vrai sur la religion naturelle, et vous-même,

^ Quand Moultou s'exprimait ainsi, les Mémoires de lîoiisseau n'existaient encore qu'en projet. Il osait à peine espérer que ses vœux seraient un jour accomplis, et qu'il deviendrait en réalité l'éditeur du livre que Jean-Jacques a nommj ses Confessions.

* La Profession de foi du Vicaire savoyard.

monsieur, vous n'avez rien fait qui approche de ce morceau. Partout vous arrachez Tassentiment de vos lecteurs, parce qu'en éclairant leur raison vous parlez toujours à leur cœur, et que, de bonne foi avec vous-même sur la valeur de vos preuves et le plus ou le moins de ressemblance de vos opinions, vous les forcez à être à leur tour aussi sincères avec eux-mêmes. Que votre ouvrage reste donc tel qu'il est ! n'y changez rien, n'en retranchez rien; j'en juge par l'effet, il persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru sûrement après Tavoir lu.

Je ne disputerai point avec vous sur ce qui concerne la révélation, si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmes à cet égard, elles ne sont pas non plus fort opposées. La religion établie une fois, toutes ses preuves doivent se tirer d'ellemême, je veux dire de son utilité, de son excellence. Le philosophe ne peut juger que par là de sa divinité , tandis que le peuple la croit encore à cause des anciens miracles, et bien plus parce qu il Ta reçue de son père, etc. Nous nous accorderions donc facilement sur tout cela, monsieur, parce que nous sommes d'ailleurs aussi tolérants Tun que l'autre. Mais, monsieur, ce qui me tourmente, ce que je ne vois pas avec autant de fermeté que vous, ce sont les suites que peut avoir la publication de votre livre.

Dans ce temps-ci, dites-vous, le public ne peut que gagner à la publication de cet écrit. Je comprends pourquoi? La partie éclairée du peuple n'a que des demi -lumières, qui, lui laissant voir d'un côté les absurdités de la religion, et de l'autre des raisons assez |)lausibles de la croire, le tiennent dans un état de doute qui ne lui permet de faire ni tout le bien que la vraie religion demande, ni tout le mal que le fanatisme ou l'impiété voudrait; il importe donc de le rétablir sur la base des vérités éternelles. L'arracher au prêtre qui le tourmente ou le déprave et au philosophe qui le jetterait

dans de nouvelles perplexités, c'est lui rendre et à la société le plus important de tous les services. Mais, monsieur, si cela est vrai de la France, ce ne l'est pas de Genève, de la Suisse, et avez-vous fait tout entrer dans votre calcul ; y avez-vous fait entrer le mal qui peut en résulter pour vous? Mon Dieu je tremble pour vous. U y a d'ailleurs aujourd'hui en France deux partis qui, acharnés l'un contre l'autre, se réunissent par politique dès qu'il s'agit des principes qu'ils admettent également et disputent à qui montrera plus de zèle. Vous serez en butte à ces deux partis. Prenez donc bien vos sûretés, et tranquillisez-moi sur mes craintes. Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! Que vos amis auront de peine à vous défendre! Comptez pourtant sur leur zèle, mais réussiront-ils? Je ne le crois pas. Notre peuple est très-croyant, très-attaché à sa religion sans fanatisme, et cette religion n'étant que la vôtre, mais munie du sceau de la révélation qui la lui rend plus respectable, elle le. porte à la vertu. Que j'aurai de joie de voir vos Institutions politiques * vous méritiez de suivre les traces de Platon, et sûrement vous le devancerez, mais vous ne nous en donnez que l'abrégé; queferez-vous du corps de l'ouvrage? Quand même il ne serait pas fini, ne le détruisez pas. Vous voulez mon cher concitoyen que je vous parle de mon voyage à Paris; oh! que ne puis-je vous dire qu'il est assuré; mais mon père, qui y avait consenti, commence à s'en faire quelque peine. La déclaration de guerre de l'Espagne lui a fait peur. Nous avons, monsieur, plus de deux cent mille francs aux Indes espagnoles qui devaient revenir à présent, et le reste de notre bien en Angleterre ou en France. Voilà une situation

^ Rousseau,' dans le livre X des Confessions, parle de ces Institutions politiques comme d'un grand ouvrage dont il ne conserva qu'une partie, le Contrat social. Nous en avons cependant retrouvé quelques fragments que nous avons donnés au public dans le volume des Œuvres inédites de Rousseau. [Paris, jficbel Lévy, 1861.)

20 LETTRKS I)K MOLLTOl

bien critique, et les vieillards sont fort soucieux et timides, il craint la dépense considérable d'un voyage de quelques mois à Paris. Cela pourrait donc retarder le mien, mais non pas Tempccber; une fois qu'on verra plus clair dans les affaires, j'espère que je le fierai revenir de ses craintes. Mon, je ne renonce pas ainsi à Tespoir de vous voir, de vous embrasser dans le temps que vous m'êtes plus cher que jamais. Ohl monsieur, avec quel attendrissement je presse contre mon cœur ce dépôt précieux que vous.m*avez conGé et qui me prouve si bien votre estime et votre amitié. Soyez tranquille sur son sort, s'il n'est pas imprimé comme il faut à Paris, il le sera ailleurs. Votre volonté me lie, j'en ai pris F engagement et je le tiendrai, il n'y aura pas un iota de changé. Si vous voulez menvoyer par le courrier le morceau que vous m'aviez promis ', je le recevrai avec transport; j'aimerais bien mieux le recevoir de vos propres mains, je Tespère encore. Un peu plus tard que je n'avais compté peut-être, mais sûrement je vous verrai. Quelle maudite guerre. Quand est-ce que votre livre sera imprimé? Je vous embrasse de tout mon cœur. Ménagez-vous '*.

15 mars 1762.

Vous avez raison, mon cher concitoyen, fous ces misérables mots et de monsieur et autres, que notre fausse politesse a inventés ne doivent servir qu'à ceux qui ne peuvent pas payer en sentiment et qui sont obligés de se tenir à une certaine distancé les uns des autres. Mais il aurait été plaisant que je n'eusse pas signé la première lettre où je vous faisais un aveu, quand j*avais signé toutes les autres. Je ne signerai plus, à présent que je vois que nos cœurs s'entendent si bien, et que vous me connaissez encore mieux que mon écriture.

* L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.

* La réponse de Rousseau est du 16 févritM- 1762.

A J.-J. ROLiSSEAU. 27

• — Toujours des traverses pour ce livre; mon Dieu, que cela doit vous ennuyer, et que je partage bien votre peine. Si ces gens-là haïssent la vérité, qu'ils la souffrent au moins pour ceux qui l'aiment. Mon cher concitoyen, nous ne devons pas être les victimes de leur barbarie, et vous devez conserver pour une seconde édition, dût-elle ne paraître qu'après vous, ce qu'ils vous auront forcé de supprimer dans la première. Dites-moi ce que vous voulez faire à cet égard, rien nem'intéresse plus. Vous m'avez rassuré sur mes craintes à votre égard, si je puis l'être tant que vous vivez parmi des intolérants, qui n'ont point de système fixe, et qui persécuteront demain des opinions qu'ils auraient presque approuvées aujourd'hui. Mais vous avez de puissants amis, et la considération dont vous jouissez vous rend trop respeclable; c'est bien ici que la vertu est un mur d'airain qui arrête le fanatisme, il sent que ses victimes doivent moins intéresser le public, c'est assez de l'horreur du sacrifice.

Vous me dites de relire votre ouvrage, je l'ai relu, et je le relirai bien encore; mais je persiste jusqu'à un certain point dans mon opinion. Voici mes raisons, et si vous ne les trouvez pas bonnes, je croirai facilement qu'elles ne le sont pas. Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que l'Évangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même, ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétien raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense comme Jésus- Christ est son disciple. Vous seriez donc bientôt d'accord, et sans vous forcer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, H piofiterait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairé, mon cher

le ferais imprimer à mes frais et à voire profit, en me remboursant de mes avances (parce que vous le voudriez). Je présiderais à Tédition, elle se ferait avec le plus grand secret et toute la diligence possible. Oh ! monsieur, quel plaisir pour moi si je pouvais vous être utile, et quel plus sage emploi pourrais-je faire de mon temps, que de mettre les autres à portée de recueillir les précieux fruits du vôtre?

Je -recevrai avec transport cet ouvrage * que vous me promettez; s'il pouvait être faible comme vous me le dites, il n'en aurait pas moins de prix pour moi. Je le mettrai dan« mon cabinet, comme un monument de votre amitié, et en me disant ce que vous m'avez été, il me fera éternellement souvenir de ce que je dois être. Vous pouvez, si vous le trouvez bon, me l'envoyer aussi par la poste.

J'aime à me flatter, monsieur, que vos maux s'apaiseront, que vous vivrez encore, et que vous vivrez moins malheureux; mais si mes espérances étaient trompées, ah! monsieur, vous avez été trop célèbre pendant votre vie pour ne l'être pas longtemps encore quand elle aura fini. Plus d'un homme de lettres voudra s'illustrer en honorant votre mémoire d'un éloge. D'Alembert le fera, mais d'Alembert a-t-il un cœur?... Et puis n'est-ce pas au sein de votre patrie que le monu* nient doit s'élever? n'est-ce pas l'amitié, la vertu qui doivent l'ériger de concert ; si j'en croyais mon cœur, je serais digne d'un aussi grand soin; mais il faudrait m'aider, vous pouvez seul parler dignement de vous-même. Vos ouvrages, monsieur, sont sans doute la plus belle mémoire que vous puissiez laisser de vous ; mais pourra-t-on les lire sans se plaindre de ne vous avoir pas connu ; que je puisse tracer votre image à mes enfants, et que je propose aux savants un modèle quiles^ fasse rougir, s'ils n'ont pas la force de l'imiter. Si vous avez de ia confiance dans l'amitié que j'ai pour vous, et qui ne finira

^ L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.

ni avec votre vie, ni avec la mienne, laissez-moi vos Mémoires S heureux si je pouvais, en vous faisant connaître, faire dire de moi : il fut digne d'eti être aimé !

Vous ne me parlez plus de vos manuscrits ; au nom de Dieu, monsieur, ne brûlez rien; si je vis plus que vous et que vous n'ayez pas le temps de les publier vous-même, comptez sur moi; quoi qu'il arrive, je tiendrai la parole que je vous ai donnée d'aller alors à Paris. Si je puis y venir plus tôt, ce printemps (non, monsieur, je n'y pense pas sans verser des larmes), ah! je vous verrais encore, je vous serrerais dans mes bras, je pourrais me flatter de Tespoir de vous rendre à vos concitoyens, à vos amis, à votre patrie! Il n'est plus d'obsta-cle qui puisse rendre un tel projet vain ; je n en imagine pas au moins, mais, hélas I je suis homme.

Je verrai, monsieur, le syndic Mussard, au sujet de la lettre; mais ne conviendrait-il pas que j'écrivisse de votre part à Voltaire pour lui demander son aveu; il faut ménager les méchants qui ont du crédit. Je ne ferai rien sans votre réponse. Au reste, vous me demandez le secret, c'est une précaution inutile; quand je n'aurais qu'une âme commune, je le garderais, et votre amitié a tant élevé la mienne! Je ne saurais exprimer tous mes sentiments pour vous.

. • 3 février 1762.

J'ai lu vingt fois, monsieur, votre manuscrit', et à chaque

'lecture que j'en ai faite j'ai éprouvé de nouveaux sentiments

d'admiration. — Non, on n'a rien écrit d'aussi fort, d'aussi

lumineux, d'aussi vrai sur la religion naturelle, et vous-même,

^ Quand Moultou s'exprimait ainsi, les Mémoires de llousseau n'existaient encore qu'en projet. Il osait à peine espérer que ses vœux seraient un jour accomplis, et qu'il deviendrait en réalité l'éditeur du livre que Jean-Jacques a nommj ses Confessions.

* La Profession de foi du Vicaire savoyard.

monsieur, vous n'avez rien fait qui approche de ce nnorceau. Partout vous arrachez Tassentiraent de vos lecteurs, parce qu'en éclairant leur raison vous parlez toujours à leur cœur, et que, de bonne foi avec vous-même sur la valeur de vos preuves et le plus ou le moins de ressemblance de vos opinions, vous les forcez à être à leur tour aussi sincères avec eux-mêmes. Que votre ouvrage reste donc tel qu4l est ! n'y changez rien, n'en retranchez rien; j'en juge par Teffel, il persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru sûrement après Vavoir lu.

Je ne disputerai point avec vous sur ce qui concerne la révélation, si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmes à cet égard, elles ne sont pas non plus fort opposées. La religion établie une fois, toutes ses preuves doivent se tirer d'ellemême, je veux dire de son utilité, de son excellence. Le philosophe ne peut juger que par là de sa divinité , tandis que le peuple la croit encore à cause des anciens miracles, et bien plus parce qu'il l'a reçue de son père, etc. Nous nous accorderions donc facilement sur tout cela, monsieur, parce que nous sommes d'ailleurs aussi tolérants T un que l'autre. Mais, monsieur, ce qui me tourmente, ce que je ne vois pas avec autant de fermeté que vous, ce sont les suites que peut avoir la publication de votre livre.

Dans ce temps-ci, dites-vous, le public ne peut que gagner à la publication de cet écrit. Je comprends pourquoi? La partie éclairée du peuple n'a que des demi -lumières, qui, lui laissant voir d'un côté les absurdités de la religion, et de l'autre des raisons assez |)lausibles de la croire, le tiennent dans un état de doute qui ne lui permet de faire ni tout le bien que la vraie religion demande, ni tout le mal que le fanatisme ou l'impiété voudrait; il importe donc de le rétablir sur la base des vérités éternelles. L'arracher au prêtre qui le tourmente ou le déprave et au philosophe qui le jetterait

dans de nouvelles perplexités, c est lui rendre et à la société le plus important de tous les services. Mais, monsieur, si cela est vrai de la France, cène l'est pas de Genève, de la Suisse, et avez-vous fait tout entrer dans votre calcul ; y avez-vous fait entrer le mal qui peut en résulter pour vous? Mon Dieu je tremble pour vous. Il y a d'ailleurs aujourd'hui en France deux partis qui, acharnés Tun contre l'autre, se réunissent par politique dès qu'il s'agit des principes qu'ils admettent également et disputent à qui montrera plus de zèle. Vous serez en butte à ces deux partis. Prenez donc bien vos sûretés, et tranquiUisez-moi sur mes craintes. Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! Que vos amis auront de peine à vous défendre! Comptez pourtant sur leur zèle, mais réussiront-ils? Je ne le crois pas. Notre peuple est très-croyant, très-attaché à sa religion sans fanatisme, et cette rehgion n'étant que la vôtre, mais munie du sceau de la révélation qui la lui rend plus respectable, elle le. porte à la vertu. Que j'aurai de joie de voir vos Institutions politiques * vous méritiez de suivre les traces de Platon, et sûrement vous le devancerez, mais vous ne nous en donnez que l'abrégé; que ferez- vous du corps de l'ouvrage? Quand même il ne serait pas fini, ne le détruisez pas. Vous voulez mon cher concitoyen que je vous parle de mon voyage à Paris; oh! que ne puis-je vous dire qu'il est assuré; mais mon père, qui y avait consenti, commence à s'en faire quelque peine. La déclaration de guerre de TEspagne lui a fait peur. Nous avons, monsieur, plus de deux cent mille francs aux Indes espagnoles qui devaient revenir à présent, et le reste de notre bien en Angleterre ou en France. Voilà une situation

^ Rousseau,' dans le livre X des Confessions^ parle de ces Institutions politiques comme d'un grand ouvrage dont il ne conserva qu'une partie, le Contrat social. Nous en avons cependant retrouvé quelques fragments que nous avons donnés au public dans le volume des Œuvres inédites de Rousseau. [Paris, jficbel Lévy, 1861.)

20 LETTRES DE MOLLTOl

bien critique, et les vieillards sont fort soucieux et timid il craint la dépense considérable d'un voyage de quelqi mois à Paris. Cela pourrait donc retarder le mien, mais i pas Tempêcher; une fois qu'on verra plus clair dans affaires, j'espère que je le fierai revenir de ses craintes. Non ne renonce pas ainsi à l'espoir de vous voir, de vous embras dans le temps que vous m'êtes pluscher que jamais. Oh! m< sieur, avec quel attendrissement je presse contre mon cœui dépôt précieux que vous, m'avez confié et qui me prouvi bien votre estime et votre amitié. Soyez tranquille sur sort, s'il n'est pas imprimé comme il faut à Paris, il le fi ailleurs. Voire volonté me lie, j'en ai pris rengagement e le tiendrai, il n'y aura pas un iota de changé. Si vous v lez m'envoyer par le courrier le morceau que vous ra'a^ promis *, je Je recevrai avec transport; j'aimerais l mieux le recevoir de vos propres mains, je Tespère ena Un peu plus tard que je n'avais compté peut-être, mais si ment je vous verrai. Quelle maudite guerre. Quand est-ce votre livre sera imprimé? Je vous embrasse de tout i cœur. Ménagez- vous*.

lo mars 176S

Vous avez raison, mon cher concitoyen, fous ces misera mots et de monsieur et autres, que notre faussé polîtes inventés ne doivent senir qu'à ceux qui ne peuvent payer en sentiment et qui sont obligés de se tenir à une taine distance les uns des autres. Mais il aurait été plai que je n'eusse pas signé la première lettre où je vous fa un aveu, quand j'avais signé toutes les autres. Je ne sigr plus, va présent que je vois que nos cœurs s'entendentsi 1: et que vous me connaissez encore mieux que mon écril

* L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.

* La réponse de Rousseau est du 16 févriiM- 1762.

A J.-J. ROliSSKAU. 27

— Toujours des traverses pour ce livre; mon Dieu, que cela doit vous ennuyer, et que je partage bien votre peine. Si ces gens-là haïssent la vérité, qu'ils la souffrent au moins pour ceux qui Taiment. Mon cher concitoyen, nous ne devons pas être les victimes de leur barbarie, et vous devez conserver pour une seconde édition, dût-elle ne paraître qu'après vous, ce qu'ils vous auront forcé de supprimer dans la première. Dites-moi ce que vous voulez faire à cet égard, rien nem'intéresse plus. Vous m'avez rassuré sur mes craintes à votre égard, si je puis l'être tant que vous vivez parmi des intolérants, qui n'ont point de système fixe, et qui persécuteront demain des opinions qu'ils auraient presque approuvées aujourd'hui. Mais vous avez de puissants amis, et la considération dont vous jouissez vous rend trop respcclable; c'est bien ici que la vertu est un mur d'airain qui arrête le fanatisme, il sent que ses victimes doivent moins intéresser le public, c'est assez de l'horreur du sacrifice.

Vous me dites de relire votre ouvrage, je l'ai relu, et je le relirai bien encore; mais je persiste jusqu'à un certain point dans mon opinion. Voici mes raisons, et si vous ne les trouvez pas bonnes, je croirai facilement qu'elles ne le sont pas. Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que l'Évangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même, ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétien raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense comme Jésus- Christ est son disciple. Vous seriez donc bienlôt d'accord, et sans vous forcer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, il profiterait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairé, mon cher

26 décembre 1761.

Ahî monsieur, que les peines de Tamitié sont cruelles ! Je vois vos maux, je les sens, et je ne peux les adoucir. Avec quel saisissement j'ouvris votre lettre, de quelle terreur je fus frappé en la lisant! Mon Dieu I que j'entre vivement dans tous vos chagrins, et que je voudrais être auprès de vous pour les partager, s'il était possible, encore plus avec vous.

Je n*ai pu m'empêcher de parler à Cabanis, habile chirurgien, de votre situation, et du nouvel accident qui vous est arrivé (sans vous nommer cependant). Il m'a assuré que ces accidents étaient assez fréquents, et que pour l'ordinaire ils n'avaient point de suites. J'ai besoin de le croire.

Oui, monsieur, les inquiétudes que vous donne votre dernier ouvrage sont bien affreuses. Un livre qui devait mettre le sceau à votre gloire , et qui vous déshonorerait après votre mort; un bienfait au genre humain qui deviendrait un poison mortel pour lui *. Non, cela ne sera pas, votre post-scriptum ne rassure, et combien de réflexions doivent vous tranquilliser. D'abord, monsieur, si vos craintes se réalisaient, je vous le jure, par les sentiments que j'ai pour vous, qui ne sont pas distincts de ceux que j'ai pour la vertu, ma voix éclaterait contre ces infâmes prévaricateurs. Je découvrirais leur détestable artifice ; vos premiers ouvrages justifieront mes assertions, et votre lettre né laisserait aucun doute sur leur complot perfide ; et d'ailleurs, monsieur, qui se méprend sur vos ouvrages ? Un livre de votre vivant même, portât-il votre nom, ne serait pas cru de vous, s'il n'enseignait pas la vertu. Mais on peut ôter de votre ouvrage ce qui en ferait peut-être

' Il est ici queslion de l'Emile qu'on imprimait alors. Rousseau, dans sa lottre à Moultou [12 décembre précédent], lui expose longuement les craintes '|ue la lenteur de rimpression lui inspirait; il redoutait surtout devoir altcter io leite de son livre.

toul le prix, et j*ai bien plus de regrets à ce qu'on nous ferait perdre que de crainte sur ce qu'on pourrait vous imputer.

Je n'ose donc pas vous dire, monsieur, vous avez bien fait de vous remettre sur votre brouillon, car, hélasl dans l'état où vous êtes, avec un corps miné par la souffrance, un cœur dévoré de chagrins, un esprit tourmenté par la crainte, un pareil travail peut aigrir vos maux et abréger voire vie. Mais je vous dirai cependant : dans les moments de calme et de tranquillité, il faut rétablir les principaux endroits de votre livre, ceux que vous croyez qu'ils essayeront de falsifier, ou qu'ils oseront supprimer (comme ils ne toucheront point au corps de Touvrage, car comment imiter votre style et se flatter de faire passer un livre qui ne serait pas de vousl), il me serait alors assez aisé de le rétabUr avec ce secours, surtout si vous me laissez votre brouillon, qui pourrait me diriger^d'une manière sûre. D'ailleurs un seul endroit bien rétabh confondrait ces infâmes, et plu§ieurs me mettraient en état de rendre à votre livre tout son prix et toute son utilité. Vous en avez travaillé un, monsieur, il faut me l'envoyer \ Qu dépôt pour moi, qu'il est intéressant pour mon esprit et pour mon cœur! Puissé-je n'être jamais appelé à en faire usage. Mais enfin il convient que je l'aie, il sera en sûreté entre mes mains; les frais de la poste quels qu'ils soient ne me sont rien, et songez que vous ne pouvez ménager ma bourse sans déshonorer mon cœur. ^

Que si vos soupçons continuaient, et que votre santé vous permît de faire une seconde fois votre livre, soyez tranquille sur l'impression, cela ne serait pas aussi difficile que vous le pensez ; il y aurait bien des moyens de rendre vaines les intrigues de ces méchants. Je ferais imprimer ici votre livre, je

* Celait la Profession de foi du Vicaire savoyard^ que Rousseau venait de recopier pour Maultou en y introduisant quelques variantes, et qu'il lui envoya le 25 décembre suivant.

2'i LETTRES DE MOULTOU

le ferais imprimer à mes frais et à voire profit, en me remboursant de mes avances (parce que vous le voudriez). Je présiderais à rédition, elle se ferait avec le plus grand secret et toute la diligence possible. Oh ! monsieur, quel plaisir pour moi si je pouvais vous être utile, et quel plus sage emploi pourrais-je faire de mon temps, que de mettre les autres à portée de recueillir les précieux fruits du vôtre?

Je -recevrai avec transport cet ouvrage * que vous me promettez; s'il pouvait être faible comme vous me le dites, il n'en aurait pas moins de prix pour moi. Je le mettrai dans mon cabinet, comme un monument de votre amitié, et en me disant ce que vous m'avez été, il me fera éternellement souvenir de ce que je dois être. Vous pouvez, si vous le trouvez bon, me l'envoyer aussi par la poste.

J'aime à me flatter, monsieur, que vos maux s'apaiseront, que vous vivrez encore, et que vous vivrez moins malheureux;, mais si mes espérances étaient trompées, ah! monsieur, vous avez été trop célèbre pendant votre vie pour ne l'être pas^ longtemps encore quand elle aura fini. Plus d'un homme de lettres voudra s'illustrer en honorant votre mémoire d* un éloge. D'Alembert le fera, mais d'Alembert a-t-il un cœur?... Et puis n'est-ce pas au sein de votre patrie que le monument doit s'élever? n'est-ce pas l'amitié, la vertu qui doivent l'ériger de concert ; si j'en croyais mon cœur, je serais digne d'un aussi grand soin; mais il faudrait m'aider, vous pouvez seul parler dignement de vous-même. Vos ouvrages, monsieur, sont sans doute la plus belle mémoire que vous puissiez laisser de vous ; mais pourra-t-on les lire sans se plaindre de ne vous avoir pas connu ; que je puisse tracer votre image à mes enfants, et que je propose aux savants un modèle qui les fasse rougir, s'ils n'ont pas la force de l'imiter. Si vous avez de la confiance dans l'amitié que j'ai pour vous, et qui ne finira

^ L'Oraison funèbre du Hue d'Orléans.

A J.-J. ROUSSEAU. 'io

ni avec votre vie, ni avec la mienne, laissez-moi vos Mémoires \ heureux si je pouvais, en vous faisant connaître, faire dire de moi : il fut digne d'eli être aimé !

Vous ne me parlez plus de vos manuscrits ; au nom de Dieu, monsieur, ne brûlez rien; si je vis plus que vous et que vous n'ayez pas le temps de les publier vous-même, comptez sur moi; quoi qu'il arrive, je tiendrai la parole que je vous ai donnée d'aller alors à Paris. Si je puis y venir plus tôt, ce printemps (non, monsieur, je n'y pense pas sans verser des larmes), ah! je vous veJrrais encore, je vous serrerais dans mes bras, je pourrais me flatter de Tespoir de vous rendre à vos concitoyens, à vos amis, à votre patrie! Il n'est plus d'obsta*cle qui puisse rendre un tel projet vain ; je n'en imagine pas au moins, mais, hélas ! je suis homme.

Je verrai, monsieur, le syndic Mussard, au sujet de la lettre; mais ne conviendrait-il pas que j'écrivisse de votre part à Voltaire potrr lui demander sou aveu; il faut ménager les méchants qui ont du crédit. Je ne ferai rien sans votre réponse. Au reste, vous me demandez le secret, c'est une précaution inutile; quand je n'aurais qu'une âme commune, je le garderais, et votre amitié a tant élevé la mienne! Je ne saurais exprimer tous mes sentiments pour vous.

Vin

. • 5 février 176-2.

J'ai lu vingt fois, monsieur, votre manuscrit', et à chaque 'lecture que j'en ai faite j'ai éprouvé de nouveaux sentiments d'admiration. — Non, on n'a rien écrit d'aussi fort, d'aussi lumineux, d'aussi vrai sur la religion naturelle, et vous-même,

^ Quand Moultou s'exprimait ainsi, les Mémoires de Uoiisseau n'existaient encore qu'en projet. Il osait à peine espérer que ses vœux seraient un jour accomplis, et qu'il deviendrait en réalité l'éditeur du livre que Jean-Jacques a nomnij ses Confessions.

^ La Profession de foi du Vicaire savoyard.

monsieur, vous n*avez rien fait qui approche de ce morceau. Partout vous arrachez Tassentiment de vos lecteurs, parce qu'en éclairant lour raison vous parlez toujours à leur cœur, et que, de bonne foi avec vous-même sur la valeur de vos preuves et le plus ou le moins de ressemblance de vos opinions, vous les forcez à être à leur tour aussi sincères avec eux-mêmes. Que votre ouvrage reste donc tel qu'il est ! n y changez rien, n'en retranchez rien; j'en juge par reffel, il persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru sûrement après Tavoir lu.

Je ne disputerai point avec vous sur ce qui concerne la révélation, si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmesà cet égard, elles ne sont pas non plus fort opposées. La religion établie une fois, toutes ses preuves doivent se tirer d'ellemême, je veux dire de son utilité, de son excellence. Le philosophe ne peut juger que par là de sa divinité , tandis que le peuple la croit encore à cause des anciens miracles, et bien plus parce qu il l'a reçue de son père, etc. Nous nous accorderions donc facilement sur tout cela, monsieur, parce que nous sommes d'ailleurs aussi tolérants Tun que l'autre. Mais, monsieur, ce qui me tourmente, ce que je ne vois pas avec autant de fermeté que vous, ce sont les suites que peut avoir la publication de votre livre.

Dans ce temps-ci, dites-vous, le pubhc ne peut que gagner à la publication de cet écrit. Je comprends pourquoi? La partie éclairée du peuple n'a que des demi -lumières, qui, lui laissant voir d'un côté les absurdités de la religion, et de l'autre des raisons assez plausibles de la croire, le tiennent dans un état de doute qui ne lui permet de faire ni tout le bien que la vraie religion demande, ni tout le mal que le fanatisme ou Timpiété voudrait; il importe donc de le rétablir sur la base des vérités éternelles. L'arracher au prêtre qui le tourmente ou le déprave et au philosophe qui le jetterait

A J.-J. ROUSSEAU. r.\

dans de nouvelles perplexités, c est lui rendre ot à la auoiélt^ le plus important de tous les services. Mais, monsieur, ni cola est vrai de la France, ce ne l'est pas de Genève, do la SnisHo, ol avez-vous fait tout entrer dans votre calcul ; y avoa-vons Tait entrer le mal qui peut en résulter pour von»? Mon Dion ja tremble pour vous. Il y a d'ailleurs aujourd'hui en France deux partis qui, acharnés Tun contre l'autre, 8e réuniHMent par politique dès qu'il s'agit des principe» qu'ils admett^^nt également et disputent à qui montrera plus de zèle* Voum serez en butte à ces deux partis. Prenez donc him vok sûretés, et tranqoiUiseMnoi wr mes crainte»* Quel» cri», quelles é^mean tous aDez exdter à Genève! Que vrm ami» auront de pdne à tous défendre! Comptez [HmrUàni »iif leur zèle, mais réos^roof-ik? Je ne le erotf pa». Notre peu* pie est très-croyaBi, très-atlacbe h ia religiofi %^m bnndsme, et celle rdipan nèLmd que b ^Mrt^.^ ntsm mîmU^. du sceau de la tèvHiéâmm t^m b \m f*mA f4m re^f^^^ taUe, efle le .porte a b «eris. Qm i^mfm de ^m de %tfk vos ImttiUtiwmM fuîîfwfiàti ^ ^f^m la^filieg 4^ f»itye k<f U^b*^^ de Platon^ elfiàreHiait iw» k ^eK»K«r^ »kiK«f i^4i«i$ i^ i^^i^¥^ en don nez que I aiirégé; ^œfepo^'t^iii^ 4tt ^^j^ff^i ^A^i0Si^r^^^ Quand même 3 se «erdl ffSè fini, iie Ie4<^^rtiii^^ |i». tvi^/ Tcmlez mon dier 6fHKaUp;^f9D ^œ^ n^ffinf }<tf'k 4e; jUi^i ^v%^ à Park; ohl gne ne puk-je nmif dire ^il ^s^ ^mmm \ im>^ monpèra, qui Tarait ti0mia^tf«mmsm:>i^ii (^sahm^^^ii^m peine, la éécbarsllkm ifi ^m:^ é^ i^tti^itj^ {^ ytf^tt. N(NK avDo^ mooiîenf >, j^ ife; d^siu ^isfii juilk ititi^>. ^ii/ Indee eqiagnoieK qui dewaAeoi t^^n^sm ^ y^^mts^. ^ M: t^aiîe de notre bksi «o A^lelerre m^ ^«j ^^:mi^. \i^ uut niUa^Umi

20 LETTRES DE MOLLTOU

bien critique, et les vieillards sont fort soucieux et timides, il craint la dépense considérable d'un voyage de quelques mois à Paris. Cela pourrait donc retarder le mien, mais non pas l'empêcher; une fois qu'on verra plus clair dans les affaires, j'espère que je le fierai revenir de ses craintes.Non, je ne renonce pas ainsi à l'espoir de vous voir, de vous embrasser dans le temps que vous m'êtes plus cher que jamais. Ohl monsieur, avec quel attendrissement je presse contre mon cœur ce dépôt précieux que vous, m'avez confié et qui me prouve si bien votre estime et votre amitié. Soyez tranquille sur son sort, s'il n'est pas imprimé comme il faut à Paris, il le sert ailleurs. Votre volonté me lie, j'en ai pris rengagement et je le tiendrai, il n'y aura pas un iola de changé. Si vous voulez m'envoyer par le courrier le morceau que vous m'aviez promis *, je Je recevrai avec transport; j'aimerais bien mieux le recevoir de vos propres mains, je l'espère encore. Un peu plus tard que je n'avais compté peut-être, mais sûrement je vous verrai. Quelle maudite guerre. Quand est-ce que votre livre sera imprimé? Je vous embrasse de tout mon cœur. Ménagez-vous ^.

lo mars 1764.

Vous avez raison, mon cher concitoyen, tous ces misérables mots et de monsieur et autres, que notre faussé politesse a inventés ne doivent , ser^'ir qu'à ceux qui ne peuvent pas payer en sentiment et qui sont obligés de se tenir à une certaine distancé les uns des autres. Mais il aurait été plaisant que je n'eusse pas èigné la première lettre où je vous faisais un aveu, quand j'avais signé toutes les autres. Je ne signerai pluSyii présent que je vois que nos cœurs s'entendent si bien,^ et que vous me connaissez encore mieux que mon écriture.

^ L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.

* La réponse de Bousseau est du 16 février 1762.

A J.-J. ROliSSKAU. 27

— Toujours des traverses pour ce livre; mon Dieu, que cela doit vous ennuyer, et que je partage bien votre peine. Si ces gens-là haïssent la vérité, qu'ils la souffrent au moins pour ceux qui Taiment. Mon cher concitoyen, nous ne devons pas être les victimes de leur barbarie, et vous devez conserver pour une seconde édition, dût-elle ne paraître qu'après vous, ce qu'ils vous auront forcé de supprimer dans la première. Dites-moi ce que vous voulez faire à cet égard, rien nem'intéresse plus. Yous m'avez rassuré sur mes craintes à votre égard, si je puis l'être tant que vous vivez parmi des intolérants, qui n'ont point de système fixe, et qui persécuteront demain des opinions qu'ils auraient presque approuvées aujourd'hui. Mais vous avez de puissants amis, et la considération dont vous jouissez vous rend trop respectable; c'est bien ici que la vertu est un mur d'airain qui arrête le fanatisme, il v^ent que ses victimes doivent moins intéresser le public, c'est assez de l'horreur du sacrifice.

Vous me dites de relire votre ouvrage, je l'ai relu, et je le relirai bien encore; mais je persiste jusqu'à un certain point dans mon opinion. Voici mes raisons, et si vous ne les trouvez pas bonnes, je croirai facilement qu'elles ne le sont pas. Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que l'Évangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même, ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre raison. Par conséquent, un chrétien raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le titre de chrétien. Qui pense comme Jésus- Christ est son disciple. Vous seriez donc bientôt d'accord, et sans vous forcer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, il profiterait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairé, mon cher

28 LETTRES DE MOILTOU

concitoyen, ce chrétien philosophe, n'est pas le peuple; celuici ne croit le christianisme que parce qu'il croit aux miracles sur lesquels il est Fondé, et sa religion cesserait bientôt d'être pour lui la plus raisonnable, la plus auguste des religions, si elle cessait d'être la plus merveilleuse. Ces miracles doiic, ces prophéties qui lui feraient tant de tort dans notre esprit, si quelque chose pouvait lui en faire, sont le seul point d'appui du peuple; si vous les lui ôtez, il ne lui reste plus que des piliers flottants, il ne sait que croire. Voilà pourquoi je crains que votre ouvrage ne soit dangereux à Genève (quoiqu'il soit très-bon pour Paris), c'est que notre reUgion n'est ici que la religion naturelle, confirmée par des miracles, seule raison du peuple, en fait de religion. En vain me direz-vous que vous laissez la question de la révélation indécise, en avouant qu'il y a tant de raisons solides pour et contre, que vous ne l'admettez ni ne la rejetez; mais parce que vous avez précédemment combattu la preuve tirée des miracles et des prophéties, on ne verra que vos assertions, on ne vous tiendra plus compte de vos doutes modestes; l'on dira : il n'est pas chrétien, il ne faut plus le croire, et vous, mon cher concitoyen, dont on respectait tant l'autorité, dont tous les écrits étaient des livres de lois pour notre patrie, vous ne serez plus qu'un incrédule auquel on ne croira plus, auquel on n'osera pas même croire. Je vois déjà le triomphe de vos ennemis, car vous en avez ici; je les vois s'efforçant de vous perdre dans l'esprit de vos concitoyens, trop délicats sur la foi, et par là encore un peu crédules. Ahl qu'ils seront ravis que votre profession de foi leur fournisse un moyen d'empêcher l'effet de votre dédicace à la République, et de votre livre sur la Comédie*. Pour moi, mon cher ami, car vous m'avez permis de vous appeler de ce nom, je ne cesserai jamais de vous défendre, (juelles que soient les clameurs qui s'élèveront

» La Lettre à d'Alembert.

A J.-J. KOIJSSKAU. 29

contre vous. Si mes misons vous paraissent faibles, je me soumettrai comme de juste et je ferai de votre livre l'usage que vous voudrez. Si je le fais imprimer, ou je n'y mettrai pas le nom de l'éditeur, ou j'y mettrai des notes qui éclairciront simplement le texte en certains endroits, pour faire voir que vous êtes moins opposé au christianisme qu'on ne voudrait le croire. Voilà tout, car je ne sais pas réfuter ce que je crois vrai. Mon Dieu, que vous augmentez le désir que j'ai d'aller à Paris, par ce que vous me dites! mais, mon cher concitoyen, je ferais de la peine à mon père, à moins que vos affaires ne l'exigeassent absolument, alors je suis bien sûr qu'il me laisserait partir : ce ne sera pourtant qu'un retard. Consolezmoi en m' envoyant l'écrit que vous m'avez promis. Adieu, mon vertueux concitoyen; que l'amitié a d'ascendant sur des cœurs honnêtes et bons; à cent lieues de vous je trouve mon plus grand bonheur en vous. Votre idée, votre souvenir m'occupe, me flatte plus que tout ce que je vois, que tout ce que j'entends; il n'est de vrais plaisirs que ceux de l'amitié. Un gros rhume, qui me donnait des maux de tête violents, m'a empêché de vous écrire plus tôt, j'en suis encore ébranlé *.

19 mai 1762.

J'ai reçu, mon cher concitoyen, la lettre ^ dont vous m'avez honoré, et le Discours' que vous avez eu la bonté d'y joindre. Je suis comblé de vos bienfaits; mais je ne crains pas la reconnaissance, mon amitié pour vous est comme mon admiration, on n'y peut rien ajouter. Vous louez dans le duc d'Orléans

* L:i réponse de Rousseau est du 25 avril 1762.

* Lettre du 25 avril précédent.

5 L'Oraison funèbre du duc d'Orléans, qui fait encore partie des manuscrits de Rousseau que possède la famille Moultou. Ce morceau n'a été imprimé qu'après la mort de Rousseau.

les seules qualités que vous puissiez louer, celles qui ( l'honnête homme, et cet éloge serait complet, si la posté pouvait savoir que c'est Rousseau qui Ta fait. Que les peuj seraient heureux si les princes n'avaient jamais été loues par des philosophes; mais les vrais philosophes sont ai rares que les bons rois. Je n'ai rien de plus précieux d mon cabinet que ce Discours; c'est un monument de v< amitié qui me sera toujours bien cher, je m'en honor auprès de mes enfants, et ils auront quelque respect p celui que vous aimâtes.

Vous vous trompez mon cher concitoyen; vous avez peu d'ennemis à Genève et beaucoup d'amis : si c'était au ment, j'en sortirais. Voltaire, il est vrai, n'y eût pas été i fêté, si vous n'aviez pas été notre compatriote; mais par l'a-t-il été? par de mauvais citoyens, qui trouvaient chez l'apologiste de leurs mœurs, et le censeur des vôtres. I ces hommes, qui ne sont plus Genevois, sont en fort i nombre, et pour la plupart contraints à se cacher. Rêve dans votre patrie, ils n'oseront pas lever la tête.

Ne parlons plus de la Profession de foi^ puisque son est décidé; je crois comme vous que j'avais mis ses effets pis, mais mon zèle pour vous ne me permet pas de voir d œil tranquille tout ce qui peut vous nuire. Mon devoir, à ] sent, est de vous défendre et de montrer aux âmes faible timides que vous nous donnez, en effet, ce que vous seml nous ôter. Qui pense comme Jésus-Christ est son disci Voilà ma réponse à vos ennemis, et plût à Dieu qu'ils prisî votre rehgion, ils cesseraient bientôt de l'être.

Mes enfants ont la petite vérole, ce qui m'a empêché vous répondre plus tôt. Une lettre que jeYeçois de Copenha ne me permet pas de différer davantage; elle est d'un de i bons amis, M. Reverdil, Suisse attachée l'éducation desprir de Danemark. Il sait que j'ai des liaisons avec vous, e

m'écrit en conséquence; voici l'article de sa lettre qui vous concerne :

a M. de Reventlow, qui préside à Téducalion du prince royal, dans le dessein de lui accorder des plaisirs honnêtes et de lui en inspirer le goût, se propose de lui donner des concerts. L'étiquette lui en procure périodiquement de spirituels. On pourrait lui donner l'opéra où il entendrait de très-bonne musique, fort médiocrement exécutée; mais, outre qu*il n'entend pas la langue italienne, le sujet des opéras ne permet pas de les admettre dans une éducation bien dirigée; les plus innocents ne le sont pas tout à fait, ou du moins ne contiennent rien d'utile, presque toutes les paroles qui ont été jamais composées pour être mises en chant sont dans le même cas. M. de Reventlow souhaiterait donc d'avoir des cantates à une, deux ou trois voix qui continssent des leçons utiles pour les hommes en général et surtout pour les rois. Il a pensé que dans tout le monde personne ne serait plus propre à nous rendre un pareil service que notre fameux Rousseau. Voyez, mon cher, si vous pourriez rengager à rendre ce service au monde; car, enfin, remplir Tâme d'un prince qui doit régner de sentiments pacifiques et bienfaisants, lui persuader qu'il est le premier magistrat d'une assemblée d'hommes libres, revêtir ces grandes vérités de tout ce que la fiction, la poésie, le mètre et le chant peuvent leur donner d'énergie, c'est plus qu'obliger un homme, et plus même que contribuer au bonheur d'un seul État. Ce motif doit faire impression sur M. Rousseau. Voilà, mon ami, ma commission : si M. Rousseau consent à nous envoyer un morceau tout fait, nous avons ici un musicien italien du premier ordre, qui présidera à l'exécution. Il dépendra de lui de nommer le genre et Je nombre des accompagnements. Un point délicat dans notre négociation sera celui de la récompense, on craint également l'injustice de n'en point offrir, et la difficulté de le faire

monsieur, vous n*avez rien fait qui approche de ce morceau. Partout vous arrachez Tassentiment de vos lecteurs, parce qu'en éclairant lour raison vous parlez toujours à leur cœur, et que, de bonne foi avec vous-même sur la valeur de vos preuves et le plus ou le moins de ressemblance de vos opinions, vous les forcez à être à leur tour aussi sincères avec eux-mêmes. Que votre ouvrage reste donc tel qu'il est ! n'y changez rien, n'en retranchez rien; j*en juge par l'effet, il persuade, monsieur, et si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru sûrement après Vavoir lu.

Je ne disputerai point avec vous sur ce qui concerne la révélation, si nos opinions ne sont pas tout à fait les mêmesà cet égard, elles ne sont pas non plus fort opposées. La religion établie une fois, toutes ses preuves doivent se tirer d'ellemême, je veux dire de son utilité, de son excellence. Le philosophe ne peut juger que par là de sa divinité , tandis que le peuple la croit encore à cause des anciens miracles, et bien plus parce qu il l'a reçue de son père, etc. Nous nous accorderions donc facilement sur tout cela, monsieur, parce que nous sommes d'ailleurs aussi tolérants T un que l'autre. Mais, monsieur, ce qui me tourmente, ce que je ne vois pas avec autant de fermeté que vous, ce sont les suites que peut avoir la publication de votre livre.

Dans ce temps-ci, dites-vous, le public ne peut que gagner à la publication de cet écrit. Je comprends pourquoi? La partie éclairée du peuple n'a que des demi -lumières, qui, lui laissant voir d'un côté les absurdités de la religion, et de l'autre des raisons assez plausibles de la croire, le tiennent dans un état de doute qui ne lui permet de faire ni tout le bien que la vraie religion demande, ni tout le mal que le fanatisme ou l'impiété voudrait; il importe donc de le rétablir sur la base des vérités éternelles. L'arracher au prêtre qui le tourmente ou le déprave et au philosophe qui le jetterait

dans de nouvelles perplexités, c est lui rendre et à la société le plus important de tous les services. Mais, monsieur, si cela est vrai de la France, ce ne l'est pas de Genève, de la Suisse, et avez-vous fait tout entrer dans votre calcul ; y avez-vous fait entrer le mal qui peut en résulter pour vous? Mon Dieu je tremble pour vous. Il y a d'ailleurs aujourd'hui en France deux partis qui, acharnés Tun contre l'autre, se réunissent par politique dès qu'il s'agit des principes qu'ils admettent également et disputent à qui montrera plus de zèle. Vous serez en butte à ces deux partis. Prenez donc bien vos sûretés, et tranquilKsez-moi sur mes craintes. Quels cris, quelles clameurs vous allez exciter à Genève! Que vos amis auront de peine à vous défendre! Comptez pourtant sur leur zèle, mais réussiront-ils? Je ne le crois pas. Notre peuple est très-croyant, très-attaché à sa religion sans fanatisme, et celte rehgion n'étant que la vôtre, mais munie du sceau de la révélation qui la lui rend plus respectable, elle le. porte à la vertu. Que j'aurai de joie de voir vos Institutions politiques * vous méritiez de suivre les traces de Platon, et sûrement vous le devancerez, mais vous ne nous en donnez que l'abrégé; queferez-vous du corps de l'ouvrage? Quand même il ne serait pas fini, ne le détruisez pas. Vous voulez mon cher concitoyen que je vous parle de mon voyage à Paris; oh! que ne puis-je vous dire qu'il est assuré; mais mon père, qui y avait consenti, conmience à s'en faire quelque peine. La déclaration de guerre de l'Espagne lui a fait peur. Nous avons, monsieur , plus de deux cent mille francs aux Indes espagnoles qui devaient revenir à présent, et le reste de notre bien en Angleterre ou en France. Voilà une situation

* Rousseau,' dans le livre X des Confessions, parle de ces Institutûms politiques comme d'un grand ouvrage dont il ne conserva qu'une partie, le Contrat social. Nous en avons cependant retrouvé quelques fragments que nous avons donnés au public dans le volume des Œuvres inédites de Rousseau. (Paris, jficbel Lévy, 1861.)

20 LETTRES DE MOLLTOU

bien critique, et les vieillards sont fort soucieux el timides, il craint la dépense considérable d'un voyage de quelques mois à Paris. Cela pourrait donc retarder le mien, mais non pas rempêjcher; une fois qu'on verra plus clair dans les affaires, j'espère que je le fierai revenir de ses craintes. Non, je ne renonce pas ainsi à Tespoir de vous voir, de vous embrasser dans le temps que vous m'êtes plus cher que jamais. Ohl monsieur, avec quel attendrissement je presse contre mon cœur ce dépôt précieux que vous, m'avez confié et qui me prouve si bien votre estime et votre amitié. Soyez tranquille sur son sort, s'il n'est pas imprimé comme il faut à Paris, il le sera ailleurs. Votre volonté me lie, j'en ai pris rengagement et je le tiendrai, il n'y aura pas un iola de changé. Si vous voulez m'envoyer par le courrier le morceau que vous m'aviez promis *, je Je recevrai avec transport; j'aimerais bien mieux le recevoir de vos propres mains, je l'espère encore. Un peu plus tard que je n'avais compté peut-élre, mais sûrement je vous verrai. Quelle maudite guerre. Quand est-ce que votre livre sera imprimé? Je vous embrasse de tout mon cœur. Ménagez-vous *.

lo mars 1764.

Vous avez raison, mon cher concitoyen, tous ces misérables mots et de monsieur et autres, que notre faussé politesse a inventés ne doivent servir qu'à ceux qui ne peuvent pas payer en sentiment et qui sont obligés de se tenir à une certaine distancé les uns des autres. Mais il aurait été plaisant que je n'eusse pas signé la première lettre où je vous faisais un aveu, quand j'avais signé toutes les autres. Je ne signerai pluSyi présent que je vois que nos cœurs s'entendent si bien, et que vous me connaissez encore mieux que mon écriture.

^ L'Oraison funèbre du duc d'Orléans.

- La réponse de Rousseau est du 16 février 1762.

— Toujours des traverses pour ce livre; mon Dieu, que cela doit vous ennuyer, et que je partage bien votre peine. Si ces gens-là haïssent la vérité, qu'ils la souffrent au moins pour ceux qui Tâiment. Mon cher concitoyen, nous ne devons pas être les victimes de leur barbarie, et vous devez conserver pour une seconde édition, dût-elle ne paraître qu'après vous, ce qu'ils vous auront forcé de supprimer dans la première. Dites-moi ce que vous voulez faire à cet égard, rien ne m'intéresse plus. Yous m'avez rassuré sur mes craintes à votre égard, si je puis l'être tant que vous vivez parmi des intolérants, qui n'ont point de système fixe, et qui persécuteront demain des opinions qu'ils auraient presque approuvées aujourd'hui. Mais vous avez de puissants amis, et la considération dont vous jouissez vous rend trop respectable; c'est bien ici que la vertu est un mur d'airain qui arrête le fanatisme, il sent que ses victimes doivent moins intéresser le public, c'est assez de l'horreur du sacrifice.

Vous me dites de relire votre ouvrage, je Tai relu, et je le relirai bien encore; mais je persiste jusqu'à un certain point dans mon opinion. Voici mes raisons, et si vous ne les trouvez pas bonnes, je croirai facilement qu'elles ne le sont pas. Votre religion naturelle n'est pas autre chose que le christianisme bien entendu; toute la différence, c'est que vous prouvez ce que l'Évangile nous enseigne par autorité. Vous ne différez donc du vrai chrétien qu'en ce qu'il croit tenir du ciel même, ce que vous reconnaissez ne devoir qu'aux lumières de votre rai,son. Par conséquent, un chrétien raisonnable qui croirait pourtant à tous les miracles de Jésus-Christ ne vous refuserait pas le litre de chrétien. Qui pense comme Jésus- Christ est son disciple. Vous seriez donc bienlôt d'accord, et sans vous forcer à recevoir les preuves qui affermissent sa foi, il profiterait avec grand plaisir des raisonnements sur lesquels vous appuyez la vôtre. Mais ce chrétien éclairé, mon cher

^aoexlippen^isdireiiea pinifËSApiie^ n'^^ pas le pcapie; cdoià œ émit le ^rridsiianie •|ae pansii ^^ ariHlan mirades mr hsÊfoA i e^ foÊiàk^ A s ns&çBOK «aesKnfc biortôl d*ètte pour bu b ghm niisffliBajye.Ia jbm awjpwfc^ des rd^îoos, si eSe eesBoit ti^âPE la ph» mer^eâlaBe. G» nracies donc, ces {irafàéties ^ im Ssaôeat tast é^ tort tiav Botie esprit, si (fBsiifDe Àifle psv'iÀ bi lea hm^ j0Ét k «al pool d'appui ds pesiple: & %mm les^ biî aies, i le In r^ste pis» que des pSos ffcty^HfH, i wit sàt ^joe erotr^. T<aià poiniwi je orains »|iii^ ▼«lire «Ki^ra&ie oe â«>it isragia^ix 2 (yaiève iqiioif|ii'il soit Hès-h&m y&m Purâ^ e'«t <pK Bolr^ vA^mm Best id que ia refigtott BaiEErele, enaiii i« 1 p»- de:» andes, :«arie raison ds peaple, ea bit de rHizÔMi. Ek i»i ae Aez-rons que ^«M» bîââez ia qoeâtûa de b ré^elatoa iadéiàse, en arouant «pi'il y a tant de raîsMki âohdes pour ei eiwUv, que tous ne radmetlez ni ne la rejetez; mak porte q^ toob^ aTez précédemment (Ayxï.hMu b prenne tirée des mirades el des propb^ie^^ (m ne Terra que tos aessertioiis^ on ne toos tiendra l^os compte de tos doutes mod€<4es; Too dira : il n*est pas dirétien, il ne but plus le croire, et tous, mon cher concitoyen, dont on respectait tant Tantorité, dont tous les écrits étaient des lirres de lois pour notre patrie, \ous ne serez plus qn*un incrédule aoqud on ne croira plus, auqad ou n'osera pas même croire. Je tois déjà le triomphe de tos enueuiis, car TOUS en arez ici; je les Tois s'efTorçant de vous perdre dan» Tesprit de vos concitoyens, trop délicats sur la foi, et par là encore un peu crédules. Ah! qu'ils seront ravis que votr« profegiiion de foi leur fournisse un moyen d*cmpécber rcffet de votre dédicace à la République, et de voire livre sur Li Comédie*. Pour moi, mon cher ami, car vous m'avez permis de voij» appeler de <;e nom, je ne cesserai jamais de vous défendre, ^^uclle8 que soient les clameurs qui s'élèveront

' I/fl Iz/^llrcj à d'Alcmbcrt.

contre vous. Si mes misons vous paraissent faibles, je me soumettrai comme de juste et je ferai de votre livre l'usage que vous voudrez. Si je le fais imprimer, ou je n'y mettrai pas le nom de l'éditeur, ou j'y mettrai des notes qui éclairciront simplement le texte en certains endroits, pour faire voir que vous êtes moins opposé au christianisme qu'on ne voudrait le croire. Voilà tout, car je ne sais pas réfuter ce que je crois vrai. Mon Dieu, que vous augmentez le désir que j'ai d'aller à Paris, par ce que vous me dites! mais, mon cher concitoyen, je ferais de la peine à mon père, à moins que vos affaires ne l'exigeassent absolument, alors je suis bien sûr qu'il me laisserait partir : ce ne sera pourtant qu'un retard. Consolezmoi en m' envoyant l'écrit que vous m'avez promis. Adieu, mon vertueux concitoyen; que l'amitié a d'ascendant sur des cœurs honnêtes et bons; à cent lieues de vous je trouve mon plus grand bonheur en vous. Votre idée, votre souvenir m'occupe, me flatte plus que tout ce que je vois, que tout ce que j*entends; il n'est de vrais plaisirs que ceux de l'amitié. Un gros rhume, qui me donnait des maux de tête violents, m'a empêché de vous écrire plus tôt, j'en suis encore ébranlé *.

19 mai 1762.

J'ai reçu, mon cher concitoyen, la lettre ^ dont vous m'avez honoré, et le Discours' que vous avez eu la bonté d'y joindre. Je suis comblé de vos bienfaits; mais je ne crains pas la reconnaissance, mon amitié pour vous est comme mon admiration, on n'y peut rien ajouter. Vous louez dans le duc d'Orléans

* L:i réponse de Rousseau est du 25 avril 1762.

* Lettre du 25 avril précédent.

5 L'Oraison funèbre du duc d'Orléans, qui fait encore partie des manuscrits de Rousseau que possède la famille Moultou. Ce morceau n'a été imprimé qu'après la mort de Rousseau.

les seules qualités que vous puissiez louer, celles qui font l'honnête homme, et cet éloge serait complet, si la postérité pouvait savoir que c'est Rousseau qui Ta fait. Que les peuples seraient heureux si les princes n avaient jamais été loues que par des philosophes; mais les vrais philosophes sont aussi rares que les bons rois. Je n'ai rien de plus précieux dans mon cabinet que ce Discours; c'est un monument de votre amitié qui me sera toujours bien cher, je m'en honorerai auprès de mes enfants, et ils auront quelque respect pou? celui que vous aimâtes.

Vous vous trompez mon cher concitoyen; vous avez fort peu d'ennemis à Genève et beaucoup d'amis : si c était autre* ment, j'en sortirais. Voltaire, il est vrai, n'y eût pas été tant fêté, si vous n'aviez pas été notre compatriote; mais par qui l'a-t-il été? par de mauvais citoyens, qui trouvaient chez lui l'apologiste de leurs mœurs, et le censeur des vôtres. Maia ces hommes, qui ne sont plus Genevois, sont en fort petit nombre, et pour la plupart contraints à se cacher. Revenez dans votre patrie, ils n'oseront pas lever la tête.

Ne parlons plus de la Profession de foi^ puisque son sort est décidé; je crois comme vous que j'avais mis ses effets au pis, mais mon zèle pour vous ne me permet pas de voir d'un œil tranquille tout ce qui peut vous nuire. Mon devoir, à présent, est de vous défendre et de montrer aux âmes faibles et timides que vous nous donnez, en effet, ce que vous semblez nous ôter. Qui pense comme Jésus-Christ est son disciple. Voilà ma réponse à vos ennemis, et plût à Dieu qu'ils prissent votre religion, ils cesseraient bientôt de l'être.

Mes enfants ont la petite vérole, ce qui m'a empêché de vous répondre plus tôt. Une lettre que jeVeçois de Copenhague ne me permet pas de différer davantage; elle est d'un de mes bons amis, M. Reverdil, Suisse attachéà l'éducation des princes de Danemark. Il sait que j'ai des liaisons avec vous, et il

m'écrit en conséquence; voici Tarlicle de sa lettre qui vous concerne :

« M. de Reventlow, qui préside à Téducation du prince royal, dans le dessein de lui accorder des plaisirs honnêtes et de lui en inspirer le goût, se propose de lui donner des concerts. L'étiquette lui en procure périodiquement de spirituels. On pourrait lui donner l'opéra où il entendrait de très-bonne musique, fort médiocrement exécutée; mais, outre quHl n'entçnd pas la langue italienne, le sujet des opéras ne permet pas de les admettre dans une éducation bien dirigée; les plus innocents ne le sont pas tout à fait, ou du moins ne contiennent rien d'utile, presque toutes les paroles qui ont été jamais composées pour être mises en chant sont dans le même cas. M. de Reventlow souhaiterait donc d^avoir des cantates à une, deux ou trois voix qui continssent des leçons utiles pour les hommes en général et surtout pour les rois. Il a pensé que dans tout le monde personne ne serait plus propre à nous rendre un pareil service que notre fameux Rousseau. Voyez, mon cher, si vous pourriez Tengager à rendre ce service au monde; car, enfin, remplir Tâme d'un prince qui doit régner de sentiments pacifiques et bienfaisants, lui persuader qu'il est le premier magistrat d'une assemblée d'hommes libres, revêtir ces grandes vérités de tout ce que la fiction, la poésie, le mètre et le chant peuvent leur donner d'énergie, c'est plus qu'obliger un homme, et plus même que contribuer au bonheur d'un seul État. Ce motif doit faire impression sur M. Rousseau. Voilà, mon ami, ma commission : si M. Rousseau consent à nous envoyer un morceau tout fait, nous avons ici un musicien italien du premier ordre, qui présidera à l'exécution. Il dépendra de lui de nommer le genre et le nombre des accompagnements. Un point délicat dans notre négociation sera celui de la récompense, on craint également l'injustice de n'en point offrir, et la difficulté de le faire

52 LETTRES DE MODLTOU

sans blesser la délicatesse d'un auteur si éloigné d'être mercenaire. »

Voilà, mon cher concitoyen, un homme bien digne de sa place. Vous pouviez vous passer du suffrage de M. de Reventlow, mais qu'il s'honore bien en appelant J. J. Rousseau a donner des lois à un cpi^ que les lois de son pays appellent n régner sans lois! Je languis que ceux qui craignent poor Genève vos maximes de politique apprennent cette anecdote. Ah! que j'attends avec impatience votre Contrat social; mon Dieu, que nesuis-je roi et que n'ai-je à vous donner une Pensylvanie, nous verrions enfin des hommes heureux et pourtanten société! Je me suis acquitté de votre commission auprès de nos bibliothécaires; ils doivent vous avoir écrit. Ils m'avaient charjiédevous prier de remettre lesFablesà MM.Guérin et de la Tour, Ubraires *. Je leur dis que Montmorency était à quatre lieues de Paris et qu'ils devaient écrire à M. Guérin de les envoyer chercher. 0 mon cher concitoyen, que vous faites respecter votre patrie ; comment ne vous respecterait-elle pas *?

5 juin 1762.

Mes enfants vont fort bien, mon très-respectable et trèscher concitoyen, et le plaisir que j'en ai ne se peut comparer qu'à celui que me fait sentir l'intérêt que vous daignez y prendre. Aussi je vous réponds au même instant que je reçois votre lettre', et vous devez me tenir compte de mon exactitude, puisqu'on vient de m'apporter votre Contrat social, et que ce n'est pas un petit effort que de vous écrire quand on peut vous lire. Que dites- vous dans votre Avertissement, que

* Le maréchal de Luxembour;^ voulait donner à la bibliothèque de Genève une magnifique édition des Fables de La Fontaine; il avait chargé Rousseau de la faire parvenir.

^ La réponse de Rousseau est du 30 mai 1762.

^ Celle du 30 mai précédent.

le reste de l'ouvrage n'est déjà plus? Auriez-?ous pu le détruire sans crime? la société a plus de droits que vous sur un ouvrage que vous avez fait; mais si vous vivez, vous pouvez nous le rendre. Il me tarde de pouvoir vous apprendre le succès du Contrat social à Genève. Si vous y préférez Taristocratie à tout autre gouvernement, je comprends toutes les limitations que vous lui donnez; mais pensez-vous que ceux à qui notre démocratie déplaît s'accommoderaient de notre aristocratie? Celle de Sparte leur aurait-elle plu? 11 n'est aucun de nos libraires qui veuille négocier avec Rey; c'est un homme avide, et nos libraires ne le sont pas moins que lui; cependant le commis de Duvilard m'a apporté vos livres, et m'a dit que son maître avait reçu deux cents exemplaires du Contrat social^ et je crois que dans huit jours il n'en aura pas un seul à vendre, je vous le dirai.

Je sais bien qu'un de mes amis me pria, il y a une quinzfiine de jours, de lui envoyer votre Discours sur l'origine de Vinégalité^ de l'édition de Rey, et que je n'en ai pu trouver un seul exemplaire, quoique nos hbraires en eussent reçu un très-grand nombre quand il parut. — Nous avons ici madame la duchesse d'Enville,le duc de La Rochefoucauld, avec un abbé de Langlade; personne ne vous admire plus que ce monde-là. M. Jallabert, qui y soupait il y a peu de jours, me dit qu'on ne parla que de vous, qu'on vous mit dans le ciel, et queTronchin (le médecin), qui y soupait aussi, ne disait mot, et baissait honteusement la tête : cela m'a fort amusé. Cet homme ne vous aime pas; il m'abhorre, quoiqu'il m'appelle son cher ami; mais ce cher ami lui a fait sentir qu'il n'était pas sa dupe, et il me flatte parce qu'il me craint.

Votre hvre sur l'éducation arrive aujourd'hui, tous nos libraires en attendent de Lyon; j'ai décrié cette édition auprès de tous mes amis, qui attendront celle de Paris. Mon Dieu, que je languirais de recevoir ce livre si je n'avais à lire

54 LETTRES DE MOLLTOU

le Contrat social; mais je raurai bientôt lu, et je le relirai jusqu'à ce que j'aie Tautre; je ne vous quitte que pour vous reprendre.

On m*a écrit de Paris que vous avez fait présent des mémoires manuscrits de Lord Edouard ^ à madame la marechale de Luxembourg; elle sait trop ce que vous valez pour garder ce présent pour elle. Quelle histoire plus intéressante que celle d'un philosophe qui, séduit par sa maîtresse» $ait à la fois triompher de ses désirs, et, ce qui est bien plus encore, des désirs de celle qu'il adorait; mais pour croire un tel héroïsme, il faudrait savoir l'apprécier, et qui le saura dans ce siècle?

J'aime bien ce que vous dites à M. de Reventlow; je vais tout de suite envoyer en Danemark l'extrait de votre lettre; jugez s'il acceptera votre offre ', il est trop éclairé pour ne pas sentir ce que le prince pourra vous devoir; certainement c'est l'éducation qui fait les mauvais rois : qu'elle en fasse un bon, et que l'ouvrage qui y aura contribué corrige à jamais le vice fondamental des monarchies héréditaires.

Au nom de Dieu, au nom de Dieu, mon cher ami, sauveivous; épargnez-leur un crime qu'ils n'ont pas droit de commettre; vous ne vous devez point à ce tribunal. Quel mal ferez-vous en vous y refusant? que ne suis-je près de vous a

' Les Aventures de milord Edouard n ont été publiées qu'après la mort de Rousseau. (Genève, 1762.)

^ Voir la lettre du 50 mai précédent, où Rousseau offre d'écrire on mémoire pour l'éducation du prince de Danemark.

' Le ton de cette lettre indique assez dans quel trouble la condamnation de VÉinUe avait plongé Moultou, et quelles craintes cette condamnation lui inspirait pour le sort de son ami. Rouslan, comme on va le voir, fut obligé d'achever la lettre que Vextréme agitation de Moultou ne lui avait pas permis de continuer. Au moment, du reste, où L'on conjurait Rousseau de fuir, il s'était déjà mis en sùrelé dans l'État de Berne.

Paris! Je compte sur M. de Luxembourg, je compte sur le respect qu'imprimera votre vertu, je compte sur ce Dieu qui voit la. sincérité, la droiture de votre cœur. Mon cher, mon Irès-cher ami, vous nous serez conservé. Je n'en puiis plus* (Roustan;^. continue ici la lettre commencée par Moultou.) M. Moidtou fut tellement éperdu l'autre jour en apprenant <]ue vous étiez décrété, qu'il en eut un vomissement affreux pendant toute la nuit; la fièvre le prit le matin, et votre lettre a actevéde l'atterrer'. Afa! combien d'autres sont poigniardésl Non, vous né savez pas dans combien de cœurs vous vivez, et à quel point vous faites leur vie ; cher et grand Rousseau, pourquoi voulez-vous mourir? Pour déshonorer les hommes <que vous avez instruits et défendus, pour donner l'exempte d'une magnanimité cruelle, qui déchirera les entrailles d«s gens de bien, vos amis; pourquoi attendre des arrêts de juges dont vous-même ne croyez pas être le justiciable? Socrate, il est vrai, aima mieux mourir que s'enf^iir, mais c'était à Athènes qu'il était né et qu'il devait compte de sa conduite; et vous, vous voulez vous faire immoler à Persépolis, condamné par des magistrats dont vous prévoyez l'in* justice -^ ne voyez-vous pas que votre mort intimiderait dix fois plus de partisans et d'^avocats de la liberté qu'elle n^en exciterait? Au nom de Dieu, conservez aux gens de bien leur ^ppui, aux malheureux leur consolateur, aux pauvres leur modèle, aux hommes libres leur admoniteur; vivez pour venger et pour rétablir les autels de la liberté et de la vertu, <et ne mourez pas inutilement pour elles; voilà le sens de votre devise, voilà l'engagement solennel que vous avez pris

* Roustan est un théologien genevois, ami de Rousseau et de Moultou, que ce dernier appelle constamment son disciple.

* Il s'agit de la lettre du 7 juin 1762, dans laquelle Rousseau paraissait décidé à braver l'arrêt du parlement lancé contre lui. C'était là ce qui inspirait de si vives craintes à ses amis.

50 LLTTKES DE MOCLTCHJ

arec les humaÎDs; plus tous souffrez, plus il y a de gloire à coosenrer une languissante Tie pour FaTantage de tos firères! Barbare, c'est à nos dépens que vous Toulez périr, tous nous mettez sous le couteau, en y restant eiposé Toos-mème^ Ah! mon Dieu! mon âme est bouloTersée; tous pourriez encore TiTre parmi tos concitoyens, tos amis, tos frères : TOUS pourriez ache?er paisiblemrat Totre carrière ea leur apprenant à passer la leur dans la Tortu; tous leur feriez aimer de près, tous leur montreriez dans Totre conduite ce que TOUS leur avez prêché de loin aTcc tant d'éloqaenoe el d'onction ; ils auraient en revanche le plaisir d'appuyer leur sein sur le vôtre, de verser sur vos maux le baume de la consolation et de Tamitié, et vous vous refusez aux inTitations de la Tcrtu et aux ressources de la ProTidence; tous ne voulez point que nous baisions ce front respectable ou la vertu a empreint sa plus belle image! Cher ami, ne portez pohit, ah ! ne portez point, nous tous en conjurons à mains jointes, ne portez point le désespoir dans nos coeurs ; n'est-ce point assez d'avoir sacrifié la santé, la fortune, le repos, sacrifiez encore, non la vertu, il n'y en a point à se laisser inutilement immoler, mais un faux point d'honneur chimérique. Hélas I votre âme est pleine de force, cent et cent fois nous lavons admirée, el maintenant vous en avez trop, elle tous empêche d'être juste enTcrs tous et enTers l'humanité; un sentiment obscur de grandeur et de fierté tous fait braTor le supplice, que l'amitié et le bien du monde tous ordonnent de fuir, et que la justice vous prescrit d'éTiter, puisque tous ne pouvez être jugé par vos juges! Grand Dieu, fléchis-le, attendris-le, qu'il ait un cœur aussi bien qu'une âme. Lui, périr, lui qui te révéra toujours, lui qui ne vécut que pour toi! Ali! Seigneur, Seigneur, entends-nous, exauce-nous!... Adieu,' rilieu, barbare et incomparable homme.

(Moultou reprend ici :)

Mon Dieu, dans ce moment où êtes-vous? et je ne puis \ous aider à porter vos fers! Ahl cher R..., j*en souffre plus que vous, je n'ai pas votre âme I

16 juin 1762.

Ah! mon cher ami, que Je suis tranquille^! Dans quel élut votre lettre m'avait mis '! Je n'avais point de force pour supporter jps maux, et, en admirant votre âme, je lui reprochais presque d'être trop grande. Béni soit donc cent fois le moment où vous avez pris la résolution de vous soustraire à la fureur de vos ennemis; où vous leur avez épargné un crime qu'ils n'avaient pas droit de commettre! Est-ce fuir que de se dérober à un tribunal injuste auquel on ne doit pas compte <ie ce qu'on a fait? Quand Socrate refusa de fuir, il était dans sa patrie, et je vous aurais dit moi-même : restez, si vous aviez, été dans la vôtre. Mais les motifs qui ont déterminé votre retraite vous laissent tout l'honneur de la constance; vous aviez assez fait pour la vertu, si vous aviez fait davantage, vous étiez injuste.

Cher homme, que de larmes vous avez fait couler! Vous avez brisé mon cœur. J'appris jeudi comme un coup de foudre la nouvelle fausse de votre arrêt, et j'en fus si bouleversé, que je rentrai chez moi dans des angoisses inexprimables. J'eus toute la nuit un vomissement presque continuel, et la lièvre qui me prit d'abord ne m'a quitté que depuis dimanche. Lundi je reçus votre lettre, à laquelle je n'étais pas €n état de répondre; je vous écrivis pourtant quatre lignes, et je fis écrire le reste par Roustan. J'envoyai ma lettre à un

• Moultou repond à la lettre que Rousseau s'était empressé de lui écrire <l'YTerdun (15 juin 1762) immédiatement après son arrivée.

* Celle du 7 juin précédent.

ami de Paris, avec ordre de me la renvoyer si vous aviez quitté Montmorency, ou si vous aviez été arrêté; ainsi n'en soyez point en peine. Au reste, ne pensez pas que j'aie été dans les mêmes sollicitudes du jeudi au lundi; non,, j'avais à peine appris la nouvelle de votre arrêt, qu'on m'assura que vous aviez été informé du décret du parlement, et que madame de Luxembourg vous avait contraint de partir de Montmorency; que vous étiez arrivé à Lyon, et que tous seriez le lendemain à Genève ; tout cela me tranquillisa sans me rassurer. Vendredi on fit courir le bruit de votre^rrivée^ des gens même prétendaient vous avoir vu ; je ne le crus pas^ parce que, si vous étiez arrivé, je l'aurais su. Lundi je reçus votre lettre; mon Dieu, que votre fermeté m'atterra! et que je le fus bien plus d'une lettre de Grimm à M. de Lubières, qui (lisait que le parlement était assemblé, que votre affaire prenait un fort mauvais tour, et que vous vous promeniez tranquillement dans un salon de M. de Luxembourg, résolti d'attendre qu'on vint vous donner des fers. Le commis de la poste, qui sans doute avait connu votre lettre à votre cachet^ avait dit que vous m'aviez écrit; une foule de gens vinrent chez moi savoir de vos nouvelles, je n'étais en état de recevoir personne ; je vis pourtant vos parents, et je leur lus de votre lettre ce qui pouvait les tranquilliser ; c'est-à-dire que votre livre ayant été imprimé en Hollande, avec privilège, le parlement de Paris n'avait rien à y voir, et que vous saviez tout souffrir des hommes quand votre conscience ne vous reprochait rien. Moi cependant, cher concitoyen, je n'en souffrais pas moins; la paix de la conscience n'est que contre nos propres maux, elle n'adoucit pas ceux qui nous viennent de nos amis, elle les aggrave ; jamais je n'accuserai la Providence de mes peines, mais, à la vue d'un innocent persécuté,, ma résignation n'est pas sans mérite. 0 ami, combien vou^r»tes cher à vos concitoyens, car je ne donne ce nom qu'à ceux

qui sont encore libres ; sacnez donc, cher Rousseau, que, sur lebruit de voire arrivée à Genève, nombre d'entre eux s'étaient empressés à vous chercher une retraite où vous pussiez être ignoré si vous l'aviez voulu, tout autant de temps que vous auriez souhaité de l'être. Cependant ces mêmes hommes à qui vous êtes si cher, vous les aviez affligés, car ils n'ont point été contents dé ce que vous avez dit sur la religion dans le Contrat social ; malgré cela ils vous aiment, ils vous défendent; ils souhaitent que vous veniez vivre au milieu d'eux et avec eux. Un proscrit, dites-vous, ne doit pas se réfugier dans sa patrie! Mais la patrie t'a-t-elle proscrit, pour te donner ce nom? Des assassins que tu fuis l'ont- ils ôlé ton droit de bourgeoisie? Montre-moi le décret de tes concitoyens qui t*a chassé de nos murs. Plus k sentence que le parlement de Paris va prononcer sera infamante, et plus elle te sera glorieuse. Si J'étais digne de faire un jour ton éloge, c'est par là que je voudrais commencer. — Cher Rousseau, votre vertu vous trompe toujours, vous confondez le crime avec son apparence. Le Conseil a défendu le Contrat social^ il fait examiner Emile j dont tous^les exemplaires sont sous le scellé; nos bourgeois n'en disent pas moins que ce Contrat social est Tarsenal de la liberté, et, tandis qu'un petit nombre jette feu et flammes, la multitude triomphe. Elle vous pardonne presque votre religion en faveur de votre patriotisme. Je n'ai pas le temps de vous écrire plus au long, il faut que j'aille à raudience pour une tutelle. Mais, ô toi que j'ai cru toujours mon ami, c'est le temps de me prouver que ce titre signifie quelque chose! Si tu avais besoin de mes soins, où que tu fusses, ne m'écrirais-tu pas, viens, quand il faudrait gravir des montagnes? Estimerais-tu plus mon argent que moi, et, s'il t'est nécessaire, ce qui doit être naturellement, croirais-tu qu'après avoir pourvu à ma famille ce qui me reste n'est pas à toi?

40 LETTRES DE MOULTOD

Si je n* avais pas craint de vous faire de la peine, mon cher concitoyen, vous m'auriez vu plutôt que ma lettre, mais j'ai peur d'aller contre vos vues ; je vous suis nécessaire ici; dans deux ou trois semaines accordez-moi cette grâce, j'ai un prétexte pour cacher le sujet de mon voyage. M. de Champrent, près d'Yverdun, est mon parent et mon ami ; je vous manderai vendredi tout ce que je saurai de Paris et tout œ qu'on dira à Genève. Adieu, cher concitoyen, que votre amitié m'est précieuse, et que je Tai bien vue dans votre exactitude i m'écrire; vous m'avez tiré de la mort; aussi combien j'ai baisé votre lettre! Je vous aimerai toujours, et je le dirai en dépit de tous ceux qui voudraient me fermer la bouche.

18 jnm 1762.

Depuis que vous êtes si près de moi, mon cher conciloyeu, il me semble que je suis avec vous; et j'oublie presque vos malheurs, quand je pense que vous êtes à l'abri des poursuites de ce parlement en démence. Quelques lettres qu'on a reçues de Paris, mardi et jeudi, disent qu'on vous a transféré à Vincennes par ordre du roi; d'autres assurent que vos amis vous ont enlevé malgré vous, et qu'ils vous ont caché dans le voisinage de Montmorency ; aucune ne dit que votre fuite ait été volontaire, et personne ne sait où vous êtes. Je dois cette justice à vos concitoyens, qu'ils partagent toutes vos peines, et qu'ils ne seraient pas plus sensibles à leurs propres malheurs.

Voltaire a reçu hier l'arrêt du parlement; mais, comme je n'ai aucune espèce de relation avec cet homme S je n'ai pu encore le voir; vous l'aurez sans doute reçu de Paris, sinon je vous en enverrai une copie. — Je vous avais dit que vos

^ Moultou fit connaissance avec Voltaire peu de temps après, dans le courant de cette même annr'p 1762. C'est l'afTaire des Calas qui opéra leur rapprochement.

A J.-J. ROUSSKAU. 41

livres avaient été supprimés par ordre du Conseil, cela n'est pas tout à fait vrai; comme j'étais resté plusieurs jours sans sortir, je n'étais pas bien informé. Voici le fait : Un membre du Conseil, qui sûrement ne sera jamais syndic, renonça à YOtre Contrat social, et un autre conseiller, qui avait à peine feuilleté ce livre, se joignit à lui pour en demander la suppression. M. le sVndic Mussard et M. Jallabert défendirent chaudement votre ouvrage; et l'avis du Conseil fut qu'on défendrait aux libraires de le vendre, jusqu'à ce que les Scholarques Teussent examine et fait leur rapport au Conseil. Un a fait la même chose pour Emile. Cependant cet ouvrage (le Coîitrat sodal} est lu avec avidité; vos ennemis même sont contraints d'avouer que c'est celui de tous vos livres où votre génie s'est déployé avec le plus de vigueur. Quelle force I quelle profondeur! Que vous êtes supérieur à Montesquieu même! Votre ouvrage doit effrayer tous les tyrans nés et à naître; il fait fermenter la liberté dans tous les cœurs. Vous y protestez hautement contre l'esclavage où gémissent tous vos semblables, et vous vous montrez seul vraiment libre au milieu de la servitude des nations. Que vous dirai-je à' Emile? il ne fallait pas moins qu'un génie créateur pour former un homme nouveau au sein de nos ennemis et de nos vices, et le faire jouir des avantages de la société, sans le rendre participant de nos malheurs et de nos désordres. Oh! si tous les hommes étaient formés sur ce modèle! — Vous voulez, cher concitoyen, que votre nom soit effacé de dessus la terre. Ah ! il y est trop bien gravé des mains de la liberté et de la vertu; tant que Genève sera libre, il y sera en honneur, et peut-être ne sera-t-elle Hbre longtemps que parce qu'elle conservora longtemps ta mémoire; homme infortuné, ne déshonore pas ta patrie; elle sait si bien t'honorer. Tu me diras : qu'a-t-elle fait pour moi? Ce qu'elle a fait? elle ne t'a point élevé de statues, mais chaque citoyen t'a consacré son cœur.

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dei r .Je ^ — Xe croyez pas i tracter sur rien de ce qae t< éloignée de Totre cœur, et si j proposition, tous der i r ne pas me faire répo

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yCeqHefMi' de TmaMipi* m qaTbaîmeat eneore pkv reliait â TVNis excnaer et i fiemb de b vei^oii et deh m Vbbt afez Eoami des mn»

e, cher cooatoymy qse tqv r les uDs que deeoneeriar h is demande ponreeb qo^OM p jeToos propose de frasié- ▼ez dît: celle pensée eàltisp lis capable de toos faife celle [ire toot commerce arec raoret ! poorriez-TOUS pas, dans one

lettre que tous ad i i mii^ si tous Toalez (tous sanrei

bien le faire sa re re i foi suspecte), rendre oonqile4ei motifs qui tous ont porté à écrire anssi librement qne Toes TaTez fait? Là tous montreriez qne tos prindpes de rdigîea ne diffèrent pas de ceux des Trais chrétiens, qoe tous recefci ] précisément les dogmes essentiels qu'ils réçoiTent, et qa es rejetant ceux de l'Eglise roi ne et ceux qu'une andenoe théologie STait ajoutés à r& igile, tous tenez à tout le reste; que vous ne rejetez pas m la réTélation qui pent être \Taie, mais dont tous ne pouvez aToir toute la certitude que TOUS souhaiteriez ; qu'il y a bien loin de ce doute à l'inci^nlité absolue, et qu'avec vos principes on peut être aussi hon* néte homme qu'un chrétien plus persuadé de la diriuité de la révélation. Mais sur quoi je Toudrais insister surtout, et vons lo feriez aTec plaisir, c'est d'abord sur la supériorité de' la religion de Genève sur toutes les autres religions, et sur les motifs qui vous ont obligé à écrire sur le christianisme, si défiguré partout, que les objections qu'on en tire nuisent aux principes mêmes de la religion naturelle, et jettent les peu^

dans le scepticisme et dans riiicrédulité. Uo tel ouvrage,

cher concitoyen, qui serait plus beau que la Défense

VEsprit des LoiSj et qui ne serait qu'un commentaire de

tes endroits du vôtre, serait dans les mains de vos con-

toyens une arme avec laquelle ils terrasseraient tous vos

lis. Je n'en ai pas besoin, moi, de celte arme; mais tout

monde ne vous entend pas si bien, partout le peuple est

le; vous l'avez dit : un livre pour lui doit être lâche et

!• A propos de tout ceci, j'ai eu deux visites fort singu-

de deux hotnines qui, sous prétexte de s'intéresser fort

ikia réputation de théologien, venaient me proposer fort

létement de vous abandonner. On connaît mes principes,

dis-je, messieurs; j'estime fort ceux de M. Rousseau, que

^aime comme uti autre moi-même, mais j'abhorre Voltaire,

ceui qui lui ressemblent, et je n'aurais pas tant de peine

défendre mon concitoyen, s'il était moins bon citoyen. '-^

Luc n'a point pris ceci comme je l'aurais cru, il voit chez

fous lé citoyen et n'a que des regrets de n'y pas voir le chré-

'6m. Tout cela, dit-il, nehii serait pas arrivé s'il avait lu mon

CBvre, et ce livre vous le connaissez. Bonjour, mon très-cher

i concitoyen. Mon ami, me permettrez -vous de vous aller

îoirT Adieu . i

19 juin 1762.

Mon cher àmi, j'ai l'âme navrée, et je vous écris en frémisémi. Votre patrie, non, ce n'est pas elle, vous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève, à Genève, on a brûlé vos deux livres; on vous a décrété de prise de corps. 0 Rousseau! que la grande âme s'indigne sans s'abattre; tu seras toujours précieux à beux qui aiment la liberté. Je prévis hier qu'on brûlerait le livre, je fis tout au monde pour éclairer les juges, le parti sans doute était pris. Adieu, mon cher concitoyen, vous

4i LETTRES DE MOULTOU

serez toujours ilaus mon cœur. — L'arrêt a été rea matin K

22 juin 1

Vous ne m'écrivez plus, cher concitoyen, j'en suis ac Êtes-vous malade? mes lettres vous ont-elles déplu' Dieu, pourrais-je vous avoir oflensé, en partageant auss ment vos peines ! Ah ! si vous pouviez lire dans mon ca suis peut-être plus sensible à vos malheurs que vous ne vous-même; certainement, j'ai moins de force que vous les supporter. Que je hais votre ingrate patrie 1 que sa conduite me fait horreuri J'en gémis, cher concitoyen un poids qui presse mon cœuri Quel fanatisme a(fir< qu^est-ce qu'il nous prépare I Les flammes qui brûlaie livres me semblaient rallumer le bûcher de Ser\'et.

La cause secrète de la rigueur de votre jugement a éU doutez pas, le désir de vous éloigner de votre patrie; oi y craint, vous êtes trop libre, et Ton a peur que nous n lions l'être autant que vous. On souhaiterait que vous i siez pas notre concitoyen, et soyez sûr qu'on fera toul vous en ôter le titre; mais c'est à voir s'ils le pourront, ami me communiqua les conclusions du procureur gé (il ne me permit pas de les copier), il dénonçait voa livres comme sapant les principes de tous les gouverne et les fondements du christianisme; il concluait à les b mais il ne voulait pas qu'on attaquât l'auteur, lequel j dii n^est plus notre concitoyen^ puisquil déclare lui-même abjuré notre religion. J'ai dit que vous aviez été réha on m'a répondu que vous ne Taviez pas été selon les f usitées. Je crois bien que ce n'est là qu'une mauvais^

* La réponse de Rousseau est du 22 juin suivant. ■ Tronchin.

* cane, mais qui manifeste les intentions. C'est une chose aussi singulière qu'étonnante que la passion avec laquelle on tous a jugé; à l'exception de trois ou quatre hommes sages qui ont résisté au torrent, tout le reste a conclu unanimement à vous décréter; une dévotion mal entendue a offusqué la raison de

^ la plupart, et ils n'ont pas vu qu'ils n'étaient que les instrui ments de la politique des autres. Mais que ferez-vous à pré-

* sent, cher concitoyen? quel parti prendrez-vous? resterez-

* vous où vous êtes? renoncerez-vous à une patrie qui n'est ^ plus digne de vous? Viendrez-vous, au contraire, purger votre

* décret? Cette question mérite d'être examinée avec une sé- ^ rieuse attention. Si l'honneur vous ordonne de venir, l'intérêt i de votre patrie demande peut-être que vous ne veniez point ^ encore, vous la diviseriez, et vous l'aimez assez pour lui saï crifier Thonneur même. Je dis plus, c'est Thonneur de votre

patrie que vous devez conserver. Elle se flétrirait, sans doute,

\ si elle vous forçait à quitter ses murs, et dans l'aveuglement

I où nous sommes, je ne sais si un jugement odieux ne nous

î imprimerait pas celte tache éternelle. Il y a d'ailleurs partage

y de sentiments entre vos concitoyens; les suffrages que vous

\ estimez le plus sont pour vous, mais la religion en aveugle

^ beaucoup d'autres. Un mois encore, et il n'y aura plus d'illu-

« sion. Ohl si vous vouliez faire le mémoire que je vous ai de-

i mandé, où, sans vous rétracter, vous expliqueriez les raisons .

% de votre conduite, vous feriez sentir que vous n'avez point

I détruit la religion de votre pays; mon cher concitoyen, un tel

i ouvrage vous gagnerait tous les cœurs, et la modération que

^ vous y mettriez confondrait ceux qui ont eu la lâcheté de vous

^ craindre. Comme on vous croit à Vincennes ou en Hollande,

il faudrait ignorer dans ce mémoire la manière dont votre

pairie vous a traité, et paraître vous justifier auprès d'elle du

jugement de Paris, plulôt que de celui de Genève. — Je vous

disais, mon cher ami, que vous deviez insister sur ce que vous

40 LETTRES DE MOULTOD

Si je n avais pas craint de vous faire de la peine, mon cher concitoyen, vous m'auriez vu plutôt que ma lettre, mais j'ai peur d'aller contre vos vues ; je vous suis nécessaire ici; dans deux ou trois semaines accordez-moi cette grâce, j'ai un prétexte pour cacher le sujet de mon voyage. M. de Champrent, près d'Yverdun, est mon parent et mon ami ; je vous manderai vendredi tout ce que je saurai de Paris et tout ce qu'on dira à Genève. Adieu, cher concitoyen, que vôtre amitié m'est précieuse, et que je l'ai bien vue dans votre exactitude i m'écrire; vous m'avez tiré de la mort; aussi combien j'ai baisé votre lettre! Je vous aimerai toujours, et je le dirai en dépit de tous ceux qui voudraient me fermer la bouche.

18 juin 1762.

Depuis que vous êtes si près de moi, mon cher concitoyen, il me semble que je suis avec vous; et j'oublie presque vos malheurs, quand je pense que vous êtes à l'abri des poursuites de ce parlement en démence. Quelques lettres qu'on a reçues de Paris, mardi et jeudi ^ disent qu'on vous a transféré à Vincennes par ordre du roi; d'autres assurent que vos amis vous ont enlevé malgré vous, et qu'ils vous ont caché dans le voisinage de Montmorency ; aucune ne dit que voire fuite ait été volontaire, et personne ne sait où vous êtes. Je dois cette justice à vos concitoyens, qu'ils partagent toutes vos peines, et qu'ils ne seraient pas plus sensibles à leurs propres malheurs. Voltaire a reçu hier l'arrêt du parlement; mais, comme je n'ai aucune espèce de relation avec cet homme*, je n'ai pu encore le voir; vous l'aurez sans doute reçu de Paris, sinon je vous en enverrai une copie. — Je vous avais dit que vos

* Moultou fit connaissance avec Voltaire peu de temps après, dans le cou* ranl de celle même ann.'p 1762. C'est l'affaire des Calas qui opéra leur rapprochement.

livres avaient été supprimés par ordre du Conseil, cela n'est pas tout à fait vrai; comme j'étais resté plusieurs jours sans sortir, je n'étais pas bien informé. Voici le fait : Un membre du Conseil, qui sûrement ne sera jamais syndic, renonça à votre Contrat social^ et un autre conseiller, qui avait à peine feuilleté ce livre, se joignit à lui pour en demander la suppression. M. le sVndic Mussard et M. Jallabert défendirent chaudement votre ouvrage; et l'avis du Conseil fut qu'on défendrait aux libraires de le vendre, jusqu'à ce que les Scholarques Teussent examine et fait leur rapport au Conseil. Un u fait la même chose pour Emile. Cependant cet ouvrage (le Contrat social) est lu avec avidité; vos ennemis même sont contraints d'avouer que c'est celui de tous vos livres où votre génie s'est déployé avec le plus de vigueur. Quelle force I quelle profondeur! Que vous êtes supérieur à Montesquieu même ! Votre ouvrage doit effrayer tous les tyrans nés et à naître; il fait fermenter la liberté dans tous les cœurs. Vous y protestez hautement contre l'esclavage où gémissent tous vos semblables, et vous vous montrez seul vraiment libre au milieu de la servitude des nations. Que vous dirai-je d'Emile? il ne fallait pas moins qu'un génie créateur pour former un homme nouveau au sein de nos ennemis et de nos vices, et le faire jouir des avantages de la société, sans le rendre participant (le nos malheurs et de nos désordres. Oh! si tous les hommes étaient formés sur ce modèle! — Vous voulez, cher concitoyen, que votre nom soit effacé de dessus la terre. Ah ! il y est trop bien gravé des mains de la liberté et de la vertu; tant que Genève sera libre, il y sera en honneur, et peut-être ne sera-l-elle Ubre longtemps que parce qu'elle conservera longtemps ta mémoire; homme infortuné, ne déshonore pas ta patrie; elle sait si bien t'honorer. Tu me diras : qu'a-t-elle t'ait pour moi? Ce qu'elle a fait? elle ne t'a point élevé de statues, mais chaque citoyen t'a consacré son cœur.

Je ne vousTai point dissimulé, mon cher ami, ce quevoui avez dit sur la religion a affligé ceux même de tos €om[Nh triotes qui tous aiment le plus, parce qu'ils-aiment encore plus leur religion; cependant ils cherchent à tous excuser et i vous défendre, tandis que les ennemis de la religion et àëh patrie triomphent de ce que vous leur avez fourni des amé» pour vous attaquer. Il me semble, cher concitoyen, que rtm pourrez aussi aisément consoler les uns que déconcerter h joie maligne des autres. Je ne vous demande pour cela qu^utiè explication. — Ne croyez pas que je vous propose de voiîs rétracter sur rien de ce que vous avez dit; cette pensée est tfbp éloignée de votre cœur, et si j'étais capable de vous faii^ dstle proposition, vous devriez rompre tout commerce avec mbr^ ne pas me faire réponse. Mais ne pourriez-vous pas, dans me lettre que vous adresseriez à moi, si vous voulez (vous saures bien le faire sans rendre ma foi suspecte), rendre con^té<ées motifs qui vous ont porté à écrire aussi librement que vous Tavez fait? Là vous montreriez que vos principes de retigi<rti ne diffèrent pas de ceux des vrais chrétiens, que vous receves précisément les dogmes essentiels qu'ils reçoivent, et qu en rejetant ceux de l'Église romaine et ceux qu'une ancienne théologie avait ajoutés à rÉvangile, vous tenez à tout le reëte; que vous ne rejetez pas même la révélation qni peut être vraie, mais dont vous ne pouvez avoir toute la certitude que vous souhaiteriez ; qu'il y a bien loin de ce douté à l'inc^ulité absolue, et qu'avec vos principes on peut être aussi bon* néte homme qu'un chrétien plus persuadé de la divinité de I» révélation. Mais sur quoi je voudrais insister surtout, et vous le feriez avec plaisir, c'est d'abord sur la supériorité de te religion de Genève sur toutes les autres religions, et sur les motifs qui vous ont obligé à écrire sur le christianisme, si défiguré partout, que les objections qu'on en tire nuisent aux principes mêmes de la religion naturelle, et jettent les peu^

1^6 dans le sceplicisme et dansTiiierédulité. Un tel ouvrage, ■non cher concitoyen, qui serait plus beau que la Défense Me VEsprit des Lois^ et qui ne serait qu^un commentaire de Ipelques endroits du vôtre, serait dans les mains de vos con- .^loyens une arme avec laquelle ils terrasseraient tous vos ^nemis. Je n'en ai pas besoin, moi, de cette arme; mais tout le monde ne vous entend pas si bien, partout le peuple est {ledple; vous l'avez dit : un livre pour lui doit être lâche et .diffus. A propos de tout ceci, j'ai eu deux visites fort singu- .iieres de deux hommes qui, sous prétexte de s'intéresser fort àtaia réputation de théologien, venaient me proposer fort liODnétement de vous abandonner. On connaît mes principes, leur dis-je, messieurs; j'estime fort ceux de M. Rousseau, que j'aime comme un autre moi-même, mais j'abhorre Voltaire, él ceux qui lui ressemblent, et je n*aurais pas tant de peine à défendre mon concitoyen, s'il était moins bon citoyen. '■^- De Luc n'a point pris ceci comme je l'aurais cru, il voit chez vous le citoyen et n'a que des regrets de n'y pas voir le chrétien. Tout cela, dit-il, ne lui serait pas arrivé s'il avait lu mon livre, et ce livre vous le connaissez. Bonjour, mon très-cher concitoyen. Mon ami, me permettrez -vous de vous aller voir? Adieu . :

19 juin 1762.

Mon cher àmi, j'ai l'âme navrée, et je vous écris en frémissant. Votre patrie, non, ce n'est pas elle, vous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève, à Genève, on a brûlé vos deux livres; on vous a décrété de prise de corps. 0 Rousseau I que ta grande âme s'indigne sans s'aboltre; tu seras toujours précieux à Ceux qui aiment la liberté. Je prévis hier qu'on brûlerait le livre, je fis tout au monde pour éclairer les juges, le parti sans doute était pris. Adieu, mon cher concitoyen, vous

4i LETTRES DE MOULTOU

serez toujours dans mon cœur. — L'arrêt a été rendu ci matin ^

22 juin i7ei

Vous ne m'écrivez plus, cher concitoyen, j'en suis accablé. Êtes-vous malade? mes lettres vous ont-elles déplu? Moa Dieu, pourrais-jevous avoir offensé, en partageant aussi vivement vos peines ! Ah ! si vous pouviez lire dans mon cœur! Je suis peut-être plus sensible à vos malheurs que vous ne l'êtes vous-même; certainement, j'ai moins de force que vous pour les supporter. Que je hais votre ingrate patrie I que sa lâche conduite me fait horreur! J'en gémis, cher concitoyen, c'est un poids qui presse mon cœur! Quel fanatisme aflEreux et qu -est-ce qu'il nous prépare! Les flammes qui brûlaient vos livres me semblaient rallumer le bûcher de Servet.

La cause secrète de la rigueur de votre jugement a été, n'eo doutez pas, le désir de vous éloigner de votre patrie; on vous y craint, vous êtes trop libre, et Ton a peur que nous ne voulions l'être autant que vous. On souhaiterait que vous ne lussiez pas notre concitoyen, et soyez sûr qu*on fera tout pour vous en ôter le titre; mais c'est à voir s'ils le pourront. — Un ami me communiqua les conclusions du procureur général* (il ne me permit pas de les copier), il dénonçait vos deux livres comme sapant les principes de tous les gouvernements et les fondements du christianisme; il concluait à les brûler; mais il ne voulait pas qu'on attaquât l'auteur, /dçuel, disait-il, n^est plus notre concitoyen^ puisqu'il déclare lui-même avoir abjuré notre religion. J'ai dit que vous aviez été réhabilité; on m'a répondu que vous ne Taviez pas été selon les formes usitées. Je crois bien que ce n'est là qu'une mauvaise chi-

* La réponse de Rousseau est du 22 juin suivant. ■ Tronchin.

cane, mais qui manifeste les intentions. C'est une chose aussi singulière qu'étonnante que la passion avec laquelle on tous a jugé; à Texception de trois ou quatre hommes sages qui ont résisté au torrent, tout le reste a conclu unanimement à vous décréter; une dévotion mal entendue a offusqué la raison de la plupart, et ils n*ont pas vu qu'ils n'étaient que les instruments de la politique des autres. Mais que ferez-vous à présent, cher concitoyen? quel parti prendrez-vous? resterezvous où vous êtes? renoncerez-vous à une patrie qui n'est plus digne de vous? Viendrez-vous, au contraire, purger votre décret? Cette question mérite d'être examinée avec une sérieuse attention. Si l'honneur vous ordonne devenir, l'intérêt de votre patrie demande peut-être que vous ne veniez point encore, vous la diviseriez, et vous l'aimez assez pour lui sacrifier rhonneur même. Je dis plus, c'est Thonneur de votre patrie que vous devez conserver. Elle se flétrirait, sans doute, si elle vous forçait à quitter ses murs, et dans l'aveuglement 011 nous sommes, je ne sais si un jugement odieux ne nous imprimerait pas cette tache éternelle. H y a d'ailleurs partage de sentiments entre vos concitoyens; les suffrages que vous estimez le plus sont pour vous, mais la religion en aveugle beaucoup d'autres. Un mois encore, et il n'y aura plus d'illusion. Ohl si vous vouliez faire le mémoire que je vous ai demandé, où, sans vous rétracter, vous expliqueriez les raisons . de votre conduite, vous feriez sentir que vous n'avez point détruit la religion de votre pays; mon cher concitoyen, un tel ouvrage vous gagnerait tous les cœurs, et la modération que vous y mettriez confondrait ceux qui ont eu la lâcheté de vous craindre. Comme on vous croit à Yincennes ou en Hollande, il faudrait ignorer dans ce mémoire la manière dont votre patrie vous a traité, et paraître vous justifier auprès d'elle du jugement de Paris, plutôt que de celui de Genève. — Je vous disais, mon cher ami, que vous deviez insister sur ce que vous

40 LETTRES DE MOILTOU

n'aviez pas détruit la religion de votre pays, et j^ai de trèsbonnes raisons pour vous donner ce conseil. Vous savez que dans leur serment les bourgeois promettent de maintenir é conserver la religion établie, qu'ils déclarent croire de.tovt leur cœur; c'est par là qti'on vous attaquerait si vous veoiei, et c est ce qu'il faut absolument prévenir. Cher concitoyen, écrivez-moi un mot, je suis dans les plus vives alarmes sur votre santé ; cesseriez-vous de me distinguer de ces. hommes que vous devez encore moins haïr que mépriser et plaindre? Adieu 1

S3 juin 1762.

Il faut, mon très-cher concitoyen, que je vous écrive, encore aujourd'hui, après quoi je me conformerai à vos intentions', pourvu que vous me fassiez savoir de temps en temps de vos nouvelles, car votre santé va avant tout, et je ne puis être tranquille tant que je craindrai pour elle.

Vous vous trompez si vous avez cru que mon zèle ait été sans prudence. On savait mon amitié pour vous; pouvais-je la dissimuler dans une occasion aussi intéressante? L'injustice révolte; quand il s'agit d'un ami, elle indigne; mais vous aurei vu par ma dernière lettre que je pense sur votre affaire à peu près comme vous, et que je crois fort important de ramener les esprits par une conduite douce et modérée.

Une preuve que je n'ai aigri personne, c'est les lumières que j'ai sur votre affaire j les conclusions du procureur général que j'ai vues, et je pourrais vous dire les noms de ceux qui ont été pour ou contre vous. En général, on saitJci que j'aime le bien, que je le veux, et que, si j'ai de la chaleur pour

* Voyes la lettre de Rousseau du 22 juin précédent ; il y témoigne à Monltou la crainte que trop de zèle à le servir ne lui soit nuisible pour le moment, et il désire, en outre, que ses lettres soient moins fréquentes.

mes amis, celte chaleur ne me ferait jamais rien faire de contraire au devoir. Avec cette réputation, j'espère de pouvoir vous être utile, il n'en est pas encore temps. C'est avec un vif regret que je renonce à Tespérance de vous voir, je n'ai jamais rien souhaité avec tant de passion ; je sens que vous avez raison de me le refuser, et qu'un tel voyage ne seirait bon ni pour vous ni pour moi.

Il me semble qu'on commence à craindre d'avoir été trop loin. On pense qu'il serait possible que vous vinssiez purger votre décret, et on voit où cela pourrait aller. Si Ton connaissait votre patriotisme, on vous aurait fait moins de mal et on ne craindrait pas que vous en fissiez. Clier Rousseau, combien d'âmes y a-t-il de la trempe de la vôtre? Combien y en a-t-il qui soient capables de l'apprécier et de la sentir ? Je ne la (Connaissais pas bien moi-même; je n'aurais jamais cru qu'elle réunissait tant de modération à tant de chaleur et de sublimité ! Je vous l'avoue, j'ai craint vos premiers mouvements, vous pouvez le voir par ma précédente lettre, où je tâchais d'en prévenir les effets. Vous êtes grand en tout, vos malheurs auraient manqué à votre gloire.

Que je porte envie à cette famille respectable qui vous a dans son sein * I que j'aimerais à partager leurs soins, à vous voir, à vous entendre ! Votre cousin * me vint voir il y a quelques jours pour me demander de vos nouvelles ; je répondis que vous ne m'aviez point écrit, mais que je savais que vous étiez en sûreté, sans savoir où vous étiez ; tout le monde ici l'ignore. — Je ne vous écrirai que rarement, puisque vous le voulez ; j'oubliais vos malheurs en m' entretenant avec vous ; mais il le faut, j'y consens. Ne m'oubliez pas cependant, que j'aie quelquefois de vos nouvelles.

* La famille Roguin.

* Un Rousseau.

iS LETTRES DE MOULTOU

1 juillet 1762.

Il faut, mon cher concitoyen, que je vous écrive encore, je vous dois instruire de ce qu'il vous importe de savoir. On a fort murmuré de votre jugement, et le Conseil a com{nris que sa sentence était trop rigoureuse, il nie presque qu*il y ait eu contre vous un décret de prise de corps, qui sûrement ne sera pas mis en exécution si vous venez à Genève. — Uae quinzaine de citoyens allèrent chez le procureur général et chez le premier syndic pour savoir si ce décret avait été rendu; on dit qu'il n'était point dans la sentence, ce qui était vrai, mais on éluda la question qu'on faisait s'il était sur les registres du Conseil. J^ai été très- fâché de cette démarche des citoyens, quoique je leur sache gré de leur zèle, parce qu'elle pouvait faire soupçonner que vous ou vos amis cherchiez à obtenir du Conseil par la force ce que vous ne vouliez devoir qu'à la justice. Ainsi, mon cher concitoyen, j'ai cru vous devoir et me devoir à moi-même de montrer à quelques magistrats de mes amis la lettre si modérée et si sage que vous m'écrivîtes en réponse à celle qui vous avait appris le jugement du Conseil ^ Cette lettre vous faisait plus d'honneur qu'à moi, mais vos intérêts sont avant les miens. Ces messieurs ont admiré votre âme, ils vous connaissent enfin et ils voient que le patriotisme ne peut aller plus loin, ni se montrer d'une façon plus vraie ni plus généreuse.

Monsieur Jallabert, qui vous a servi dans toute cette affaire avec autant de courage que d'amitié, vous admire plus que personne; il me charge de vous dire que, si vous voulez revenir dans votre patrie, il faut attendre jusqu'au mois de septembre, qu'alors, tout étant calmé, le Conseil vous fera paraître devant les quatre syndics, qui, après vous avoir témoigné

* La lettre de Rousseau du 22 juin précédent.

te chagrin que leur a fait votre manière de penser sur le christianisme, vous feront promettre de ne jamais écrire contre la reh'gion du pays, et alors tout sera pacifié. Je crois que vous devez à M. Jallabert quelques remerciments que vous pourrez mettre dans votre réponse à ma lettre. Si vous pouviez même m* écrire une lettre un peu raisonnée sur toute Totre affaire, au moins sur ce qui regarde la religion, je serais bien aise de la faire voir à quelques membres du Conseil et de la Compagnie^, qui en général s'est fort bien conduite dans tout ceci. (Cette lettre ne sortirait pas de mes mains.) Mon cher concitoyen, je vous embrasse de tout mon cœur. Je ne croyais pas vous aimer autant que j'ai vu que je vous aimais ^.'

7 juillet 1762.

On répandit lundi dans toute là ville que MM. de Berne vous avaient ordonné de quitter le canton dans deux fois vingt-quatre heures. Je fus frappé de cette nouvelle, mais je trouvai cette conduite trop inique pour ajouter foi à ce bruit; en remontant à la source, j'ai su qu*il était vrai que MM. de Berne avaient défendu vos livres, mais que c^étaittout. Si le reste était vrai, mon Dieu, que je trouverais les hommes abominables. Quoi, voudrait-on vous interdire Teau et le feu? Il ne resterait plus qu'à vous ôter Tair. Si cela est, mon cher concitoyen, revenez à Genève ; vos ennemis ne triompheront pas longtemps, et je vous réponds que vous y serez bien reçu. Je vous mandai ce que m'avait dit M. Jallabert. M. le pasteur Vernet m'a chargé de vous témoigner la part sin-

^ La Compagnie des paslcurs de l'Église reformée de Genève; celte Compagnie existe encore aujourd'hui.

* La réponse de Rousseau est du 6 juillet 1762.

Jene vousTai point dissimulé, mon cher ami, ce que vous avez dit sur la religion a affligé ceux même de vos compatrioles qui vous aiment le plus, parce qu'ils aiment encore plus leur religion; cependant ils cherchent à tous excuser et à vous défendre, tandis que les ennemis de la reUgion et de la patrie triomphent de ce que vous leur avez fourni des armes pour vous attaquer. Il me semble, cher concitoyen, que vous pourrez aussi aisément consoler les uns que déconcerter la joie maligne des autres. Je ne vous demande pour cela qu'une explication. — Ne croyez pas que je vous propose de vous rétracter sur rien de ce que vous avez dit: cette pensée est trop éloignée de votre cœur, et si j'étais capable de vous faire cette proposition, vous devriez rompre tout commerce avec moi' et ne pas me faire réponse. Mais ne pourriez-vous pas, dans une lettre que vous adresseriez à moi, si vous voulez (vous saurez bien le faire sans rendre ma foi suspecte), rendre compte des motifs qui vous ont porté à écrire aussi librement que vous Favez fait? Là vous montreriez que vos principes de religion ne diffèrent pas de ceux des vrais chrétiens, que vous recevez précisément les dogmes essentiels qu'ils reçoivent, et qu'en rejetant ceux de l'Église romaine et ceux qu'une ancienne théologie avait ajoutés à l'Évangile, vous tenez à tout le reste; que vous ne rejetez pas même la révélation qui peut être vraie, mais dont vous ne pouvez avoir toute la certitude que vous souhaiteriez ; qu*il y a bien loin de ce douté à l'inci^édulité absolue, et qu'avec vos principes on peut être aussi honnête homme qu'un chrétien plus persuadé de la divinité de la révélation. Mais sur quoi je voudrais insister surtout, et vous le feriez avec plaisir, c'est d'abord sur la supériorité de la religion de Genève sur toutes les autres religions, et sur les motifs qui vous ont obligé à écrire sur le christianisme, si défiguré partout, t]ue les objections qu'on en tire nuisent aux principes mêmes de la religion naturelle, et jettent les peu^

pies danslesceplicisme et dansTiiicrédulité. Un tel ouvrage, mon cher concitoyen, qui serait plus beau que la Défense de rEsprit des Lois, et qui ne serait qu*un commentaire de quelques endroits du vôtre, serait dans les mains de vos concitoyens une arme avec laquelle ils terrasseraient tous vos ennemis. Je n'en ai pas besoin, moi, de celte arme; mais tout le monde ne vous entend pas si bien, partout le peuple est petiple; vous l'avez dit :un livre pour lui doit être lâche et diffus. A propos de tout ceci, j'ai eu deux visites fort singulières de deux hommes qui, sous prétexte de s'intéresser fort àtaa réputation de théologien, venaient me proposer fort honnêtement de vous abandonner. On connaît mes principes, leur dis-je, messieurs; j'estime fort ceux de M. Rousseau, que j'aiiiie comme uti autre moi-même, mais j'abhorre Voltaire, et ceux qui lui ressemblent, et je n'aurais pas tant de peine à défendre mon concitoyen, s'il était moins bon citoyen. ^-^ De Luc n'a point pris ceci comme je l'aurais cru, il voit chez vous lé citoyen et n'a que des regrets de n'y pas voir le chrétien. Tout cela, dit-il, ne lui serait pas arrivé s'il avait lu mon livre, et ce livre vous le connaissez. Bonjour, mon très-cher concitoyen. Mon ami, me permettrez -vous de vous aller voir? Adieu.

19 juin 1762.

Mon cher ànii, j*ai l'âme navrée, et je vous écris en frémissant. Votre patrie, non, ce n'est pas elle, vous êtes trop cher à vos concitoyens; à Genève, à Genève, on a brûlé vos deux livres; on vous a décrété de prise de corps. 0 Rousseau! que In grande âme s'indigne sans s'abaltre; tu seras toujours précieux à (Ceux qui aiment la liberté. Je prévis hier qu'on brûlerait le livre, je fis tout au monde pour éclairer les juges, le parti sans doute était pris. Adieu, mon cher concitoyen, vous

serez toujours dans mon cœur. — L'arrêt a été rendu ce matin \

22 juin 1761.

Vous ne m'écrivez plus, cher concitoyen, j'en suis accablé. Êtes-vous malade? mes lettres vous ont-elles déplu? Mon Dieu, pourrais-je vous avoir offensé, en partageant aussi vivement vos peines! Ah ! si vous pouviez lire dans mon cœur! Je suis peut-être plus sensible à vos malheurs que vous ne Tètes vous-même; certainement, j'ai moins de force que vous pour les supporter. Que je hais votre ingrate pairie! que sa lâche conduite me fait horreur! J'en gémis, cher concitoyen, c'esl un poids qui presse mon cœur! Quel fanatisme affreux et qu -est-ce qu'il nous prépare! Les flanlmes qui brûlaient vos livres me semblaient rallumer le bûcher de Servet.

La cause secrète de la rigueur de votre jugement a été, n'en doutez pas, le désir de vous éloigner de votre patrie; on vous y craint, vous êtes trop libre, et Ton a peur que nous ne voulions l'être autant que vous. On souhaiterait que vous ne hissiez pas notre concitoyen, et soyez sûr qu^on fera tout pour vous en ôter le titre; mais c'est à voir s'ils le pourront. — Un ami me communiqua les conclusions du procureur général* (il ne me permit pas de les copier), il dénonçait vos deux livres comme sapant les principes de tous les gouvernements et les fondements du christianisme; il concluait à les brûler; mais il ne voulait pas qu'on attaquât l'auteur, lequel^ disait-il, n^est plus notre concitoyen^ puisqu'il déclare lui-même avoir abjuré notre religion. J'ai dit que vous aviez été réhabilité; on m'a répondu que vous ne l'aviez pas été selon les formes usitées. Je crois bien que ce n'est là qu'une mauvaise chi-

* La réponse de Rousseau est du 22 juin suivant. ■ IVonchin.

cane, mais qui manifeste les intentions. C'est une chose aussi singulière qu'étonnante que la passion avec laquelle on tous a jugé; à Texception de trois ou quatre hommes sages qui ont résisté au torrent, tout le reste a conclu unanimement à vous décréter; une dévotion mal entendue a offusqué la raison de la plupart, et ils n'ont pas vu qu'ils n'étaient que les instruments de la politique des autres. Mais que ferez-vous à présent, cher concitoyen? quel parti prendrez-vous? resterezvous où vous êtes? renoncerez-vous à une patrie qui n'est plus digne de vous? Viendrez-vous, au contraire, purger votre décret? Cette question mérite d'être examinée avec une sérieuse attention. Si l'honneur vous ordonne de venir, l'intérêt de votre patrie demande peut-être que vous ne veniez point encore, vous la diviseriez, et vous l'aimez assez pour lui sacrifier rhonneur même. Je dis plus, c'est Thonneur de votre patrie que vous devez conserver. Elle se flétrirait, sans doute, si elle vous forçait à quitter ses murs, et dans l'aveuglement où nous sommes, je ne sais si un jugement odieux ne nous imprimerait pas cette tache éternelle. Il y a d'ailleurs partage de sentiments entre vos concitoyens; les suffrages que vous estimez le plus sont pour vous, mais la religion en aveugle beaucoup d'autres. Un mois encore, et il n^y aura plus d'illusion. Oh! si vous vouliez faire le mémoire que je vous ai demandé, où, sans vous rétracter, vous expliqueriez les raisons . de votre conduite, vous feriez sentir que vous n'avez point détruit la religion de votre pays; mon cher concitoyen, un tel ouyrage vous gagnerait tous les cœurs, et la modération que vous y mettriez confondrait ceux qui ont eu la lâcheté de vous craindre. Comme on vous croit à Yincennes ou en Hollande, il faudrait ignorer dans ce mémoire la manière dont votre pairie vous a traité, et paraître vous justifier auprès d'elle du jugement de Paris, plulôt que de celui de Genève. — Je vous disais, mon cher ami, que vous deviez insister sur ce que vous

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n'aviez pas détruit la religion de votre pays, et j'ai de trèsbonnes raisons pour vous donner ce conseil. Vous savez que dans leur serment les bourgeois promettent de maintenir ë conserver la religion établie, qu'ils déclarent croire de tout leur cœur; c'est par là qti*on vous attaquerait si vous veniez, et c est ce qu'il faut absolument prévenir. Cher concitoyen, écrivez-moi un mot, je suis dans les plus vives alannes sur votre santé ; cesseriez-vous de me distinguer de ces honmies que vous devez encore moins haïr que mépriser et plaindre? Adieu 1

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